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Dernier Tango à Buenos Aires.

Publié le par Bernard Oheix

Le taxi jaune et noir fonce dans la nuit de Buenos Aires. Il nous a accepté et nous nous y sommes entassés à 5. Le conducteur dégage une forte odeur de lotion après rasage et il a un beau visage brun en lame de couteau. Il n’est supporter, ni du Boca juniors, ni du River Plate mais joue au golf. Il monte le son d’une station de radio qui diffuse de la musique américaine et appuie sur l’accélérateur. Les grandes avenues défilent, bordées de tours lumineuses et d’enseignes gigantesques qui trouent la nuit. Dans la perspective de l’avenue, l’obélisque gigantesque de l’avenue de Mayo projette un faisceau lumineux dans le ciel où flotte un nuage gris. Sur un kakemono, s’étalent les lettres «El amor san nada», sans doute un message lancé aux «portenos» pour défier la morosité d’un temps de troubles et d’incertitudes. C’‘est peut-être la première fois que je ressens avec violence l’attirance de cette ville si étrange qu’elle ne se laisse point aborder avec facilité. Il faut sans doute mériter Buenos Aires et pour ce faire, abandonner ses certitudes !

Avouons que depuis notre retour de Bariloche et cette 5ème nuit dans un bus, dans l’impatience malgré tout de notre retour en France, la Capitale Fédérale a mis le paquet pour nous séduire !

Une chaleur intense, délicieuse, forte, ultime rafale avant de retrouver les frimas européens de l’hiver, nous y attendait. Mon amie Marie Laure, en stage longue durée de tango, nous avait trouvé des chambres au Grand Hôtel d’Espagne dans le centre, à deux pas de la Casa Rosada, prix négocié à 8€ par personne défiant toute concurrence.

Mon autre ami Argentin, l’artificier Gaston Gallo de la firme Jupiter, vainqueur de la Vestale d’Argent des Feux d’Artifices de Cannes, de Las Vegas où il se trouvait pour une convention, nous avait organisé une sortie mémorable à la «Bombonera» avec son fils Nico pour un match explosif entre le Boca Juniors et les Old Boys, titre possible en jeu !

Incroyable sensation de puissance, quand, pénétrant dans l’enceinte bondée, les chants de 50 000 personnes montent vers le ciel, ricochent dans l’arène, donne un volume sonore d’une beauté sauvage au stade qui sombre dans la nuit. Incroyable match, où le Boca, perdant 2-0, les supporters jusqu’à la fin, soutinrent malgré tout leur équipe, encourageant leurs joueurs sans faiblir par des chants mélodieux et puissants... Et au coup de sifflet final, pendant 5 minutes, tout le stade chantera à gorge déployée malgré la défaite. Comme si dans cette passion folle du football, au fond, les «socios» acceptaient l’échec et n’en voulaient pas à leurs joueurs. Comme si, devant la victoire plus que tout désirée, on en acceptait pas moins la défaite... Comme si on avait compris que le sport est un jeu de passions extrêmes, mais n’en reste pas moins qu’un jeu !

Le lendemain, départ pour le delta du Tigre. Imaginez une Venise champêtre, grande comme la moitié des Pays-Bas, des centaines de «rio» confluants pour dessiner une carte torturée où l’eau et la terre se confondent, s’entremêlent, où les frontières entre le liquide et le solide sont si ténues que parfois, on ne les discerne plus !

C’est cela le «Tigre», dans un bateau de bois au moteur ronflant, filant au niveau de l’eau chargée de terre ferrugineuse, entre les pieux des embarcadères, les jardins verts luxuriants et les maisons montées sur pilotis, de la plus luxueuse des résidences à la cabane de pêcheurs rudimentaire. C’est un univers totalement inversé, deux fleuves immenses, l’uruguay et le Parana s’unissant pour former le Rio de Plata en domptant la terre et imposer un monde aquatique, remettre l’humain dans son élément originel et adapter la vie à ce courant qui transcende la nature.

Et de retour dans la soirée, virée avec Marie-Laure et Mathias, son Argentin de coeur et partenaire de danse, dans le Buenos Aires «by night», pour une «Milonga» authentique, dans un quartier périphérique, une salle rococo au charme désuet. Mathias, beau et ténébreux danseur gominé pour l’occasion, tout de noir vêtu, pantalon à rayures fines et chemise à parement pâle, invitera chacune des filles du groupe pour une initiation au tango dans ses bras accueillants. Maître Mathias, professeur en Tango, au français délicieusement pointu, saura démontrer toute la force, l’énergie et la sensualité de cette danse. Il ouvrira aussi les esprits à une culture de l’Argentine contrastée, entre l’espoir et le désespoir, entre le rêve et le cauchemar d’un grand pays qui ne sait comment prendre le virage de la modernité et de l’affirmation de soi mais n’en demeure pas moins d’une énergie et d’une force à couper le souffle !

Et puis ce retour dans la nuit, le taxi qui fonce avec un Buenos Aires tout droit sorti d’un film de Won Kar Waï, avec ses brumes sirupeuses et ses arêtes tranchantes d’immeubles entre l’ancien et le moderne, ses grands carrefours ouverts et le clair obscur qui découpe l’espace.

Il reste une poignées d’heures encore et l’avion du retour nous ramènera dans ses flancs avec, dans nos bagages, l’étrange certitude d’avoir côtoyé un monde de beauté, de magie, un territoire à l’histoire d’une incroyable richesse, des lieux somptueux, les traces encore récentes de drames humains insoutenables, des dictatures contemporaines féroces de militaires aux mains sanglantes aux luttes interminables entre les indiens et les colons des siècles derniers, la face pas toujours connue d’une grande histoire de l’homme dans cette terre perdue des antipodes.

L’Argentine au coeur toujours et encore !

PS : Et pour terminer le séjour, un orage s’abat sur Buenos Aires, nous trempe sur le chemin du Billard 36, un club où nous allons manger, sur les conseils de Mathias, un excellent «bife de chorizo» en écoutant un orchestre et en regardant deux danseurs évoluer...sur des airs de Tango !

Un orage violent, comme pour nous rappeler que nous devons partir, retrouver nos marques. réintégrer notre territoire. Mais on gardera un peu de cette Argentine au fond de nous, comme un trésor !

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