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Coup de folie sur la Croisette (3)

Publié le par Bernard Oheix

Que s’est-il passé en ces mercredi et jeudi 21 et 22 mai d’un Festival pas comme les autres... Tout a commencé par une panne de projecteur à la salle de la Licorne, haut lieu des cinéphiles, et c’était bien la première fois qu’un tel fait advenait,, nous privant de films pendant 24 h, puis par une éclipse de jour causée par des nuages noirs roulant dans le ciel, à laquelle a succédé un orage diluvien plongeant les festivaliers dans les bras de dizaines de noirs vendant des parapluies à 10€, surgis comme par magie, de tous les recoins de la ville, et pour finir, par vagues déferlantes une série de films magnifiques, comme pour me narguer, moi qui avait osé mettre en doute la haute tenue de cette édition 2014... Alors, petite revue d’effectifs !

Et tout d’abord les prétendants à une consécration finale. Maps of the Star, de David Cronenberg. Peinture au vitriol de l’univers Hollywoodien...où la drogue et le sexe servent de toile de fond au pouvoir de l’image et du paraître, où l’inceste plonge dans l’histoire des familles, où l’enfant génial devient un tyran incontrôlable, où rien n’est respecté, même pas la mort, et où les assistants des stars sont traités comme des esclaves. Cronenberg signe ici, une de ses oeuvre la plus troublante, la plus dérangeante, véritable miroir d’un monde en train de se déchirer et dont les codes centrés sur des égos surdimensionnés transforment la machine à rêves en cauchemars. Il dispose d’une Julianne Moore terrifiante d’impudeur et de méchanceté en star déclinante. Une palme d’interprétation serait un minimum pour ce film et pour l’actrice.

Deux fois Palme d’Or déjà, les frères Dardenne venaient pour tenter la passe de 3 et ouvrir une nouvelle perspective à ceux qui tentent de décrocher l’or... Leur film, Deux jours, une nuit est génial, comme d’habitude, un bijou social transformant en aventure la quête éperdue vers sa reconnaissance d’une Marion Cotillard ouvrière licenciée par un vote de ses collègues à qui l’on demande de choisir entre une prime ou son poste de travail. Cette quête haletante chez tous ceux qui ont voté pour infirmer leur décision, donne au film une tension et un rythme étouffant. Les personnages, derrière leurs réponses, campent des positions souvent justes, reconnaissables sans manichéisme. C’est un grand film qui sera au palmarès, osons et disons pour un Prix Spécial du Jury... Réponse dès ce soir.

Il y a deux fibres chez Ken Loach, l’historique et la sociale. Dans Jimmy’s Hall, il réussit à nouer ces deux tendances qui parcourent son oeuvre. Un jeune irlandais débarque chez lui dans les années 1930 après 10 ans d’exil pour rejoindre sa mère et renouer les fils de son histoire. Il va raviver toutes les plaies non-refermées depuis son départ en rouvrant une maison associative, véritable MJC avant l’heure, malgré l’opposition des fascistes, des propriétaires terriens et d’une Eglise omnipotente et farouchement engagée dans son refus de laisser le peuple danser et se cultiver.

C’est un film d’une facture particulièrement classique, du Loach dans l’image, un monument à sa propre gloire. On y plonge avec ravissement... mais sans surprise. Un film indispensable, beau comme une page d’histoire, où la culture Irlandaise est mise en valeur et où les jeunes portent l’espoir d’un monde nouveau.

Un petit mot sur un très beau film tiré d’une histoire réelle qui s’est déroulée à la fin des années 90, Foxcatcher réalisé par Bennet Miller avec des acteurs incroyables (et souvent à contre emploi) comme Steve Carell, Mark Ruffalo, Channing Tatum. Dans le milieu sportif de la lutte, un milliardaire (John «Eagle» DuPont) fonde une école de lutte et réunit les meilleurs compétiteurs avec l’ambition de truster les médailles pour son pays et d’être reconnu comme un entraineur... et un père par ses lutteurs ! Sa folie débouchera sur un drame sanglant et la mort guette ceux qui s’approchent de son rêve mortifère.

Et s’il fallait donc se coller au jeu des palmes du mois de mai, un jeu typiquement cannois en ce dernier jour du Festival, cela pourrait donner...

Bon, Je ne vais pas me mettre à la place du jury mais vais vous offrir mon palmarès...

Et tout d’abord, n’ayant visionné qu’une partie de la sélection, (11 sur 18), certains films dont on dit le plus grand bien ont pu m’échapper... Assayas, Mike Leigh, Kawase, Hazanavicius... Excusez du peu !

Ensuite, je refuse tout idée de prix et de récompense pour le «chouchou» de la critique, l'hystérique Mommy du Québécois Xavier Dolan. Même si, pour son 4ème opus, il y a indéniablement une amélioration, son cinéma épileptique et ses tics «mégalomaniaques», sa capacité à se centrer sur sa petite personne et à coller des scènes sans logique (pourquoi la première ?), sa façon d’aborder la technique sous l’angle unique de l’effet, son rapport à l’histoire éternelle des liens avec «une maman» omniprésente déclinés à l’infini, sont insupportables. Qu’il ait un avenir est évident... mais qu’il grandisse vite, par pitié, afin de nous offrir ce cinéma adulte qu’il semble capable de porter !

And the winner is...

Palme d’Or : Timbuktu de Abderrahmane Sissako

Prix Spécial du Jury : Deux jours, une nuit des frères Dardenne

Interprétation féminine : Julianne Moore (Maps of the Star de David Cronenberg)

Et pour les autres accessits, je fais confiance à Jeanne Campion, Carole Bouquet, Sofia Coppola, Willem Dafoe, Garcia Bernal.... qui composent un beau jury 2014

Enfin, comment ne pas parler de la dernière oeuvre de Wim Wenders, Le sel de la Terre, une révélation, un film qui ouvre l’intelligence et donne une leçon d’art, de vie, d’humanité au spectateur. Un film sublime et sublimé sur l’oeuvre d’un photographe Sebastiao Salgado dont on connait forcément quelques uns de ses clichés célèbres. Il a grandi au Brésil, s’est réfugié en France, a parcouru le monde pour le capturer dans sa boite noire. Il s’est d’abord centré sur l’histoire des hommes jusqu’à figer l’insoutenable, les massacres, les exodes, les charniers de cette fin du XXème siècle. Hutus et Tutsis, Ethiopie, Sahel, Sarajevo... Clichés mortifères qui le résoudront à fuir le monde des humains et à se réfugier dans celui de la nature. Utopie mise en oeuvre avec ce reboisement d’une forêt détruite au Brésil et ses derniers reportages sur les animaux et la végétation pour une ode à la création, lui le spécialiste de toutes les morts.

Le film mêle habilement, images animées et fixes, extraits de reportages passés et film en train de se tourner. On y trouve par séquences, une interview de Salgado rythmant les divers chapitres. Ce philosophe et humaniste, revenu de tous les combats parle en nous regardant droit dans les yeux. D’autres interventions de ses proches, sa femme si importante, son fils, co-réalisateur et auteur des séquences du passé, son père, dessinent un portrait en creux de Sébastiao Salgado.

Il y a dans ce film documentaire, toute la fiction du monde, toute la beauté et le suspense d’une vie en mouvements perpétuels. C’est un film indispensable à l’histoire de l’homme et un hommage aux forces nobles de l’être humain devant celles obscures qui tentent de détruire les fondements d’une humanité perdue !

Le Sel de la Terre de Wim Wenders et Timbuktu de Abderrahmane Sissako prouvent que l’on peur encore raconter des histoires, quelqu’en soit la forme, qui touchent à l’essence de l’être, et que la poésie est le moteur de l’homme et le ferment de l’espoir !

Voilà, le Festival se termine tristement pour moi, sur un 34ème film argentin attendu mais raté, Jauja, avec Viggo Mortensen à 10h11 en ce samedi 24 mai 2014. C’est loin de la cible des 4O films espérés mais pas catastrophique si l’on considère que j’ai perdu 24h pendant la panne du projecteur à la salle de la Licorne et fait l’impasse sur les deux derniers jours de projections pour me rendre à Nîmes pour une fête de famille.

Festival contrasté, bizarre, tourmenté, indécis, festival bien en phase avec le tempo de la crise actuelle, mais Festival du Film de Cannes tout de même, moments magiques aussi ou tout peut advenir, se déclencher, éclairer le monde et rendre plus lisible les pages brouillées de la vie !

Merci à tous les faiseurs d’images qui tentent de décrypter la réalité et nous offrent un peu de leur âme !

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