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Vanarasi... l'expérience limite !

Publié le par Bernard Oheix

C’est sur le quai de la station d’Agra que Prem nous a quitté. Sans aucun doute avec un petit soulagement et la satisfaction du devoir accompli. Prem, c’est notre guide, celui qui a pendant deux semaines partagé notre vie, eu notre destinée dans ses mains et qui nous a ouvert les portes de l’Inde d’hier et d’aujourd’hui. Il nous a accompagné à chaque instant de notre périple du Rajasthan avant de nous livrer à la furie des trains indiens nous emportant vers Vanarasi. Il a dû retrouver sa femme et ses deux enfants et je suis persuadé qu’il a emporté un peu de nous avec lui, comme nous garderons à jamais son image de gentleman charmeur. Tous les matins, il arrivait dans une chemise parfaitement repassée (mais où les cachait-il dans sa petite valise ?), il prenait le petit déjeuner avec nous, montait dans le car et attaquait un thème de l’histoire de son pays dont il était si fier... les dieux et les légendes, les maharajas et leurs épouses,  les satis, le créateur du Taj Mahal et sa vie de légende, l’incroyable histoire de la belle Padmani et de son reflet entraperçu par un empereur voisin qui déclencha la guerre pour la posséder, la colonisation anglaise, les invasions musulmanes et mogholes, le processus des castes et sa fierté d’être un guerrier... Sa voix douce d’un français suave nous emportait dans les mythes et les réalités d’une Inde vivante transcendée par le sacré. Merci à toi Prem, de nous avoir transporté sur les ailes de ton savoir et de nous avoir permis de plus aimer encore cette Inde qui nous fascine !

Vanarasi... l'expérience limite !

Vanarasi, l’ex-Bénares, la ville sainte de l’Inde. Et tout de suite, le choc, violent, incompréhensible. Notre hôtel est situé au début des «ghats», ces immenses quais qui plongent vers le Gange en paliers, ce fleuve divinité pour les Hindous au bord duquel on vient se faire incinérer. La nuit tombe, en canot, nous suivons la courbe paresseuse du fleuve où les fidèles et les touristes se pressent afin d’assister à l’invocation rituelle de la déesse Gange. Tous les soirs, à la tombée de la nuit, une cérémonie a lieu et la concurrence est féroce pour attirer le chaland. Cinq jeunes prêtres, en habits de cérémonie, entament une longue prière, dans le bruit des cloches, crécelles et percussions qui soulignent leur voix en canon. Sur le ghat d’à côté, dans la nuit, les flammes dévorent des corps, les prêtres officient, la foule d’hommes assistent sans un mot à la crémation, des images de corps tordus viennent percer la nuit.

 

Il y a de la fascination et quelque chose de grandiose dans ce retour au néant de ceux que la vie a déserté. Loin du pathos, croyant ou pas, on se sent étreint d’une émotion, d’un saisissement extrême devant ce spectacle de la mort en chantier. Libération de l’âme, peut-être, mais sûrement une façon de rendre son adieu définitif et de se tourner vers ceux qui restent et errent sur les ghats, donnant quelques piécettes à des jeunes filles aux yeux profonds, offrant des fleurs, contre une obole, qui finiront, avec leur bougies allumées, au fil du fleuve majestueux, le constellant de lumières tremblotantes.

L’air est profond et humide et les barques sillonnent les eaux sereines chargées de ceux qui viennent saisir un instant d’éternité dans leur existence si éloignée de ce paysage de la mort au travail !

Les flammes dévorent les corps et constellent d'étoiles mouvantes les ghats

Les flammes dévorent les corps et constellent d'étoiles mouvantes les ghats

Après une courte nuit, à 5heures du matin, nous nous retrouvons au ghat principal pour assister au lever du soleil et aux ablutions rituelles des indiens dans leur fleuve sacré. Une cohorte de mendiants errent la main dévorée par la lèpre tendue pour saisir une offrande. D’autres, défigurés, le corps explosé, vous invitent avec des yeux las et chargés de la misère du monde à partager leur sort en vous implorant de leurs regards fatalistes. Des moines vrais et faux errent avec leurs tenues oranges et leur barbe grise, le front peinturluré de traits blancs. Une colonne de boudhistes chinois déboulent, alignés au cordeau, deux par deux, psalmodiant des chants en dévalant l’escalier du ghat. Un orchestre dédié à la divinité du Gange percent la foule dans un bruit de chants, de cloches et de percussions, le visage extatique tendu vers la ligne du fleuve.

Des enfants, alignés une bougie à la main, guettent les premiers rayons d’un soleil vers l’horizon qui rosit.

Et dès que celui-ci pointe en un disque d’or, les croyants s’immergent dans le Gange, se lavent et plongent la tête 3 fois dans l’eau sacrée. C’est majestueux et désarçonnant, intriguant et inquiétant, les flammes de nouveaux corps venant étoiler les quais pour une chaîne continue de brasiers qui dégagent des volutes acides de fumées blanches.

Vanarasi... l'expérience limite !

Vanarasi, expérience limite de ce que nous pouvons endurer et supporter dans une société qui a renvoyé le corps du défunt au secret des alcôves. Ici, tout est donné, offert à la vue de chacun, et chacun doit faire le tri de ce qu’il éprouve, dans la solitude d’une multitude où le vrai ne se disjoint jamais du faux, où le culte de la vie rend un hommage définitif à la mort.

Varanasi comme un cauchemar chargé de tous les espoirs de rédemption d’un monde imparfait.

Varanasi, l’unique et définitif trait d’union entre la vie et la mort !

Le soleil sur le Gange, comme la promesse d'un nouveau jour !

Le soleil sur le Gange, comme la promesse d'un nouveau jour !

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