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Une ile au Paradis : Angurman

Publié le par Bernard Oheix

Un canot fonce dans la baie de Bissau, contourne des bancs de sable qui affleurent au rythme de la marée, effectue une large boucle pour passer au large de Bubaque,  capitale de ce chapelet des Bijagos de plus de 80 iles, et arriver à  destination après plus d’une heure et demi d’une course effrénée sur une mer d’huile et un léger vent de large.

Nous voici sur notre domaine pour 8 jours, un ilot de 800 m de long et de large, habité en permanence par 4 personnes dont notre hôte François, un aventurier du bout du monde qui a créé cet «ecolodge» pour des touristes en mal de civilisation, désirant rompre avec l’univers concentrationnaire de nos villes et l’agitation d’un monde rejeté au large de nos préoccupations. 

Une ile au Paradis : Angurman

Des huttes en dur avec toit de chaume seront notre havre de paix, construites en respectant les principes écologiques de l’île, grandes ouvertures qui laissent se découper des baobabs ou des fromagers avec la mer comme horizon permanent. Les lits sont confortables, durs, et la petite salle de bains avec douche à l’italienne et toilette jouxte la paillote. Il y a du spartiate dans ce confort de l’extrême et cela n’est pas pour nous déplaire. L’énergie est solaire et n’est branchée qu’à la nuit tombée Il y a 4 lieux d’habitation pour un maximum d’une dizaine de clients et nous sommes, pour l’heure, les seuls à occuper les lieux.

Après un cocktail de bienvenue à base de fruits du baobab et d’un alcool local, nous plongeons pour un premier bain et rejoignons la table a ciel ouvert adossée à un immense fromager pour un repas de poissons grillés sous nos yeux, dorades et surtout, la découverte d’un délice local, le «thiof», à la chair tendre et au gout indicible dont la tête est un régal des dieux.

Le personnel est composé de 3 hommes et d’une femme en plus de François, le patron cuisto. Silo tchak tchak, homme à tout faire et au bagout coloré, Américo le pêcheur silencieux ravitailleur de chairs tendres, Armando l’ombre qui marche et Secunda dont le sourire illumine un visage sévère.

La nuit, dans les alizés de la marée montante et le fracas des vagues, nous nous endormons avec la certitude que ce que nous cherchions au fond de nous est autour de nous et qu’il suffira de se laisser aller pour l’atteindre ! Les jours vont s’enchaîner  dans un temps qui se contracte étrangement. Les journées s’étirent à l’infini de ce rien qui nous remplit et pourtant, il passe trop vite ! Tour de l’île, avec un lieu divinatoire de paille sur l’autre versant qui sert à d’étranges cérémonies animistes secrètes. Deux huttes occupées temporairement par des pêcheurs et leurs deux enfants qui surveillent  du poisson en train de sécher au soleil.  Les longues parties de pêche de notre curé Albert, ce qui n’est pas le moindre des paradoxes de le voir se révéler comme un pêcheur émérite, lui l’homme d’église, nous abreuvant de «thiofs» et de daurades. De temps en temps, un porcelet grillé, des steaks de tortues qui se sont retrouvées prisonnières des filets des pêcheurs, des salades de papayes viennent rompre le rituel des poissons grillés.

Et entre les repas, balades, lecture et écriture, parties de cartes, baignades, ramassage de coques pour les spaghettis du soir... et toujours ces marées qui découvrent le large ou viennent se fracasser sur la côte en la rongeant inexorablement ! 

Une ile au Paradis : Angurman

Car le paradis est en danger. Cette civilisation que nous avons fuit se rappelle tous les jours à nous. Dans une trentaine d’années, Angurman disparaitra sous les eaux, rongée par la montée du niveau de la mer. Certains des baobabs de la côte en sont déjà à payer ce prix, la moitié de leurs racines à découvert, s’inclinant avant de s’écrouler pour un dernier salut à l’humanité. De même, une flottille chinoise de sept bateaux de pêche avec leur trois cargos usines est en train de saccager les fonds poissonneux de Bissau. Quelques bakchichs à des potentats locaux sans aucun doute les autorisent à refaire ce qu’ils ont déjà réalisé au large du Sénégal : épuiser industriellement les fonds marins d’une baie  riche pour migrer sous d’autres cieux  leur forfait accompli et continuer leur oeuvre dévastatrice ! Nous percevons du loin de notre retraite les soubresauts d’un monde qui s’arcboute sur l’idée de consommer toujours plus et de piller la nature. Nous ne changerons rien à cela, mais  que deviendrons nos enfants, nos petits enfants, qui ont aussi le droit de vivre leur propre éternité, quand les méfaits de nos comportements obèrent l’avenir avec certitude ? D’être si loin au fond nous rapproche des autres et  nous ramène à nous ! Mais voilà que se rapproche la date du départ.

Demain nous quitterons notre petit coin d’un paradis perdu. Nous allons replonger dans la folie de Bissau, prendre cette route défoncée de Ziguinchor,  subir les contrôles incessants des administrations tatillonnes, tenter d’embarquer à Banjul sur un bac de fortune  pour rejoindre Thiès. Mais ces 8 jours dans notre paradis, nous les emporterons avec nous comme un trésor que rien ne pourra jamais effacer !

Une ile au Paradis : Angurman
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L
Cette parenthèse enchantée semble iréelle.
Er pourtant !
Angurman....
Ou le temps suspendu.
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