Bernard Oheix

Présentation

Bernard Oheix Goran Brégovic

Goran Brégovic. Un grand parmi les grands. D'une simplicité extrême dans la vie, un génie sur la scène. Son orchestre de mariage et d'enterrement rentre dans les 5 plus beaux concerts que j'ai jamais organisés

 

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Bernard Oheix Juan Carlos Caceres 

Juan Carlos Caceres Un géant. Argentin débonnaire, musicologue averti qui me dispense un cours dans sa loge de 20mn... Spécialiste du tango et de ses racines africaines (tango veut dire percussion en bantou), de sa dimension festive et populaire. Un concert éblouissant pour conclure. Génial Caceres.

 

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Bernard Oheix

Le photographe de Nice-Matin s'est lâché. La culture en costard cravate ! Fait-elle illusion ?

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Bernard Oheix aznavour

 

Une rencontre rare. Un petit homme immense par le sourire et dont la voix a toujours ce timbre unique. Avec lui, on est tout en haut de l'affiche !

 

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Bernard Oheix Youssou N dour

Youssou'Ndour et les soeurs de Fatou, ma coiffeuse. Depuis six années elle est la seule autorisée à toucher ma tête !!!! Elle est sénégalaise et Rêvait de rencontrer le Dieu Youssou.

 

 

 

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Bernard Oheix est, depuis 15 ans, Directeur de l'Evénementiel au Palais des Festivals et des Congrès de Cannes.

 

A ce titre, il a la responsabilité de Festivals Internationaux et la programmation des saisons culturelles cannoises.

 

 

De par ses fonctions, il est amené à voyager à travers le monde afin de sélectionner les spectacles et côtoie des artistes de renom.

Bernard Oheix est titulaire de deux maîtrises d'histoire du cinéma et de linguistique et d'un DEA de communication.

  

Sa passion pour l’écriture remonte à ses années de faculté.

De 1969 à 1974 il est Journaliste-pigiste à Nice-Matin et écrit de nombreux articles jusqu’à la fin des années 70 portant sur le cinéma, sa seconde passion.

 

Correspondant de Jeune Cinéma, de l’Humanité et de Révolution, de l’Espoir-Hebdo et du Patriote, il a tenu des rubriques régulières sur les films et les Festivals de cette décennie.

 

Son mémoire de maîtrise sur Bernardo Bertolucci a été édité dans la collection Etudes Cinématographiques.

 

Dans les années 80, il crée, dans le cadre de ses activités professionnelles, deux fanzines autour de la science-fiction et de la culture (ST et Ecume) auxquels il a collaboré par des textes de  fiction et des analyses théoriques.

 

A partir des années 90, il fait partie du comité directeur de la revue Cinémas consacrée au Festival du Film et au cinéma à Cannes. Il a par ailleurs collaboré ponctuellement à diverses publications (Montagne magazine, Spécial Western, La Strada...).

 

Bernard Oheix a enseigné l'économie de la culture et la culture d'entreprise à l'Université de Nice de 1995 à 2005 en licence arts du spectacle.

 

Depuis 1999 il a entamé l'écriture d'un recueil de nouvelles et de deux romans non édités à ce jour.

 

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 Les Alpes à 12% comme un jugement définitif. Admirons le courage, vélo chargé, autonomie totale, 150 km dans les jambes et ce légendaire sourire qui déforme le visage ! Le souffle ne manque pas à celui qui flirte avec les cols Alpins pour ciseler sa légende..

 

 

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 Après l'Avare où il est éblouissant. Frais et disponible, un seigneur de l'esprit, un maître qui nous permet de ressentir la grâce du temps !

                                                                                    

 

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La Préhistoire. Franck Gambale et Birélli Lagrène. Deux géants de la guitare... il y a plus de 15 années !

 

 

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 Yves Simon, mon ami, poète, chanteur. Grand Monsieur, un privilège d'avoir croisé sa route...

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L'Evénementiel au grand complet dans une sortie aux îles de Lérins très pédagogique. Rêflexions et bains de mer avec la conscience tranquille. La culture est en de bonnes mains à Cannes.

 

 

 

 

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Curriculum Vitae

Bernard Oheix, 55 ans, Marié, Deux enfants

 

Etudes et Formation

1979-1980 : Formation professionnelle à la Direction d'un équipement socio-éducatif (université de Rennes/FFMJC)

1976-1977 : DEA Technique de la Communication (Nice)

1975 : Maîtrise de Linguistique (Nice)

1974 : Maîtrise de Cinéma (Nice)

1972 : Licence d'Histoire (Nice)

1969 : Bac Littéraire (Cannes)

 

Situation professionnelle

1997-2006 : Directeur Evénementiel de la ville de Cannes (SEMEC). Programmation des saisons d'hiver et d'été. Gestion, administration et production de 100 jours de spectacles dans l'année.

1992-1997 : Directeur Evénementiel Culturel de la ville de Cannes (SEMEC). Gestion, administration et production des festivals.

1991-1992 : Directeur de la Palestre (Le Cannet). Lancement de la salle polyvalente de 5000 places.

1988-1991 : Directeur Adjoint, office de la culture de Cannes (OMACC), responsable des budgets et de l'organisation des festivals. Construction d'une équipe de production d'événements.

1986-1988 : Directeur Centre Educatif et Culturel à Mougins. Mise en place d'une salle de musculation et création de l'école du cirque des Campeliéres.

1984-1986 : Directeur "la Belle Bleue", agence artistique des MJC, Organisme de production et de diffusion artistique.

1980-1984 : Directeur MJC, Bourg-en-Bresse.

1970-1980 : Animateur MJC, surveillant d'externat, maître d'internat, conseiller d'éducation, bibliothécaire.

 

Divers

Nombreux stages de formations professionnelles : informatique, contrats d'artistes, direction d'équipements, anglais.

Chargé de cours à l'Université de Nice 1996-2005 / Licence Arts du Spectacle. (Economie de la Culture / Culture d'entreprise : 2 modules).

Langues : Italien, Anglais

Pratique assidue de sports : jogging, cyclisme, natation

Ecriture : articles, critique de cinéma, revues, fanzines, romans

 

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Simon Phillips de Toto. J'ai encore 15 années de moins et quelques rêves en plus !

 

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Antonio Gades, peu de temps avant sa disparition, Le talent et la simplicité.

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Sophie-Augustine vit au Sénégal. C'est notre filleule. Elle sait déjà danser. Un jour elle foulera le tapis rouge. Allez Sophie, on t'attend !

 

 

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Jean-Luc Paliès... un homme sérieux, metteur en scène émérite, spécialiste de l'Espagne en train de comprendre que l'année 2006 s'envole... et ses rêves de grandeur avec !

 

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 Un soir de 9 juillet 2006. Les penaltys passent par là et quelques Italiens s'apprêtent à faire la fête. Ils vont pouvoir le boire ce champagne. Nous, on en restera au café frappé !!!!

 

 

Thérèse et Angéla à Paris, à la première de la fin des terres de Philippe Genty. 

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Mercredi 26 juillet 2006 3 26 /07 /Juil /2006 14:48

Bernard juché sur une table en train d'haranguer la foule. Bernard en colère. Bernard aime Arno et lui pardonne malgré tout. Il reste un soupçon de folie sur l'aile de ce barde à la voix pleine de pierres qui roulent et de textes  déchirants qui respirent les brumes du nord... mais on est dans le sud et les soirs sont parfois orageux ! 

 

 

Arno, l'Arlésienne de Belgique.

 

Premier épisode.

Entendre et voir Arno le Belge sur une scène est une expérience hors du commun. La première fois que j'ai eu le privilège de participer à cette orgie sonore, c'était au Midem, dans un des salons du Majestic au milieu des années 90.

 

 

Emancipé de TC Matic, il entamait son parcours solitaire et obsessionnel. Une voix rauque jouant sur les faiblesses de sa tessiture, une dégaine d'alcoolique errant sur scène, accroché au micro comme à une béquille salvatrice, tout cela dans un univers de violence et de désespoir que ses textes aux mots ciselés mettaient en valeur. Désespoir de l'homme, nombrilisme d'une âme torturée, noirceur d'une peine en fardeau de tous les cris qui montent dans les nuits étouffantes de cette fin de millénaire.

Il me devint évident, à l'instant même où il est entré dans les faisceaux de lumières en poussant son premier rugissement, que je le programmerais au plus tôt dans la saison culturelle de Cannes.

Le temps a passé et j'avais toujours son nom dans un recoin de ma mémoire bien active jusqu?à ce qu'un jour, enfin après plus de trois ans, Garance qui le tournait, me le propose au moment opportun. Période de tournée correspondante, salle disponible, budget en phase, inclusion cohérente dans le profil général de la programmation. Banco.

Arno présent, c'est toujours un spectacle en soi... et l'angoisse du dérapage en permanence. Arrivée dans un minibus après avoir voyagé toute la nuit, son équipe de musiciens et de techniciens prend possession de la salle avec trois heures de retard. Fatigue aidant, l'installation et la répétition se déclenchent dans les plus mauvaises conditions entre son équipe, celle du Palais des Festivals et celle de la salle du Noga-Hilton qui nous hébergeait pour la circonstance.

Agrippé à ses basques, je le marque à la culotte pendant la conférence de presse qui fut homérique à souhait. Arno, habillé comme un rocker fatigué, jouant au désesperados provocateur dans le hall rutilant du Hilton et posant devant la mer...cela valait déjà son pesant d'émotions, de celles que l'on vit quand tout peut basculer dans l'horreur.

Il me fallut intervenir deux fois pour calmer les tensions entre son régisseur et le régisseur de la salle. Je m'exécutai sans faillir, tentant de ramener un peu d'ordre dans le désordre ambiant.

19h30. Le public nombreux commence à envahir le hall de la salle en marbre blanc, les miroirs renvoyant l'image d'une foule composite aux antipodes de notre public traditionnel. De vrais « fans » d'Arno, au look un peu déjanté malgré tout !

Coup de fil sur mon portable. Josh, l'assistante de Salomon de Garance Productions, m?annonce qu'Arno ne jouera pas ce soir, qu'il est parti et ne reviendra pas sur sa décision. Silence blanc et long comme un jour sans Arno. La sono ne convenait pas, de notre faute, de leur refus de nous le signaler, de tous ces petits riens qui font les grands dérèglements et dont on ne perçoit plus vraiment qui est le coupable.

Juste un tour en coulisses. Le désert. Je hurle son nom devant les techniciens médusés.

Me voilà donc juché dans le hall, sur une table, devant plus de trois cent personnes, annonçant à la cantonade son impossibilité de jouer « pour des raisons techniques indépendantes de notre volonté ». C'est une première pour moi après 20 ans d'organisation, à 30 minutes d'un concert, auquel je tenais tout particulièrement qui plus est !

Réactions amusées du public. Un vent de défaitisme nostalgique, certains me confient que c'est la troisième fois qu'ils tentent d'assister à un de ses concerts. Cela ne calme pas ma colère?

 

Deuxième épisode.

Je monte à Paris pour un rencontre avec Salomon, le patron de Garances Productions, un des plus gros producteurs de spectacles en France. Débat intense. Nous avons versé 50%, je veux les récupérer, lui veut nous faire régler le solde. Qui est en faute ? La mauvaise qualité de la sono de la salle est évidente. Mais sur simple réclamation de leur régisseur, nous aurions pu en trouver une autre sans aucun problème. L'incompréhension des équipes en conflit a débouché sur cette annulation. Nous menaçant d'avocats, de procès et des pires maux de la terre, nous sympathisons et optons pour une conciliation bien latine. Nous reprogrammons Arno sur la saison d'après, il nous fait un abattement sur son cachet, et tout le monde est content, nous aussi ! Nous devenons par la même occasion des amis et partons pour de nouvelles aventures en terre de culture.

 

 

 

La saison suivante arrive et Arno trône en bonne place dans mon programme. Premier concert. Pour vaincre le signe indien, j'ai changé de lieu. La Licorne, 500 places, meilleure salle pour la musique avec une acoustique rock excellente, située à la Bocca. Les réservations marchent toujours autant, son public étant suffisamment accroc pour ne pas lui en vouloir de ses faiblesses et de ses rendez-vous ratés.

Deux jours avant la date prévue, coup de fil surréaliste de Josh, l'assistante de Salomon qui gère la tournée d'Arno le magnifique :

 

-Bernard, quelle est la pire des nouvelles que je pourrais t'annoncer ?

- Non, pas cela, ce n'est pas vrai ?

-(silence chargé de signification à lire entre les lignes)... Heu !

-C'est une blague ?

-Non ! La mère du batteur est gravement malade, il a décidé de rentrer en Belgique et le groupe ne peut pas assurer sa date. Point final.

 

Vous imaginez le gag. Les gorges chaudes de la presse et des responsables du Palais, l'équipe de l'événementiel en train de tenter d'informer les possesseurs de billets et de prévoir une permanence devant la salle pour le soir prévu afin de désamorcer la tension. Pour la petite histoire, la maman du batteur est bien décédée le jour du concert d'un cancer qui la rongeait. Quelle valeur  possède la musique devant le drame de la vie et de la mort d'un être cher ? Et qu'importent les angoisses d'un directeur devant une scène éternellement vide censée accueillir le groupe d'Arno ?

Troisième épisode

Il est à venir ! Têtu je suis, et reste. Quand j'aime, j'aime vraiment et quelqu'un qui a écrit une chanson comme « dans les yeux de ma mère » forcément, ne peut que croiser ma route de programmateur. Arno a quitté Garances Productions pour voler de ses propres ailes. Il continue de se balader sur les routes de France à la recherche de ce public qu'il aime tant et qu'il trahit parfois. Un jour pourtant, je vais réussir à le présenter à Cannes. Il sera là, en chair et en os, avec son groupe, jouera de sa voix éraillée et nous emportera dans son univers si sombre et ce sera enfin la lumière pour moi.

 

 

 

Arno, à Cannes, c'est comme un coin de paradis qui se refuse. mais je l'aurai, un jour. C'est sûr. L'an prochain, à Jérusalem ?

 

 

Par Bernard Oheix - Publié dans : Histoires vraies
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Mercredi 19 juillet 2006 3 19 /07 /Juil /2006 10:51

Un temps de pause dans ce monde en colère. Et si l'humour, à défaut de panser le monde, réussissait à extorquer un sourire à ceux qui composent avec les drames trop humains. Il reste la capacité de rire de tout et parfois, de soi-même. Ceux à qui l'on dérobe l'avenir s'inventent un passé de lumières. Sur le fil est une variation sur les misères du temps qui fuit...

 

 

 Naître entre le premier et le douzième tintement de la cloche de minuit, le 31 décembre 1999, fait-il de vous un être humain du 2ème millénaire agonisant ou  l’acteur d’un monde nouveau en train de s’ériger vers la conquête du troisième millénaire ? Cette question m’a longuement taraudée tant elle me semble symbolique de l’agitation et du désordre que mon corps véhicule. J’ai bien tenté d’en savoir plus, interrogeant sans répit ma mère et mon père, j’ai envoyé des courriels au médecin qui m’avait accouché et à tous ses collaborateurs, j’ai enquêté auprès de tous ceux et celles qui avaient assisté à cette parturition suffisamment dramatique pour marquer les esprits et laisser un souvenir indélébile aux présents qui affrontèrent les affres de ma naissance. Tous sont formels, au douzième coup de minuit, l’ensemble des témoins oculaires peuvent vous confirmer que mon torse et les deux bras étaient à l’air libre et que seul mon ventre et les jambes restaient emprisonnés dans le ventre de ma mère. Ma naissance est donc bien intervenue au moment précis où le siècle bascule et je fais fi des polémiques sur le début du millénaire. Je suis bien né  à 0 heure de l’an 2000.

Je glissais naturellement de ce cocon qui m’avait abrité pendant de si longs mois, personne ne se doutant de ce qui allait arriver, à commencer par ce médecin de garde qui s’était ramené en catastrophe à l’appel du service de garde et qui, les mains tremblantes, tentaient de me saisir au passage en dissimulant son état d’ébriété avancée.

Il est vrai que j’avais surpris tout le monde en avançant péremptoirement la date de ma délivrance, à commencer par ma mère qui ne comprenait pas mon acharnement à venir au monde si rapidement et qui en découvrirait bien assez tôt les raisons, et à fortiori, ce médecin de permanence qui  avait profité  de la proximité d’un nouveau millénaire pour le fêter en l’arrosant abondamment.

Désirant en finir au plus vite et n’ayant qu’une connaissance très intuitive de mon environnement, tirant toute mon énergie de ce placenta qui me nourrissait, j’avais dans l’urgence de ce temps qui filait déjà si rapidement pour moi, décidé d’en finir avec les préliminaires et de naître in petto. Las ! J’aurais dû prendre quelques précautions, observer et capter les signes du dérèglement ambiant, mais j’étais jeune à l’époque et mon impétuosité n’avait d’égale que cette frénésie de vie qui bouillonnait en moi. A ma décharge, notez que je n’avais vraiment pas une minute à perdre.

Le médecin ne tenait pas l’alcool, il le savait pourtant, et quand ma mère a perdu les eaux et que le travail a commencé à marche forcée, il était trop tard, le mal était fait. L’hôpital est un monde clos qui a ses propres règles, où les hiérarchies en place ne se contestent pas, où l’inexpérience d’un médecin commis d’office à ce réveillon de la Saint Sylvestre ne peut bousculer les rituels et les codes en vigueur. Il était l’accoucheur et le resterait pour mon malheur et celui de ma mère. Quand il m’a saisi pour me tirer de ma tanière, au douzième coup de minuit, ses mains tremblaient tellement qu’il m’a lâché et que j’ai ricoché sur le ventre de ma mère. J’ai commencé à glisser sur la peau rebondie et luisante de celle qui m’avait engendré au 1er avril précédent, réconciliation tardive de la sortie nocturne de mon père avec ses collègues du bureau et qui, en titubant, s’était fait pardonner ses infidélités en l’honorant mécaniquement après lui avoir juré de ne plus recommencer et de devenir enfin cet adulte qu’elle pensait épouser de longues années auparavant, quand elle rêvait encore d’un monde à construire dans lequel les femmes et les hommes regarderaient dans la même direction. N’imaginez point qu’elle était faible et inconsistante, mais elle était femme, elle pensait sincèrement que l’amour exonère des vilenies et qu’il suffit de si peu pour ériger le bonheur en art de vie.

Voilà donc que je ricoche sur ses genoux et que je bascule dans le vide. Je sais que je n’ai pas eu peur, juste étonné et perplexe de ces cris qui montaient et couvraient le mien. C’est le cordon qui m’a protégé, un lien ombilical si solide qu’il s’est tendu à se rompre et que j’ai commencé à me balancer, les pieds s’agitant furieusement à la recherche d’un point d’appui, le visage bleuissant sous l’effet d’une anorexie qui me gagnait du fait de ce lien qui s’était entortillé autour de mon cou et qui, tout en m’évitant une chute qui aurait pu être mortelle, m’étouffait inexorablement.

J’ai vu mes premières étoiles dans les éclairs blancs qui déchiraient ma nuit, j’ai entendu un concert d’exclamations et je peux vous assurer que j’ai eu la force de sourire quand le médecin s’est évanoui en régurgitant tout le champagne dont il avait abusé, en ce soir de veille, sur le carrelage de cette salle d’opération transformée en champ de combat, moi, me balançant en cadence dans les hurlements de ma mère, la tête à quelques centimètres des déjections qui jonchaient le pavé froid.

C’est une jeune stagiaire mignonne et délurée qui m’a sauvé en se saisissant d’un de mes pieds pour me brandir, tel un premier trophée accroché à sa future panoplie de sage-femme, tout en me dénouant du collet qui m’asphyxiait et en me frappant vigoureusement les fesses afin de permettre à la circulation sanguine de revenir baigner mes poumons. Je ne suis pas certain qu’elle ait eu raison et que sa promptitude à me protéger soit la meilleure chose qui me soit arrivé…mais que voulez-vous, elle pensait bien faire, elle était à l’orée de sa vie professionnelle. Elle ne savait pas encore, qu’en cette nuit de cauchemar, elle allait sauver un bébé et trouver un mari en la personne du médecin qui, au sortir du coma éthylique dont il était victime, lui fut tellement reconnaissant de son réflexe salvateur, qu’il l’épousa quelques mois après pour se faire pardonner, lui offrant une existence de confort et un statut envié auprès de toutes les élèves infirmières aspirant à trouver un mari dans les plus hautes strates de la hiérarchie médicale.

Mon père avait refusé d’assister à l’accouchement, et même s’il l’avait voulu, il serait arrivé en retard, buvant copieusement à cette occasion, dans une boîte de nuit en anticipation de ma naissance. Il enterrait pour la énième fois sa vie de garçon dans les bras d’une pute polonaise qui lui offrait son corps contre un peu de menue monnaie et la certitude de pouvoir oublier tout ce qui se tramait dans cette salle d’opération d’un hôpital de province qui le terrorisait. Il n’était pas vraiment doué, ce père, et même son spermatozoïde avait des faiblesses, bien qu’il faille reconnaître qu’il n’y était pour rien dans cette malédiction et ne pouvait la deviner. Il ne fait aucun doute qu’il eût mieux valu qu’il ne puisse fertiliser ma mère, en ce 1er avril où il m’offrit un beau cadeau, avec la fécondation réussie de l’ovule qui s’ouvrait aux coups de boutoir de son sexe. Il aurait mieux fait de rester, cette  nuit-là, avec une de ces prostituées qui lui permettaient de fuir son présent et de clore définitivement ses rêves d’adolescent troublé par les charmes d’une demoiselle qui partageait son temps entre le lycée et sa couche et qui m’enfanterait presque dix ans après, dans la douleur d’une fuite éperdue.

Voilà donc l’histoire authentique de ma naissance, pas celle de ma vie qui est encore plus éphémère, mais celle qui prélude à ma destinée tragique. Produit du coït insatisfaisant d’un couple désaccordé, surgi inopinément, une nuit qui fit basculer l’humanité dans un nouveau millénaire, dans les bourrasques d’un dérèglement dont mon horloge interne allait  être le cruel dépositaire, j’ai donc été amené à grandir…et cela je sais le faire !

Si vous calculez bien, j’ai  six années de vie civile derrière moi, un compte très facile à effectuer puisque nous sommes le 31 décembre 2006, et si je vous écris, c’est que dans ma tête, j’ai trente ans, la force de l’âge mental…même si mon enveloppe charnelle atteste que 60 années biologiques m’ont usé prématurément.

Vous ne me croyez pas ? Vous pensez à un de ces délires de mythomane pervers, aux élucubrations d’un fumeur de haschich ou pire, aux dérives d’un psychopathe en train d’échafauder ses plans tordus pour justifier l’innommable ! Allez donc demander à messieurs Hutchinson et Gilford, si vous les rencontrez ! Posez leur la question qui me taraude : pourquoi le chromosome 1 ? Pour quelle raison mon code génétique comporte-t-il une minuscule erreur, une simple faute d’orthographe sur la séquence LMNA  ? Peut-être connaissez-vous cette monstruosité sous le nom de « progéria » (du grec geron qui signifie vieillard), ou plutôt sous sa terminologie populaire de vieillissement pathologique accéléré … Vous avez dû, sans aucun doute, en voir à la télévision les soirs de téléthon, d’étranges enfants au corps difforme, le cheveu rare, les muscles atrophiés, la peau tavelée et le cerveau si jeune dans cette cosse percluse que l’on détourne le regard pour ne point sonder leur vision du néant qui les guette comme un corbeau juché sur leurs épaules.

Je ne verrai pas la fin de ce millénaire, je ne serai pas centenaire, je n’ai fait qu’entrevoir une étape de la vie, et je ne sais pas si je dois le regretter !  Quelqu’un qui naît dans des conditions aussi rocambolesques a-t-il le droit de vivre pour se moquer des hommes et de leurs lois ? Peut-être ai-je un peu de compassion pour tous ceux qui m’ont connu et que j’aurais aimé remercier de leurs soins, ceux qui se sont accrochés à ma vie pour la rendre possible en un si court laps de temps que la tâche en était inhumaine et qu’ils doivent se sentir trahis que je les quitte déjà. Mais le film était en accéléré et l’opérateur n’avait plus le contrôle de ma destinée.

N’ayez pas peur, mon calvaire se termine. Chaque minute me rapproche encore plus de la vraie délivrance, et ce jour-là, je n’aurai pas de toubib ivre pour me laisser échapper, pas de mignonne infirmière nue sous sa blouse en provocation à l’ordre établi, pas de mère éplorée et de père bourré au bar du coin, non, je serai seul comme j’aspire à l’être, je serai libre comme vous ne l’avez jamais été, je serai moi, comme jamais je ne l’ai été.

 

 

Par Bernard Oheix - Publié dans : Nouvelles
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Mercredi 12 juillet 2006 3 12 /07 /Juil /2006 15:26

Ne tentez pas le diable, cela n'arrive qu'une fois... et encore, c'est à se demander ce que j'avais fumé ce jour-là !!!

2 février 2006. Il est 20h30 au théâtre de la porte Saint-Martin. Un siège inconfortable, la pluie et le froid, la foule des grands soirs pour un des évènements de la saison théâtrale. Je suis installé en loge latérale, pas forcément la meilleure place pour voir le spectacle, mais avec  vue plongeante sur le parterre où se presse le public bruyant qui vient se défouler au duo de choc constitué par Patrick Timsit et Richard Berry dans une nouvelle mouture de L’emmerdeur de Francis Veber.

Bruissement et douce rumeur. Un ancien président de la République Française , Valéry Giscard D’Estaing se glisse entre les sièges suivi par des centaines de regards. Certains tendent la main afin de le toucher. Il s’assied et le noir tombe sur la salle.

Les dix premières minutes s’écoulent, la pièce éculée mais efficace fonctionne mollement portée par  un tandem qui ronronne avec professionnalisme. Soudain, juste en dessous de ma loge, un cri monte, couvrant la tirade plaintive de Patrick Timsit. Déchaînement de fureur. Deux spectateurs se frappent dans les cris de leurs femmes éplorées qui demandent qu’on les sépare. Le rire de l’un perturbant l’autre, une remarque appelant une réponse, c’est aux poings que les deux spectateurs ont décidé d’en découdre, oubliant les vertus d’un Molière consensuel, devant les regards ébahis des acteurs rendus muets qui tentent de percer le mystère de cette interruption intempestive. On expulse les deux perturbateurs après deux ou trois minutes d’intense agitation et Richard Berry se tourne vers le public et annonce que le spectacle va recommencer, qu’ils sont là pour jouer et qu’ils aimeraient pouvoir mener à bien cette mission. Applaudissements de la salle.

La pièce mystérieusement se pare d’une aura étrange. Un peu comme si un détonateur venait de déclencher une accélération non prévue par le metteur en scène. Timsit et Berry se cherchent enfin et se trouvent. Tirades qui s’étirent et se percutent, rires de connivence, mise en danger des acteurs sur le fil. Il se passe enfin quelque chose et les rires peuvent monter les soutenir.

Au tiers de la pièce, pour ceux qui l’ont vue, les deux acteurs se retrouvent dans un jeu très « boulevard » enlacés sur le lit de la chambre d’hôtel. Langoureusement, dans un demi-sommeil, Patrick Timsit, l’emmerdeur, passe sa jambe par-dessus la taille de Richard Berry le tueur. Las ! Des hurlements montent dans la nuit sous les regards ébahis des acteurs qui s’adossent à la tête du lit et contemplent abasourdis le trou noir de la salle. Une voix perce le silence glacé. « - Il a une attaque, vite un médecin, appelez les pompiers, au secours ! -».

Pendant de longues minutes le pauvre spectateur va voler la vedette à la scène où les acteurs désemparés errent comme des âmes en peine. Timsit s’installe sur le lit, les yeux absents, Berry se rend en coulisses et disparaît de notre vue. Le temps s’étire à la limite du possible.

Il reviendra par la suite, la pauvre victime évacuée, reprenant sa place, et lancera un « -Nous allons tenter de terminer la pièce » sous les applaudissements nourris des spectateurs complices. La soirée pourra enfin aller jusqu’au bout de la nuit !

Un ancien président, une rixe, un malaise… c’était sans doute beaucoup pour « s’emmerder » dans une soirée parisienne où tout pouvait arriver  !  

Par Bernard Oheix - Publié dans : Histoires vraies
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Mercredi 5 juillet 2006 3 05 /07 /Juil /2006 12:01

Il faut parfois faire attention quand on rudoie un être plus faible. Profiter de sa force a un prix...même si les chemins de la vengeance empruntent parfois d'étranges voies et que la mer recèle des surprises pas toujours agréables !


Paul était corse, pêcheur et alcoolique. Ce n’est pas parce qu’il était corse qu’il buvait, ce n’était pas parce qu’il était pêcheur qu’il se saoulait, non, s’il siphonnait comme un trou sans fin tout ce qui possédait un degré d’alcool supérieur à la moyenne, c’est parce qu’il aimait boire à en perdre la raison. Son alcoolisme était ancré en lui comme sa barque quand il se décidait à lancer ses filets au-dessus d’un banc de poissons particulièrement riche. Son amour pour la dive bouteille avait des racines profondes qui puisaient son origine dans la nature fruste d’une famille de pêcheurs qui avait toujours considéré le 51 comme une composante évidente de la vie en société. Ce penchant naturel s’était enrichi dans les virées adolescentes d’une jeunesse où l’affirmation de soi passait par l’ingestion d’un nombre incalculable de verres en des joutes dont les filles représentaient l’enjeu, dans les tournées conviviales rituelles de ces interminables parties de belote contrée qui l’opposaient à ses copains du bar de l’Arcole où il élisait domicile une fois ses filets relevés et sa cargaison de poissons dans les paniers des ménagères et des restaurateurs. Du plus loin qu’il se souvenait, l’alcool avait toujours balisé les diverses étapes de sa vie, toujours accompagné chaque moment de son existence.
Les petits verres remplis d’un liquide jaune se déversaient plus vite qu’il n’avait le temps de les ingérer et la main experte du barman n’hésitait jamais à lui verser sa dose de poison d’autant plus dangereuse que sa capacité d’absorption était quasi infinie et que l’habitude aidant, il pouvait absorber jusqu’à une cinquantaine de pastis 51 avant que d’en ressentir les effets pervers.
La Corse n’y était pour rien, elle a des défauts, mais que pouvait-elle contre cette culture de la boisson qui le ravageait, le faisant tituber dès que le soleil se couchait alors qu’il prolongeait jusqu’à l’infini le geste mécanique d’avaler, rasade après rasade, des quantités effrayantes de venin. Qui aurait pu lutter contre cette soif qui asséchait son gosier et le poussait à lever un coude qui lui dérobait l’horizon, lui ôtant toutes perspectives et le privant de son libre-arbitre. C’était sans doute, pour lui, le seul moyen d’être en phase avec ce monde dont il percevait les échos à la périphérie de son univers d’un village corse plongeant dans la mer, accroché à la pointe d’un cap Corse qui avait figé le temps. Ce vibrato subtil que l’alcool introduisait dans son corps lui permettait d’échapper à la frénésie d’un univers en pleine mutation, arrêtait les aiguilles du temps.
Au-delà de la pêche et de l’alcoolisme, Paul avait une autre manie, beaucoup plus secrète, dissimulée derrière les portes closes de son deux pièces, enfermée dans la noirceur de nuits qui s’effilochaient dans ses brumes intérieures. Il adorait battre sa femme. Quand il rentrait en titubant, que sa raison se perdait dans le cheminement d’un parcours zigzagant entre les écueils de sa lucidité, il lui restait la certitude que quelqu’un l’attendait sagement pour encaisser le solde de ses rancœurs distribué par ses poings noueux à force de hisser des filets remplis de poissons soyeux. Il s’était maintes fois juré de cesser de martyriser cette femme qui avait uni sa destinée à la sienne par un printemps où tout semblait possible, même l’amour. C’était il y a si longtemps qu’il ne s’en souvenait que partiellement, vague réminiscence noyée dans les brumes qui obscurcissaient sa mémoire. Une rencontre fortuite, deux solitudes, une étreinte brève qui laisse miroiter des heures d’un désir exacerbé par la chaleur, ce refoulement des pulsions que les codes toujours présents dans cette société corse enfermaient dans un corset craquant sous les assauts de leurs corps juvéniles. Cela semblait si naturel de franchir le pas et de fonder une famille, de faire comme les autres et de se passer un anneau au doigt pour l’arborer avec les copains au bar de l’Arcole, son refuge dans lequel il se protégeait du temps qui fuyait inexorablement en chassant sa jeunesse, le poussant vers un âge adulte qu’il était si loin de comprendre et d’accepter.
Les premières années de leur union furent conventionnelles, bien loin de cette image qu’il avait entraperçue d’une vie de volupté ancrée dans le désir et le plaisir. La famille comme repère, les fêtes qui réunissaient les cousins, oncles et autres parentèles en cercles concentriques, les interminables repas où l’alcool coulait à flots pour meubler d’une fausse allégresse ces heures à côtoyer le vide, ne lui offraient que partiellement le confort de se savoir enfin un homme comme les autres, avec une femme et ces enfants qui tardaient à s’accoucher. Malgré une fréquence réelle de rapports sexuels au début de leur union, ils étaient encore jeunes et amoureux, il dût se rendre à l’évidence : rien ne venait se nicher dans le ventre plat de cette épouse, rien qui puisse lui donner la fierté d’annoncer que sa lignée se perpétuait, qu’il était enfin un père et avait charge d’âmes. Il en conçut une amertume d’autant plus amère qu’elle était tue, que le sujet n’était jamais abordé et qu’il était impensable de consulter un médecin en posant une question aussi crûe pouvant remettre en cause la notion même de sa virilité assimilée à cette possibilité d’une stérilité masculine.
La gifle qu’il lui décocha, 5 ans après leur mariage et nombres silences accumulés en strates malsaines ayant érigé un rempart de solitude entre eux, fut presque le produit d’un hasard. Un malheureux concours de circonstances, réaction impulsive devant le mouvement d’humeur de cette épouse qui l’attendait depuis trois heures, le repas servi sur la table ayant depuis longtemps refroidi, devant un mari ivre qui titubait dans l’entrée en cherchant à accrocher son manteau à la patère de bois. Elle voulut le rattraper en tendant le bras. En un réflexe, sa main décolla et lui cingla le visage, lui meurtrissant les lèvres qui sous la violence du choc, s’ouvrirent pour déverser un flot de sang rouge qui zébra son visage de la trace évidente de cette puissance masculine. Ce qui se déclencha en lui est un mystère. Derrière une vague honte rapidement estompée, le sentiment d’un pouvoir absolu s’empara de lui. Il cessa de trembler, l’alcool se fondit dans l’humeur de son sang, il vit cette femme fondre et pleurer, ce rouge ruisseler en la barbouillant d’un maquillage morbide, un bien être l’envahir. Il y avait donc un territoire où il était le maître incontesté. Il aimait cette sensation de maîtriser le monde en dominant cette femme trop connue. Elle se paraît d’une aura singulière, la preuve d’une ingérence possible sur son environnement, d’un monde se pliant à sa volonté. Il adora et derechef, lui assena un coup derrière l’oreille qui la déséquilibra et la fit choir sur le linoléum où ses larmes ensanglantées formèrent des mares noyant les derniers vestiges de leur amour. Il prit alors l’habitude de la battre avec régularité, constance, développant une technique sophistiquée imparable, son silence et sa volonté de dissimuler les traces des meurtrissures l’encourageant d’autant plus à laisser libre-cours à ses penchants dévastateurs. Il adorait, ivre, lui flanquer des dérouillées, la battre comme plâtre, la réduire à l’état d’une chose pantelante, sans volonté, à la merci de sa volonté. C’était si bon qu’il ne se posait même plus la question de savoir si c’était juste. Il sonnait à la porte, c’était beaucoup plus pratique que de faire glisser une clef dans la serrure étroite avec ses doigts tremblants, elle lui ouvrait timide et effacée et au premier signal venant perturber l’harmonie de son ivresse, il envoyait ses poings gommer les aspérités de la réalité en se fracassant sur le visage de sa tendre épouse. Il ne la haïssait pas, loin de là, bien au contraire. Peut-être qu’il aurait eu honte en d’autres temps, sous d’autres cieux, si la boisson ne déréglait point son horloge interne en brouillant ses repères. C’était si naturel de la battre qu’elle lui apparaissait comme l’exutoire parfait et consentant de cette violence qu’il ne pouvait contenir. Il en arrivait même à penser que c’était normal, naturel, que son comportement reproduisait l’essence même des rapports entre les hommes et les femmes, un subtil lien hiérarchique entre la force de l’homme et la douceur de la femme, chacun et chacune tenant un rôle écrit, préexistant, si loin des jugements d’une société figée dans son conformisme, oubliant les lois non-écrites ancrées dans l’inconscient bestial d’un homme rustique acharné à survivre contre une nature hostile.
Et puis, avouons-le, sur qui aurait-il pu déverser ce trop plein de haine si ce n’est sur sa femme ? Il y avait bien longtemps que derrière ses rodomontades, l’alcool avait miné sa capacité à régler par la force, les histoires d’honneur qui embrasaient les comptoirs peuplés d’épaves qui lui ressemblaient tant. Au bar, les mots s’envolaient en collier d’ivresse, chez lui, les poings affinaient les derniers détails de ses bravoures nocturnes.
Au matin, Paul se levait à 5 heures, partait sur son bateau retrouver le silence des vagues, l’espace infini où se diluaient les miasmes de ses nuits rageuses. Il avait quelques heures pour oublier. Il ne pensait à rien, juste un trait d’union entre la mer et le ciel, entre le conscient et l’absence, entre les poissons et le bois dur de cette barque, la sanguinaire, héritée de son père. Il rentrait vers 11 heures à Centuri, petit port niché à la pointe du Cap Corse, posait ses caisses sur le quai, confiant à un assistant la charge de vendre le produit de sa pêche, et filait au bar de l’Arcole pour entamer enfin sa journée par un pastis 51 que le patron, en un rituel figé par l’habitude, déposait devant lui sans même qu’il le commandât. La vie alors se paraît des couleurs de l’arc-en-ciel pour des journées où les frontières entre la réalité et son ivresse s’estompaient au fil des heures.
On peut se poser la question de savoir pourquoi sa femme, la douce Restitude, un nom hérité d’une sainte de Balagne qu’elle portait comme un fardeau mais qui lui collait à la peau tant elle semblait vivre pour subir et expier pour les péchés des autres, ne réagissait point. Pourquoi donc acceptait-elle ce traitement indigne qui la ramenait à l’état de bête de somme, cette indignité dans l’isolement de la cellule familiale, ces coups qui pleuvaient et ne pouvaient même plus dissimuler les traces d’une violence qui s’exacerbait avec le temps sur sa personne ? Par quel étrange pacte étaient-ils unis dans cette tragédie quotidienne ? N’y avait-il donc aucune solution, pas la moindre échappatoire, une si totale absence de perspectives qu’elle acceptait son sort sans rien dire ni faire pour se libérer de cet étau qui l’étouffait ?
On ne le saura jamais. Le poids des conventions si prescientes dans cette société figée, la honte d’être battue et de partager la douleur devant le regard de commisération des autres, l’impression que rien ne pouvait entraver le cours des événements, l’impossibilité de parler dans une île qui cultive le silence comme un trésor, et tant d’autres raisons, sans aucun doute, figeant pour l’éternité les gestes dans une mécanique froide de l’horreur. Elle se persuadât, au fil des jours et des coups métronomiques, qu’elle était née pour endurer ce fardeau et porter une croix. Elle se rapprochait dangereusement d’un Dieu évanescent, jusqu’à confondre son existence avec celle de cette sainte dont elle portait le nom, Restitude, lapidée pour ne pas avoir renié sa foi en un Dieu de miséricorde. Châtiment divin. Elle pouvait enfin mettre son calvaire au service de l’humanité et endosser les fautes des autres dans l’aveuglement de cette barbarie qui rythmait son existence. Elle était prête à faire don de sa vie. Il n’y avait plus de limites à son renoncement. Elle se laissait glisser vers cette fin programmée, dans un rôle déjà écrit, endossant la charge d’être la victime expiatoire, sinon consentante, du moins incapable de s’opposer au cours des événements.

Par un froid soir d’hiver, quand l’alcool aide à chasser le libécciu glacé qui descend des montagnes en ricochant sur les pitons rocheux, titubant dans l’escalier raide qui grimpait vers ce lieu de supplice d’une femme, la sienne, Paul fourbissait ses armes en serrant les poings convulsivement. Il avait déjà dans la bouche, le goût âcre de son forfait, pressentiment d’une fin que l’enchaînement mortifère de cette litanie de coups entraînait. Il entra dans l’appartement si chaud en regard du froid extérieur, il vit ce visage exsangue aux yeux noir enfoncés dans des orbites saillantes, il contempla les ecchymoses léguées par le temps dessinant un glacis d’horreur sur la peau mate, il contempla la peur dans le regard qui plongeait dans ses cauchemars. Il vit si distinctement la gueule d’un poisson emmailloté dans ses filets au moment où il le tirait par-dessus le rebord du bateau, qu’il obéit à son instinct. Comme ses yeux qui roulaient dans l’obscurité d’un jour sans fin, comme ses branchies haletantes s’ouvrant au désespoir du vide, comme un supplice auquel il fallait mettre fin, il frappa et frappa encore jusqu’à mettre de l’ombre dans le regard noir de son épouse, jusqu’à sentir son souffle s’épuiser, un rictus dessiner un acrostiche figeant pour l’éternité son calvaire. Il se sentit mieux. Il se dirigea vers sa couche, se jeta tout habillé sur le lit, maculant d’un sang qui ne lui appartenait pas l’édredon et s’endormit d’un sommeil sans rêves.
Au matin, la force du réveil le tira du néant. Il se leva, enjamba le corps de sa femme et se fit un café en observant le cadavre qui obstruait l’entrée de la chambre. Sa jupe relevée dévoilait des jambes osseuses sans grâce, son coude replié en un angle impossible composait un tableau abstrait qui n’était pas sans charme, une figure géométrique aléatoire, des lignes incongrues aboutissant à un torse maigre qu’une chemise déchirée laissait entrevoir. Elle avait été sa femme. Il avait serré ce corps contre le sien pour des étreintes amoureuses mais il ne s’en rappelait plus vraiment. Elle était grotesque à exhiber sa peau nue marbrée d’ombres noires. Il n’avait ni peur ni remord, c’était si logique. Cette chose allongée sur le carrelage de tomettes rouges ne lui importait pas plus que les poissons qu’il vidait d’un coup de couteau adroit. Cela lui donna des idées. Il savait que cette histoire ne pouvait en rester là, qu’il lui fallait intervenir et trouver une solution. Il but une rasade de vin et descendit à la cave pour se munir d’une scie, de sacs en plastique et de rouleaux d’adhésif.
Dans la baignoire de la salle de bain, le corps chétif n’offrit aucune résistance. Il le désossa avec habileté, démembrant les bras et les jambes qu’il enfournait dans les sacs prévus à cet effet. L’eau coulait à flots emportant le sang qui tournoyait en dessinant des stries que la bonde brisait en l’aspirant dans un bruit de succion. Seule la tête lui posa quelques problèmes, sans doute parce que ses yeux n’arrivaient pas à s’effacer et restaient gravés dans sa mémoire. Il dut s’y reprendre à plusieurs fois pour la détacher, son couteau ripant sur les vertèbres cervicales sans trouver le chemin pour sectionner la moelle épinière. Elle ballottait à angle droit en roulant sur elle-même et à chaque fois, ses yeux morts lançaient des éclairs. En désespoir de cause, il l’arracha avec les mains en tirant d’un coup sec pour mettre fin à ce supplice. Dans l’effort violent pour séparer la tête du tronc, elle lui échappa et roula sur le carrelage, décrivant une ellipse qui la ramena vers lui comme un ballon avec de l’effet. Elle s’arrêta en bout de course sur ses pieds nus et il sentit la langue froide jaillir de sa bouche pour lui lécher le talon d’une caresse morbide. Il frissonna bien malgré lui sous ce baiser. Il l’enfourna dans un sac pour ne plus la voir et continuer son opération. Le torse était si maigre qu’il décida de le laisser entier et de l’envelopper dans une toile cirée qu’il scotcha de chaque côté. Il contempla les sacs épars, un puzzle d’une vie incongrue, et lava méthodiquement le sol et la baignoire jusqu’à faire disparaître toutes traces de son intervention.
Le jour ne s’était pas encore levé. Il transporta en trois fois les morceaux de sa femme dans sa barque de pêcheur, cingla vers la crique de l’île de la Giraglia, en face de Barcaggio, où il avait l’habitude de lancer ses filets. En un dernier hommage à celle qui fut, il immergea les restes de Restitude la Sainte, martyre de Paul le pêcheur, buvant de longues rasades d’un cognac fort et âpre qui lui brûla la gorge. Il possédait une bouteille pour fêter les grandes occasions. A cet instant précis, il fut Dieu et son pouvoir n’avait plus de limites.

Quand il rentra au port, ses caisses regorgeaient d’une cargaison de poissons comme de mémoire de pêcheur on en avait rarement vu dans cette baie. La chance lui avait sourit, comme elle continua d’ailleurs à le faire dans les mois qui suivirent. Il laissa à l’habitude, l’assistant du quai vendre ses prises, et se dirigea vers le bar, éclusa son premier pastis 51 de la journée et entama sa ronde en se saoulant méthodiquement, consciencieusement, refusant d’appréhender le moment où il lui faudrait réintégrer un appartement abandonné qui résonnait encore du bruit mat de ses coups.
Son ivresse fit long feu. Cette porte qu’il dût ouvrir par ses propres moyens avec une clef qui refusait de tourner dans le pêne, le vide sépulcral des pièces dans lesquelles une odeur indiscernable flottait, lui rappelant son forfait, le frigo où quelques restes comblèrent sa faim, le lit enfin avec ses draps propres qu’il avait changés. Par-dessus tout, cette femme lui manquait, ou plutôt, les coups qu’il lui assenait lui faisaient cruellement ressentir son absence. Sa fureur restait sans exutoire, ses poings le démangeaient, et plus la nuit avançait, plus il la haïssait de s’être laissée aller à mourir. Il lui en voulait de n’avoir su résister et de lui offrir par sa mort la solitude et l’impossibilité de calmer sa fureur. Il frappa les murs à s’en déchirer la peau mais rien n’y fit, sa douleur augmentait sa haine contre sa femme, lui dérobant sa vengeance.
Au matin, il alla à la gendarmerie pour annoncer la disparition de son épouse. Un pandore reçut sa déposition, l’affaire en resta là. En Corse, l’omerta est une réalité, un mode de vie hérité des années où un simple regard pouvait dégénérer en violence, où les liens étroits entre les familles constituées en clans entraînaient des rivalités courant sur plusieurs générations dans des « vendettas » meurtrières qui n’épargnaient personne. Il fait nul doute que d’aucuns pressentirent que tout n’était pas clair dans cette disparition. Mais la chape de plomb du silence retomba sur le village de Centuri et les semaines s’écoulèrent sans que quiconque ne retrouva ce fantôme qui avait déjà été enterré, depuis si longtemps, entre les quatre murs d’une prison familiale, sous le joug de son tortionnaire.
On s’habitue à tout, même à la solitude, surtout quand on peut la partager dans des nuits d’ivresse. Il franchit un dernier palier dans son alcoolisme. Il adopta comme règle de faire la fermeture du bar de l’Arcole, toujours le dernier à franchir le seuil de l’établissement pour se rendre comme un somnambule vers son lit et se lever au matin, par la force de l’habitude, pour se rendre à sa barque. Ses forces déclinantes dans l’ingestion inconsidérée multipliée de tous les alcools possibles, fragilisaient son activité professionnelle mais par un de ces mystères qui restent incompréhensible, il revenait toujours chargé de poissons de son lieu de pêche, cette baie dans laquelle se décomposaient les restes de sa femme, quelques mètres sous ses filets, à portée de main, de ces mains qui l’avaient meurtrie. C’est comme si elle me pardonnait, pensait-il dans ses rares périodes de lucidité, comme si elle me fournissait en poissons frais et dodus, les écailles soyeuses, les yeux papillonnant, les corps lustrés, ce sont des prises du seigneur qu’elle m’envoie de l’au-delà ! Il se signait alors, non pas qu’il fut croyant, mais par la force de l’habitude, en un rituel ancré dans son forfait, pour vaguement conjurer un sort funeste.
Pourtant, depuis qu’il avait largué les morceaux épars de sa femme, à chaque fois qu’il lançait son filet dans sa zone, une énorme dorade royale semblait le narguer. Il la reconnaissait à sa couleur verte, parsemée de tâches blanches et de stries grisâtres, à sa crête effilée qui tranchait la surface de l’eau, à son regard perçant qui ne cessait de le suivre. Elle mesurait plus d’un mètre de long. De jour en jour, elle s’aventurait, se rapprochant toujours plus en sortant sa tête ricanante, sa queue fendant l’eau et la guidant adroitement, vif-argent jouant avec les mailles du filet, glissant avec célérité dans l’onde du bateau en une sarabande démoniaque. Il avait la nette sensation qu’elle venait le braver, que cette dorade royale n’avait de cesse de le provoquer. Il se fit un point d’honneur de la capturer et imagina tous les stratagèmes, puisant dans sa science de pêcheur transmise par des générations depuis la nuit des temps, tous les pièges imaginables…en vain. Elle continuait son manège, virevoltait avec adresse, décrivant des cercles concentriques dont la barque était l’épicentre, ses yeux globuleux l’obsédant jusqu’à lui ôter toute faculté de raisonner. Il l’entendait même caqueter, raconter des histoires qu’il valait mieux taire, faire resurgir des fantômes, le désigner du doigt en opprobre, une tâche noire sur la joue qu’il se persuadait que chacun pouvait désormais discerner. Il dépérit. La boisson ne pouvait lui faire oublier cette dorade royale qui le poursuivait de ses assiduités et l’accompagnait sur le chemin de croix de ses angoisses.
Le plus surprenant dans cette affaire est que, si Paul perdait sa soif de vivre, le poisson, l’objet de sa haine, lui, semblait grandir et grossir, profiter de la vie, s’épanouir en une parallèle insupportable inversant les règles de la logique. Quand Paul remettait son moteur en marche pour rentrer au port, les filets chargés, il aurait dû regarder sous l’eau, dans ces mètres interdits où le corps de son délit reposait. Il y aurait vu une armée de crabes campant la garde autour des morceaux de sa femme, les pinces dressées afin d’ériger un barrage contre les intrus. Il y aurait vu son ennemie, la dorade royale se repaître de chaque membre offert, dégager le film de plastique avec ses dents acérées, plonger sa gueule dans la chair lavée par la mer et ingérer jusqu’à la moindre parcelle de cette Restitude des fonds ténébreux dans lesquels elle gisait, abandonnée par tous, dans l’isolement des froideurs hivernales, dans le sourire d’une mort inachevée.
La dorade royale, son amie par delà le temps des vengeances, dévorait méthodiquement cette femme qui s’offrait à elle avec tant de complaisance. Quand elle eut achevé les bras et les jambes, rognant jusqu’aux os les chairs délicates, les tendons si fins, les muscles abandonnés, elle attaqua le torse en ouvrant une large cicatrice du pubis au thorax dans laquelle elle s’enfouissait en se repaissant. Il lui arrivait même de somnoler entre deux bouchées, de laisser le temps s’écouler dans les humeurs de son impérieuse nécessité de l’ingérer totalement. C’était comme un enfantement à rebours, un Don de soi irréversible. Restitude s’en remettait à son alliée, la dorade royale, avec patience et gourmandise. Elle l’invitait à accomplir sa mission, lui réservant le meilleur d’elle-même, ce qu’elle n’avait jamais pu exprimer dans une vie terrestre à l’horizon borné par les coups de son tyran. Les jours passaient et son repas céleste semblait inépuisable. Tous les poissons du coin fuyaient cette orgie mystérieuse, comme s’ils comprenaient que derrière ce festin, des plans obscurs concernant une vengeance divine se tramaient dont il valait mieux ignorer l’aboutissement prochain. Seuls les crabes, gardiens du temple vigilants, étaient autorisés à veiller sur la dépouille de jour en jour plus réduite, alors qu’en parallèle, elle grossissait et irradiait d’une vie éclatante. Elle avait désormais des couleurs vives, des formes rebondies, éclair de feux dans l’onde moirée, quand elle se jouait des mains malhabiles du pêcheur qui tentait vainement de la capturer. Elle savait bien qu’elle gagnerait à ce jeu d’homme.
Il ne restait plus que la tête à dévorer, cette tête qu’il avait eue tant de mal à sectionner qu’il en faisait encore des cauchemars et qu’il ne supportait plus de voir une langue surgir d’une bouche. La dorade royale mordilla le sac de plastique et pratiqua une ouverture. Le visage de la femme surgit de sa gangue. Des yeux tristes et beaux qui auraient dû aimer la vie et contempler des enfants, des paysages sauvages, le soleil se lever, un monde d’humanité dans lequel son rire clair aurait pu résonner. Est-ce le roulis, une vague marine ou simplement une illusion… elle cligna des yeux, l’invitant à plonger ses dents acérées comme des rasoirs dans les pupilles sombres qui s’éclairèrent à l’aube d’une nouvelle vie. C’était le dernier acte qui se jouait, les dernières bouchées avant que la vengeance s’accomplisse, que le concours de circonstances d’une existence de misère se parachève dans un final d’éblouissement. Quand elle eut dévoré le cerveau, que chaque centimètre de ce crâne fut dépouillé de sa peau, qu’elle eut rogné tout ce qui pouvait s’arracher, qu’il fut poli, immaculé comme le miroir impossible d’une pureté divine, la dorade royale sut que sa mission s’achevait, que désormais le cours de l’histoire pouvait reprendre et aller inéluctablement à son terme. Le ventre rebondi des dernières bouchées de feu Restitude, elle se dirigea vers la barque de Paul en remuant sa queue et plongea vers les fonds marins.
Ce jour-là, le pêcheur retira la dorade royale dans des filets vides de tout autre poisson. Une seule prise, ce fantôme qui le hantait, un met des dieux pour une traque aboutissant enfin, une victoire à consommer. Il la contempla avec haine. Il avait bu toute la nuit, et le matin aussi. Il dirigea sa barque vers la plage de Barcaggio, au pied de la tour Génoise qui campe en sentinelle sur l’éperon rouge d’un pic éventrant les flots. Le vent se levait, les vagues grossissaient, creusant des creux découvrant des rochers immergés. Il accosta péniblement et s’engagea vers les dunes de sable en ramassant du bois. Il construisit un trépied avec des branches nouées et embrocha la dorade royale encore frétillante sur une baguette de chêne. Elle ne résista même pas. Des brindilles entassées avec habileté s’enflammèrent et vinrent lécher la peau croustillante, faisant dégager un suc qui rissolait la chair blanche. Les yeux de la dorade royale se fermèrent sur un ultime clin d’œil. Elle savait, elle ! Pendant que le poisson rôtissait en dégageant un fumet chargé d’iode mais aussi, une odeur doucereuse, indéfinissable, étrange, qui prenait à la gorge, il alla chercher une bouteille de vin rouge aux effluves du maquis, l’ouvrit et bu à satiété. Le liquide rouge coula dans son estomac serré, apaisant ce feu intérieur qui le dévorait, cautérisant sa haine. Une miche de pain ferait l’affaire, un citron aussi pour en verser le suc sur la chair si tendre de son ennemie des profondeurs.
Il contempla le poisson au ventre ouvert, huma les fragrances de sa chair et lança vers le ciel, sans réfléchir, un vibrant : -ceci est ton corps, ceci est ton sang, à toi dieu des hommes, je confie la part du diable ! - Il ne savait pas qu’il invoquait Lucifer.
Il s’accroupit et commença à manger avec ses doigts noueux, ses mains qui portaient encore la trace des coups qu’il avait assenés sans merci sur le visage de Restitude. Il décortiqua ce poisson maudit et l’absorba jusqu’à la moindre parcelle avant de s’écrouler, le visage exsangue, en poussant des rugissements qui retentirent dans toute la baie, et jusqu’au ciel même. On les entend encore certains soirs de colère, quand les dieux n’en peuvent plus de la vilenie des hommes.


Le médecin légiste constata que dans sa précipitation, Paul avait mangé trop vite, trop goulûment. Une arête, une simple arête s’était fichée dans sa gorge, bloquant la bouchée qu’il tentait d’avaler, obstruant son œsophage, empêchant toute progression vers son estomac. Il tenta bien de la recracher, mais l’arête fichée profondément dans son tube digestif l’en empêcha. Il s’infligea alors, dans un réflexe ultime, des coups puissants sur le thorax, sur la poitrine, sur le corps afin d’expectorer le corps étranger. Il lui fallut toute l’énergie du désespoir pour se mutiler avec tant d’acharnement, imprimant sur sa peau des formes noires, des bleus sanguinolents, des desseins géométriques de cette fureur qu’il avait toujours exercée sur sa compagne. Il tentait de recracher cette maudite portion d’une dorade royale qui le précipitait dans un monde qui le terrorisait, celui des comptes à rendre à une Restitude enfin sereine. Il cogna et prolongea son supplice jusqu’à ne plus sentir ce souffle de vie qui le maintenait en équilibre. Dans la tension pour s’en libérer, il vomit une bile qui vint colmater les derniers interstices par lesquels un maigre filet d’air accédait encore à ses poumons. Dans cette bile, il y avait un peu de tout l’alcool qu’il avait ingéré dans sa vie. Il mourut sur cette plage dans d’atroces souffrances, seul, sous les rayons pâles d’un soleil qui riait en se gaussant de la petitesse des hommes. Restitude aussi riait, mais rien, ni jamais ne pourrait lui permettre de rattraper le temps perdu, celui de l’innocence.


 

Par Bernard Oheix - Publié dans : Nouvelles
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Mardi 27 juin 2006 2 27 /06 /Juin /2006 15:29

Il est temps. Vous êtes devant la télé, les pieds sur la table basse, une bière à la main et votre cerveau engourdi fixe la télévision, un numéro d'Envoyé Spécial. Petit à petit, dans les images floues et les commentaires lointains, quelque chose d'étrange et d'horrible monte comme une vague à l'assaut de vos certitudes. Il s'agit de morts, de centaines de milliers de morts, dans les villages, entre voisins, de générations décapitées. Il s'agit de l'Afrique, de Hutus, de Tutsis, vous ne comprenez plus vraiment qui est la victime, qui est le bourreau. Vous savez seulement que l'horreur était à notre porte et que nous l'avons laissée entrer en nous. Vous avez mal. Cette nouvelle est le produit de ce mal, partageons le ensemble

 

 

 

Le collier de phalanges

                      Ce n’est pas facile de tuer un homme ou une femme avec une machette, même un enfant d’ailleurs. On peut s’imaginer avec cette lame tranchante, aiguisée, polie par le temps, bien équilibrée dans la main et  croire qu’il suffit d’en assener un coup bien violent pour ôter la vie. C ’est une illusion. Il faut frapper si fort, balancer le bras sans hésiter, ne pas craindre le contrecoup du choc en étreignant le manche et espérer viser juste au pli du cou…mais c’est si rare de l’atteindre. On peut décapiter d’un mouvement ample quand la lame s’insère entre deux vertèbres cervicales et sectionne les nerfs, les muscles et les veines qui partent de la poitrine pour rejoindre le cerveau, mais cela n’arrive presque jamais.

 

 Dans la plupart des cas, les victimes se débattent, s’agitent, n’ont de cesse de se dérober devant l’inéluctable. Les cris ne sont pas vraiment gênants, bien au contraire, ils donnent une réalité à ce qui est en train d’advenir, ils nous poussent à agir, déclencheurs de nos mouvements, musique de notre acte, mais cette cible mouvante nous interdit toute possibilité de prendre notre temps et de faire du bon travail.

Moi, c’est le bruit de la lame contre la boîte crânienne qui m’a toujours dérangé. Passe encore pour le sang qui jaillit, mais le craquement  des os et les corps qui se cambrent ne sont pas esthétiques. C’est une faute de goût, un déni à l’ordre des choses, une faille dans le rituel des mises à mort. Surtout qu’il est évident qu’un coup ne suffit pas et qu’il faut alors renouveler l’opération plusieurs fois avant de pouvoir passer à une autre proie.

Ma première chasse s’est déroulée  il y a si longtemps. J’en garde un souvenir plutôt précis, des couleurs pourpres, une odeur d’urine, un son strident montant dans le ciel étoilé et que les flammes du feu faisaient danser. C’était une femme du village que je connaissais bien et avec qui j’avais partagé une nuit d’amour, deux étés auparavant, une des premières à m’offrir son corps. J’avais eu du plaisir à épouser ses formes mûres, elle m’avait guidé vers la jouissance, j’étais encore si jeune et je ne connaissais rien de la vie, ou si peu !. Là, couchée sur le dos, les yeux fous, elle me suppliait du regard pendant que les autres la violaient. Elle connaissait le dénouement et la terreur avait fait disparaître toute trace d’humanité de son visage, une peinture de la tragédie si humaine des passions. Les autres m’ont poussé et il a fallu que je m’exécute et  que j’introduise mon sexe dans le sien sanguinolent, que je trace ma voie dans l’écheveau de son ventre meurtri et je n’ai pas pris de plaisir, j’ai fait semblant, je vous l’avoue.

Comme j’étais le plus jeune, 15 ans, et que c’était ma première traque, ils ont voulu que ce soit de ma main qu’elle reçoive la mort, une offrande initiatique pour toutes les promesses d’un avenir que nous devions bâtir sans leur présence, une juste récompense qui scellerait mon sort au destin de mon peuple.  Ils n’avaient même pas besoin de boire pour se forcer à agir, cela semblait si naturel chez eux et cette purge ne faisait que commencer, un début dans l’horreur des nuits de soufre. Ils m’ont propulsé au centre de l’arène dans les flammes dansantes du feu qui embrasait la nuit, et ils ont entonné un chant de gorge, un cri  dans la nuit qui portait les orages. Ils dansaient en m’observant et je sais que c’est à ce moment précis que j’ai  décidé de lui trancher une phalange. J’ai pris sa main qui pleurait et m’étreignait, je l’ai étalée sur la terre rougie de son sang, elle n’a pas résisté,  j’ai sectionné ses appendices qui ne gigotaient même plus, le plus rapidement et proprement possible. J’en ai ramassé un, n’importe lequel, l’annulaire et je l’ai pointé vers l’horizon si lourd qui m’attendait. Elle avait déjà tellement mal que cette douleur complémentaire ne sembla même pas accroître sa peine. Un éclair a jailli dans ses yeux pendant que je brandissais mon trophée. J’ai pris ma respiration, je suis allé chercher au tréfonds de mes peurs, un hurlement qui a ricoché dans la nuit fauve et j’ai jeté en l’air ce misérable morceau de chair comme le doigt accusateur d’un Dieu qui nous avait abandonné. C’est ainsi que ma légende naquit, c’est par ce doigt et cette phrase lancée pour fuir au devant de ma terreur que tout est arrivé dans les rires de ceux que l’odeur du sang enivrait.

Ils l’ont achevée en se ruant à plusieurs sur elle, se disputant l’espace pour lui décocher des coups de pieds, lui enfoncer des braises dans les yeux, lui introduire un tison dans le vagin, ornant la masse sanglante de ses chairs d’estafilades qui zébraient sa peau noire des signes rituels d’une mort trop lente à venir. Vous ne pouvez pas imaginer comme la vie s’accroche désespérément aux moindres anfractuosités d’une enveloppe charnelle, comme il est difficile de chasser toute trace d’humanité de cette coquille qui avait été habitée par une femme de 35 ans. Elle avait ployé son dos sous les calebasses d’eau tirée du puits, ri de voir ses enfants naître,  pleuré devant la sécheresse du cœur des hommes pour finir après d’atroces souffrances, cadavre disgracieux, puzzle incompréhensible de la misère qui fait s’entre-tuer les frères.

C’est un cousin qui a provoqué la suite. Il a ramassé cet annulaire gris cendre et l’a enfilé sur un fil de nylon en forant un trou dans son extrémité pour me le passer au cou en une cérémonie initiatique et je me suis promené toute la nuit avec cet obscène bijou qui brinquebalait en s’égouttant des dernières traces d’un sang noir comme le diable qui s’était emparé de mon âme.

Le soleil se couchait tous les jours, et l’aube revenait invariablement pour les traques des marais, dénichant des fantômes humains le ventre vide, la boue dans les yeux, la certitude  d’une fin que les plus volontaires espéraient rapide mais que les femmes et les enfants subissaient dans les affres des tortures les plus ignobles. On s’habitue à l’horreur, on peut vivre avec les miasmes de la mort à ses basques.

Tous les matins, vers 9 heures, nous avions l’habitude de nous retrouver sur une langue de terre qui jouxtait le marais où se terraient des centaines d’êtres hâves et dépenaillés que la faim et la peur rendaient inhumains. Les femmes apportaient l’alcool et le gibier pour de grands repas qui nous réunissaient tous et au coup de sifflet du chef de la chasse, le vicaire de l’église, les enfants et les vieux s’enfonçaient dans les marigots pour dénicher ceux qui tentaient de se fondre dans la couleur de la boue pour échapper à leur destin. Ils avaient l’ordre de ne pas s’approcher des victimes et de nous rameuter d’un hurlement. Combien j’en ai entendu de ces sinistres signaux qui déclenchaient la ruée des hommes forts, ceux qui portaient les machettes et les houes et n’attendaient qu’un signal pour déchaîner leur fureur et combler ce vide obscur qui emplissait leur cœur de haine.

Suivant les jours, nous pouvions ainsi lever de 10 à 20 proies pour les périodes fastes qui toutes subissaient le même sort. Une agonie de souffrances dans les rires de leurs bourreaux et moi, au milieu, mêlant mes hurlements à ceux des victimes comme à ceux des chasseurs. Rituellement je sectionnais un annulaire et je l’enfilais à mon collier qui ne me quittait plus, comme s’il m’était nécessaire de porter ma croix à chaque heure du jour et de la nuit afin de graver chaque instant de cette page d’une histoire de l’humanité que nous écrivions en lettres de sang. Je ne les comptais pas, il se faisait de plus en plus lourd au fil de ces semaines où la vie s’était figée en un moment d’éternité dans cette région si éloignée de la nature des êtres. Nous étions devenus des animaux et je participais pleinement au sein de cette meute à l’effondrement de l’espoir devant le cancer d’un mal inconnu. Il était si normal de les exterminer.

Pourtant, je peux vous le dire désormais, pas une fois, pas un seul des gibiers que nous dénichions n’est mort de ma main. C’était ainsi. Personne ne pouvait se douter que derrière ce collier de phalanges, emblème de ma fureur et de mon implication, aucune vie humaine n’avait payé le tribut de cette lame qui tranchait les doigts pour éviter de sectionner le fil d’une vie. Je vous le jure sur les saintes écritures, je suis prêt à me faire dévorer par les flammes de l’enfer éternel si je mens, je n’ai jamais tué tout au long de ces chasses qui ont duré de longs mois sous l’œil d’un occident impavide qui attendait que la colère s’apaise. Je n’ai pas tué un homme, pas une femme, même pas un enfant, rien, j’ai simplement continué à enfiler des doigts sur un fil de nylon et le collier grandissait devenant si lourd à porter, tous ces doigts s’agitaient dans mes cauchemars, dansaient une sarabande de lumières crues, me dévoilant toujours plus au fur et à mesure qu’il me dissimulait. C’était ainsi, ma croix à moi, un culte me permettant de me remémorer le passé.

Avant chaque traque, les guerriers, ces cultivateurs que j’avais connus depuis mon plus jeune âge et qui m’avaient guidé sur les pas de mon adolescence, venaient s’incliner devant ma collection d’annulaires en un geste de déférence, cassant le buste pour baiser un des doigts racornis, communiant avec un dieu malin pour quémander la force qui guidait leurs bras vengeurs. Sans doute du fait de mon âge, j’avais un statut à part, mascotte de ce coin perdu dans lequel s’affrontaient les haines séculaires que le mensonge et la cupidité entretenaient. Les biens de ceux qui mouraient devenaient propriété de ses bourreaux par une loi non écrite, implicite, que la quantité de proies rendait d’autant plus attractive. Je ne suis pas devenu riche, bien au contraire. Je n’ai jamais pu dépouiller une des victimes de ses bijoux, de ses habits, de ses armes et parures, de sa besace dans laquelle s’entassaient les maigres biens de toute une vie de manque, parce que je n’ai jamais tué, tranché de gorge, fait couler un sang noirâtre de leurs veines, juste quelques doigts pour m’empêcher de dormir et venir me hanter.

Ils avaient si peu… mais ils étaient si nombreux que des fortunes se sont érigées, que des trésors se sont amassés dans les huttes du village désertées par une partie de leurs habitants. Je suis resté comme je suis né, sans biens terrestres, sans rien à pouvoir troquer. Ma seule richesse, c’était ce collier de phalanges que j’arborais et qui représentait la seule protection contre la barbarie que j’avais pu m’inventer, que le sort m’avait offert. Je n’ai jamais tué et c’est à lui que je le dois. Je n’ai jamais tué, je vous le jure.

Je ne vous demande pas le pardon pour mes frères et pour moi, je ne prie pas pour les victimes, elles sont trop nombreuses, l’éternité n’y suffirait point, je n’exige rien de vous, même pas de pouvoir dormir la nuit, je ne regarde plus le soleil, je l’ai oublié et je n’entends plus le chant des oiseaux. Il n’y a que le vide, et je suis assis au bord de ce vide. Pourtant, j’ai une requête à vous faire, quelque chose  qui me manque tant et que je vous supplie de me rendre, j’en ai besoin pour me rappeler que j’existe, restituez-moi mon collier de phalanges, il faut que je les compte maintenant que la terre s’est arrêtée de tourner, que le bruit a cessé. Rendez-moi mon collier, il me manque tant, je n’existe plus sans lui.

 

 

 

 

 

 

Par Bernard Oheix - Publié dans : Nouvelles
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