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Histoire vécue (4)

Publié le par Bernard Oheix

Bon d'accord ! Vous allez être jaloux et me maudire. C'est dur, je le sais mais que voulez-vous, quand on a du charme... Et puis, il fallait bien que je vous la sorte celle-là, d'histoire vraie. C'est ma perle, mon bijou, un diamant taillé dans ma légende. Chut, je ne vous en dirai pas plus, à vous de lire désormais.

 

 

Encore Kim Basinger !

 

 

 

Dans le cadre du Festival du Film, c'est ma direction qui est chargée de réaliser les empreintes des stars, vous savez, ces mains qui jalonnent le parvis du Palais des Festivals que les touristes contemplent, dans lesquelles ils glissent leurs menottes, à quatre pattes, en tentant de saisir un peu de l'âme de leur idole. Les plus grands noms se retrouvent ainsi inscrits pour l'éternité au revers de nos désirs, gravés dans le marbre de nos émotions. Et cela marche, les appareils de photos qui mitraillent ces augustes doigts plein de rêves nous le prouvent toute l'année. Une véritable aubaine pour les millions de touristes qui déferlent vers le « grand palais » du Festival du Film !

 

 La technique de prise d'empreintes est sophistiquée. Un carré d'une terre glaise est préparé spécialement par un potier de Vallauris. L'artiste imprime sa main mais le responsable de la prise est dans l'obligation de peser sur cette main et sur les doigts (à plat, l'impétrant n'a pas de force !). Par la suite, quand la trace de la main est bien visible en creux dans la terre, il s'agit d'apposer une signature lisible grâce à une pointe qui mord dans la surface plane et d'ajouter l'année de réalisation. L'octroi d'une petite lingette permet de nettoyer les scories déposées sur les mains de nos stars devenues immortelles !

 

Chaque année, à partir des noms des vedettes annoncées dans la programmation des films, ma collaboratrice, Nadine, effectue son choix, contacte les attachés de presse, organise les rendez-vous et gère les egos divers de nos invités. En général, si l'entourage dresse des barrières autour de sa vedette, l'artiste lui, redevient un enfant pendant cette opération. Cela l'amuse et disons-le, le flatte, de savoir que la postérité retiendra une trace concrète de son passage sur terre. Il rit, plaisante, se prête au jeu, s'enthousiasme comme un enfant devant des pâtés de sable.

 

 Au vu de la liste des postulants à l'interprétation masculine et féminine, j'ai choisi trois noms, (je suis le directeur, quand même !) pour en  devenir l'officiant dévoué. En cette édition particulièrement brillante de l'année 1998, j'avais sélectionné Julie Delpy (Ah ! La grâce fragile de deux yeux d'émeraude), Claudia Schiffer (une bombe de naturel aux formes bouleversantes comme un bonbon d'amour) et... Kim Basinger dont je ne pouvais décemment pas rater l?occasion de la « prendre dans mes bras » même si la figure de style est un peu osée en regard des présupposés techniques énoncés plus haut !

 

 Arrive le moment sacré, dans un salon d'un partenaire champagne du festival au 3ème étage du Palais, dans une quasi intimité, 150 photographes et journalistes seulement se pressant autour de nous pour immortaliser notre étreinte. Présentation, dans mon anglais de collège constipé.

 

 -         Hello, Kim, how are you ?

 -         Fine, thank you ( Yes ! C'est elle qui me parle ! A moi, Bernard !)

 -         One or two hands, as you like !

 -         One

 -         Ok, we go, now.

 

 

 Je sais, dans la gamme d'un échange shakespearien, avoir relativement peu de chance de passer à la postérité comme un dialoguiste de génie, mais j'étais très fier de m'en être tiré sans dommage collatéraux pour le sabir de la blanche Albion. Nous passons donc aux actes, elle ondule jusqu'à la plaque, se courbe légèrement m'enivrant de son parfum, ses cheveux cascadant dans un effet des plus réussi, se colle à mon flanc comme attirée par mon charme, pose ses doigts graciles sur la plaque de terre et commence à pousser sans que, évidemment, sa main s'imprime. Arrive donc le grand moment tant attendu, celui de recouvrir sa main avec la mienne afin de peser sur ses doigts et de les faire pénétrer dans la glaise.

Deux remarques à ce moment crucial de cette authentique anecdote. La première fait référence à une symbolique éminemment sexuelle. Contact intime, couvrir, peser, proximité des corps qui s'effleurent, pousser, souffle divin, j'en passe et des meilleures sur ce qui se déchaîne dans ma tête, où plutôt, dans l'ouragan de mes sens exacerbés !

La deuxième est beaucoup plus prosaïque. Les plaques sont changées à la moitié du festival car elles ont tendance à sécher et deviennent moins souples à travailler au fil des jours. Petit détail, nous étions à la moitié du festival et les plaques avaient perdu de leur morbidité du fait d'une grande chaleur régnant en ce mois de mai. C'est le lendemain que nous devions recevoir une nouvelle provision. En attendant, il fallait faire avec les moyens du bord !

 

 J'entame donc ma danse nuptiale comme un gros bourdon. J'appuie sur chaque doigt, imprime ma paume sur le dos de sa main, puis les deux mains, je m'arc-boute, me dresse sur la pointe des pieds pour avoir un meilleur angle de pesée et sens que cette main de star refuse de prendre sa place dans la terre élue. Je redouble d'efforts et sous mes yeux horrifiés, m'aperçois que ses doigts deviennent tout blanc, perdent leur couleur et que seul le rouge vermillon des ongles surnage dans ce Waterloo de la prise d'empreintes. C'est la Bérézina, je panique, défaille, ne réussis à extraire de ma gorge nouée qu'un râle dans lequel son oreille experte discerne un : « -Sorry, Kim, sorry », balbutiant. Sans se démonter, se tournant légèrement pour plonger ses yeux dans les miens, papillonnant des  cils comme un sémaphore épileptique devant un bateau ivre en train de sombrer dans une mer démontée, elle m'octroie un : « -More, more ! » d'une voix basse et sirupeuse avec un grand sourire moqueur de connivence ravageant toutes mes certitudes.

 

 Ainsi donc, par la nature rétive d'une plaque d'argile, je suis devenu en cette année 1998, l'Homme à qui Kim Basinger a susurré dans le creux de l'oreille un « Encore, encore » qui résonne toujours comme une douce et lancinante mélopée. Ma légende s'en trouva, ma foi, fort agréablement enjolivée d'une page dorée. Et je vous assure, que dans les soirées arrosées entre amis, le « more, more » de ma Kim adorée à plus fait pour  conforter ma réputation que des heures de discussions sur la dialectique du changement pacifique des institutions dans l'Union Soviétique de Mikaïel Gorbatchev !

 

 Merci Kim Basinger. Et si j'osais : «-Encore, encore !» une fois merci du fond du coeur de me permettre de narrer cette histoire sans mentir.

C'est arrivé près de chez moi, je vous le jure !

 

 

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Ali est né / 1ère partie

Publié le par Bernard Oheix

Accrochez-vous aux branches ! Cette histoire est composée de faits réels, de saynètes authentiques légèrement réorchestrées et réagencées dans le temps ! Vous avez droit à la matinée, si vous aimez, on vous fournira l'après-midi en dessert pour le week-end.Voilà bonne lecture et à bientôt, dans le même pavillon !

 

 -Je viens de tuer ma mère.

-Ah ! bon !

-Je l'ai même torturée, un peu, avant.

-Jean-Paul, tu ne vois pas que je suis en train de lire. Je prends mon café et je veux terminer ce putain de traité sur la phénoménologie. C 'est facile à comprendre, non ?

-Oui, mais qu'est-ce que je fais du corps, et le sang, il me faut des serpillières. Rien ne marche ici. Tu pourrais m'accorder un peu d'attention, me conseiller, t'occuper de moi, quoi, toujours dans tes livres !

-OK, mais tu l'as déjà  empoisonnée le mois dernier, décapitée en avril, écartelée en juin, elle ne peut pas mourir à chaque fois ta mère, tu as dû te tromper, c'est quelqu'un d'autre que tu as assassiné.

-Non, non, c'est bien ma mère et je viens de la tuer avec ces ciseaux à papier. Regarde, ils sont tachés de sang.

 

 J'ai saisi la paire de ciseaux et j'ai commencé à m'arracher un ongle. Pas le couper, mais enfoncer une des pointes sous la peau pour le déchausser et quand il a bayé, j'ai mis mon doigt dans la bouche et avec les dents j'ai agrippé le bout relevé et j'ai tiré fortement. Une douleur violente, grisante, normale car j'avais décidé de m'ôter cette excroissance de chair dure qui me gênait, c'était indécent tous ces ongles qui poussaient sans arrêt et il fallait bien que j'intervienne. Hier, après la séance de l'après-midi, je m'étais occupé des doigts de pieds, c'était plus facile avec une tenaille, et je dois dire que j'avais passé une bonne nuit malgré la douleur et le sang qui coulait et inondait mes draps.

 Jean-Paul se tenait devant moi et j'ai compris que je ne pourrais pas continuer ce chapitre passionnant. J'ai arraché la page 72 pour me rappeler où j'en étais et je l'ai fourrée dans ma poche puis je l'ai accompagné dans le salon. Evidemment, il n'y avait aucun cadavre, même pas une goutte de sang. Narquois, je l'ai branché.

-Tu vas avoir du travail pour tout ranger.

-Mais je te jure Erwan, elle était là, c'est quelqu'un qui a dû  voler la dépouille pour la revendre, il paraît qu'il y a du fric à se faire avec un corps de femme.

 

 Nadia est entrée, mutine à son habitude. Elle me cherchait depuis quelques temps déjà et tournait autour de moi comme une mouche attirée par un gros pot de miel.

-Mon Erwan chéri, c'est décidé, je vais accoucher, tu ne veux pas être le père ? Il aura tes yeux et ta bouche mais il faut que tu me promettes de ne pas lui arracher les ongles. Ce sera un bébé délicat et on l'appellera Ali.

-Je suis homosexuel, Nadia, tu le sais, c'est ma phase sans femmes.

-Quel gâchis, comment imaginer un tombeur comme toi dans les bras velus d'un mec, tu serais si bien comme géniteur de mon bébé, et puis j'ai envie de te sentir, ça fait un bon moment que j?ai pas baisé et il faut se dépêcher avant qu'Ali naisse.

Jean-Paul est intervenu, furieux.

-C'est dégueulasse, hier on a couché ensemble et tu l'as déjà oublié. A quoi cela sert-il que je m'escrime à te faire monter au ciel si tu ne t'en souviens même plus le lendemain, la prochaine fois que tu auras besoin de moi, tu pourras toujours courir !

-Peut-être mais encore faudrait-il que j'y sois arrivée au 7ème ciel, et que ton sperme vaille le coup. Elle est nulle ta semence, c'est du lait en boîte, du pasteurisé demi-écrémé, pas un spermatozoïde à l'horizon capable de me féconder. Ici il n'y a qu'Erwan pour  être mon vrai amant. D'abord, j'ai couché avec toi parce que c'est sa période homo et qu'il lisait son livre, t'es qu'un remplaçant.

 

 Nadia m'a pris à part et tiré par le bras. Elle m'a entraîné dehors pour fumer une cigarette, elle avait un secret à me confier. Elle était vraiment jolie bien que son haleine soit un peu forte. Il faut dire qu'elle refusait de se laver les dents à cause de sa religion, dans le coran, Mahomet n'avait pas prescrit de se laver avec une brosse et du dentifrice et elle avait décidé de suivre les préceptes de son guide.

-Tu ne devrais pas fumer dans ton état.

-C'est pas grave, j'ai pas encore le bébé dans le ventre, non, c'est autre chose, il faut que tu m'aides.

-Qu'est-ce que je peux faire ?

-Tu sais pour l'infirmier qui m'a violée le mois dernier dans sa voiture, quand il m'a sodomisée, figure-toi qu'il a introduit un rat dans mon anus et depuis Nestor remonte petit à petit dans ma colonne vertébrale pour me dévorer le cerveau?

-Nestor ?

-Ben oui, le rat ! C'est ainsi que je l'appelle, tu ne trouves pas que c'est mignon pour un monstre qui me dévore le bulbe rachidien.

-Mais que veux-tu que je fasse pour te soulager ?

-Simple, il faudrait que tu introduises ta main dans mon cul et que tu t'enfonces pour l'attraper. Je suis sûre de mon coup, quand il verra tes doigts s'agiter, il va se jeter dessus et les mordre. Tu n'auras plus qu'à retirer le bras et il sera piégé. Je le mettrai dans une cage et il regrettera d'être venu au monde, par contre il faut que tu penses à me faire jouir quand tu seras en moi, et après, il faudra bien se laver les mains. Tu peux le faire pour moi, dis ?

 

 Je ne savais si j'en avais vraiment envie. J'hésitais en soupesant le pour et le contre quand Sophie, la grande Sophie est arrivée. Cela faisait trois ans qu'elle était muette. Un matin pendant la réunion, elle s'était dressée et avait déclaré qu'elle refuserait désormais de s'exprimer. C'était son auto-stoppeur, celui qu'elle avait chargé sur la nationale 7 et qui l'avait violée pour s'installer dans sa tête qui la commandait et elle en avait vraiment marre d'entendre ses mots dans sa propre bouche. Tout ce qu'elle disait provenait de lui, et le seul moyen de le faire taire était de la fermer définitivement. « -Je me révolte désormais, il pourra guider mes gestes, j'en suis désolée, il est odieux, mais au moins mes pensées seront miennes. » Elle s'était rassise et depuis on n'avait plus entendu le son de sa voix. Cela ne l'empêchait pas de vivre avec le groupe, c'était juste un peu plus compliqué pour communiquer avec elle.

 Elle a croisé son index et son majeur pour signifier qu'elle voulait une cigarette. Nadia lui en a tendu une et elle l'a enfournée, la mastiquant avec délectation. Elle a déglutit son tabac et craché quelques brins puis est rentrée se vautrer devant le téléviseur pour fermer les yeux.

C'était une journée vraiment compliquée et les choses ne se sont pas arrangées avec Micheline qui a déboulé de la maison en montrant le ciel. Elle  s'est mise à hurler : -Regardez, venez voir, y a  des bites qui volent de partout. Elles arrivent tôt cette saison ! Faites attention, elles vont se mettre à pisser !

Je n'y croyais pas une seconde bien sûr, mais j'ai quand même enfilé mon bonnet, on ne savait jamais trop avec les bites volantes !

-Ecoute, Nadia, tu devrais plutôt envoyer Ali pour piéger ton rat.

-Mais je peux pas, tu me l'as pas encore fait, ou alors viens derrière la porte, je te suce un peu et avec de la chance j'aurai mon bébé, mon petit Ali.

 

 Je n'avais vraiment pas envie d'une pipe à cette heure, d'autant plus qu'un nouvel arrivant avec une barbe longue jusqu'à la taille se pointait à l'horizon. C'est Thérèse qui l'a accueilli, normal, elle était la cheftaine, et ça, elle savait vraiment le faire, toujours avec son air de bonne soeur à nous dire ce qui était bien et ce qui l'était pas ! Elle répondait à nos questions invariablement par une autre question ce qui fait que les débats s'éternisaient avec elle et que l'on oubliait la première interrogation et que l'on ne savait jamais où cela devait aboutir quand on tentait de la suivre dans les méandres compliqués de son raisonnement. C'était frustrant et le nouvel arrivant allait découvrir un interrogatoire façon Thérèse.

-Mais vous sortez d'où, vous ?

-D'une autre planète, bien sûr.

-Et qu'est-ce que vous faites ?

-Je suis un moine et je viens vous évangéliser.

-Votre nom ?

-Diomède, le castrateur.

 

 J'ai bien vu Thérèse lever les yeux au ciel, elle n'y croyait pas une seconde. Lui manifestement représentait une bonne source de dialogue. Elle aurait du travail notre cheftaine. Tant mieux, qu'elle comprenne que tout n'était pas si drôle dans notre univers. Et puis il allait falloir lui passer un bon savon car manifestement il avait oublié la fonction de l'eau et la crasse le recouvrait d'une pellicule épaisse. Moi ce qui m'attirait c'était ses ongles, des griffes recourbées d'au moins six centimètres qui lui donnaient l'air d'un oiseau de proie. Je lui aurais bien proposé de les extraire mais je ne le connaissais pas encore suffisamment. De toutes les façons, on avait le temps, il était là pour un bon moment vu sa tronche d'ahuri.

 

 Nadia m'a regardé. Elle attendait ma décision. C'est fou ce qu'elle m'aimait. Pourquoi pas après tout ! Un petit coup vite fait, une bonne giclée et elle me lâcherait la grappe et retournerait à ses fantasmes. On est rentré et Mickey pérorait comme d'habitude. Il inventait un système d'antivol à base de résistance électrique et d'ammoniaque. Il en avait marre d'être potentiellement la victime d'un malandrin et se préparait activement à cette confrontation. Il fallait surveiller toutes les bouteilles de détergents pour être certain de survivre. Avec lui, on n'était jamais vraiment sûr que ses expériences ne nous mèneraient pas à faire sauter la baraque avec tous ceux qui y vivaient. Je l'ai contourné avec précaution, il était vraiment trop imprévisible.

Je me suis dirigé vers le grand placard des jeux, il y en avait plein à notre disposition et je me disais qu'une petite partie de trivial-poursuite serait la bienvenue. J'allais bien trouver deux où trois joueurs disposés à se faire battre. J'avais appris toutes les réponses par coeur. J'ai ouvert la porte et j'ai vu Shiaman recroquevillée près des balais, les yeux grands ouverts. C'était ma préférée, une petite brunette qui souriait toujours et ne s'énervait jamais.

-Mais qu'est-ce que tu fais donc là ?

-C'est l'ascenseur, il est bloqué, je l'attends depuis tout à l'heure.

-Bon, ne t'inquiète pas, je vais faire appeler le réparateur.

 

 Bien sûr, je n'en ai rien fait, je savais qu'il n'y avait pas d'ascenseur dans ce placard. L'heure du repas s'annonçait. Ils nous livraient la bouffe dans des grandes marmites de la cuisine centrale. Comme elle était loin et qu'il y avait un trafic intense, cela arrivait toujours un peu froid, mais ce n'est qu'une habitude à prendre.

Jean-Marc demanda s'il y avait de la purée. Faut dire qu'avec les cinq dents qu'il lui restait, la mastication n'était pas chose aisée. Je lui avais demandé pourquoi il s'obstinait à se faire sauter une dent pas semaine, mais il m'avait répondu que c'était un secret et que s'il le disait à moi ou à un autre, il les perdrait toutes. Il n'en avait plus pour longtemps avant de pouvoir tout nous dire. Sa technique se sophistiquait. Au début, il se cognait la mâchoire contre le lavabo mais les inconvénients étaient nombreux. Il n'arrivait pas à bien viser et ne se la cassait qu'à moitié, ou même se trompait de cible. Et puis il fallait tout nettoyer après, et cela lui prenait un temps infini pendant lequel il hurlait de douleur, cela nous empêchait de travailler tranquillement, énervait les pensionnaires. Il prenait désormais son temps, un rituel bien rodé, enroulant sa mâchoire d'un tissu, il ligaturait sa dent avec un gros fil de nylon et l'accrochait à la poignée de la porte et quand l'un d'entre nous allait faire ses besoins, il entendait un crac et pouvait observer sa satisfaction, une extraction bien menée, un travail d'orfèvre qui le remplissait de fierté. Il prenait un sirop anesthésiant avant ce qui fait qu'il ne sentait même plus la douleur, cela l'attristait bien un peu, mais il avait compris que ses cris nous perturbaient.

 

 C'était le jour du boudin et nous y avons encore eu droit. Angéla s'est levée, a rempli un broc d'eau et l'a versé sur les gros étrons qui marinaient dans la marmite. Elle ne supportait pas que l?on mange du sang mais Jean-Marc s'en foutait, il était en train de se gaver de mousseline par les espaces béants que ses cinq dents laissaient entrevoir quand il ouvrait la bouche, par contre on était plusieurs à aimer la consistance moelleuse d'un bon boudin et il a fallu égoutter le plat avant de pouvoir se servir. Tant pis, jusque-là, la journée avait été presque normale.

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Ali est né / 2ème partie

Publié le par Bernard Oheix

Voilà donc la deuxième partie des aventuriers du bâteau ivre. On retrouvera notre Erwan en train de lire et de se demander s'il concevra le petit Ali ou pas.  

Personne ne pouvait prévoir que Julien pète un plomb.

Il a pris un couteau de cuisine et l’a lancé violemment sur son vis-à-vis, en l’occurrence le pauvre Christian qui n’y pouvait rien. La lame a ricoché sur son pull et a atterri à terre sous le buffet. Thérèse est intervenue avec promptitude, elle s’est interposée entre eux et a empêché que Julien, dans sa crise, ne se jette sur sa victime. Il lui hurlait au visage qu’il l’avait reconnu le traître, et que ce n’était pas besoin de se déguiser, qu’il était l’ennemi du masque de fer et qu’il le vengerait. Sa visite thérapeutique d’hier à la prison du Fort Sainte-Marguerite avait laissé des traces. Il se prenait pour le vengeur du prisonnier masqué, le fils du roi, alors que tout le monde savait parfaitement que ce n’était pas Christian qui jouait un double jeu. Lui n’y était strictement pour rien. Nous savions pertinemment que son truc c’était les photos de joueuses de tennis, toutes ses belles Kournikova, Mauresmo, Mary Pierce et autres championnes qu’il collectionnait dans des tenues affriolantes, leurs jupettes dans le vent, les jambes écartées dans l’effort pour rattraper la balle. Il ne se séparait jamais de son album et il était en train de hurler que Julien l’avait lâchement agressé parce qu’il était jaloux de ses photos et qu’il voulait lui dérober ses fiancées.
Une voiture est venue chercher un Julien désemparé. Il savait qu’il avait fauté, la violence sur les autres était prohibée, c’est une règle intangible, un principe sacro-saint qu’il ne fallait pas transgresser sous peine de retourner au centre illico. Il était penaud et tout chamboulé, il ne s’expliquait pas son geste et a embrassé Christian en l’assurant qu’il n’en voulait aucunement à ses trésors. Cela a fait un vide et Thérèse nous a réunis pour un groupe de paroles. Cela a cassé l’ambiance. Je n’avais pas du tout envie de parler et j’ai repris mon livre pour me plonger dans la phénoménologie. La page 72 était toujours au fond de ma poche et personne n’avait pu me la voler. J’ai remis la page à sa place et je me suis immergé dans mon bouquin. La lecture a vraiment du bon, j’ai pu tout oublier.

Au bout d’un moment, vu que personne ne voulait s’exprimer, elle nous a libérés et Nono est venu me demander de l’aider à enlever son casque. C’était un magnifique casque de football américain bleu avec des étoiles et le nom de l’équipe de Boston en lettres dorées. J’ai dû refuser car nous avions interdiction de lui ôter. Il faut dire qu’il se précipitait la tête la première contre les portes fermées et les murs dès qu’il en avait l’occasion. Il avait cabossé tant de parois et des cicatrices couraient sur son visage, c’est pour ça qu’on l’obligeait à le porter. Son visage était une carte routière, avec des grosses nationales, des petites départementales et même des carrefours, une plan Michelin déambulant. Il disait que quand il se regardait dans un miroir, son visage se déformait, la partie droite s’estompait et il n’avait plus que la moitié de ses cheveux comme un iroquois.

J’ai vu Nadia en train de parler avec Danièle derrière les fourrés d’aubépine du jardin, des histoires de femmes sans doute, je me suis approché pour écouter discrètement leur conversation. J’aimais beaucoup surprendre les discussions. Elle était en train de lui expliquer qu’aucun rat ne pourrait rentrer par sa minette vu qu’elle s’était ligaturée le sexe avec un fil de pêche, le matin même avant de venir au centre. Elle a soulevé sa jupe et baissé sa culotte. Elle s’était cousue les lèvres intimes et l’on voyait des gouttes de sang perler sur sa fente, le fil comprimait le bouton de son clitoris en l’entortillant, cela me rappelait une paupiette de veau dans une assiette de jus de tomates. Elles ne m’en ont pas voulu de les surprendre, bien au contraire, cela les a émoustillées et Nadia en a profité pour me demander si j’étais enfin prêt à lui faire son enfant.
-Je réfléchis encore, on verra tout à l’heure !

Il y a eu un instant de répit, le calme plat avant la tempête. Françoise a jailli de la maison comme si elle avait le feu aux fesses. Elle était encore débraillée et sortait des cabinets. Elle avait sans aucun doute vu un serpent lui rentrer dans l’intestin pendant qu’elle faisait ses besoins. Cela ne lui était plus arrivé depuis un mois et elle était manifestement terrorisée. Elle s’est arrêtée, a pointé le doigt vers le cumulus blanc qui paressait dans le ciel et s’est mise à hurler: -C’est lui, ce nuage satanique, c’est sa faute, il a réveillé les serpents du diable ! Elle s’est enfuie, elle était vraiment paniquée. J’ai averti Thérèse et nous avons formé deux groupes pour la retrouver.
Nous avons exploré les entrées des immeubles et tous les recoins. Un chien aboyait dans le quartier, cela a attiré l’attention de Nadia très sensible aux animaux. Un berger allemand qui gardait une villa manifestait sa colère et nous alertait. Il grognait et grattait le sol avec ses pattes, furieux contre l’intruse qui l’empêchait de se coucher dans sa niche. Françoise s’était glissée par l’étroite ouverture et l’on ne voyait que sa tête blonde émerger de la pimpante cabane verte et rose. Il a fallu la rassurer, lui promettre que les serpents avaient raté leur coup pour qu’elle accepte de sortir et libère la place pour le chien qui se précipita sur sa gamelle. Heureusement qu’elle ne lui avait pas mangé sa pitance.

Diomède le castrateur, avec les pans de son cache-poussière qui balayaient le sol, ne cessait de demander si c’était de lui que l’on riait quand il n’était pas là. Thérèse l’a rassuré et tout le monde a rejoint le centre pour prendre un thé ou un café avec des petits gâteaux. C’était un moment important, tous assis en rond, à récapituler les évènements de la journée avant de rejoindre nos appartements thérapeutiques. C’était le dernier de nos rendez-vous, après nous aurions la possibilité de nous retrouver chez nous et d’être libre.
Nadia s’est installée à mes côtés et a posé sa tête contre la mienne. Elle ne parlait plus mais je sentais sa respiration, elle était oppressée à l’idée de se retrouver seule. Elle espérait vraiment que je l’inviterais à m’accompagner, que nous passerions la nuit ensemble. J’en avais marre d’être homo et finalement quand la réunion s’est terminée, je lui ai pris la main et nous sommes partis. Nos pas se sont accordés et je crois que Jean-Paul était un peu jaloux, je le comprends, il l’aimait tellement.

Elle a accepté de se laver les dents pour moi et je lui ai préparé une salade de tomates et de la mozzarella. On a regardé la télévision, c’était un épisode de Colombo et on a ri en pensant à Diomède le castrateur à cause de son imperméable. Elle ne m’a plus parlé de Nestor, il avait dû s’endormir et j’en ai profité pour lui faire l’amour. C’était bon et je sais qu’elle a eu du plaisir, quand elle ne fait pas semblant d’avoir un orgasme, c’est qu’elle est vraiment contente. Elle n’a pas simulé, elle est restée les yeux grands ouverts pendant que je jouissais et nous nous sommes endormis dans les bras l’un de l’autre.
C’était vraiment une bonne journée mais je ne sais toujours pas si Ali est né.



PS : En hommage aux personnels qui rendent l’hôpital psychiatrique un peu plus humain et tentent d’harmoniser le monde des cauchemars et celui de la réalité

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Histoire vécue (3)

Publié le par Bernard Oheix

 

Entre la poire et le fromage, le violon et la pizza... imaginez ! On est dans une scène des Soprano, les présents ont des mines sombres et tout cela ne présage rien de bon. Moi, je sors de mon lit, le cadavre est sur la table. Qui saura s'en occuper et faire une autopsie. Désolé, j'ai déjà décroché, c'est un cauchemar, bon soir, je retourne me coucher !

 

L'âme du violon

Nuits du Suquet. 28 juillet 1997. Festival de musique classique se déroulant sur la colline qui domine Cannes, sous les remparts de l’église, dans la moiteur des festivités cannoises. Un festival qui programme des orchestres de chambre, quatuors et autres solistes dans des œuvres prestigieuses. Une manifestation bien en phase avec la douceur des nuits cannoises, sous les étoiles, dans les chants des sternes qui accompagnent le coucher du soleil, une certaine idée d’un art de vivre en train de disparaître, miraculeusement préservé des atteintes du temps.

 

 

Comme chaque saison, nous tenons à accueillir de la meilleure façon nos invités musiciens et utilisons tous les atouts d’une ville qui jongle avec les festivals comme d’autres avec le quotidien. Espace Renault à disposition, restaurant niché dans les ruelles qui serpentent vers l’église, oriflammes qui faseyent dans la brise nocturne, public élégant se pressant sur les gradins à portée de mains de la scène où s’installe le Quatuor Enesco dans un silence religieux.

Le Quatuor Athenaeum Enesco, originaire de Roumanie, a été fondé en 1979 par Constantin Bogdanas et Florin Szigeti au violon, Dan Iarca à l’alto et Dorel Fodoreanu au violoncelle. Ce quatuor a été programmé dans les salles les plus prestigieuses, sur des instruments de légende. Ils ont le rare privilège d’être invités à jouer sur les Stradivarius de la cour d’Espagne.

A Cannes, c’est sur leurs propres instruments qu’ils devaient interpréter des œuvres de César Franck (le quintette pour piano et cordes en fa mineur) et de Antonin Dvorak (le quintette pour piano et cordes en la majeur, opus 81) accompagnés par Gabriel Tacchino, le pianiste directeur artistique du festival. Après avoir assumé la mise en place du concert, les 700 spectateurs sagement installés sur les gradins, le quatuor, instruments en main et le pianiste trônant devant son Steinway, le concert pouvait commencer dans les dernières lueurs d’un couchant qui illuminait de rose le ciel fondant dans le noir. Sophie Dupont, directrice-adjointe de l’évènementiel, devant assurer la permanence, à 22 heures, avec la satisfaction du devoir accompli, je récupérais ma moto et réintégrais mes pénates. L’enchaînement des soirées de spectacles ininterrompues depuis 15 jours avait quelque peu érodé ma résistance aussi décidais-je de m’octroyer une pause et de laisser mon adjointe assurer la clôture et le repas d’après concert. Le sommeil ne tarda pas, portable en veille à la tête de mon lit par sécurité.

 

Sonnerie stridente. Réveil comateux dans la première plongée en apnée de mes rêves. Une voix m’arrache des limbes. « Bernard, viens vite, ils ont écrasé un violon ». Blanc. Il faut que les mots percutent et prennent du sens dans le désordre de mon esprit. Je m’habille et reprends ma moto, regagnant le Suquet en longeant un bord de mer peuplés de fantômes, silhouettes sombres papotant autour des barbecues sur la plage, dans la chaleur caniculaire.

Il est minuit trente. Pizza du port. Quartier général de l’après concert. Une chape de plomb s’est abattue sur les acteurs du festival. Mines endeuillées, on chuchote à voix basse, airs contrits sur les visages blêmes. L’enterrement d’un proche. Trône au milieu de la table, l’objet du malheur. Un étui de violon ouvert de guingois. Dedans comme un oiseau blessé, un violon laisse découvrir son ventre ouvert. Il baille d’un sourire édenté, son tablier défiguré par une esse non-prévu. A ses côtés, comme une relique, un archer brisé en trois morceaux, les fils en bataille, écheveau de la violence humaine sur l’harmonie du monde. C’est un cercueil avec un cadavre encore chaud et les spectateurs ont les yeux exorbités rivés sur le corps du macchabé.

 

Dans l’euphorie d’un concert particulièrement de belle facture, Florin son étui à la main, se rendit sur la place de la Castre afin de récupérer la navette qui devait l’accompagner au restaurant. Une belle femme, quelques amis, des embrassades, et le violon se retrouve sur le sol, à ses pieds. La navette arrivant en marche arrière dans une côte, il s’écarte et oublie son instrument. Cela fait du bruit, une Renault de 10 millions qui roule sur un violon de 60 millions. Un crac à fendre l’âme, c’est un peu de l’âme du violon qui disparaît dans les volutes du gaz d’un moteur qui bute avec acharnement sur un obstacle incongru. Ce n’était après tout qu’un Tomaso Balestrieri réalisé en 1768 à Mantova et son histoire avait la richesse de siècles de grandeurs.

 

Les larmes du violoniste étaient des larmes de sang. Les rapports entre un musicien et son instrument sont très particuliers. On se souvient de Pierre Amoyal et de son Stradivarius volé, la tournée triomphale qu’engendrèrent leurs retrouvailles que nous avons d’ailleurs accueillies sur cette scène du Suquet. Dans ce cas précis, Notre Roumain perdait de son âme en même temps que celle de son instrument.

Le miracle vint de la présence parmi nous, comme invité du festival, du plus grand luthier en activité, Etienne Vatelot, un magicien des instruments, un artiste de la rénovation et de l’entretien. Se saisissant du grand corps malade, il l’observa et scruta longuement les morsures du temps. De ses doigts fins de praticien, il ausculta le bois patiné, les échardes de la table d’harmonie, les torsions qui soulevait les jointures et déclara d’une, voix ferme et assuré « -L’archer est mort, pour ce qui du violon, je m’en occupe, je vous le rendrai comme il était au premier jour, avec un son à l’identique. »

La déclaration à l’assurance fut rocambolesque à souhait, (allez expliquer la rencontre impromptue entre une espace rugissante et un violon gémissant à un assureur !), les jours passèrent et c’est par un froid mois de décembre que notre ami Florin nous informa qu’il avait récupéré son violon et qu’il sonnait encore mieux qu’avant.

Depuis, il dort avec son violon. Il ne le quitte pas des yeux et aucune taille de femme au monde ne peut détourner ses bras de l’étui qu’il a rivé à sa main gauche. Il faut qu’elles s’y fassent et acceptent la cohabitation avec son violon.

Etienne Vatelot  continue de labourer un paradis de champ de violon à l’accord parfait. Il doit rire encore de la gueule béante de l’instrument trônant sur une table jonchée de pizzas dégoulinantes de fromage. Il savait que ses mains de fée sauraient lui rendre son âme et sa puissance.

On a toujours des espaces sur le festival et des voituriers aussi. Ils se racontent toujours, en faisant des marches arrière sur le parvis de l’église, l’histoire du violon qui baillait pour vaincre sa solitude.

 

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Les amants du froid

Publié le par Bernard Oheix

 

En cette période de canicule, une nouvelle écrite dans les neiges éternelles est de circonstance. Nos deux jeunes inuits s'aiment d'amour tendre. La tribu souffrant des mille morts d'une fin annoncée, l'amour entre Nawak et Tura sera-t-il suffisant pour sauver son peuple ? 

                                                                                                               

                                 Extrait de l'encyclopédie matrimoniale 

Edition ID Livres (1972)

Traduction : Jean-Paul Bertrand

 

 

Les rites du froid chez les Inuits

 

 

 

 

Dans certaines peuplades migrantes du nord de l'Arctique, les deux amants doivent affronter l'épreuve de la purification rituelle par le froid. A la première tempête de l'hiver, les promis doivent se plonger dans l'océan glacé avant de s'étendre sur la banquise et d'être recouverts de glace par les deux familles réunies qui vont les veiller pendant le temps de leur hibernation. Les amoureux doivent tenir le plus longtemps possible dans cette gangue de glace qui les amène dans un état semi-comateux de léthargie. Seule la flamme de leur amour est censée pouvoir les retenir à ce monde et réchauffer leurs membres. Il s'agit ainsi de purifier leurs corps des miasmes du passé et de se régénérer afin d'affronter la nuit de l'union dans un état de don total et d'attente de l'autre. Ce rite en désuétude semble s'évanouir sous la pression de la modernité. On peut noter toutefois que dans certaines régions reculées autour de la mer de Baffin, il subsiste des éléments de ce rite encore vivace même s'ils sont caricaturés et se transforment en jeux autour de l'eau et de la glace et perdent de leur dimension d'épreuve initiatique.

 

 

  

Les premières bourrasques du grand blizzard annonçaient la fin du bref été qui avait libéré la nature et l'arrivée de l'hiver. Le mois de septembre à moitié entamé, le vent né dans les montagnes rocheuses plongeait à travers le Manitoba et survolait la baie d'Hudson en se chargeant de vapeur d'eau pour s'enfoncer vers le pôle Nord. Dans les replis de ses contractions, l'âcre douceur cotonneuse annonciatrice des neiges d'automne se reconnaissait au goût sirupeux de l'atmosphère, à cette impression de densité quasi impalpable de l'air sous la langue. La tempête arriverait tôt cette année.

Nawak se tenait dans le vent sur un promontoire qui dominait le détroit de Smith, les terres de Rasmussen chargées de glaces éternelles bordant son horizon, il observait la silhouette menue de son aimée qui courbait le dos dans les rafales et grimpait la butte afin de le rejoindre. Depuis son enfance, il ne se rappelait pas un jour sans que la belle Tura , fille du chaman de la tribu, ne l'escorte dans chaque minute de sa vie. Ils étaient inséparables, s'aimaient aussi naturellement que l'eau et la glace, comme si le destin les avait fait naître pour être les deux moitiés d'une vie. Elle était son passé, son présent et il en était certain, son avenir à jamais.

Ils avaient décidé de l'annoncer à la tribu aujourd'hui même. Aux premières chutes de neige, ils affronteraient le rite du froid pour l'éternité, c'était leur choix et à l'orée de leurs dix-huit ans, ils se sentaient enfin prêts. Ils en avaient longuement parlé ensemble, cela les effrayait bien sûr, mais leur amour indéfectible saurait triompher de l'épreuve et leur ouvrir les voies d'une vie pleine d'espérance.

Elle le rejoignit et se dressa à ses côtés, elle humait l'air comme un chien, inspirant par le nez, cherchant les traces de cette tempête qui leur offrirait l'occasion de s'unir, elle était si heureuse et pleine de vitalité dans l'annonce de son bonheur qu'elle en espérait sa venue avec une impatience qu'elle ne dissimulait même plus.

Il l'observa attentivement et comme à chaque fois, son coeur seemplit d'un trop plein d'émotions. Elle était la beauté d'un peuple, liane fine au visage d'ange, yeux rieurs qui jetaient des éclairs, ses lèvres si pleines comme les baies chargées de suc qui fleurissent au long des cours d'eau au printemps, des dents faites pour mordre dans la vie et dessiner l'espoir. Elle l'aimait depuis son plus jeune âge et il le lui rendait si aveuglement que sa simple absence devenait une torture.

 

 Ils étaient nés pratiquement en même temps, à quelques heures d'intervalle, conçus pendant les grandes chasses qui accompagnaient la migration des troupeaux, un soir de fête célébrant le retour des boeufs musqués et des rennes sur leur terre et les résultats prolifiques des efforts des guerriers. Il y aurait de la viande pour tout l'hiver, des peaux pour se vêtir et l'avenir semblait assuré pour la tribu. Ils avaient bu pour les dieux et dans l'ivresse de cette douce torpeur, leurs parents leur avaient offert la vie comme un bien précieux commun, un don qui les prédestinait à s'aimer.

Leurs premiers souvenirs s'imbriquaient indéfectiblement.  La présence de l'un avait toujours en corollaire celle de l'autre, les cris de Nawak et de Tura se confondaient, ils mangeaient le même poisson, buvaient à la même source, se blottissaient pour dormir sous les couvertures de peaux, découvraient le monde en un accord parfait dévoilant l'horizon, inventant les gestes de l'amour pour entonner le même refrain à l'unisson.

 

Cette époque sonnait le glas d'une période faste, la tribu était importante alors, les jeunes n'ayant pas encore fui vers les comptoirs du Sud, attirés par les dollars des compagnies pétrolières, l'alcool frelaté qui coulait à flots, la vie facile dans des bourgades recroquevillées pour affronter les  froids intenses polaires. Les animaux étaient plus nombreux, on pouvait les chasser et les phoques revenaient à chaque dégel pour offrir leurs peaux incomparables, la viande et l'huile qu'ils emmagasinaient pour subir cette longue nuit boréale.

Les grandes pollutions et les décimations meurtrières des troupeaux par les colons blancs, ces diables de l'extérieur, avaient fini par décourager la nature, exsangue, épuisée et les esquimantsiks s'enfonçaient dans un déclin irréversible. Les femmes avaient vu leur fécondité baisser, les hommes prenaient plus de risques dans ces chasses nécessaires pour assurer leur subsistance, disparaissant dans les effroyables tempêtes qui continuaient à traverser ces terres des confins, là où l'espérance s'arrête au seuil de l'immensité des plaines éthérées du grand Nord.

Au fur et à mesure que les années passaient, la situation devenait plus précaire, les vivres se raréfiaient, les moyens indispensables à leur survie faisant cruellement défaut. Tout manquait dans la tribu moribonde, le moindre incident se transformait en drame, la fin des temps s'annonçait dans l'indifférence des contrées verglacées où la lueur de l'espoir agonisait. Pourtant, l'union de Nawak et de Tura laissait entrevoir la force de l'amour sur la haine, la victoire de la beauté sur la réalité si laide. Ils l'annonceraient ce soir, dans la maigre clarté de la nuit éternelle qui fondait sur leur terre, ils affronteraient le rite du froid, ils s'uniraient pour trouver la paix et l'espoir, perpétuer leur race et ouvrir une porte dans l'univers immaculé de la première grande tempête d'automne. Ils seraient les porteurs du rêve.

 

 La misérable tente de cérémonie accueillait la tribu en entier, le feu de bois lançait des éclairs qui déchiraient la clarté sombre de la nuit boréale. Nawak, le coeur serré, observait ses frères et soeurs accroupis en train de psalmodier. Il y avait le chef, son père, un vénérable vieillard aux traits sculptés dans la terre et sa mère, la toujours belle Nacti-schaw,  le regardait avec fierté se lever pour prendre la parole. Le père de son aimée, le sage chaman, interlocuteur des dieux, celui qui lisait les signes qu'ils leur envoyaient, avait perdu sa compagne dans une chasse aux phoques deux printemps auparavant, il aurait bien voulu se remarier mais n'avait pas trouvé de femme prête à le suivre dans cette vie misérable d'errance, il avait si peu à offrir. Cinq adultes complétaient la fratrie, deux hommes et deux femmes qui vivaient sous la même hutte et un « mojak », un de ces hommes-femmes qui aurait fait la fierté de la tribu du temps de sa splendeur mais qui n'en accentuait que plus sa déchéance. En temps normal, il aurait  ri et couru de l'un à l'autre en apportant la vie et la dérision, comme un rappel de leur humanité si fragile devant la puissance des divinités. Il se tenait en retrait, tête basse et s'occupait du seul enfant de la tribu, un gosse rabougri et souffreteux que des germes mortifères rongeaient de l'intérieur.

La vitalité et la beauté de Nawak et de Tura n'en contrastait que plus violemment dans ce tableau délétère. La grâce de leurs corps, l'éclat de leurs yeux, l'infini tendresse qui distinguait chacun de leur geste étaient un  rappel vivant du prestige passé de la tribu, quand les hommes foulaient leur terre avec la certitude d'être au centre du monde, qu'ils arpentaient ces territoires hostiles en les meublant d'humanité. Les légendes orales des gestes de leur peuple que le chaman entretenait avec soin avaient si peu d'écho dans le coeur asséché des hommes désormais.

 

 Nawak demanda la permission de s'exprimer et le chef lui accorda la parole.

-Depuis la nuit des temps, les Inuits vivent sur cette terre que les cieux ont consacrée en la confiant à notre peuple. Les temps ont changé et sans doute avons-nous courroucé les puissances divines qui ne se reconnaissent plus dans notre tribu. La mort nous guette. Avec Tura, mon aimée, nous avons décidé de leur offrir le sacrifice du froid, cette union de deux êtres avec les forces de l'au-delà destinée à régénérer le monde du milieu, notre terre que nous avons laissé souffrir et qui se venge contre ses enfants.

A la première tempête, nous vous demanderons de nous accompagner et de nous aider à purifier nos corps pour libérer nos esprits. Ainsi seulement, nous pourrons revivre et recréer l'harmonie. Peut-être que les dieux entendront nos suppliques et qu'ils nous autoriseront à restaurer notre splendeur passée. Ainsi l'avons-nous décidé, en toute liberté.

 

 Un frémissement parcouru la maigre assemblée. C'était une terrible épreuve que le rite du froid dans l'union de deux amants. Rares étaient ceux qui avaient eu l'occasion de connaître cette expérience, aucun ne l'avait vécue et chacun sentait dans cette offrande, le don absolu de Nawak et Tura à leur communauté moribonde.

-Vous rendez-vous compte du danger de votre entreprise, le rite du froid est oublié depuis si longtemps, vous êtes jeunes et beaux, vous représentez notre espoir, j'ai peur pour vous.

-Père, nous avons longuement réfléchi, toutes les questions que vous vous posez auront une réponse, c'est au manitou de trancher. Nous nous aimons trop avec Tura pour qu'ils restent insensibles. Il faudra bien qu'ils entendent nos coeurs battre et le sang pulser cette force de vie que nous leur offrons.

 

 Quelques jours s'écoulèrent, rapprochant toujours plus cette tempête que tous attendaient avec des sentiments mitigés. Nawak et Tura se préparaient en exécutant les rituels de la purification aidés par les femmes de la tribu. Le chaman interrogeait longuement les signes que le destin mettait sur son chemin, le chef s'isolait dans sa tente et refusait d'en sortir. La vie semblait suspendue à la décision des jeunes amoureux et à l'arrivée de cette première tempête.

La nuit s'inversait et le jour s'amenuisait, la clarté lunaire prenait possession de la nature et un matin, en se levant, ils découvrirent les traces d'une première chute de neige, quelques flocons fugaces s'accrochant aux lichens, fondant sous les derniers rayons d'un soleil pâle, prémices de cette grande vague qui charriait toutes les passions et sonnerait l'heure de la vérité. Nawak et Tura, ceints des habits de cérémonie, continuaient leurs ablutions, les fumigations montaient en volutes dans le  ciel bas, se fondant dans les nuages lourds, déposant une odeur d'essences végétales brûlées, imbibant l'atmosphère d'une étrange langueur.

 

 

La nuit du 30 septembre, l'horizon se chargea de toutes les colères, réveillant les démons qui déchiraient la voûte céleste d'éclairs impétueux : l'heure des vérités venait les rappeler à la réalité, un tapis blanc recouvrait la nature pendant que de gros flocons noyaient le paysage sous une chape plombée. La procession s'étira sur les contreforts qui menaient au bras de mer encombré de blocs de glace qui se heurtaient avec fracas, les vagues noires jouant avec le ciel bas pour plonger les acteurs de cette étrange cérémonie dans un bain sulfureux où l'espoir semblait mourir dans la fureur des éléments.

Nawak déshabilla la belle Tura , son corps élancé aux attaches si fines, ses seins menus transis par le froid qui la fouettait, la courbe de ses hanches pleines, promesse de ces enfantements que leur amour portait en germe, étaient autant de beauté dans le gris de ce monde en mutation qu'ils allaient invoquer. Tura ôta les vêtements de son homme, ses doigts gourds, maladroits, firent glisser cette seconde peau et découvrirent son corps musculeux et ils se retrouvèrent si nus et beaux que de mémoire d'esquimantsik, jamais un couple n'avait autant porté l'espoir de la naissance du monde.

Se tenant par la main, ils baisèrent leurs lèvres avant de plonger en s'enlaçant dans les flots noirs. La brûlure du froid fut si intense qu'ils eurent l'impression qu'on leur arrachait les membres, leurs coeurs chavirèrent, une plainte jaillit dans leur chair qui résonna jusqu'aux dieux miséricordieux, déchirure que la paralysie de leurs sens engourdis vint anesthésier. Ils fusionnèrent dans l'éternité d'un temps suspendu en s'enfonçant dans l'eau et bien malgré eux, remontèrent vers la surface pour flotter en état d'apesanteur, incapables de tout mouvement.

Avec des gaffes, les membres de leur famille les attirèrent vers le bord du chenal et les hissèrent sur les rives escarpées. Ils les obligèrent à marcher pour se rendre sur l'entablement qui dominait les récifs verglacés. Leur chair avait viré au bleu et leurs lèvres étaient un filet blanc qui tremblait. Chaque goulée d'air leur déchirait les poumons, se frayant un passage en déclenchant une myriade de piqûres, drainant la douleur dans tous les pores de leur peau. Ils devinrent douleur. Ils s'allongèrent sur le tapis blanc que les anciens avaient préparé, en étoile, les yeux dans les yeux, réunis par leurs mains crispées, les corps engourdis engoncés dans cette gangue de  neige qui les enveloppait comme un linceul. Une étrange impression de chaleur vint combattre le froid qui gagnait leur coeur. Ils esquissèrent un sourire, une contraction des lèvres, un rictus si loin de la peur et du désespoir. Ils savaient jusqu'où ils iraient, jusqu'à l'éternité des lendemains figés.

Quand ils furent ensevelis sous un manteau glacé, leurs mains irrémédiablement arrimées, ils entonnèrent avec le filet de souffle dont ils disposaient la complainte des amants du peuple frontière. La famille se dispersa alors et chacun  s'en retourna vers son tipi, le désespoir en bandoulière, les abandonnant irrémédiablement à une solitude sans retour.

Il n'y avait plus d'espoir pour la tribu et ils l'avaient voulu ainsi. Leur don était total et la saga des hommes des grandes solitudes ne pouvait recommencer. Il leur restait à mourir pour que leur histoire perdure et qu'en lettres de feu, dans le ciel divin, la mémoire des nuages porte leur légende au firmament des âmes nobles. 

Rien ne séparerait jamais plus Nawak de Tura. Ils ne faisaient qu'un et le vent porterait leur message d'espoir vers ceux qui l'avaient perdu.

 

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