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Ce tapuscrit est vraiment excellent.(3)

Publié le par Bernard Oheix

Suite et fin de la saga des anciens maoïstes perdus en pays des merveilles. Le talent de l'écriture ne pourra jamais remplacer l'art du vivre. Les deux précédents épisodes nous campaient deux êtres s'affrontant pour un bout de passé et un rêve d'avenir. Qu'en deviendra-t-il exactement de leur passion sans frontières ? Voilà donc le dénouement de cet affrontement entre mes espoirs cachés et le monde de l'édition.


-Et évidemment, comme c’est toi qui a le flingue, c’est moi qui prends la balle.

-Pas forcément, on peut tirer au sort.

-Comment ?

-Imagine, la vie sur un coup de poker. Je distribue les cartes, celui qui a la plus forte reçoit en cadeau un projectile qui lui troue la peau. Dans les deux cas mon livre est édité, l’odeur du sang attire les chacals et après un tel scandale, ils vont se battre pour me publier.

-Tu es cinglé.

-Mais efficace, tu as un jeu de cartes ?

-Je refuse, ce n’est plus de mon âge tes conneries.

 

Sa lèvre inférieure tremblait, les yeux rougis par la tension, il sentait que le dénouement approchait. Au fond, je l’avais toujours idolâtré, son intelligence, son brio, sa capacité d’improvisation m’avaient fasciné, et en le contemplant, trente années après, je ne pouvais le haïr, lui, ce qu’il représentait de renoncement, l’abjection de sa vie de compromissions, cet univers frelaté dans lequel il évoluait avec l’aisance d’un pachyderme que je ne serais jamais. Je discernais encore cette enveloppe coriace, cette force qui l’animait malgré tout. Il restait le grand Patrick Beausexe qui nous avait enflammés, apte à fédérer les élans communs pour les transcender, le modèle inaltérable de notre jeunesse. Il n’avait pas mérité cela.

 

-Il va falloir que tu me publies, mon grand, que tu aimes ou pas mon roman, il te reste cette tâche à accomplir.

 

J’ai introduit le revolver dans ma bouche et j’ai appuyé sur la détente. Je n’avais jamais envisagé de le tuer, juste lui faire peur, je connaissais depuis si longtemps le nom de la victime, je la portais en moi depuis des lustres, tant d’erreurs, tant d’aiguillages ratés, la vie au hasard du malheur. Le jeu avait assez duré et je savais désormais que mon œuvre passerait à la postérité. Avec le scandale que j’avais déclenché, il était certain que le premier tirage de mon livre serait conséquent, les médias ont aussi du bon.

Je n’ai pas souffert parce que c’est l’apanage de ceux qui laissent derrière eux quelque chose. Moi, le vide seul pouvait répondre à l’écho de ma vie, un vide né parce que j’avais trop rêvé et qu’il ne fait pas bon oublier la réalité, elle vous rattrape un jour ou l’autre et vous demande des comptes. Je n’avais plus rien à offrir, avais-je eu seulement ma place quelque part, d’ailleurs ?

Le noir s’est embrasé et j’ai sombré dans la nuit des temps.

 

 

Patrick Beausexe a regardé mon corps désarticulé et la tache de sang qui s’écoulait sur son bureau de mon crâne béant. Une étrange lueur au fond des yeux, il s’est emparé du tapuscrit pour le glisser dans un de ses tiroirs qu’il a fermé à double tour. Il a ouvert calmement aux forces de police qui s’étaient précipitées au son de la détonation. A l’interrogatoire, il n’a donné ni mon nom ni la raison de cette tragique prise d’otage. « Un comportement d’excité, quelqu’un manifestement dans un état de nerfs qui avait perdu son contrôle et tenait des propos absurdes où se mélangeaient des prières et des vindictes contre la société » L’affaire fit grand bruit et mit en valeur les publications de sa collection, Les romans de la vie, qui virent leur vente multipliée par trois et dégagèrent ainsi des bénéfices conséquents permettant de verser des émoluments aux actionnaires et l’autorisèrent à négocier le doublement de son salaire de directeur de collection. Il dut même régler l’impôt sur les grandes fortunes, cette année-là.

 

Deux ans après, l’événement littéraire de la rentrée fit courir le tout Paris dans les salons Gallimard pour une réception consacrant la dernière œuvre de Patrick Beausexe. « L’itinéraire d’un enfant perdu » obtint le Prix Goncourt et relança sa carrière littéraire. La critique salua cette tragédie d’un terroriste à la recherche de la vérité ultime qui décidait de s’immoler pour faire entendre son message de paix et d’harmonie. Sa composition romantique alliée à une précision extrême dans les descriptions des lieux et des personnages en firent un livre culte pour toute une génération de Bo-Bo qui frémissaient à la lecture des exploits de cette génération soixante-huitarde dont ils étaient vaguement jaloux et qu’ils méconnaissaient bien que ce soit celle de leurs parents.

 

Certains toutefois osèrent faire le rapprochement avec un drame qui s’était déroulé dans son bureau, d’autres notèrent la puissance réaliste du sujet et l’étrange évolution du style de Patrick Beausexe, mais tous savaient que seule la littérature permet l’impossible et que l’auteur est bien celui qui signe la pochette glacée qui capture les rêves dans des caractères d’imprimerie si froids.

 

Au fond, il avait eu raison et manifesté sa sincérité, ce « Tapuscrit était vraiment excellent, c’est vrai… »


A défaut d'écrire, on peut mourir...pour une belle page, une phrase géniale, un texte hors du commun. Il restera la poussière de nos espoirs, la vague trace d'une existence, le vent l'emportera comme pour effacer les craintes de survivre à la mort. C'est le néant assuré mais quelques signes en gras sur un papier jauni peuvent entretenir l'illusion de l'immortalité. C'est pour cette raison que les heures s'écoulent pour ceux qui tentent d'arrêter le temps avec leurs mots en or !

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Ce tapuscrit est vraiment excellent (2)

Publié le par Bernard Oheix

Voici la suite de la nouvelle précédente. Si vous avez raté le début, vous pouvez prendre le temps de lire le premier épisode. Je vous rappelle que tout ceci n'est que pure fiction, et que toute ressemblance avec des personnes existants ou ayant existé n'est absolumment pas fortuite mais bien produite par une volonté délibérée de travestir la réalité !


-On continue quoi ? Autant vous le dire, je n’ai plus la tête à lire votre prose. Je suis sincère en disant que cela me semble bon, mais j’ai des difficultés à me concentrer, je ne sais pas pourquoi…

-Je vais vous épargner cette tâche. Reprenons votre présentation, elle était incomplète me semble-t-il.

-Bon qu’est-ce que vous voulez savoir ?

-Mais rien, je sais tout de votre passé.

-Bon, et alors ?

-Leader des maoïstes à Nice de 1968 à leur implosion en 1970, près de deux années pendant lesquelles vous avez mené une guéguerre urbaine aux forces de l’ordre qui tentent actuellement de vous sauver. Vos aventures parlent pour vous. Détournement symbolique des camionnettes de la presse capitaliste dont vous brûliez en un autodafé festif des milliers d’exemplaires d’une prose infâme soumise aux intérêts des puissances impérialistes qui asservissaient les peuples en lutte, comités de vigilance et travail d’alphabétisation dans les bidonvilles qui existaient encore en face de l’aéroport, avec à la clef, un réseau de cellules qui devaient devenir le bras armé de la révolution du Grand Soir, élaborées sur le modèle de la bataille d’Alger, interrogatoires des militants afin de traquer les réflexes petits bourgeois, confessant leurs fautes et promettant de corriger leur comportement et de se fondre dans l’idéal révolutionnaire de la masse en se purgeant de ses pratiques individualistes, et tant d’autres faits d’armes que l’histoire ne vous est pas reconnaissante de ne pas avoir inscrit en lettres de feu la mémoire de vos gestes. Vous avez été un grand révolutionnaire, monsieur Beausexe !

-Mais, comment, c’est impossible !

-Il est certain que cet aspect de votre vie n’apparaît pas vraiment dans votre biographie du Who’s who. Fils de notaire de la bourgeoisie niçoise, père de deux enfants, diplômé de l’université de sociologie et titulaire d’un DEA de lettres, c’est quand même plus adapté à votre profil de grand prêtre de la littérature moderne, n’est-ce-pas ?

-Mais qui êtes-vous enfin ?

-Qu’avez-vous fait de votre passé, camarade, l’histoire vous mord-elle encore la nuque ? Est-ce que vous dormez du sommeil du juste après les infos de la télé capitaliste, quand des millions de nègres s’entre-tuent sous vos yeux pour entretenir vos désirs de paix sans ouïr leurs cris d’agonie, que les enfants asiatiques s’écorchent les mains pour chausser vos enfants du dernier cri de la technologie en Nike-Air, que les paysans d’Amérique du Sud crèvent à labourer des terres infertiles pendant que les conglomérats des Etats-Unis s’enrichissent de leur misère, que les riches deviennent de plus en plus puissants pendant que les pauvres s’appauvrissent, que sont devenus vos rêves ?

-Je veux bien entamer un cours de dialectique avec vous mon ami, mais enlevez votre cagoule, que je voie enfin à quoi ressemble l’avocat des peuples et des trahisons de nos révolutions. A visage découvert, on peut parler du passé.

 

J’ai ôté lentement mon masque. Je l’ai senti me regarder, scruter ce visage qui lui évoquait de vagues réminiscences, cherchant des souvenirs enfouis dans mes traits vieillis, trente années s’étaient écoulées depuis notre dernière rencontre. Son regard a vacillé, une lueur étrange s’est allumée dans ses yeux.

 

-Bernard Raynieux, toi, mais tu es fou. Qu’est-ce que tu fais là ?

-Je viens te chercher camarade, l’heure des comptes a sonné. Il fallait bien que cela advienne, nous ne pouvons nous exonérer indéfiniment de nos actes passés. On se doit au moins la vérité, tous les deux.

-Quelle vérité ? De quoi me parles-tu ? Je crois que la comédie a assez duré. Tu vas me donner cette arme, on va sortir tranquillement et on expliquera que c’est un gag que tu m’as fait en souvenir du bon vieux temps. Viens.

 

Il a tendu la main vers le revolver noir, ses yeux me suppliaient, l’espoir renaissait dans sa volonté de dénouer la situation, de reprendre le contrôle des événements. Il avait toujours agi en chef, mais je n’étais plus son lieutenant, son porteur de flingue, son exécuteur de basses œuvres. J’ai hésité quelques secondes d’éternité.

 

-C’est encore trop tôt, nous n’en avons pas fini. Ne crois pas que ce n’est qu’un jeu, ce revolver est armé, je tirerai si tu m’y obliges. Reprenons.

-Reprendre quoi ?

-Par exemple ce « tapuscrit » comme tu l’appelles, je te l’ai envoyé il y a un an, à cette adresse, il était signé de mon nom, tu ne l’as jamais lu, pourquoi ?

-Tu sais, je reçois environ 25 œuvres géniales de tous les écrivains méconnus de la France par semaine, il y a longtemps que je ne les regarde même plus, j’ai un comité de lecture qui les enregistre et tente de lire ces salmigondis, cet étalage d’ego insupportable. On tombe rarement sur des pépites dans cette boue de toutes les frustrations, dans ce torrent de toutes les passions contrariées, de rêves avortés. Je pense qu’ils sont passés au travers de ton livre. On peut arranger cela.

-Il y a six mois, la lettre que je t’ai envoyée pour te demander ce que tu en pensais, là aussi tu ne lis pas ton courrier ?

-Oui, je me souviens maintenant. Une lettre d’un ami, étions-nous vraiment des amis d’ailleurs, que j’ai perdu de vue depuis combien, trente ans au moins ? Que veux-tu exactement, que je saute au plafond parce que tous les jours j’attendais une lettre de toi, que je ne pouvais vivre sans savoir ce que tu devenais, que ma vie s’étiolait dans l’attente d’une missive où tu m’annoncerais que tu vivais encore, la belle affaire ! Tu me parlais d’un livre, c’est vrai, mais j’en reçois des tonnes de livres, des merdes innommables, des états d’âme de rien du tout, de la littérature de gamins attardés écrite avec les pieds. Les coffres des greniers sont pleins de chefs-d‘œuvre méconnus. Il va falloir que tu aies un peu d’humilité mon vieux camarade, la vie ne s’est pas arrêtée à la fin de nos idéaux révolutionnaires dans les années soixante-dix, elle a continué son fleuve tranquille si tu vois ce que je veux dire.

-Pas pour moi, j’avais confiance en toi. Je croyais que tu serais là quand j’aurais besoin de toi.

-Bernard, tu vas me faire pleurer, on tombe dans la littérature de gare pour midinettes, tu vaux mieux que ça ! Bon, dis-moi, exactement, ce que tu cherches là, il faut en sortir.

-Tu te rappelles la dissolution du mouvement étudiant, la désintégration de nos espoirs, ce rendez-vous que nous avons pris avec l’histoire en décidant d’intégrer les usines et de transformer les travailleurs en leur permettant d’acquérir la culture de l’insurrection et de la résistance, seul moyen de lutter de l’intérieur et de transformer le monde…c’était ton discours, moi j’y ai cru. Je me suis engagé dans une filature de Tourcoing, il y en avait encore à cette époque, et puis j’ai fait Renault, les aciéries du Nord, toute une géographie oubliée de l’asservissement des masses et à chaque fois, l’humiliation, l’échec, ces mêmes travailleurs qui me rejetaient, les licenciements, la fuite en avant, j’étais toujours le mao, le gauchiste, celui qui empêchait de tourner en rond.

-Nous étions jeunes, j’y croyais vraiment aussi, tu ne peux pas en douter.

-Oui, sans aucun doute, mais moi, je n’avais pas un père notaire, du fric, une villa au Mont-Boron, je n’avais aucun parachute pour amortir ma descente aux enfers, j’étais condamné à continuer parce que tu m’avais dit un jour que nous triompherions pour créer un monde plus juste, plus vrai. Où est-il ce monde de nos vingt ans, où l’as-tu planqué ?

-Mais on est au troisième millénaire, tu parles de quoi exactement, j’ai l’impression d’entendre un ptérodactyle pérorer sur un eldorado qui n’aurait jamais existé. Est-ce que tu te rends compte que les staliniens ont perdu la bataille, que le mur de Berlin est tombé, que la Chine est le premier pays capitaliste au monde devant la Russie, que Fidel est une caricature de dictateur qui aurait dû mourir avec le Che, au moins on en aurait fait des posters, que le peuple français attend le tour cycliste et le mondial de foot pour s’extasier et s’ébaudir en buvant des bières et en chantant la Marseillaise, on est loin de l’Internationale là, non ? Où étais-tu pendant toutes ces années ?

-Là où tu m’as envoyé !

-Ne me donne pas ce pouvoir, c’est un costume bien trop grand à porter pour mes épaules. C’est toi qui a tracé ta route, tu n’es tributaire que de tes choix, j’ai fait ma part du chemin, où donc t’a mené le tien, dans ce bureau de merde à me menacer avec un flingue, comme dans un western de série B, mais n’est pas Clint Eastwood qui veut, l’heure de la retraite générale a sonné cher compagnon de luttes, même si c’est moi qui ressemble à Sancho Pança, c’est toi qui te bats contre des moulins à vent avec une hallebarde. Pose ton sac collègue, il est temps de revenir à une réalité plus prosaïque, plus terre à terre, de ramener le débat vers des rives plus accueillantes.

-Plus sereines que les nuits que j’ai passées dans les caches de la Fraction Armée Rouge à attendre la descente des flics, que le passage au sein des Brigades Rouges dans l’Italie des années de plomb et les jambisations à la sortie des usines Fiat, que mon exil en Thaïlande au début des années 80, que la vie d’errance qui m’a mené pendant vingt ans aux quatre coins du monde, toujours à côtoyer la misère et la mort. Toujours en porte-flingue, toujours à la lisière de la légalité, et la fin de mes illusions que personne ne voulait partager, sais-tu ce que c’est que la solitude, l’agonie d’un monde dans lequel je n’avais plus de place, c’est de cela qu’il s’agit aujourd’hui, c’est le compte que je viens régler avec toi.

-Pourquoi moi ?

 

-Il faut bien quelqu’un pour assumer ma vie. Tu n’as pas voulu me publier alors j’agis, comme tu m’as appris à le faire quand tu étais notre leader maximo, il y a si longtemps. Tu as oublié les principes de base de notre stratégie révolutionnaire : analyser, décider, foncer et ne pas regretter. Je ne regrette pas ce qui va advenir, tu comprends bien qu’un de nous deux doive solder cette addition, aujourd’hui je viens te présenter la facture.

 

La sonnerie du téléphone a retenti, jetant une ombre entre nous, réintroduisant un extérieur menaçant, un facteur de tension. Il  m’a interrogé du regard pendant que le son strident remplissait la pièce. J’ai opiné de la tête, lui faisant signe de décrocher en mettant l’écoute collective.

-Bonjour monsieur Beausexe, ici le commissaire Bertrand du commissariat du 8ème. Pouvez-vous nous expliquer ce qui se passe ?

-Ecoutez, je crois que c’est un malentendu, tout devrait rentrer dans l’ordre.

-Etes-vous menacé physiquement, a-t-il une arme ?

-Oui, non… enfin c’est compliqué, disons que vous ne devez rien tenter, j’ai besoin encore d’un peu de temps, nous sommes en train de discuter.

-Passez-moi la personne qui est avec vous.

Il m’a tendu le combiné mais j’ai refusé de le prendre.

-Il ne souhaite pas vous parler. Je vous propose de rappeler dans trente minutes. Je pense que la situation se sera décantée et que j’y verrai un peu plus clair.

Il a raccroché et m’a fixé longuement. Il se demandait vraiment où nous allions et comment cette situation pouvait évoluer. Il avait moins peur, je le sentais à son attitude, il pressentait que notre lien ancien, que ces heures que nous avions partagées le protégeraient. Il avait tort..

 

-Bon, Bernard, cette comédie a assez duré, il faut en sortir d’une manière ou d’une autre. Le mieux serait de remballer cette arme et de sortir de ce bureau. Rien d’irréversible ne s’est encore déroulé.

-Nous avons une demi-heure, c’est plus qu’assez pour mourir, Patrick.

-Tu es fou !

-Peut-être, mais quand tu nous as déclaré qu’il fallait prendre rendez-vous avec l’histoire, moi j’y ai cru et j’ai foncé. Sais-tu ce que cela veut dire que de s’entraîner un an dans une base libyenne au milieu des années 80. Ramper, sauter, tirer avec des Kalachnikov, manier des explosifs pour être ce gentil soldat de la Révolution appelé à libérer le monde.

-Là, je rêve, ce n’est pas possible !

-Tu cauchemardes plutôt. Sais-tu que dans ce monde, il y a toujours une place pour des gens comme moi, perdus, amers, sans racines et sans avenir. Où que tu ailles, des recruteurs de l’ombre sont à l’affût, ils savent guetter leurs proies et nous prendre en main, nous habiller, nous entraîner et nous inclure dans leurs plans. L’argent coule à flots pour les mercenaires du désordre, c’est si facile de se laisser aller et d’abandonner son libre-arbitre. J’ai fait le Moyen-Orient, bien sûr, et c’est en Afghanistan que j’ai connu mes plus belles heures. Tu ne peux imaginer un camp d’Al Qaïda, moi j’y ai vécu et je suis devenu un instructeur respecté, j’ai vu mes élèves partir la taille ceinte d’un cordon d’explosifs en chantant les versets du Coran, la vie est si belle au paradis d’Allah quand il ne coûte rien de se libérer des attaches terrestres. Tu sais qu’ils sont des légions disséminées dans le monde, que leur terreau est ton renoncement, que vous avez forgé des hordes de désespérés qui vous demanderont des comptes au moment opportun. Ce n’est que le début d’une page sanglante, je t’assure, le 11 novembre n’est pas un aboutissement, juste les prémices d’un chaos auquel il va bien falloir vous habituer. Vous en êtes responsables parce que vous vous êtes trahis, les forces de la terreur seront toujours plus fortes que celles de la paix parce que les gens ont faim et qu’à ventre vide, l’espoir est impossible.

-Toi, le ventre vide avec ta rhétorique de merde, petit soldat raté qui a oublié de grandir, et moi, je t’aurais obligé à prendre ce chemin tortueux, quelques mots, un discours, des idées de jeunes attardés à démonter ce Vieux-Monde auraient conditionné ton existence de mercenaire en t’entraînant dans l’illégalité, un peu facile non ! Tu ne t’exonérerais pas de ton goût pour la violence, pour le sang, te rappelles-tu comme tu aimais cela, déjà ? Tu étais toujours le premier à bastonner les fachos, il fallait même te freiner sans arrêt pour éviter les bavures.

-Sans doute, mais je vous étais bien utile alors.

-Enfin, nous étions jeunes, ce n’était qu’une utopie.

-Elle avait un sens.

-Qui t’a mené où, exactement ? Tu as tué, tu as fait couler du sang, dans la foulée tu écris un livre sur ta vie où j’imagine que tu campes tes exploits en flattant ton ego et me menaces parce que ton talent ne serait pas reconnu, que tu ne veux plus rester dans l’ombre, tel un génie méconnu de la révolution permanente.

-Cela c’est Trotski, mon camarade, tu as oublié tes classiques.

-Ne joue pas avec les mots comme tu joues avec la vie des autres.

-Mais c’est de ma vie que tu parles, pas de celle des autres. C’est moi qui me suis engagé, qui suis allé jusqu’au bout de votre chemin pendant que vous vous reposiez de vos émotions de petits bourgeois, que vous repreniez le cours normal des évènements, la vie tranquille comme si tout ce qui avait été conçu n’existait pas, n’avait jamais été réel. Et que vive désormais le repos du guerrier !

-OK, je suis coupable, un grand pêcheur devant l’éternel révolutionnaire, alors maintenant, quelle est ta sentence, j’ai mérité la mort, l’exécution, en victime expiatoire de tous les malheurs de l’humanité ?Pendu, étripé, eviscéré, que sais-je encore ? 

-Pourquoi pas ? L’un de nous doit mourir aujourd’hui, c’est un fait.

(suite dans le dernier épisode, la semaine prochaine...)

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Ce tapuscrit est vraiment excellent.

Publié le par Bernard Oheix

J'aime cette nouvelle. Elle a été écrite un soir d'été, la colère au fond de moi. A cause d'un ancien ami, responsable d'une collection, qui avait oublié l'amitié, faute impardonnable à mes yeux. je lui avais transmis un tapuscrit, mais le passé n'a pas ravivé le présent apparemment, pas suffisamment pour qu'il le lise...Alors je me suis vengé ! Cette longue nouvelle vous sera livrée en 3 épisodes. Elle est d'ailleurs une des composantes d'un polar que j'ai écrit et qui restera sans doute dans la mémoire des greniers. Ils fourmillent d'oeuvres dont on ne saura jamais si elles méritaient d'apparaître au grand jour.
De profundis donc pour ces pages noircies de mon impatience.



A P.R, parce que les années n’effacent pas le passé
 

        
              -Ce tapuscrit est vraiment excellent, c’est vrai. Bien écrit, du style, exotique, une superbe histoire qui fonctionne, des personnages bien campés, ce Massoud l’Afghan par exemple quelle trouvaille !

-Oui, mais vous n’en avez lu que vingt pages, une demi-heure pour un chapitre, comment pouvez-vous le juger aussi vite. N’est-ce pas un peu précipité comme analyse, vous êtes sincère ?

-Monsieur, c’est mon métier, quand même, je sais reconnaître un vrai bon texte d’une daube, le style c’est ma vie.

 

Et sa vie ne tenait manifestement qu’à un fil, celui qui reliait sa tempe au canon du revolver et à mon doigt sur la gâchette, et derrière ce doigt, un bras immense vêtu de noir qui remontait jusqu’à ce visage inquiétant dont il n’apercevait que les yeux au centre d’une cagoule que j’avais récupérée en Corse, auprès d’un des participants de la célèbre conférence de presse des nationalistes de Tralonca. J’y étais à cette pantalonnade, des figurants déguisés en cow-boys de l’ombre, roulant des mécaniques en portant maladroitement des armes sorties tout droit de leurs caches, un rendez-vous si peu secret que toute l’île était au courant bien avant l’arrivée de Debré, le Ministre de l’Intérieur. Même les flics le savaient et je n’avais jamais pensé qu’elle me servirait un jour, cette cagoule du FLNC, elle produisait son effet dans ce bureau parisien.

Il devait vraiment se demander dans quoi il était tombé. La sueur qui ruisselait de son front en grosses gouttes lui piquait les yeux et il s’essuyait avec le revers de sa main pour l’empêcher de couler. Etait-il sincère dans son appréciation ?

 

Il avait employé ce terme stupide de « tapuscrit », je ne l’aimais pas. Dans le mot manuscrit, il y a la main comme porteuse de pleins et de déliés, de cursives et de majuscules, tout un langage qui évoque cette création d’un texte littéraire par un membre en osmose avec le cerveau qui commande, toute la poésie d’une imagination dont la notion de « taper » est si éloignée. Comment imaginer qu’il peut naître un roman d’un tapuscrit, du fait de martyriser un clavier, de se faire une tendinite à l’épaule à force de se ruer sur l’ordinateur, massacrer ses touches ne pouvait en aucun cas déboucher sur une œuvre, peut-être une recette de cuisine, un listing de ses angoisses, pas le roman d’une vie, pas la somme définitive que chaque écrivain rêve un jour de produire, fusion si parfaite des élans solitaires du créateur et de l’aspiration des lecteurs  à voyager dans l’univers de l’auteur.

 

Mais revenons à notre situation initiale.

 

-Je ne sais pas si vous êtes honnête, c’est ce qui me gêne dans cette situation. Puis-je vous faire confiance, avez-vous encore la capacité et la lucidité de comprendre ce que vous lisez, d’en apprécier toute la subtilité ?

-Monsieur, un bon texte reste un bon texte, et n’était cette manière un peu cavalière de m’obliger à le lire, je vous répondrais encore et toujours la même chose. Peut-être que vous pourriez poser ce revolver, on pourrait faire connaissance et envisager la publication de votre livre, il le mérite.

-Patrick Beausexe, créateur d’une collection devenue mythique aux Editions Gallimard, « Le roman de la vie », accoucheur de talent d’une génération soixante-huitarde qui a trouvé un espace pour partager ses illusions perdues avec une masse de lecteurs qui dépasse largement les socioprofessionnels cadres, habituels consommateurs de livres. Vous êtes vous-même écrivain de polars et votre premier roman, « Une tueuse dans les branches de sassafras », a été salué à l’époque par les critiques comme un bijou qui venait réconcilier la littérature engagée et les temps modernes. Vous n’avez pas toujours tenu vos promesses et votre œuvre respire parfois une certaine facilité, une mécanique bien rodée destinée à engranger les bénéfices de votre passé. Par ailleurs, depuis que Gallimard vous a confié la création de cette collection, vous êtes devenu la coqueluche des salons littéraires, un faiseur de carrières, celui qui peut sur un coup de dé, transformer le hasard.

-Je vois que vous vous êtes bien renseigné sur moi, il ne faut pas toujours croire ce qui est écrit, mon pouvoir dans le monde de l’édition est bien relatif, monsieur… ?

 

Il restait maître de soi, je le reconnaissais bien là, -le self-control- c’était son grand mot, savoir chasser les pulsions morbides, rester soi-même parce que rien n’est important-, combien de fois ne l’avais-je entendu pérorer ainsi pour chasser ses propres angoisses au moment des coups de feu, dans les nuits fauves de notre jeunesse, quand nous flirtions avec nos propres errances. Physiquement, il s’était avachi, l’excès de bonne chère et de vins fins, c’était sa faiblesse, même à l’époque. Ne pas l’imaginer affaibli de voir son corps bedonnant et ses rides sous une calvitie qui dégageait un front immense d’intellectuel. Il avait toujours de la gueule notre caïd niçois de la révolution, notre grand timonier des campus azuréens, ce tribun hors-pair qui savait enflammer la foule et convaincre les hésitants en écrivant les tracts les plus beaux de toute l’histoire de la révolution maoïste française. Le bougre avait du talent, toujours s’en souvenir et ne pas lui tendre la perche.

 

-Pour le moment, ce sera  l’Ecrivain, si vous voulez bien !

-Bon alors raisonnons, Monsieur l’Ecrivain, vous m’obligez à lire votre œuvre, car je suppose qu’il s’agit bien de votre création, un revolver sur la tempe, je vous dis que c’est bon, vous me laissez partir et on en reste là. Personne ne sait encore vraiment ce qui se passe dans ce bureau, je m’engage à ne rien dire ou faire qui vous mette en péril. Prenons rendez-vous pour la semaine prochaine, j’aurai fini le livre et au vu de ce premier chapitre, il ne devrait pas y avoir de problème pour convaincre mon comité de lecture. On signe un contrat et on oublie tout. Un pacte entre vous et moi.

-Et vous joueriez ce jeu, vous tiendriez parole ?

-Ma vie ne vaut pas un tapuscrit, vous pouvez le comprendre j’espère.

-Oui, c’est ce qui nous différencie, dans le moment présent.

 

Pendant qu’il parlait, je me suis écarté en le tenant dans la mire de mon arme, j’ai observé ce qui se passait dans la rue, trois étages plus bas. La circulation était coupée, des voitures de police en barraient les entrées et un cordon d’uniformes nous isolait du monde. Manifestement, la secrétaire du grand homme n’avait pas apprécié de voir un énergumène encagoulé, l’arme au poing forcer son passage et pénétrer dans l’antre de son chef. Elle avait fait ce qu’elle croyait juste en convoquant les forces de l’ordre et sans doute la presse à nos agapes littéraires.

 

-Je crois qu’il y a un problème, il me semble que pour la confidentialité de notre aimable discussion, c’est un peu tard. Regardez par vous-même.

-Merde.

Il s’est levé est s’est dirigé vers la baie vitrée, un coup d’œil a suffi. Je l’ai senti se crisper et j’ai deviné qu’il allait tenter quelque chose, un geste de désespoir si typique pour quelqu’un habitué à jauger les situations et qui comprenait désormais l’impasse dans laquelle nous nous trouvions. Il s’est ramassé, son poil s’est hérissé.

-Je ne le ferais pas, si j’étais vous, ce serait stupide, je serais obligé de tirer et je n’en ai pas encore envie, nous n’en avons pas terminé.

Cela l’a calmé, il est retourné s’asseoir derrière son bureau et m’a fixé longuement, scrutant ce visage dissimulé sous un tissu noir d’opérette dans ce qui devenait un drame trop réel pour lui.

 

-Alors, qu’est-ce qu’on fait maintenant, où va-t-on ?

-On continue.

(Suite au prochain numéro)

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Un Gala de danse.

Publié le par Bernard Oheix

La revue BALLET 2000 de Alfio Agostini organise un Gala International de danse depuis quelques années à Cannes. Présentation de jeunes solistes remarqués par les critiques maison dans des extraits enlevés permettant toutes les audaces et les prouesses, hommage à un danseur pour sa carrière (les précédents récipiendaires avaient pour nom Rosella Hightower, Violette Verdi, Alicia de Alonzo, Maïa Plissetskaia...).  Ce Gala se veut novateur, rompant avec la tradition, ancré dans le classique pour mieux s'en extraire et goûter l'air du large de la modernité.

La salle se remplit, assistance plutôt âgée et traditionnelle, même si quelques danseuses de chez "Rosella" animent les travées en lançant des youyous à la cantonnade. C'est une ambiance bon enfant, un mixte entre spectacle pour grand public et un évènement à la mode, soirée plus "culture" drainant les "branchés" de la côte. L'ouverture donnera raison aux modernes contre les classiques.
Le premier ballet présenté est "Anima" dans une chorégraphie originale de Matteo Levaggi sur une musique de Philip Glass. Le Balleto Teatro di Torino dépoussière l'académisme, offre une pièce d'une grande fluidité au service de l'élégance d'un mouvement épuré. Lignes d'horizon, sobriété, corps qui s'enchevêtrent, noir et blanc, il fait nul doute que ce premier opus de la soirée en a désarçonné plus d'un et que les tenants des tutus et paillettes se sont retrouvés fort marris quand la bise est arrivée !
La remise du prix à la carrière Irène Lidova créé par BALLET 2000 nous permettra de voir les images d'un autre temps. Un montage savant d'extraits de pièces pour retracer quelques pages de légende d'un danseur hors norme, Vladimir Vassiliev, réputé pour sa présence physique et son aptitude à défier les lois de la pesanteur. Un
moment d'émotion réelle quand la salle s'est embrasée pour lui.

Vladimir Vassiliev, sans aucun doute le plus grand danseur de tous les temps, une légende qui reçoit le trophée à la carrière Irène Lidova de BALLET 2000 sur une des plus belles scènes du monde !

Alfio Agostini, le boss, distribuant des prix comme des bonbons aux bons élèves.

Du Gala, nous retiendrons l'extraordinaire Polina Semionova du Ballet de l'Opéra de Berlin, éblouissante de grâce dans Alles Walzer sur une musique de Johann Strauss chorégraphiée par Renato Zanella. Olga Esina et Vladimir Shishov du Ballet de l'Opéra de Vienne dans Elégie sur une musique de Rachmaninov, chorégraphie de Vakil Usmanov. Maïko Oishi et Giovanni di Palma du Ballet de l'Opéra de Leipzig dans Sonate de Rachmaninov chorégraphie Uwe Scholz.
Disons-le malgré tout, ce Gala pour élégant et novateur qu'il fut, manquait quelque peu de brio et de stars de la danse. Positionné sur les étoiles montantes, essentiellement russes dans des compagnies germaniques, il a démontré les limites de la jeune danse devant les étoiles inaltérables des  Etats-Unis et de l'Angleterre. Reste une soirée étrange, un gala atypique, la finesse des choix malgré tout.
BO, Vassiliev et Richard Stephant, le producteur de la soirée, mon ami. Nous devions nous baigner pour célébrer les 50 000€ de recettes de la soirée... La pluie nous en empêchera, dommage, il est si beau en maillot tarzan avec ses pectoraux luisants.

Chiara Samugheo, mon amie, la plus grande photographe des stars italiennes, Vassiliev et BO. La nuit s'étire...

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