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La mort de l'Ecriture (suite et fin)

Publié le par Bernard Oheix

Vous allez enfin savoir comment on devient écrivain. Mais retenez votre souffle, on ne sait jamais ce qui peut advenir quand on lit ! Livraison de la dernière partie de cette nouvelle donc...

              Mon premier manuscrit contait l’histoire d’une révolte, parcours initiatique d’un jeune révolutionnaire sur les terres d’une humanité qui se déchirait au son des canons. J’avais du style, des histoires à raconter, les moyens de prendre mon temps et je mis 3 ans à achever cette œuvre capitale pour comprendre une jeunesse qui réclamait son dû à ses anciens. Quand j’apposai le mot fin à la 384ème page de ce manuscrit de près d’un million de caractères, un sentiment de vide s’empara de moi. Enfin libéré, je le transmis à tous les éditeurs de la place Parisienne et attendit patiemment le résultat. C’est après plusieurs mois que j’ai commencé à recevoir quelques réponses, de celles qui blessent aussi sûrement que la lame d’un couteau qui s’enfonce dans la chair, de celles qui vous nient et vous renvoient vers la solitude. Salmigondis illisible, ego surdimensionné, aimable promenade dans le dilettantisme, sexe et drogue doivent cesser, rangez vos stylos et profitez de la vie, laissez l’écriture à ceux qui ont appris à écrire, pas un de mes correspondants ne daigna même me laisser entrevoir un espoir. Les médecins me firent hospitaliser et je passai le plus clair des trois mois suivants à dormir dans une clinique spécialisée.

 

Je suis sorti plus fort, plus convaincu que jamais de la nécessité d’être un écrivain, d’être publié, de voir mon nom sur la page d’un livre que j’aurais conçu et serait un objet de partage. Je rêvais de rencontrer à Brest un lecteur qui me confierait son émotion d’avoir communié à mes mots et  me suis attelé à la rédaction de mon deuxième roman. J’avais compris la leçon du premier et m’octroyais une plus grande liberté avec la réalité. J’ai conçu une histoire intemporelle, un subtil puzzle qui traversait les cultures et le temps  frisant avec le Fantastique. Une manière de me réconcilier avec mes futurs lecteurs. Ce n’était pas le réel qui importait mais ma capacité à les toucher dans leurs émotions premières, la possibilité de les prendre par la main et de cheminer vers la lumière de concert et j’étais déterminé à réussir cette nouvelle épreuve que je m’imposais.

J’ai mis de nouveau 5 ans à achever cette œuvre, Le pays des mille montagnes, 5 ans tous les jours devant mon ordinateur à taper sans cesse, gommer, recomposer, faire entrer dans le moule de mon imaginaire ces bouts de mots, ces phrases déterminantes, cette alchimie mystérieuse qui me menait vers la lumière et je sais que je l’ai réussi ce livre et qu’il justifiait en soit ma présence sur cette terre. C’était un livre magnifique, un OVNI dans un ciel trop bas, une vraie composition qui faisait honneur à son auteur…mais personne ne le saurait jamais !

Abscond, trop révolutionnaire, non inscrit dans la ligne éditoriale, impubliable, refus de me prendre au téléphone, de m’accorder un rendez-vous, comme si je n’existais pas. J’ai vraiment eu la haine alors, j’ai su alors que ma mission venait de changer d’orientation et que je ne reviendrai plus en arrière. Je me suis remis au travail, j’avais quelques idées sur la façon de procéder.


J’avais créé une petite fondation avec quelques miettes de l’argent que mon père m’avait légué qui, par le jeu mécanique de la bourse et des placements assurés par des conseillers financiers à la botte de ma fortune, continuait à croître sans que je m’en occupe, l’argent sécrétant l’argent pour enrichir toujours plus le riche. Dans un accès de faiblesse envers l’humanité souffrante j’avais décidé de consacrer quelques moyens pour aider des écrivains et chercheurs particulièrement méritants, c’était ma période altruiste et pleine de rêves ! C’est grâce à elle que j’avais rencontré le professeur Lanakowski, linguiste émérite et méconnu qui avait survécu au camp de la mort et vivotait trop occupé par ses recherches fondamentales pour s’intéresser aux biens matériels et à un destin personnel. Il devint rapidement l’unique bénéficiaire de ma fondation et sans aucun doute, le seul être vivant que je pouvais supporter. Il était fou, d’une vraie folie contagieuse et sa théorie tenait en une phrase : les mots sont des armes !

 

Sa culture encyclopédique prenait sa source dans les arcanes d’un cerveau flirtant avec les frontières de l’être humain, une ligne rouge sinuant entre la masse du savoir qu’il ingurgitait en autodidacte et les pulsions qui l’amenaient à transgresser en permanence les lois élémentaires édictées par le cerveau humain. J’ai pu quelquefois le suivre dans les méandres qui lui permettaient de connecter les pôles les plus invraisemblables de sa raison et tenter de m’immerger dans son univers.

Après deux maîtrises en linguistique et en mathématiques fondamentales, il s’était consacré à une thèse portant sur les implications physiques des phonèmes, découvrant au passage les travaux du professeur Rinko sur les embryons de langage chez les animaux.  C’est grâce à des expériences que ma fondation lui avait permis de mener sur des chiens qu’il avait affiné sa théorie des propriétés sous-jacentes de la dynamique des mots. Tournant le dos à l’axe sémantique traditionnel, il avait développé un paradoxe sur les vertus intrinsèques de la communication écrite et cherché à en décomposer la structure et les lignes de force.

 

Je ne peux vous expliquer sa vie de recherche en quelques phrases, mais un exemple peut vous aider à comprendre son cheminement. On sait que la puissance de la voix d’une cantatrice dans un contre-ut peut briser un verre de cristal. Imaginez que son travail et sa puissance l’autorise à affronter la matière spongieuse d’un cerveau humain… à partir de là, toute la gamme du possible s’ouvre en un vertige effrayant, l’arme ultime dans l’organe vocal, le potentiel destructeur effrayant que cela représente ! Allons plus loin encore, sur ses pas et cette frontière qu’il a franchie : ce qu’une voix peut enclencher comme désordre naturel, l’écriture le porte en germe et il suffit alors de creuser sous la surface du sens pour en définir la charge corrosive et la mettre à son service.

Il est mort trop tôt, rongé par un esprit qui lui faisait côtoyer les affres de la déraison  mais il m’a légué ses travaux et j’ai compris le sens de son message, j’ai poursuivi sur ce chemin tortueux, passant de la théorie à la pratique dans le seul but de prouver à tous ceux qui avaient méprisé mes œuvres que l’on pouvait se venger par les mots d’un silence dans lequel leur incompétence et leurs préjugés me plongeaient.

 

 

Je me suis attelé à la rédaction de cette nouvelle « les chants de l’infini » et il m’a fallu 10 ans pour terminer ses 5 pages d’écriture. 10 années d’un acharnement à gommer les aspérités des mots, à les faire s’imbriquer dans les interstices de leur structure, à procéder par tâtonnements avant de trouver l’exacte composante impliquée par le rythme capable de se fondre dans cette litanie obsédante d’un glissement vers le néant. Il fallait pouvoir saisir l’esprit du lecteur, l’enfermer dans un réseau de fils ténus en resserrant la prise jusqu’à le mener vers le point ultime de non-retour, cette déconnexion des fonctions intellectuelles et du savoir sur la vie lymphatique

J’ai souffert mille morts pour achever mon œuvre, l’unique texte à mon nom qui restera comme la signature finale d’un monde imparfait. J’ai tout brûlé de ces milliers de pages noircies pour rien, y compris les recherches de ce pauvre fou, mon maître Lanakowski, j’ai tout renvoyé dans un grand néant, ne faisant qu’anticiper ce que vous allez vivre car dans cette opération, il ne s’agissait aucunement de vous connecter au monde de l’infini mais bien de vous y transporter… physiquement, de vous enfermer dans ce néant d’un ailleurs  programmé, et si j’en juge par mes trois envois et par l’état de mes premiers lecteurs, j’ai enfin trouvé la clef pour vous empêcher de vous dérober à ma prose.

 

 

C’est cela que j’ai réussi et si vous ne me croyez point, pas de problème, je tiens à votre disposition une nouvelle de 5 pages, lisez-la, elle est très instructive ! J’ai d’ailleurs téléchargé cette nouvelle dans un fichier de plus de mille adresses de tous les médias disponibles et sur les principaux forums de discussion du net, j’attends le son de la sirène des policiers pour appuyer sur la touche envoi avec des ricochets potentiels tout azimut, une belle cacophonie en perspective et quelques surprises en prime. Un titre qui mute automatiquement et aléatoirement, avec la perspective pour ceux qui survivront à la première vague de ce glissement progressif vers le néant, chaque fois qu’ils se mettront à lire, de tomber sur mon texte et de nous quitter pour un monde inconnu. Sa capacité de s’infiltrer insidieusement dans tous les textes informatiques de tous les réseaux du monde et de s’afficher partout avec, je vous le signale quand même, le fait qu’il n’est pas nécessaire de comprendre le sens des mots pour les rendre efficaces. Il ne s’agit aucunement d’une sémantique banale mais bien plutôt d’une structure inhérente à l’architecture des phrases, un piège létal imparable quelque soit la langue du lecteur.

 

 

Voilà, si vous avez encore le courage de lire, c’est que vous aimez la roulette russe car derrière chaque texte, chaque information écrite, mon chant de l’infini vous guette et peut fondre sur vous à tout instant pour un voyage sans retour. Ne me maudissez pas, pensez à tous ces éditeurs, ces comités de lecture, ces comptables, ces professionnels bardés de certitude qui ont décidé depuis  la nuit des temps du sort de ceux qui avaient quelque chose à écrire, tous ceux qui ont vécu en privilégiés et ont pu disposer du devenir d’un texte, de la naissance d’un livre, ils vont enfin  devoir payer un prix pour continuer leur activité : ce prix est à l’aune de leur vie !

Moi, je vais vous quitter, je vais enfin me plonger dans mon texte, je vais le lire dans son intégralité pour faire le grand saut. Il fait nul doute que je vous attendrai en grande compagnie dans les champs dévastés de mon orgueil, on s’y sent enfin seul au milieu de la foule, si seul que le paradis devient inutile.

Rappelez-vous, il y a un texte qui rôde dans l’éther pour vous ouvrir les portes de l’infini et c’est le mien ! 

 

A bon entendendeur, salut ! Si vous avez encore envie de lire, c'est que vous êtes sacrément inconscient, n'est-ce pas ? Moi, je vais continuer d'écrire, j'ai un texte particulièrement complexe à polir, un texte que vous lirez un jour, sans aucun doute !
  En attendant, méfiez-vous donc de 2010 !

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La mort de l'Ecriture

Publié le par Bernard Oheix

De retour de mes pérégrinations, Womex de Copenhague, avec son horizon plat brisé par des cubes de verre et de métal illuminés, le sourire de ses blondes et les distances infinies à parcourir, l'exiguïté de ses chambres d'hôtels, debout entre deux concerts et la bruine froide qui colle à la peau, entre deux moritos consommés avec mes amis les frappadingues, Moscou où j'ai fait le zébre au Festival de Cinéma de L'Ange Rayonnant (cf., les articles !), Puis Paris avec son théâtre et des rencontres d'amitié, Nilda Fernandez, Yves Simon...juste une nouvelle, pour vous. J'ai aimé l"écrire. J'ose espérer que vous prendrez du plaisir à la lire...quoique au vu de son sujet, méfiez-vous quand même ! 


A Florence Demartino

 

 

 

 

L’article du journal s’étalait sous mes yeux avec son titre sur trois colonnes en lettres capitales. J’avais la nausée à la simple idée de lire ce papier grossier, à caresser de mes yeux cette encre grasse qui bavait, à tenter de suivre la prose informe de ce journaliste en mal de copie. Les mots avaient toujours été sacrés pour moi et il y a bien longtemps que mon rapport aux autres et à l’écriture se limitait au strict nécessaire. Il fallait pourtant que j’aille jusqu’au bout, que je sache enfin ce qu’il en était.

 

 

Malaise(s) dans le monde de l’édition.

Une étrange affaire remue le petit univers des faiseurs de livre de la capitale. Depuis quelques jours bruissent des rumeurs sur un mal qui semble frapper certains des responsables des maisons d’édition de la place Parisienne. Il apparaît que tout a commencé chez Milan De Giuglio, la belle et envoûtante directrice d’Idéal Livre, une boîte atypique dont la marque de fabrique est la découverte de nouveaux auteurs qui a lancé sur le marché le talentueux Bô Dukhan dont le prix Goncourt 2005 est venu récompenser sa vision paroxystique d’une société qui ploie sous le joug de la tyrannie de l’argent et des ambitions des puissants et porte un regard novateur sur les mutations des relations amoureuses de ce début du troisième  millénaire. D’après nos informations, sa secrétaire étonnée de ne pas la voir au bureau, s’est rendue chez elle et l’a trouvée dans un état de catatonie devant sa table de travail. Transportée à l’hôpital de Lariboisière, les médecins sont impuissants à définir le mal qui la plonge dans cette inconscience caractérisée par une déconnexion de la réalité. Non-réponse aux stimuli, électroencéphalogramme plat, fonctions réduites à la vie végétative, elle reste totalement coupée du monde extérieur telle un zombie dont seul le souffle attesterait qu’elle est encore de ce monde. Les médecins perplexes, malgré les examens les plus sophistiqués, ne comprennent pas la nature d’un mal dont aucune trace visible n’apparaît sur le corps. Ce qui pourrait n’être qu’un cas isolé, un de ces mystères récurrents de la médecine qui parsèment l’histoire de l’humanité, devient particulièrement troublant quand une série de faits similaires affectent plusieurs autres responsables du domaine de l’édition à Paris.

Un deuxième cas surprenant concerne Stéphane de la Poudrière, le fils particulièrement actif  de la pédégère des éditions du même nom. C’est à son bureau devant son ordinateur en marche qu’il a été découvert inconscient par sa mère éplorée. Transporté aux urgences, c’est le médecin de garde qui avait accueilli Milan de Giuglio qui l’a réceptionné et a averti immédiatement les services du ministère de la Santé de cette étrange coïncidence. L’auscultation de ces deux cas a fait penser à un syndrome nouveau, un cas atypique de maladie dont la source proviendrait d’un virus inconnu et une cellule de crise a été immédiatement constituée par le Ministre.

La troisième alerte est encore plus incroyable dans la mesure où elle touche l’ensemble du comité de lecture des Editions du Figuier réuni pour un « gueuloir », cette démarche si atypique de lecture publique impitoyable imposée par le directeur général afin de filtrer les textes de leurs scories et d’en déceler les lignes de force et les passages faibles. Les huit membres gisaient sur leur table, certains avaient chût dans des positions grotesques, d’autres, dans des attitudes montrant qu’ils avaient été saisis en plein mouvement, portaient les stigmates d’une surprise violente sur leurs traits, tous respiraient mais le présent semble s’être arrêté pour eux, comme si une scansion de notre espace-temps les figeait  dans une dimension parallèle à notre univers.

Au-delà des signes cliniques communs incompréhensibles par la médecine, une enquête est en cours pour tenter de dénouer cette sombre affaire qui a fait immédiatement plonger les actions boursières des sociétés liées à l’édition qui ont perdu entre 9 et 14% de leur valeur. A l’heure des rapprochements, de la reconstruction du paysage éditorial français, quand les grands groupes sont en train de conclure des cessions et des fusions afin de recomposer l’industrie du livre, cette affaire inquiète particulièrement les milieux financiers qui détestent les facteurs aléatoires d’un marché qui subit une crise structurelle.

Parallèlement, l’enquête policière progresse. De source sûre, il apparaîtrait qu’un lien unirait toutes ces victimes, en l’occurrence le texte d’un auteur inconnu des milieux de l’édition. Milan di Guiglio lisait apparemment cette nouvelle intitulée « les chants de l’infini », pour Stéphane de la Poudrière, elle était affichée sur l’écran de son ordinateur et dans le cas du comité de lecture, l’orateur de service en tenait un exemplaire dans sa main crispée. Coïncidence ? Les services de police se perdent en conjonctures et recherchent activement son auteur qui vivrait sur les bords de la Méditerranée, à proximité de la frontière italienne.

 

 

  J’ai posé le journal sur la table et j’ai laissé mon regard fuir vers l’horizon. Le ciel clair me permettait de voir la silhouette de la Corse se dessiner en ligne de fuite. Il est avéré que le vent qui chasse les nuages et la chaleur qui fait évaporer la mer permettent cet effet d’optique et rendent cette île si proche qu’elle semble suspendue dans l’éther. Ma maison perchée sur les hauteurs de Eze surplombait la baie de Villefranche et je pouvais embrasser la côte de Saint-Tropez à la riviera italienne. Le soleil tapait si dur et j’avais la nausée. Ainsi donc j’étais le responsable de cette épidémie, j’avais enfin réussi après tant d’années, je touchais désormais au but ultime. Il ne me restait plus qu’à passer à l’étape pandémique, juste un téléchargement de mon fichier et un coup d’index sur la touche envoi, 45 kilo-octects qui se diffuseraient dans les fils souterrains que l’homme avait tissé pour abolir les frontières, une minuscule portion de la mémoire collective qui allait déferler comme un tsunami et dévaster l’univers. J’avais réussi, il ne me restait plus qu’à attendre la venue de la police et à presser sur ce foutu bouton et j’aurai enfin accompli ma mission.

 

 

Que vous dire de ma vie ? Que ma mère s’est enfuie avec un danseur de tango en Argentine pour l’anniversaire de mes quatre ans. Elle s’est fondue dans les nuits moites de Buenos Aires dans les bras de son « gaucho » et je n’ai plus jamais entendu parler d’elle ! Que mon père, qu’elle a eu raison de quitter si ce n’est qu’elle aurait pu m’emmener, était un immigré dont le sang pulsait toutes les traces des croisements sauvages qui l’avaient mené de son Anatolie à une France occupée dans laquelle il  trouva un terrain d’expérimentation pour son inventivité et son absence de scrupules si caractéristiques de ceux que la faim et la peur du lendemain marquent de leur sceau. Que son commerce avec l’occupant nazi à qui il fournissait des métaux rares fut couvert à la libération par des aides soigneusement dispensées, échappant ainsi à l’épuration et pouvant accumuler des biens jamais en quantité suffisante tout au long de ces glorieuses années de la reconstruction ?  Il devint si riche que cela en était indécent et quand en Mai 68, il découvrit ma photo à la Une de Paris-Match en train de lancer un pavé vers les Gardes Mobiles encadré par les leaders de la révolution étudiante, il attrapa une attaque qui lui paralysa le flanc gauche et le laissa impotent le reste de sa triste vie. Il mourut quelques années après pendant que, jeune maoïste, je tentais d’apporter le souffle de la révolution culturelle dans une filature de Tourcoing aux masses opprimées si rétives  à se mettre en marche que notre élan se brisa sur leur inertie. Je ne l’avais pas revu depuis 4 ans et il me manquait si peu que sa mort fut aussi inutile que sa vie.

Il fit pourtant quelque chose dont je lui suis particulièrement gré. Il verrouilla si bien sa succession que je ne pus, comme je l’avais décidé, remettre l’intégralité de mon héritage au parti de la Gauche Prolétarienne en train de voler en éclats sur les aspérités de la réalité. J’ai dû conserver jusqu’à 30 ans l’usufruit confortable de son travail et ne rentra en possession de mon bien que trentenaire et bien décidé à conserver ce magot acquit à la sueur du front des exploités qui m’avaient si lâchement trahis. Le temps des rêves était bien terminé. J’ai voyagé pendant dix ans sur toutes les terres de cette planète en train de s’ouvrir, d’éliminer ses frontières et de se coucher devant l’art de vivre des anciens impérialistes. J’ai touché à toutes les formes de voyages et quand je plongeais dans les bras d’une femme d’un coin perdu d’un continent lointain, bourré de cachets ou de substances plus ou moins illicites, je me fuyais, je me détournais de moi-même, je refusais d’entendre cette voix qui s’imposait, me susurrant avec toujours plus de force et d’insistances que j’avais quelque chose à donner au monde, une trace à laisser, une œuvre à accomplir et qu’il était temps désormais de m’y consacrer. Je deviendrai donc écrivain pour accrocher mon nom aux étoiles, pour m’inscrire dans la réalité, pour fuir le présent et devenir immortel.

 


Bon, vous vous demandez quel est le rapport entre cet article initial qui parle d'une mystérieuse maladie et les textes à venir de cet écrivain ? Et bien, il faudra attendre la suite dans ma prochaine livraison....
A la semaine prochaine, juste avant la nouvelle année !

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photos et livres

Publié le par Bernard Oheix

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Hervé Koubi dans Bref séjour chez les vivants !

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L'enfant étrange des Castafiore...Des fleurs rouge vont lui pousser dans le cerveau !

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Les Betty Boop de Zoopsie Comedi ! Démultipliées à l'infini dans une comédie musicale déjantée !

Quelques photos du Festival de Danse réalisées par Eric Derveau...Pour se souvenir d'heures magiques !
Quand l'imaginaire des créateurs rencontre l'oeil du spectateur !


 

Quelques livres.

Trois femmes puissantes. Marie NDiaye.

Chaque année c’est avec une certaine émotion que l’on se plonge dans le Goncourt et les autres prix. Un rituel, passage obligé souvent convaincant pour comprendre l’état de la littérature en France. Non que ce soit les seuls livres à lire, mais bien la partie remarquée, visible, d’un iceberg qui parfois se confond avec le Titanic. Que dire du cru 2009 ?

Femme, noire, écrivaine, iconoclaste et libre, tout pour plaire à priori chez l’auteure !

Le livre est composé de 3 nouvelles vaguement reliées entres elles, très différentes les unes des autres. La première nous permet de suivre une femme avocate revenant sur son passé en retrouvant son père africain qui l’a appelée à la rescousse. Un plat à la sauce aigre douce, orange amère où affleurent les sentiments d’amour et de haine d’une fille délaissée se confrontant à la statue du commandeur. Comment vivre la déchéance de celui qui symbolisait la force dans toute sa brutalité ? D’autant plus forte qu’il l’a abandonnée !

La deuxième campe le paysage flou d’une femme en filigrane, vue à travers l’agonie d’un couple mixte déraciné, un authentique amour qui se brise sur les rivages impossibles d’une terre d’exil.

La troisième est la plus forte, la plus bouleversante, récit d’une tentative d’évasion vers cette terre d’exil, la longue agonie d’une femme brièvement entrevue dans la première nouvelle qui est contrainte de choisir la voie des clandestins pour atteindre l’oasis d’une Europe aux ventres pleins. Une tragédie terrifiante, choc salutaire pour ceux qui campent sur leurs certitudes dans la forteresse assiégée des pays développés. Comment ne pas entendre les cris de ceux qui ont faim et fermer les yeux devant ces scènes quotidiennes de barques échouées avec leur lot de cadavres gorgés d’illusions ? Comment continuer d’ignorer ceux qui n’ont rien, que la mort comme compagne et vivent sur le fil d’un rasoir ? Comment ne pas comprendre que la misère engendre le pire des systèmes où l’exploité est opprimé par ceux qui survivent sur la misère des autres en une chaîne ignoble d’asservissement et d’ignominie !

C’est un chant bouleversant avec des mots d’une beauté qui ne rend que plus dramatique l’horreur des situations.


Le club des incorrigibles optimistes
. Jean-Michel Ghénassia.

On rentre doucement dans cette histoire qui sinue dans une France qui naît pendant la guerre d’Algérie pour s’échouer aux prémices d’un 68 enfiévré. Des personnages étranges, diaspora des réfugiés politiques de l’empire soviétique sous le joug d’un Staline tortionnaire, se retrouvent dans l’annexe d’un restaurant de famille pour jouer aux échecs et partager des moments d’abandon. Ils sont des génies échappés aux drames de l’histoire, ont participé aux combats les plus terrifiants de cette moitié du XXème siècle, portent les cicatrices de la peur en eux mais n’ont pas renoncé à hurler leur désespoir. Chacun est une somme de science et de courage et leur phalanstère est un condensé de tous les espoirs trahis, de tous les reniements du possible.

Un adolescent va pénétrer dans leur cénacle, suivre leur parcours sans épouser leur cause, entrer à la lisière de leur univers sanglant pour grandir et se forger un devenir. Il va étrangement occuper une place centrale, miroir du désespoir, parce qu’il est un témoin sans passé, parce qu’il est le ferment d’un lendemain de mutation et parce qu’il ne juge pas. C’est l’histoire que l’on enterre dans les dernières convulsions de ce monde en train d’agoniser.

Il faudra bien qu’il grandisse et que l’on enterre Camus, Kessel et Sartre… et sur les ruines de ces passions, que l’histoire aboutisse à un grand pardon général dans le souffle apaisé de l’abandon.

C’est beau, tonique, effrayant et magique. Le Goncourt des lycéens est une immense ode à la liberté, celle qui est emprisonnée dans les mailles du passé et que seule la mort peut affranchir.


Pêle-mêle, car il n’y a pas que les prix dans la littérature, je suis tombé sur un petit bijou de Didier Daeninck, Camarades de classe. Un perdu de vue étrange, rapports épistolaires entre d’anciens élèves qui débouchent sur un coup de théâtre étonnant. C’est troublant, une confrontation entre les rêves du passé et le futur en marche, tranches de vie à l’épreuve du temps. Cela se lit avec plaisir et le retournement final est surprenant.

Plus étonnant encore, Vers les blancs de Philippe Djian. Quel écrivain ne s’est pas posé la question : « -et si j’écrivais un porno » ? Djian y répond en insérant à l’intérieur de son œuvre, une dimension purement érotique, une plongée dans les arcanes d’une sexualité débridée, les frontières s’estompant petit à petit jusqu’à produire un roman sulfureux, crépusculaire. A la différence de nombre de ses prédécesseurs, il réussit à conjuguer l’univers de la fiction et le trash crû de mots libérés. C’est à lire en s’accrochant aux racines de la raison !

Enfin, dernier petit livre (par la taille !), Bertina Henrichs nous propose avec La joueuse d’échecs, une énième variation sur ce jeu ancestral. Pourquoi ces figurines attirent-elles tant d’écrivain ? On peut se poser la question, mais elle y répond par un texte court, ciselé, sans fioriture ni aspérité. Une femme sans relief découvre par hasard, dans le vide de sa vie, ce jeu et les figures improbables d’un échiquier infini. Cela provoquera une transformation profonde, à la fois de sa perception du monde et de sa propre existence, pion dans une comédie ritualisée de la vie, reine par la grâce d’un mouvement stratégique d’une dame de bois. L’échiquier est bien le terrain fertile d’une vie rêvée et permet son émancipation.


Voici donc une livraison de commentaires sur quelques livres lus et à lire. Il y en a tant dans notre bibliothèque idéale, qu’il semble illusoire d’aborder la culture du monde avec des certitudes. Juste des mots alignés pour sanctifier ceux des autres et leurs ouvrir quelques portes. Les échecs, le sexe, les africaines opprimées et les réfugiés politiques forment une famille de cœur de mon bestiaire personnel, je vous les offre sans retenue !

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Festival de Danse 2009 (2)

Publié le par Bernard Oheix

Suite et fin de cette aventure dans le monde de la danse. Un Festival, c’est beaucoup de tensions, enchaînement de propositions diverses, une façon de découvrir les tendances qui parcourent la création et donnent le tempo du lendemain. C’est avant tout une aventure personnelle, une réflexion sur sa propre histoire et sa culture. Quelques mots pour vous en convaincre !


Lundi 30 novembre-18h

Compagnie Ando-Davy Brun

A contre danse

Deux hommes sautillent sur le battement sourd d’une machine. Cela dure longtemps. Vers la fin du spectacle, ils danseront… un peu ! Entre ces deux moments, ils nous imposent deux mannequins, une gestuelle compassée, des non-effets, pensum théâtralo-psychologique qui porte bien le nom de contre danse pour des contre-spectateurs ! Dommage, il y avait matière à créer quelque chose, mais quoi, déjà !


Mardi 1er décembre-20h30

Compagnie Pockemon Crew

La Faute idéale

Show 100% Hip-Hop Breakdance.

Un peu prétentieux nos breakeurs dans la première partie. La mort du faune, une comédienne, une danseuse, une chanteuse… théâtralisation de l’univers de la rue, quand les trottoirs de la contestation se mettent à penser et veulent devenir intelligent pour faire comme tout le monde. Bof ! C’est pas mal malgré tout, on a envie de les aimer nos petits beurs, même s’ils ne sont jamais meilleurs que lorsque on leur lâche la bride sur le corps et qu’ils exécutent ce qu’ils aiment, tourner sur la tête, bondir et jaillir en écartant les jambes, sauter et s’équilibrer sur les bras. Les jeunes du public, désarçonnés, leur ont offert un accessit malgré tout et c’est tant mieux.


Mercredi 2 décembre-18h

Compagnie Hervé Koubi.

Coppélia, une fiancée aux yeux d’émail

Les suprêmes.

Bref séjour chez les vivants.

Hervé Koubi est l’enfant du sérail, le prodige local, passé par l’école de Rosella, apprécié des institutionnels. Première sélection dans le Festival de Danse avec la pression qui en découle.

Coppélia en version courte. Deux femmes figées par des hauts talons, trois hommes amoureux de ces poupées. Parfois un peu brouillon, une belle proposition pas tout à fait achevée.

Les suprêmes ou l’univers autobiographique (cela sent le vécu !) d’un enfant qui n’aime pas le foot et découvrira dans une boîte de nuit, les émois d’un monde de moiteur. La qualité de l’instant est évidente, les danseurs donnent du mouvement mais cela semble parfois un brin naïf, une évocation trop surlignée de sens.

Bref séjour chez les vivants dévoile, dans un décor d’apocalypse, des morts-vivants, qui vont s’animer. La proposition est forte, introduit une véritable tension.

Dans ces trois pièces, Hervé Koubi démontre à l’évidence un sens du spectacle et de la scénographie. Pourtant, il semble que, paradoxalement, sa danse ne soit pas encore au niveau de sa vision et de son désir du « signifier ». Il lui manque un soupçon de maturité chorégraphique (de l’expérience ?) pour rendre cohérents sa perception de la scène et son désir de l’animer. Une séance comme celle du Festival devrait lui permettre d’aller plus loin et d’en tirer les fruits. Hervé Koubi est attachant, sensible et possède une marge de progression importante. A lui de nous prouver qu’il possède cette matière dansante enfouie dans son histoire et qu’elle ne demande qu’à éclore pour toucher le spectateur.


Mercredi 2 décembre-20h30

Zoopsie Comedi

Recréation d’une pièce des années 80 qui avait rencontré un beau succès dans les salles. Dominique Boivin (dont on avait apprécié l’Histoire de la Danse présentée dans le Festival, au siècle dernier, en 1999), Christian Lacroix aux costumes et les Castafiore au soutien artistique et au réglage chorégraphique de certains numéros…une belle proposition à priori, même si Télérama faisait paraître une critique très acidulée sur cette reprise d’une œuvre qui aurait mal vieilli !

Qu’importe ! Les spectateurs se sont plongés dans un petit bijou de danse jubilatoire, l’humour si rare en danse est bien présent, un spectacle tout fou, plein d’énergie et de décalages, entre Decouflé et les Monty Pythons avec un zeste de Tex Avery, de superbes moments de danse piochant largement dans l’univers des claquettes, du hip-hop, du jazz, de la comédie musicale…Les tenues extravagantes collent aux personnages, certains passages sont hilarants (le combat des cavaliers antiques en claquettes, les betty boop qui se multiplient, les danseurs poissons avec des palmes…).

Les deux héros sont de merveilleux danseurs qui viennent de la rue, à la fois chewing-gums et aciers, souples et dynamiques, étrange paradoxe si l’on pense au spectacle des Pockemon qui tentaient de se « nobiliser » alors c’est la comédie qui se « vulgarise » avec bonheur dans cette récréation de Dominique Boivin. « L’après-midi d’un faune » ne réussit pas à élever un spectacle de rue alors que les figures de la rue rendent jubilatoires une comédie musicale traditionnelle ! Beau pied de nez !

Zoopsie Comedi est une vraie réussite qui fait aimer la danse, une approche tout public, tout âge, toute culture. Ils tournent encore en France, précipitez-vous, on ne regrette pas cette plongée dans l’univers déraisonnable de ces déjantés de première classe !



Jeudi 3 décembre-20h30

Dumb Type

Voyage

On attendait énormément de ces japonais à la réputation sulfureuse qui éperonnent les codes, transgressent les frontières des arts et renvoient le spectateur à un inconfort motivant…trop peut-être !

En 1975, j’ai participé à un Concert Fluxus de Ben et des artistes de l’Ecole de Nice…le temps a passé. 35 ans après, la technique en plus et la vidéo en renfort, j’ai l’impression de me retrouver jeune étudiant m’ébaudissant d’une rupture radicale avec les codes de l’establishment ! Même non-discours, même relecture ampoulée chargée de provocations décalées, même étirement des images entrant en collision avec la réalité.

Certaines séquences sont plutôt réussies, quelques effets sont prenants… mais l’ensemble dégage une impression de vide dans des interstices sidéraux, comme si à force de s’interroger, les acteurs de cette pièce n’offraient qu’un regard dénué de toute énergie, de contradictions. Il y a un renoncement général en abysse, les cris ne percent plus les murs de l’indifférence. Chaque moment est trop long, chaque idée se retrouve étirée dans le temps et au bout du compte, il y a bien longtemps que l’on ne peut plus révolutionner la scène avec une non-histoire dans une palette d’images fabriquées pour une provocation sans fondement. On n’a même pas envie d’être en colère, juste de se dire, « -tout cela pour ça ! -»


Vendredi 4 novembre-18h

Jeune Création Italienne

Francesco Nappa. Backlash

Imperfect Dancers Compagnia Balletto 90. Luce Bianca – Bolero

Ils sont beaux nos jeunes italiens, et ils ont de l’énergie à revendre !

Sur la scène, inspiration jazz danse, danseurs énergiques, décors sophistiqués, c’est pas mal du tout cela ! Et en plus, ils sont vraiment italiens !


Vendredi 4 novembre-20h30

Ballet de l’Opéra de Lyon.

Giselle. Mats Ek. « Un chef-d’œuvre en mouvement »

Une trame éternelle. Une femme abusée par un homme, deux castes qui s’affrontent, la folie comme prix à payer d’une trahison et la rédemption avec le don d’une vie. Mats Ek détourne les codes de la danse classique en étant fidèle à la musique et à la structure générale. Il tire les personnages vers un naturalisme de synthèse pour mieux le détourner et symboliser au final la folie des hommes. Les vêtements sont très réalistes dans le 1er acte, habits des paysans ou de nobles, accessoires, danses de groupes renvoyant à des images simples, des rapports de force primaires entre deux blocs soudés par la haine. Dans le 2ème acte, il casse les figures de la rhétorique traditionnelle et introduit la folie des personnages dans la gestuelle mécanisée qui les anime, une succession de pas et d’attitudes reliant à l’enfermement des êtres dans une prison intérieure. Bouches ouvertes, soumission à un garde-chiourme, démarche grégaire d’un pas étrange qui fait peser le passé sur les épaules. Dans cette lecture « engagée » de l’œuvre Giselle, Mats Ek utilise tout un alphabet de la cassure, bras brisés, jambes en angles, têtes tournées, corps affaissés, démarches claudicantes afin de créer une parenthèse entre la vie des personnages et les émotions qu’ils ressentent. C’est magistral et éblouissant, à l’image de cette compagnie de l’Opéra de Lyon qui porte à la perfection l’expression d’un néoclassicisme inventant une danse éternelle. C’est une clôture en forme d’apothéose, un ballet qui ouvre les portes du paradis !



Voilà une nouvelle édition du Festival de Danse qui s’est achevée dans la sérénité. On aura eu beaucoup d’images, de la danse aussi pour cette édition en demi-teinte bien en phase avec la morosité de la scène vivante actuelle. Beaucoup de questions pour peu de réponses, exhumer quelques œuvres du passé, prévoir un arsenal de provocations (timides) pour marquer l’air du temps…reste le public qui a répondu présent pour une édition sans grandes têtes d’affiche, qui a suivi attentivement et a marqué son attachement au Festival malgré une crise réelle et une inflation de spectacles à venir dans une principauté voisine. Reste les coups de cœur des Castafiore, de Benjamin Millepied et du Ballet de l’Opéra de Lyon avec la Giselle de Mats Ek. Reste aussi et avant tout, la rencontre et les discussions autour de ces œuvres souvent inclassables…le talent n’a pas de frontières, les spectateurs ressortiront un peu plus intelligents de cette plongée dans l’univers du mouvement !

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Festival de Danse 2009 (1)

Publié le par Bernard Oheix

 

C’est parti pour la biennale 2009 qui, du vendredi 27 novembre au vendredi 4 décembre, nous a proposé 14 spectacles. La programmation est l’œuvre de Yorgos Loukos, Directeur du Ballet de l’Opéra de Lyon, un des meilleurs spécialistes de la Danse en France et dans le monde, personnage atypique et attachant, parfois irritant mais toujours passionnant… même si j’y ai apporté une petite touche avec entre autre, nos amis de la Castafiore ! Avec le temps, les aspérités s’émoussent et les relations se fluidifient. Revue d’effectif !

 

Vendredi 27 novembre. 20h30
Michèle Anne de Mey

Charleroi/Danses

Neige

Où et comment composer une scénographie magique tout en se loupant lamentablement sur la chorégraphie !

Dommage ! Un dispositif fascinant de neige artificielle, un tourbillon de flocons blancs qui noient la scène sous un manteau immaculé et composent un hymne à la nature, une mise en scène fabuleuse que les éclairages magnifient, l’intelligence d’une technique au service du cœur…Tout cela pour voir s’agiter quelques danseurs sans âme errant dans le paysage désertique d’une chorégraphe perdue. On appelle cela se « planter » ou je ne m’y connais pas ! Et on ne peut que le regretter !

 

Samedi 28 novembre. 18h
Système Castafiore

Stand Alone Zone

Pour tout savoir sur cette pièce, se reporter à mon article du mois de novembre. J’avais eu la chance de voir une première version… un mois après, c’est encore mieux, plus fou, soigné jusqu’au moindre détail, une fresque baroque futuriste. La chorégraphie de Marcia Barcellos habite l’espace torturé de Karl Biscuit, le virtuel flirte avec le réel, la réalité s’imbrique dans nos cauchemars. C’est une œuvre magistrale. Attention, chef-d’œuvre en marche à consommer sans modération et de toute urgence !

Une petite pensée pour le solo éblouissant de Monique Loudières, ex-étoile de l’Opéra de Paris qui fut la directrice de l’école de Rosella pendant ces dernières années. Clin d’œil particulièrement réussi, dans le décor en images de synthèse d’un opéra à la dérive, sa silhouette menue, évolue comme un fantôme de l’opéra, technique préservée, arabesques en boucle du temps.

 

Samedi 28 novembre. 20h30
CCN Ballet de Lorraine

White Feeling

Organic Beat

 

Une soirée autour de Paulo Ribeiro, jeune chorégraphe portugais avec la recréation de deux pièces de 2004 et 2008.

Mouvements et croisements, lignes brisées qui s’affrontent et créent l’harmonie dans un apparent chaos, corps qui tournent et tentent de s’affranchir de la pesanteur. Il y a, chez Paulo Ribeiro, une énergie sauvage, une dynamique débridée du groupe auquel les individus tentent vainement d’échapper, des moments d’unisson fragile (l’ensemble chorégraphié dans Organic Beat est de ce point de vue d’une force et d’une violence maîtrisées impressionnantes). Un grand corps de ballet (30 danseurs), des figures amples qui investissent l’espace, une utilisation de la musique live dans White Feeling ou de la vidéo qui fait basculer les repères dans Organic Beat, Le Ballet de Lorraine nous a présenté une belle soirée de danse, de la vraie danse qui prend les corps et touche les cœurs, quand la technique est au service du muscle.

 

Dimanche 29 novembre. 16h
Hommage à Rosella Hightower

 

Exercice toujours complexe que de rendre hommage à quelqu’un qui a disparu. Rosella a inventé la danse à Cannes. Ancienne étoile du Marquis de Cuevas, son école a formé des générations de danseurs et de chorégraphes. Figure de légende, on lui doit la création du Festival de Danse avec René Corbier, directeur des Affaires Culturelles à l’époque (et encore aujourd’hui d’ailleurs, belle marque de longévité que nous avons l’honneur de partager, tous les deux, ayant survécu à toutes les tempêtes cannoises de ce dernier quart de siècle !).

Une nouvelle directrice (Paola Cantalupo, ancienne danseuse des Ballets de Monaco), un statut d’Ecole Nationale difficile à maintenir dans une période non moins facile pour l’Art en général, des problèmes de finances mais toujours cette âme qui semble régner en maître au-dessus de l’Ecole, cette silhouette fragile d’une femme que j’ai connue et qui m’a fasciné. Je me souviens d’un voyage en voiture, retour d’une réunion où, en veine de confidences, elle répondit à mes interrogations sur sa famille indienne (des Etats-Unis, descendante d’authentiques Utes) se livrant sans affectation. Elle a tout connu de la vie, les plus belles scènes, les partenaires les plus incroyables, égérie et muse de génies, condensant sur une vie l’histoire d’un art du XXème siècle, entre ses mains si fines et un corps qui jusqu’à la dernière limite pouvait se plier à la souffrance d’une sculpture humaine. Je l’ai vue danser son dernier ballet (avec Jean Babilée en 1990), j’ai entrevu aussi la perte de contrôle des derniers instants  quand l’usure se faisait plus forte que l’acier de son caractère. J’ai eu le bonheur de croiser son chemin et ce fut une grande chance que d’avoir partagé quelques bribes de son histoire.

L’hommage organisé par sa fille fut à la hauteur de sa carrière, sobre, sans pathos, avec le Cannes Jeune Ballet dans de belles chorégraphies permettant de mettre en valeur le travail de formation de l’Ecole et quelques invités dont un couple du Ballet de Genève dirigé par un de ses anciens élèves dans un sublime duo aux seins nus. Rosella, c’était aussi et avant tout la modernité jusqu’à son dernier souffle et ce dernier spectacle lui a rendu justice ! Une grande Dame a disparu, vive la danse !

 

Dimanche 29 novembre. 20h30
Danses Concertantes-Benjamin Millepied

Closer

Whithout

Anima

 

La coqueluche des médias, le soliste du New York City Ballet, les danseurs de l’Américan Ballet Théâtre, odeur de soufre, vent d’attente sur l’événement du Festival 2009. Il n’a pas déçu le porteur de nos rêves dans ces 3 pièces dont la dernière était une création pour Cannes.

Closer est un duo de 2005 remonté, quand un couple cherche à bannir tout espace entre les corps et que les mouvements fusionnent afin d’éliminer les failles du hasard. Porté, glissé, agrippé, la femme et l’homme évoluent sans à-coups, fluidité de ces deux masses qui s’entremêlent, ne se séparent que pour mieux se retrouver. Sensualité et osmose, grâce infinie de la lenteur opposée à la vivacité de cette interpénétration physique. C’est beau et troublant.

La deuxième pièce voit des couples surgir de rideaux disposés en cadre de scène, sur la partition en live des études de Chopin. Ils virevoltent et donnent du mouvement aux notes, glissent et modèlent l’espace, se retrouvent et s’évanouissent. Un peu académique malgré tout, même si la qualité des danseurs permet au temps de s’étirer et à la beauté des attitudes de figer l’espace.

Restait la création 2009. Anima.

Musique de Bach, sons sourds de l’orgue, basses atonales qui écrasent la scène en un continuum angoissant. Un couple vêtu de longues robes noires asiatiques se cherche, bientôt rejoint par d’autres couples. Dans cette musique et ces décors en noir, seuls les glissandos des corps sont fluides, éclairs de chair qui trouent l’obscurité, masses physiques en perpétuelle évolution à la recherche d’une union impossible. C’est de la sculpture vivante, une ode à l’esprit des corps qui tentent de fusionner dans le mouvement. Autant la musique étire l’espace, autant les corps rétrécissent le temps. C’est haletant et majestueux, un rythme en contrepoint, comme le souffle d’une poésie sauvage, l’ivresse d’une plongée dans ce qui se dissimule sous la nature du vide.

Benjamin Millepied est un génie, l’histoire nous dira si ce génie trouvera le temps de devenir éternel !

 

 

Voilà, on en est à la moitié du Festival, encore des compagnies, des œuvres et des interprètes pour rêver, des images à n’en plus finir, des sons qui percent sous le froid qui envahit Cannes. On est en hiver, il reste les projecteurs des salles sombres pour illuminer l’espoir. C’est la Danse, un art du mouvement, l’occasion d’explorer les limites des corps humains et  l’esthétique de l’urgence des chorégraphes…Le rêve d’une réalité à façonner ! 

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