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40ème Nuits Musicales du Suquet

Publié le par Bernard Oheix

40 ans que la magie perdure ! Les Nuits Musicales du Suquet, c’est plus de 300 concerts, plus de 5000 musiciens, artistes, plasticiens, conteurs qui se sont succédés sur le plancher de cette scène en fronton de l’église du Suquet perchée au sommet de la butte qui surplombe le vieux port. Ce sont plus de 150 000 spectateurs qui se sont juchés sur les sièges (inconfortables !) de la tribune, entre les remparts crénelés, sous le regard des sternes qui poussent invariablement leurs cris d’orfraie à l’heure où le soleil se couche, quand les premières notes jaillissent vers le ciel étoilé !

Rituel de l’arrivée sur la place ombragée de La Castre, de la descente du public sous le porche de l’église, découverte de l’agora où les places se remplissent dans les derniers feux du soleil !

J’ai réalisé mon premier Festival du Suquet en juillet 1989, époque d’artisanat, billetterie manuelle, équipe en train de se constituer autour de René Corbier, le Directeur des Affaires Culturelles de la Ville de Cannes dont j’étais l’adjoint. Puis en 1992, devenu Directeur de l’Evénementiel du Palais des Festivals, j’ai alors assuré avec Sophie Dupont, mon éternelle adjointe, ma soeur en travail, ma compagne de toutes les campagnes culturelles, la charge de la production des Nuits Musicales du Suquet.

La Direction Artistique était confiée à Gabriel Tacchino, qui avait fondé la manifestation en 1975. Pianiste de renom, enfant du pays, Gabriel a eu son heure de gloire. Que dire de nos 25 ans de collaboration, le meilleur comme le pire, mais le constat d’un attelage qui a fonctionné de nombreuses années et me permit à l’évidence d’acquérir un vrai savoir faire, une capacité de comprendre les mécanismes du classique et du milieu qui le gérait !

Dans les éditions 2007/2010, la situation se tendit entre la Direction Artistique et la Direction Générale du Palais. Epuisement et tarissement de la source d’inspiration du responsable de la programmation en décrochage, à la fois avec l’arrivée d’une nouvelle génération d’artistes plus libres et moins conformistes et de la mutation d’un public en attente de nouveautés et de surprises.

Quand on me proposa de reprendre sa Direction Artistique, j’ai accepté le challenge difficile de succéder au créateur de la manifestation, crise de lèse-majesté s’il en est ! Une polémique enflamma les colonnes de journaux, entre ceux qui niaient ma légitimité et contestaient ma « compétence » en musique classique (mais j’ai toute ma vie programmé de la Danse sans être danseur, du théâtre sans être acteur et de la musique rock… sans être pour autant un rocker !). Une lettre déclarait d’ailleurs que si « -Oheix savait programmer, cela se saurait ! »… Ambiance !

Pourtant, cette guerre entre les classiques et les modernes se transforma en escarmouche vite oubliée ! Les programmations des premières années affirmaient ma volonté de casser le moule du « classique pur », de tendre des passerelles avec d’autres arts, d’ouvrir les tenants de l’orthodoxie à une forme de modernité et d’aller chercher un nouveau public, plus jeune, moins dans le « code » et donc plus volatil.

Ai-je réussi ? Les chiffres tendraient à le prouver même si tout n’est jamais parfait. Une partie (réduite) des « fans » de Tacchino s’évada. D’autres débarquèrent, et les Nigel Kennedy, Chilly Gonzales, Fazil Say, Laurent Korcia et autres vinrent ouvrir nos horizons à une musique classique résolument plus moderne. Des genres nouveaux apparurent, contes sublimes de Jean Louis Trintignant au crépuscule de sa carrière, staccato du Grand Corps Malade, bouille de Juliette et piano de William Sheller…

Des créations aussi, un Mozart en image, un hommage à Theodorakis, des voix Gospel se greffant sur les percussions caribéennes… et tant d’autres rêves que la magie du lieu magnifiait !

Tout ne fut pas sans grincements, tout ne fut pas du meilleur niveau… mais il y avait toujours de la passion, de l’enthousiasme et la certitude que la musique classique agoniserait de ne pas l’obliger à s’ouvrir à la période actuelle !

Pour la 40 ème édition, un retour vers les grands interprètes au service des grandes oeuvres me semblait l’axe idéal pour conjuguer la longue expérience de Gabriel Tacchino et la parenthèse enchantée de mon action depuis 5 ans !

Les concerto Brandebourgeois et Le Stabat Mater de Pergolese furent éblouissants sous la direction de Ashley Solomon conduisant le Florilégium de Londres, un des ensembles phares qui portent le renouveau de la musique baroque. Laurent Korcia fut égal à lui-même sous l’archet de son Stradivarius et en compagnie d’une jeune soliste pianiste américaine, Julia Siciliano. La Méditation de Thaïs de Massenet qu’il me dédia restera un des moments forts de toute ma carrière de programmateur.

François René Duchable, l’un des précurseurs de ceux qui firent voler en éclat les codes rigides qui étouffaient la musique classique (un frac aux orties et un piano dans le lac !) et Sophie Marin de Gore que j’avais accueillit, il y a plus de 20 ans, toute jeune et belle et toujours aussi belle et jeune, offrirent une création au Festival, balade entre des nocturnes de Chopin, le lyrique du 19ème siècle et les grands airs des comédies musicales américaines. Vadim Repin, le plus grand violoniste vivant et son trio (Kniazev/Korobeinikov) offrit une des plus belles soirées jamais entendues dans cette enceinte. Trio Elégiaque de Rachmaninov, N°2 de Brahms et « A la mémoire d’un grand artiste » de Tchaïkovski, connivence des artistes dont les instruments semblaient dialoguer, inspiration divine…

Quand à la dernière soirée du Festival avec L’Orchestre de Cannes dirigé par Wolfgang Doerner et mon ami David Levy en soliste piano, elle fut étincelante. Un Concerto n°1 de Chostakovitch dont il est un des spécialistes, et 3 oeuvres choisies par chacun d’entre nous à offrir au public. La philosophique The Unanswered Question de Charles Ives par David Levy, où une trompette interpelle par 7 fois les « vents » sous l’aile des cordes pour une question qui restera sans réponse. J’avais sélectionné l’Adagio for string de Samuel Barber, vagues montant à l’assaut de nos émotions pour embraser le silence, et le chef de l’Orchestre de Cannes, l’Appalachien Spring de Copland, télescopage entre la musique classique et la culture native des américains, fifres et percussions d’un folklore authentique !

N’oublions pas les concerts de 19h, pépites de découvertes et de voyages.

En terre de rock progressif pour un jeune groupe composé pour partie de Cannois vivant à Paris, Human Théoréma. Pour la première d’un groupe de rock dans un Festival Classique, ils firent honneur à la musique tout court, à l ‘esprit qui, de Mozart aux Beatles, refuse toute barrières et tout frein à l’expressivité et à la créativité. Un grand groupe est né ce soir là, et c’est aux 40ème Nuits Musicales du Suquet que leur carrière peut démarrer. longue vie donc à ces jeunes qui un jour, peut-être, deviendront des « classiques » de la musique moderne !

Sur les routes poudreuses de l’Italie du Sud avec le « pizzica » de Mascarimiri, airs folkloriques de Salento portés par des synthétiseurs, flûtes, guitare et tambourins en accompagnement, présence obsédante de mélodies se confrontant aux cultures qui l’environnent, de l’Orient aux Balkans, portées par la voix puissante d’un chanteur charismatique, Claudio Gianotti.

Enfin, l’accordeur des pianos du Festival, mon ami Jacques Coquelin, basculant du côté obscur de la force, se retrouva propulsé sur la scène pour un concert baroque médiévalo- provençal ! Galoubet et contre-ténor, ancêtre de la guitare avec percussions, du latin au vieux français… Une belle aventure menée avec beaucoup de délicatesse par cet ensemble composé de Cannois.

Voilà donc la 40ème édition du Festival des Nuits Musicales du Suquet qui s’achève. Dans une chaleur caniculaire, par 70% de taux d’humidité, devant des salles combles et pour mon plus grand bonheur ! Un voyage dans le temps et l’espace, à travers les grandes oeuvres de grands interprètes pour un Festival de plus ! La simplicité de Vadim Repin, l’oeil pétillant de François-René Duchable, le sourire de connivence de Laurent Korcia et l’amitié de David Levy en restent comme les repères d’un anniversaire grandiose !

Vadim Repin, le génie d'un homme simple et chaleureux !

Vadim Repin, le génie d'un homme simple et chaleureux !

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