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Festival du Film 2016 : les cannibales du 7ème art !

Publié le par Bernard Oheix

A chaque début de Festival, se pose cette question récurrente sur la qualité des films en sélection (La Compétition et Un certain Regard), leurs niveaux et les réalisateurs attendus ou espérés, l’originalité des histoires en forme de « pitch » de quelques lignes, les thèmes qui en ressortiront (chaque édition voit un thème ou deux embraser les écrans, se répondre en écho d’une partie du monde à l’autre), la diversité des sections en présence (Semaine de la critique, Quinzaine des réalisateurs, Ecran Junior, Le cinéma des antipodes...)....

A chaque fois, c’est le même rituel d’une maison qui se remplit d’une délégation de cinéphiles disparates, l’allemand, les deux corses, le fils et sa compagne, la copine des voyages, tout un groupe enrichi en ce 69ème Festival par la présence de ma petite Lise, plus jeune cinéphile de l’histoire du Festival avec son 1er badge pour ces 6 mois d’une vie si intense et pleine. C’est son sourire qui sera mon premier thème, et celui-ci me tient particulièrement à coeur !

De cinéma, il faut bien en parler avec deux constats sans équivoque. En tout premier lieu, la longueur inusitée des films dont une grande majorité se situe entre 1h50 et 2h15, pour culminer vers les 3h, signe, non-pas d’une accumulation de faits à traduire, mais bien de l’abandon d’une rigueur (conter une histoire) au profit d’une tentation (s’abandonner devant l’objectif). Cela traduit peut-être le poids de plus en plus décisif du « réalisateur soleil » devant les humbles scribes et collaborateurs d’une mécanique si complexe. Un film est l’assemblage de corps de métiers qui partent de la recherche de l’argent, passent par l’écriture du sujet, pour finir à travers le jeu des acteurs, dans les mains des métiers de l’image et du son jusqu’à la table de montage, avant d’être livré en pâture aux intermédiaires de la projection qui lui permettront de se retrouver devant vos yeux !

Quand le coût de la pellicule disparait au profit du tournage numérique et que le dieu réalisateur est aussi à la source de l’histoire et de son développement, cela peut donner ce manque de recul, cette absence de rigueur, cette complaisance qui fait que la plupart s’étirent interminablement. Crise d’égo et absence de recul ?

On en a un exemple parfait avec l’encensé Toni Erdman de Maren Ade (qui co-signe le scénario), un film de 2h42 dont 1h de trop, inutilement redondant, facilité sans intérêt et cassant l’apport ironique et onirique, la qualité dramatique du film bien réelle ! Comment ne pas se trouver lassé de ce temps qui s’écoule si inutilement et condamne le film à errer dans les limbes d’une nonchalance en opposition de plus en plus radicale avec la vie intense qui attend le spectateur au sortir de la salle ?

Cet exemple d’un film qui s’essouffle par la longueur alors qu’il aurait pu être excellent, on le retrouve aussi dans les 1h58 de L’exilé, film russe de Serebrennikov sur le thème crucial de l’intégrisme religieux d’un adolescent, version catholique orthodoxe. Le film passionnant pêche malgré tout par des longueurs verbeuses même si l’actualité du propos (la radicalisation religieuse débouchant sur le terrorisme et la mort) porte la réalisation vers une tension et une frénésie bien en adéquation avec le sujet.

Le deuxième constat portent sur le thème émergeant… en l’occurrence deux thèmes qui s’opposent frontalement en cette première moitié du Festival. Le premier est celui du cannibalisme et des vampires… 4 réalisations allant du meilleur (Grave, Julia Ducourneau/ Semaine de la Critique), un petit film admirablement joué, inquiétant et ancré dans le monde d’aujourd’hui (bizutage, végétarisme, sexualité) au pire du pire, l’insoutenable Ma Loute avec un Lucchini ridicule et des acteurs perdus dans ce gros machin que Dumont a fantasmé une nuit de beuverie. Ce qui passait dans l’humble Petit Quinquin s’échoue misérablement sur le grand écran d’une distribution sans appel au service de cannibales cht’i ! N’est pas la famille Groseille qui veut !

Le deuxième thème qui semble s’imposer, est celui de la « paternité » sous toutes ses formes et dans ses terribles difficultés. Le vieux père en recherche d’accord avec sa grande fille dans Toni Erdman, le jeune chien fou de Rester Vertical de Alain Guirodie qui échoue à renouveler le sombre Inconnu du lac et se vautre dans des errances sans intérêt au delà d’une provocation vide d’un nouveau père dans sa sodomie « euthanasiante » !

A noter le petit bijou d’une comédie qui ouvrit Ecran Junior C’est quoi cette famille ? réalisé par Gabriel Julien-Laferrière avec Julie Gayet et une pléiade d’acteurs qui inverse le propos et voit les enfants d’une fratrie composite se révolter et imposer leurs règles aux parents désemparés. Réjouissant bol d’air loin de tout cannibalisme et de prises de tête !

Mais il reste les grands films, ceux qui donnent la certitude que le monde est différent quand on sort de la salle, ceux qui permettent de mieux comprendre les autres, et de mieux se comprendre soi-même !

C’est le cas du vétéran anglais Ken Loach qui avec I, Daniel Blake, inscrit une nouvelle page dans la dénonciation des ravages du libéralisme anglais, la privatisation des services sociaux et le mépris de l’individu quand l’individualisme se fond dans le conformisme. Un ouvrier atteint d’une attaque cardiaque est privé de sa pension et se retrouve dans l’obligation Kafkaïenne de chercher un travail qu’il ne peut accepter ! Et pourtant, il va rester humain et tendre la main à ceux qui ont encore moins que rien ! Magique Loach au regard si plein de tendresse et à l’énergie sans cesse renouvelée pour dénoncer les tares d’un système économique et politique qui asservit l’être humain ! Les années passent sur lui sans entamer ni la lucidité de son regard, ni la tendresse qu’il a pour les gens, et toute son expérience est au service d’une cause humaniste qu’il filme avec maestria !

Deux films étranges pour finir. The Dressmaker de Jocelyne Moorhouse (Cinéma des Antipodes) avec la réjouissante Kate Winslet en vengeresse non-masquée d’un passé qu’il fallait solder par le feu. Petite ville du bush dans les années 50, la « couturière » débarque afin de régler ses comptes et fera exploser tous les secrets enfouis dans le pouvoir des hommes et la soumission des femmes !

Agassi de Park Chan Wook (compétition/Corée du Sud) est sans aucun doute l’un des films les mieux construits, filmés, interprétés de cette première moitié du festival. Une première partie d’une heure dévoile une histoire, une deuxième partie rectifie cette histoire dans un regard divergent, une troisième actualise et termine l’histoire avec au passage, la mort des méchants, la victoire des faibles et une sublime histoire d’amour entre une Thelma et une Louise amoureuses et complices ! C’est du cinéma de grand art, entre esthétisme et surréalisme, sensualité et dévotion aux mots, du grand cinéma que l’on retrouvera dans le palmarès, il fait nul doute !

Voilà, l’aventure continue, les films s’enchainent… Un autre projection de 2h42 (sic) Américan Honey m’attend dans quelques minutes. Y retrouvera-t-on quelques cannibales/vampires ou des parents angoissés devant leurs enfants ? Suite au prochain article !

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Les Nuits Musicales du Suquet 2016

Publié le par Bernard Oheix

Dernière livraison du Suquet... 6ème édition d'un exercice qui achève ma vie de programmateur Cannois ! La Direction Artistique des Nuits Musicales du Suquet restera pour moi comme une expérience passionnante, le laboratoire où j'ai tenté, tel un alchimiste moderne, de prouver que le classique est moderne, que les différences se conjuguent, que l'ailleurs est au coeur de nous, que la modernité ne s'invente pas mais se vit, que derrière la musique, la voix est un chant d'amour....

Bon, on fera le bilan plus tard des années Oheix ! Pour l'heure, voici mon éditorial de l'édition 2016....

Les Nuits Musicales du Suquet sont éternelles...les hommes un peu moins !

Combien de ravissements extrêmes pour ces centaines de soirées, ces milliers d’interprètes, ces oeuvres innombrables portées par des solistes d’exception, issues de la nuit des temps, qui ont comme seul objectif, de réunir au présent les hommes et les femmes, de leur faire partager un moment divin, entre les étoiles et la mer, dans la quiétude d’un monde d’harmonie !

J’ai modestement apporté ma pierre à cet édifice de beauté, et à l’heure de me retirer, je vous propose un dernier voyage en ma compagnie avant de laisser la place à d’autres, pour de nouvelles aventures.

Cette édition 2016, ma dernière donc, sera celle de mes ultimes coups de coeur. Il y aura cette soirée (22/07) où un jeune et talentueux groupe (After Marianne) viendra flirter avec la modernité juste avant de laisser la place à un des plus grand pianistes américain, Bruce Brubaker dans un hommage à l’inventeur de la modernité classique, Phil Glass. La dernière soirée du Festival (23/07), Passion Guitares, nous permettra de voyager du classique au moderne, en hommage à tous ces artistes qui m’ont offert la constance de l’amitié, portés par les voix de Nilda Fernandez et de Vincent Absil, dans une soirée élaborée par Jean Claude Rapin accompagné des plus grands interprètes de cet instrument si inventif qui autorise toutes les audaces. D’ailleurs, Laurent Korcia, violoniste de génie, a accepté de faire un détour par Cannes pour se confronter à cet univers de rock et de folk où Roland Dyens, Nono, Michel Haumont, Juan Carmona viendront célébrer la musique libérée et notre amitié !

En ouverture de ces Nuits Musicales du Suquet (18/07), les fascinants Francis Huster et le pianiste Giovani Belluci, nous permettront de voyager, entre les mots et les notes, de Mozart à Shakespeare, ballade de douceur pour nuit fauve !

L’Orchestre de Budapest avec François Dumont en soliste, nous offrira une plongée dans les oeuvres de Liszt et de Chopin (19/07) et Micha Katz, ce néo-Cannois, dirigera l’Orchestre de Cannes (20/07), son Chef, Wolfgang Doerner ayant accepté avec beaucoup d’amitié de lui laisser la baguette, pour une soirée avec Timour Serguenia en soliste piano dans un programme romantique qui lui permettra de retrouver son public dans sa ville d'adoption.

Il reste les perles de 19h, 4 bijoux sertis dans l’écrin des vents de l’ailleurs. Tarek Abddallah et Adel Shams El-Din pour un duo oud/riqq où l’on découvrira la magie de musique classique égyptienne. Se succèderont une rencontre entre les pulsions de l’Afrique et un duo violon/violoncelle, les voix polyphoniques de mes amis corses du Tavagna Club et un trio de voix/piano avec les Tacchino « girls » pour nous souvenir du temps passé.

Car pour moi, ces fêtes musicales s’achèveront sur votre futur et je vous quitterai en formant des voeux afin que les notes de musiques résonnent longtemps encore dans le coeur des hommes et des femmes de bonne volonté qui m’ont accompagné tout au long de ces programmes que j’ai conçus avec passion.

Merci de votre fidélité et que vive la musique, toute la musique !

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Maligne

Publié le par Bernard Oheix

Avez-vous remarqué que ce cancer que votre docteur a décelé chez vous est toujours petit, selon lui ?

Bon, je n’imaginais pas prendre du plaisir à un spectacle sur cette maladie... Quand un ami m’a proposé de m’inviter à la Pépinière du Théâtre pour assister à la révélation de la saison, je me suis interrogé : avais-je vraiment envie de découvrir l’univers de Noémie Caillault se replongeant dans l’histoire authentique de sa lutte contre son cancer du sein ?

C’était pas gagné et pourtant !

Longiligne jeune fille au charme adolescent, elle s’impose dans un spectacle aux saveurs troubles. Comédienne amateur, elle se repose sur une vraie nature, sur une personnalité exubérante, et un texte tiré au couteau, écrit au fil des sentiments diffus d’un sujet hors norme ! Comment émouvoir sans pathos ? Comment faire rire de l’atroce ? Elle y parvient avec une élégance suprême, un sens du timing et du placement naturel.

Quelques chaises en vague décors, des mouvements perpétuels, comme pour vaincre la peur de l’immobilité définitive que cette annonce provoque en elle, un cancer du sein...

Par petites touches, elle progresse vers sa rémission, mammographie hilarante, chimiothérapie rocambolesque, hospitalisation avec notes étoilées pour les différents établissements qu’elle va fréquenter assidûment, regards des autres et observations si juste de soi-même !

Les cheveux qui tombent, le rapport désopilant à une mère omniprésente qui en veut presque à sa fille de lui infliger son cancer et ne sais comment intégrer ce paramètre dans ses rapports avec elle, les amis qui ne savent comment se situer, en parler où pas, consoler où provoquer, tout y passe d’un alphabet de l’incongrue et du dérisoire, bréviaire indispensable pour ceux et celles qui, comme nous tous, savent que la frontière est ténue entre l’aujourd’hui et un lendemain d’horreur !

Noémie Caillault a du talent et elle parle juste de ce qu’elle connait trop bien. Elle nous donne une grande bouffée d’espérance et la certitude que rien n’est jamais prévisible. Qui aurait parié un kopeck sur une carrière de comédienne flamboyante à l’heure d’un bilan de santé au ciel obscur.

J’ai ris et j’ai été ému, comme tout le monde dans une salle bourrée à craquer où le silence alternait avec les rires, où le sacré se heurtait au trivial, la vie contre la mort. Vaincue par sa force vitale et son retour parmi les vivants pour une seconde vie. Elle nous offre un beau cadeau, la possibilité de réfléchir avec légèreté aux choses essentielles qui nous hantent !

Et moi je garde d’elle, la certitude qu’un mal peut déboucher sur un bien, et qu’une destinée se forge dans l’adversité et que le grand livre des humains ne se clôt jamais sans qu’une surprise ne soit possible !

Merci Noémie de m’avoir redonné de l’espoir devant la nuit qui tombe !

Maligne

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La Théorie des Prodiges/Système Castafiore

Publié le par Bernard Oheix

Découvrir une nouvelle pièce du Système Castafiore est toujours un moment d'une intense incertitude, l'attente désordonnée d'une émotion à venir. La présentation de La Théorie des Prodiges n'échappe pas à cette règle, dans le bruissement d'une salle pleine, la tension perceptible d'un nouveau pari, les espoirs se focalisent sur la lumière qui s'éteint pour un premier tableau d'une femme suspendue par des harnais invisibles qui sculpte l'espace avec une grâce aérienne. C'est donc parti, pour une nouvelle plongée en "terra incognita"...

La Théorie des Prodiges/Système Castafiore

Ré-enchanter le monde....Vaste projet dans la continuité des créations dont cette Compagnie Castafiore, basée à Grasse, dirigée par Karl Biscuit et Marcia Barcellos, s’est faite une spécialité. On se souvient de Stand Alone Zone (2009) comme d’un space-opéra, Des chants de l’Umaï (2011) comme d’un hommage bouleversant à Marcia, de toutes ces pièces qui brisent tous les repères (Récits des tribus omégas (2000), Encyclopédie des tendances souterraines (2006) Oratorio Mongol (2014)), entre la danse, le théâtre du merveilleux, le mime et des textes hachés et triturés pour n’en laisser émerger que l’essentiel. Les costumes et les accessoires nous emportent dans l’ailleurs, la danse brise tous les codes en vigueur, et la technique (subtil mélange entre l’innovation et le bricolage) nous permet d’échapper à la pesanteur en donnant une dimension universelle qui dépasse l’entendement pour toucher au ressenti.

C’est la conjugaison foisonnante de tous les arts de la scène fusionnant avec les techniques de projection en 3D qui sème ce trouble indicible que le spectateur ressent au plus profond de lui.

Au passage, quel universitaire se penchera un jour sur la magie des titres de cette compagnie atypique. Florilège onirique qui nous emporte dans un ailleurs fantastique…

La semaine des 4 jeudis (2003), Lucioles et autres stratagèmes (1999) Manuel du merveilleux : W-A° (2008), Renée en botaniste dans les plans hyperboles (2012)

Nous attendions avec impatience leur nouvelle création, La Théorie des Prodiges, comme pour nous convaincre que nous ne rêvons pas et que leur créativité reste encore et toujours intacte.

Pari réussi de nouveau. En 13 tableaux, les créateurs nous emportent dans un monde où le virtuel et l’onirique se conjuguent, déclinant les thèmes fantastiques chers à leurs obsessions. Naissance du langage, hommes animaux, féerie des utopies, cyclope, défilent sous nos yeux, portés en direct par la voix bouleversante de la jeune Camille Joutard jonglant avec les trilles, glissant sa voix mélodieuse dans l’univers BD de la mise en scène, dans des costumes et des accessoires issus de l’imaginaire torturé de Christian Burle, dans les mouvements saccadés et syncopés débouchant sur une fluidité du geste imaginés par la chorégraphe Marcia Barcellos.

C’est un aboutissement (mais nous disons cela à chacune de leur création !), une certitude de plus confirmant cette démarche atypique qu’ils réussissent contre vents et marées à maintenir, contre des budgets de plus en plus exsangues, contre les démissions d’une société de plus en plus triviale où la culture devient un accessoire au profit du showbiz, contre la main mise du bien-pensant sur les zones furieusement incontrôlées de nos songes.

L’histoire des arts du spectacle reconnaîtra l’apport essentiel de Karl Biscuit et de Marcia Barcellos dans cette époque charnière entre ce XXème siècle des utopies agonisantes accouchant d’un XXIème matérialiste sans frontières où les ferveurs religieuses se sont libérées de toutes morales. Ils rêvent comme des enfants éveillés avec le sens naturel d’un sacré sans codex, ils osent l’impossible et nous offrent l’impensable.

C’est une plongée hallucinatoire dans ce lieu particulier où fusionnent le corps et la pensée, le concret et la métaphysique, sans traces d’une quelconque leçon à tirer ni de volonté à donner des clefs… juste saisir l’instant magique où nos rêves nous parlent, où nos peurs se fondent dans l’espoir magique d’une renaissance !

C’est sans doute le premier de leur prodige, et celui-là, vaut tout les messages lénifiants des conformistes bien-pensants qui polluent notre présent….

La Théorie des Prodiges/Système Castafiore
La technique n'est jamais un filtre qui dérobe, bien au contraire, elle sert d'écrin pour mettre en valeur le geste parfait, celui qui nous parle au coeur !

La technique n'est jamais un filtre qui dérobe, bien au contraire, elle sert d'écrin pour mettre en valeur le geste parfait, celui qui nous parle au coeur !

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Le centenaire triomphant !

Publié le par Bernard Oheix

Restaurant du tennis club à Cannes. Une petite foule est réunie pour fêter les 50 ans de Sophie Dupont, la Directrice de l'Evénementiel qui m'a succédé et d'Elisabeth Lara, la responsable de presse du Palais des Festivals. Dans l'émotion d'une aventure qui dure depuis près de 30 ans pour certaines, un petit discours, juste pour la route, se souvenir et communier... ou compatir, c'est au choix !

Deux fois 50 années, cela se fête !

Car derrière ces femmes d’un âge certain mais toujours désirables, un peu couguars, aux tréfonds de ces wonders-womens cannoises d’âge désormais mûrissant, c’est bien de deux midinettes qu’il s’agit, deux jeunes filles grandies en terre de culture, vendangeant les fruits des récoltes de l’esprit, à la moisson des succès d’esprits rebelles !

Car disons-le tout net : elles ne sont pas « si faciles que ça » ces femmes de tête et de coeur, ces cadres de la culture qui ont tout vécu… enfin suffisamment pour passer de stages en intérim, de contrats à l’OMACC à cadres sémillantes dans un Palais des Festivals balbutiant ses gammes, pour finir comme Directrice de l’Evénementiel et Responsable du service presse du Palais des Festivals de Cannes avec la ligne bleue d’une mission sacrée (donner un peu d’intelligence à ce monde et le faire savoir !) comme seul horizon !

Car ne vous y fiez pas... Derrière ces silhouettes graciles et ces oeillades langoureuses, ces tenues pimpantes qui mettent en valeur leurs charmes naturels, ces sourires enjôleurs sous un maquillage discret, ce port de reine qui les caractérise, il y a bien deux redoutables machines de guerre à l’oeuvre, deux destroyers en phase opérationnelle dans un combat sans merci contre l’ignorance et le mauvais goût.

Elles en ont vécu des escarmouches dans leur carrière, qui, au cumul, comptabilise un demi-siècle de Palais !

Les années Michel Mouillot avec un Bernard Oheix en jeune chef d’équipe avec son cri de ralliement (on est une belle jeunesse !!), sa garde de minettes comme un bataillon féminin rouge prêt à partir à l’assaut de tous les châteaux-forts de la bienséance à coup de « riffs » de guitare endiablés. Les années post-Mouillot, où « la vie est belle » (dixit le même), quand certains entendent les sirènes de l’événementiel corner délicieusement aux oreilles des Cannois et que se met en place une saison culturelle dont cette jeune équipe, exilée au boulevard Carnot, sera la pionnière, après l’absorption des rivaux de l’Animation et Fêtes (merci Daniel et Nadine de nous avoir rejoints et renforcés), et en corollaire, la main mise (enfin, dirons-nous !) sur tous les grands évènements produits par la Ville.

Fut-ce l’apothéose ? On eut pu le penser tant le Maire Bernard Brochand, son fidèle et brillant adjoint, Président de la SEMEC, David Lisnard, et une directrice particulièrement de choc, autorisèrent les rêves les plus fous ! Le Festival des Jeux et ses 150 000 entrées, les Concerts au Palm-Beach avec Massive Attack et ses 5000 spectateurs, le Pantiero sur la terrasse du Palais et ses milliers de fans en transe, Les Muvrini dans le vent d’été au stade des Héspérides, Archive avec l’ensemble symphonique de Cannes en une messe païenne foudroyante, les concerts de septembre où Iggy Pop et Pete Doherty imprimèrent leur marque en offrant leur corps décharnés, et même une oreille, à la ferveur du public…

Mais tout a une fin ! Les années d’insouciance s’envolaient. Certains disparurent, dans la tempête d’une vie, d’autres s’éclipsèrent bien heureusement remplacés par de jeunes et efficaces collaboratrices…

Et puis les opportunités s’enchevêtrèrent, rendant le présent plus flou et l’avenir incertain. Les départs à la retraite des vieux soixante-huitards (Oheix, Corbier), l’arrivée d’une jeune classe aux affaires politiques, sonnèrent le glas des années d’insouciance.

C’est bien à vous désormais de porter le flambeau, et ce flambeau est lourd à porter ! Elles qui connurent les joies d’une période bénie, se retrouvent dans un monde où l’on se doit d’être Charlie avant de compatir pour les trop nombreuses victimes au Bataclan d’un terrorisme aveugle aux sirènes de la beauté et de l’harmonie ! Elles, qui s’était construites dans la quiétude d’un art de vivre, se doivent désormais d’affronter les miasmes d’une histoire qui n’est pas la leur ! C’est ainsi ! Nous, les vieux, avons mangé le pain blanc, il vous reste à vous déchirer pour les miettes d’un festin auquel vous avez goûté !

Cela vous abattra-t-il ? Non, car vous êtes les battantes d’hier et les vainqueurs (il n’y a pas de féminin !) du lendemain !

Je sais que dans la tourmente actuelle, quand les repères s’estompent, que la matière se complique et que les faits sont tenaces, il vous reste la lucidité et le courage d’assumer vos responsabilités avec obstination, que vous creusez votre sillon avec cette force si féminine et l’altruisme de celles qui savent que la vie est plus forte que la mort, que les lendemains chanteront pour ceux qui se dressent et fixent l’horizon sans faillir.

Je vous souhaite à toutes les deux, le bonheur de voir vos certitudes s’avérer et vos espoirs renaître.

La vie n’est pas qu’un fleuve tranquille ! vous êtes à l’âge des possibles et vous accomplirez l’impossible, parce que vous êtes, Sophie et Elisabeth, le sel de la terre, le terreau de toutes les utopies et que rien ne pourra vous abattre.

Je vous aime et je sais que ces mots que j’ai écrits pour vous, résonnent aux oreilles de toutes et tous ceux et celles qui imaginent mal, qu’un monde ne soit pas celui de l’espoir et de la beauté.

Bon anniversaire à vous deux.

Et puis nous avons trinqué et bu, et la nuit s'est étirée, avec juste ce qu'il faut d'émotions et de tendresse pour que les souvenirs se parent de la beauté du passé ! L'avenir lui, on l'a laissé de côté en ce soir de retrouvailles ! Il sera toujours temps de le retrouver !

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Je n'ai pas trouvé mon chemin.

Publié le par Bernard Oheix

Cela fait bien longtemps que je n'ai écrit une nouvelle. Je vous en offre donc une comme un premier jet. Elle est un peu longue, mais je n'ai pas voulu tailler à l'intérieur de son corps pour l'adapter au format lecture d'un blog traditionnel... Mais les traditions sont aussi présentes pour être foulées aux pieds ! Elle a une résonance toute particulière pour moi, rêves à l'intérieur d'une vie rêvée. Prenez-votre temps !

La distance infime qui me sépare de mes rêves m’a toujours paru infranchissable. Un abîme creusé entre ce désir d’être un autre et celui de m’accomplir, entre ces deux pôles qui m’obligent à me déchirer en moitiés jamais synchrones, toujours oscillants dans l’indicible expression d’une volonté inassouvie. J’ai parcouru des chemins de traverses, j’ai emprunté des voies impénétrables, j’ai foncé vers des horizons inaccessibles et je suis revenu vers mon centre, incomplet, dans le flou d’une incertitude dont je pressentais qu’elle ne pourrait jamais m’assurer d’être ancré en moi-même. Il m’a fallut du temps pour m’accepter comme je suis, il m’en faut encore pour savoir qui je suis. C’est ainsi.

Je ne connais pas votre vie et ne peux percer le mystère qui vous entoure. Je ne suis pas plus apte à me déchiffrer, comme si l’alphabet qui me composait ne pouvait se décrypter, se survoler peut-être, et encore, si difficilement que la tâche me semble trop ardue et que j’en perds cette maigre lucidité qui vacille comme une flammèche dans le vent. J’ai tenté par les mots de le faire, j’ai esquissé des phrases pour tisser des histoires et toutes avaient vocation de donner un sens à mon existence, une crédibilité à ce corps qui affronte les nuits de fureur, un objectif enfin dont j’aurais su qu’il était là et donnait une perspective à cette fuite en avant vers le néant.

La mort s’est perchée sur mon aile. Ma naissance n’est que le produit d’un hasard dont je subodore qu’il fut une fatalité, petit maillon d’une chaîne de cris assourdis, juste à la moitié d’un siècle orgueilleux qui oubliait sa part d’humanité. Pour combien de ce temps qui se dérobait déjà sous mes pieds ? Pour quelle mission devais-je donc accepter ce prix d’une vie en partage ? Sans cesse j’ai posé de fausses questions, espérant y dénicher une vraie réponse mais il est vain de parcourir des chimères, de chevaucher des utopies, d’enfourcher des destriers crachant les flammes de l’enfer. Je l’ai pressenti ce moment absurde qui me déchire, je le cachais derrière les murs de la honte, au revers de l’insatisfaction.

Ce volcan qui crache son fiel, c’est le mien, la femme qui se saisit de ce petit homme c’est ma mère, le roulement du tonnerre assourdissant dans l’odeur du soufre, c’est ce cauchemar dont je ne pourrais jamais m’extraire. Il m’a frappé à l’âge où l’on a pas encore d’âge, quand tout doit se dessiner et qu’il est bien trop tôt pour discerner l’avenir. C’était déjà trop tard pour moi. Il m’a fallu vivre avec cette panique dans mes entrailles et la certitude d’une différence inconcevable. Lumière crues des sunlights, des électrodes dans la tête, et des papiers grisés aux lignes brisées, toujours brisées pour me rappeler que j’étais incomplet. Le docteur blanc au savoir si noir, sentence rédhibitoire. Un monde venait de se fermer même si je reste persuadé qu’il ne s’était jamais ouvert pour moi. Ce n’était pas l’heure de la fuite. Subir le regard, sentir la peur des autres en écho à ses doutes. Pilules bleues, vertes, rouges, parcelles ingérées d’une normalité fuyante, j’ai tout tenté pour me raccrocher au monde, il ne me laissait pas beaucoup de prises.

Une fée rousse est venue balayer tout ce fatras, la fée et le temps, une femme au regard malicieux qui jonglait avec l’équilibre, un petit homme à la barbiche blanche taillée en pointe, appuyé à sa canne, des appareils barbares pour la fuite des yeux, les pulsions d’un corps qui aspirait à grandir, croître et l’espoir enfin, fugace, parce que le mal était si profond. On l’avait instillé là exactement où on l’attendait le moins, dans le futur, une arme à retardement qui dévorerait mes aspirations. J’ai respiré cet air vicié, on s’habitue à tout, on peut vivre avec la mort en compagne. Elle était si banale cette faux vengeresse qui refusait de s’abattre et s’exhibait en un rappel des errements du passé. Vestiges sanglants, j’ai dû hériter de la peur des autres et m’accomplir afin parce que l’on ne peut faire autrement.

Les révolutions du temps sont le produit des convulsions des âmes blessées, une addition mécanique des haines. Elles laissent des scories sur les bords des chemins pavés du sang des innocents. C’est dans ce dérèglement que j’ai trouvé une issue. Pas celle qui me mènerait vers un champ d’azur au blé qui lève, pas encore celle des mots qui s’inscriraient en lettre de feu, non, juste celle qui m’offrirait un souffle de vie, un oxygène pulsant des sentiments dans les terres en jachère de mon cœur qui s’éveillait.

J’avais eu la peur au bout des doigts des siècles auparavant. La petite fille de laine m’avait enfermé dans son cloaque, un cachot pour volatiles, et j’en avais pleuré d’être si peu homme et pas encore fini, un simple bâton de maréchal brisé, une décoration salie de la fiente des pigeons. J’étais terrorisé mais on survit à la terreur, il n’y a que la mort pour être sans partage. Elle ne voulait pas de moi.

Mes chemins de la liberté dévorés trop jeune donnaient sur la geste héroïque d’un homme de désespoir en train de s’enfoncer cette lame dans sa paume. Elle s’est gravée, sublime, comme si de la folie pouvait naître la sagesse, de la peur, la sérénité. Le plein de la chair contre le fil de l’acier, le vide de l’espoir offrant enfin un angle d’attaque pour vaincre le néant. Il m’a accompagné cet homme, et mille fois, ce couteau rédempteur venait signer un bail avec l’espoir, solder les comptes de la mémoire. J’ai accepté de lever la tête, de hisser mon pavois, d’être mon porte-voix. J’ai parlé à m’en saouler pour ne pas entendre le silence. Le bruit m’était devenu indispensable, il me permettait d’entendre cette musique qui montait de mes entrailles et d’en saisir le tempo. Je pouvais discerner la marche du monde, je savais lire derrière les murs sans paroles et recueillir le sable sous les pavés.

Ma première nuit d’homme sent le Skaï, après-midi de frayeur, la femme mûre désirée aux années lumières de mon inexpérience. Elle se sent mortifié de m’avoir légué la peur et aspire à faire de moi un homme, c’est déjà du passé. Elle brise le cocon qui me protège et j’hérite d’un monde de fureur où les sentiments peinent à se dévoiler. La jalousie morbide et la porte si peu fermée me laissent en émoi, pantin désarticulé et je sais qu’il me faudra vivre avec, le restant de ces jours qui m’apparaissent comptés. J’ai bondi, fuit la promiscuité et suis devenu arrogant. J’avais aussi des exigences et mon corps assoiffé, ses propres cicatrices.

Je reviens de Moscou. En juillet de l’été dernier, il me fut proposé de me rendre à Vologda pour un baptême dans l’eau d’un lac perdu aux confins du Nord. Janvier des Rois Mages. Une route droite et verglacée comme un trait d’union entre le rien et le tout. Une datcha sur un piton, un sauna, une sente qui mène vers ce trou obsédant creusée à même la glace épaisse qu’il faut sans arrêts briser. Deux silhouettes emmitouflées tels des cosaques s’en occupent et nous regardent goguenards. Il fait –37° et le ciel étoilé compose une voûte translucide que les ombres blanches de cette étendue peignent d’auréoles blafardes. Le rite des eaux glacées, purification et mortification, dans ce froid qui paralyse et brûle les poumons, j’ai posé un pied nu dans l’eau noire, je me suis glissé dans cette matrice et j’ai hurlé des mots inconnus. Texture épaisse d’une substance chargée de givre, bise qui serti de perles les gouttelettes qui se solidifient en s’agrippant aux cheveux, aux poils, à la peau qui devient râpeuse et perd sa sensibilité. Entre la chaleur du froid et la froideur du chaud, il n’y a plus de frontières, une simple ligne de partage qui nous maintient en équilibre dans l’éther. Désincarné, je vais m’extraire, mes jambes ripent contre les congères accumulées, je sens sous la plante des pieds, une vrille s’insinuer et je cours, nu dans la nuit et le froid polaire, et j’oblige mon corps à se mouvoir, chaque partie indépendante se révolte, chaque centimètre de mon épiderme m’interpelle, il n’y a que le mouvement pour me sauver. C’est ce que j’ai aimé dans cette épreuve. La preuve que mon salut vient de ma capacité à m’affranchir, à franchir les frontières. J’étais heureux et si fier de l’avoir réalisé, me vaincre, m’offrir le luxe d’une conquête inutile sur mes angoisses, dérouler la partition d’un héroïque et absurde défi contre moi-même.

Ils m’ont salué, nous avons bu et mangé, des toasts en rafales avec des discours célébrant ma vaillance, mon amour pour leurs rites et la culture des autres, de ceux qui se cherchent une direction parce que leur état n’a pas de limites. Je suis devenu un des leurs, l’espace d’une fraction, entre la vaillance et l’inconscience. Cela a du bon, c’est un onguent que l’on utilise trop rarement sur les lèvres des peines qui tourmentent. Et puis, je suis allé dormir, ivre de tout, mais le matin ne m’a pas changé, j’étais toujours le même, j’avais accompli tout cela pour rien, c’est dommage.

J’aime bien me mesurer. Les limites des autres m’importent peu, c’est mes propres peurs qui m’intéressent. Les médailles ne comptent pas. Courir contre un record, c’est s’inscrire dans la logique de ceux qui font les lois, ils sont si vains de vous reconnaître un quelconque pouvoir que l’inanité de ces efforts crève les yeux. Courir pour perdre haleine, nager pour transpirer dans l’eau, voler pour avoir peur. L’enjeu est à la mesure de notre vacuité, le néant est si concret.

J’ai souvent voyagé. Par goût, par occupation professionnelle, par désespoir et parce que l’ailleurs offre des refuges inespérés. C’est dans la nature de ma génération d’avoir reculé les frontières et balayé les différences pour mieux s’en pénétrer. L’espace se réduisant, la vitesse acquise dans nos civilisations nous autorisait à nous affranchir et bondir pour une fuite sans dommage. Toujours plus vite, toujours plus loin, on peut se mouvoir quand les racines sont solides.

Les chemins de Katmandou, bien avant les sentiers qui sillonnent les plateaux d’Anatolie, menaient toujours vers le centre de nos dérives. Impatience d’une société qui ne nous avait pas appris la patience. L’exotisme se paraît de toute les vertus, comme si de rencontrer les autres nous permettait de croire en nous et de nous oublier. Certains produits empruntaient ces routes de la soie. De la résine, des feuilles hachées menues, elles complétaient le voyage en cassant vos portes de la perception. Ce n’était pas du jeu, il n’y a pas de rythme dans le voyage intérieur, c’est une prison dont on ne s’évade pas, ou alors par le mort fatale, celle qui vous nie. La danse létale peut vous attirer, elle vous laisse exsangue, sans ressources et bien plus démuni qu’à la naissance.

Au sommet de l’Etna, j’ai observé, du refuge des philosophes, jaillir la lave dans un bombardement de pierres rougies, l’odeur du soufre âcre, le tremblement convulsif de la terre. Forces démoniaques provoquant une excitation et un embrasement de tous les sens. Il m’en reste la perception de notre petitesse, ce spectacle fabuleux de la terre en colère, ce gigantesque opéra tragique d’un monde qui nous dépasse en nous méprisant. Une équipe de cinéastes australien filmait la scène. Un homme, l’œil vissé à l’objectif de la caméra, saisissait en direct du rebord du cratère, les spasmes de la nature. Un autre, derrière lui, guidait ses pas et lui permettait d’éviter les bombes que crachait le volcan. Il y avait la beauté de la mort dans leur jeu sanglant. Couple solidaire, l’œil de l’homme pour autoriser l’œil de la machine, chaque erreur se réglant en prix d’une vie. Il y avait la grandeur du dérisoire dans cet effort de figer la révolte de notre planète. Le filet sanglant de la lave s’est transformé en fleuve débordant, la coulée rouge s’est emparée du sommet, se déversant sur la pente dans notre direction. Nous avons été évacués. Autre refuge, à l’écart des stries venimeuses qui attaquaient le sol fumant. Une femme est passée. Je sais que je l’ai désirée, dans son regard fou, l’impatience brillait. Nous avons communié à même le sol brûlant, arrachant nos vêtements pour se glisser dans la peau de l’autre. Sans désir mais avec rage, le temps d’un soupir de la terre, d’un rictus de la montagne en fureur.

C’est comme le soleil se levant dans le grand erg du sud du Maroc. La nuit, dans nos 4/4 brinquebalants, les pinceaux des phares balayent des pistes poussiéreuses qui s’enfoncent entre d’immenses dunes pétrifiées par la lumière des étoiles. Il fait froid. Marcher dans le sable, les pieds toujours plus lourds au fur et à mesure que l’on grimpe vers le sommet. Déjà une vague lueur prémonitoire et soudain une clameur jaillit de nulle part, de partout. Un rayon vient percer la nuit, les gorges hurlent des encouragements. Le soleil est revenu de l’enfer. Il est en train de crever la chape de plomb qui nous oppresse. Il va réchauffer nos cœurs. Dentelures crénelées, les masses sableuses dressent des silhouettes fantomatiques qui jouent avec la clarté d’un jour naissant. C’est beau comme la naissance d’un enfant, c’est pur comme l’aube de l’humanité. Imaginer être éternel pour avoir vu ce soleil nous tutoyer.

Il y a la beauté des lieux, l’orgueil des sites, la majesté des paysages de couleurs mais que sont-ils sans les hommes qui l’habitent, sans les femmes qui peuplent ses rêves ? La magie des yeux de rencontre, des voix qui se cherchent, la sensualité trouble des désirs non exprimés que les codes enferment dans des interdits. Je me souviens du regard de jais de cette Libyenne voilée qu’un haïk dissimulait pour mieux la dévoiler. Elle était belle, elle aurait pu être ma mère de douceurs. Je voyais distinctement ses pupilles noires accrochées à mon regard. Nous avons communié, nous n’étions pas dupes, dans le désir de chair, dans l’impossible fusion de nos êtres. Tout aurait dû nous séparer et sous sa gandoura de laine, un cœur palpitait qui ne battrait jamais pour moi. Battait-il seulement pour elle ?

Dans le sud libyen de ces années de conquête verte d’un dictateur au faîte de sa puissance, le projet fou d’un barrage dans le désert engloutissait des sommes d’argent qui s’évanouissaient sous le soleil caniculaire. De ce ruissellement d’une eau trop rare devait naître une prospérité impossible et le jaune dénudé des ergs se teinter du vert de l’herbe de l’espoir. C’est comme toutes les chimères de l’homme quand il transgresse les lois de la nature. Il ne sait pas que le prix à payer dépasse largement ses capacités, il n’est qu’un jouet dans les bras de la nature qu’il veut contraindre et asservir. Pourtant les vestiges romains de Leptis Magna auraient dû le mettre ne garde. On ne peut vaincre les forces de l’ordre éternel, on peut les provoquer mais jamais l’emporter. Il faut parfois rester humble et courber l’échine devant le vent. Il y a trop d’orgueil en nous.

La fête des lumières de Chien Maï réuni des millions de Thaïlandais qui vont se percher le nez dans les étoiles pour communier. Ils expédient dans les cieux des ballons que la flamme d’une bougie fait grimper en tremblotant au gré du vent et chaque ballon emporte une âme vers son créateur. Ces milliers de flammes fragiles peuplent la voûte d’une fresque magique. Arrivés en bout de course, le papier devient incandescent et une torchère zèbre le ciel, striant la nuit constellée de points lumineux. Sur l’eau, des barques de bois minuscules s’écoulent au long du fleuve qui paresse dans la ville. Chaque embarcation porte une bougie qui miroite dans l’onde nonchalante. A terre, des pétards crachotants, des fusées sifflantes, volent d’un groupe à l’autre sans que jamais le bruit ne cesse. Cette fureur subite vient sans doute en compensation de la douceur affectée de leur caractère égal. Les Thaïlandais prennent le temps de réfléchir avant de laisser leur émotion s’exprimer. Ils en contrôlent chaque expression, chaque facette jusqu’à arborer ce visage lisse et impassible qui nous heurte tant. Beauté des femmes, yeux en amande, silhouette gracile, taille fine et seins menus. Elles ont une sensualité trouble et pratique le sexe comme si c’était quelque chose de normal et de simple. Elles vous offrent leur corps comme leur sourire, sans y prêter vraiment attention, jusqu’à ce qu’un rire cristallin monte dans leur gorge en vous libérant de vous-même. Contact des doigts sur vos chairs, chaque parcelle de votre corps aux mains de l’inconnue et les tensions qui s’évanouissent dans le trouble qu’elles font jaillir.

Le voyage intérieur n’est pas possible. Il se confronte à l’infini d’un départ éternel. Venir pour repartir et n’entrevoir qu’une lucarne parce que le temps n’a pas de prise sur le mouvement. C’est une équation que l’homme ne peut résoudre, il lui manque une clef, le don d’ubiquité, être ici et ailleurs en même temps, pouvoir comprendre et se détacher, adhérer et se détacher. C’est le sort du voyageur d’appréhender que la beauté n’est perceptible que dans son absence. A peine touchée du doigt, elle s’évanouit et disparaît. Il reste seul avec son histoire. Il n’y a pas de règles, que des situations vécues, des moments de vérité, des instants partagés par le seul bonheur d’être présent et qui s’évanouissent dès que la réalité réclame son dû, le départ, le retour, la fuite en arrière afin de retrouver la cause même de son exil.

Un jour, j’ai pris mon vélo. Je l’ai chargé d’une tente, d’un duvet, de mes vêtements de rechange, des outils qui ne servent à rien puisque je ne sais pas les utiliser, de quelques médicaments et d’un livre d’Alexandre Dumas, épais sur papier fin pour en diminuer le poids. Je me suis baigné dans l’Adriatique, aux portes de Venise et j’ai commencé à pédaler. J’étais si lourd, de tout et de ma graisse. Par Tarvisio j’ai gagné l’Autriche. Les vallées alpines d’est en ouest coupent cette route qui mène du sud au nord vers mon objectif. Je pédalais avec deux amis, et nous avancions dans la solitude de l’épuisement. De 7h à 18h, ligotés à nos machines de torture, sans possibilité de casser le rythme parce que nous l’avions décidé, nous avons sué, braqué nos bécanes, hissé le long des pentes nos carcasses grinçantes. Le 5ème jour, nous avons traversé le Danube, juste avant une côte de 10 km aux pourcentages insoutenables, j’étais si fier. Par la République Tchèque, Telc, Hradec, petites villes pimpantes et accueillantes, nous avons gagné les monts de Bohème pour pénétrer dans une Pologne sombre, noyée de pluie, un vent contraire s’escrimant contre notre progression. Litanie de km, 140, 150 par jour, les muscles raides du petit matin, la douleur qui s’estompe pour revenir en force par vagues incontrôlables, les heures infinies jamais terminées au fur et à mesure que les distances s’étirent et que la Baltique s’approche.

Le plus surprenant sans doute est cette aptitude naturelle à plier son corps à sa volonté. Chaque lever une calvaire, chaque coucher une libération teintée de l’angoisse du lendemain. Et pourtant, dans cette symphonie de sensations déchirantes, la griserie de percevoir son propre corps se façonner, s’affiner, maigrir de cette surcharge des années de chair. Toucher cette plaque de Gdansk et se sentir enfin maître du temps et de l’espace. C’est alors l’heure du retour, il ne reste que les souvenirs dans le cœur de l’homme et les stigmates dans la chair pour se souvenir que cela fut.

Le travail reste une valeur sûre, du moins, c’est ce que l’on imagine et qui nous est transmis dès la naissance. Réussir, faire des études, oser et s’engager dans une société dans laquelle notre place naturelle est à conquérir. J’en ai fait l’amère expérience. J’ai grandi dans ces certitudes qu’un mois de Mai ont fait voler en éclats. Et si l’aliénation provenait de cet esclavage, de ce conformisme qui nous ligote et nous occulte l’horizon ? Nous nous sommes révoltés et rien n’était trop beau pour notre soif d’abattre les idoles. Nous avons oublié le poids des habitudes, les peurs du lendemain et léguons à nos enfants un monde déchiré qui leur refuse tout espace, une place pour quel soleil de minuit ? J’ai un fils qui perçoit 1042€ de salaire et qui pour cela s’est battu vaillamment en obtenant un bac+5 avec mention. Il est chargé de la communication et du marketing dans un club professionnel et se sent méprisé par le seul fait de dépendre encore à 28 ans de cette dernière vague du baby-boom à engranger les prébendes des années glorieuses. Je sais que je l’ai trompé, je sais que nous offrons un monde imparfait à cette génération que nous avons engendré de ne savoir que faire de nos rêves avortés. Je contemple les dégâts, ce champ de ruines dans lequel errent nos enfants, et je me demande pourquoi c’est ainsi. Que s’est-il donc passé pour que nous nous trompions avec autant d’assurance et offrions un tel univers à la génération qui a succédé à la notre ? Nous ne pouvons que nous en vouloir, c’est nous qui l’avons façonnée cette société inique où les vieux ont le pouvoir d’empêcher les jeunes de grandir et de se faire une place au soleil. Ils ont tout à portée de mains, dans les étals débordants des supermarchés de la consommation, dans les travées regorgeant de la révolution technologique, dans les miracles d’une informatique qui envahit l’espace de la vie, mais ce tout est un mirage et leur colère déborde, je les comprends si bien, mais cela ne les aide point.

J’ai travaillé jusqu’à m’user. Pour une génération qui méprisait le travail, nous avons rompu nos échines devant les lois sacro-saintes de l’économie moderne et remonté nos manches pour obtenir par le salaire ce que nous ne pouvions conquérir par la révolte. Casser le moule et les protections si maigres de nos anciens. Libre circulation, abandon des conforts, dérégulation sauvage, culte de l’engagement, participation volontariste, jusqu’à cette productivité devenue mère de toutes les économies et qui fait ployer d’une semelle de plomb les ailes de la créativité. Monde ouvert enfin, pour mieux nous emprisonner. Mais c’est nos enfants qui en paieront le prix et solderont de leur misère le fait que les plus riches s’enrichissent toujours plus devant les plus pauvres qui se paupérisent.

Des heures à rêver, nous en avons passé. Mais pour quel résultat ?

L’âge avance et les chemins sont de plus en plus tortueux. Il reste des miettes de ce banquet auquel notre naissance nous a invités. Reliefs de ces voyages qui rythment nos congés, femmes croisées qu’une libération du corps autorisaient à partager toutes les formes de renonciation, jouissances sans conscience pour les aventuriers sans lendemain. On a puisé dans l’arsenal des plaisirs fugitifs en espérant gommer la fuite du temps, en refusant de lever la tête pour comprendre le monde. Images dorées de nos nuits fauves. Cris et gémissements, lèvres pourpres mordues du sceau de la violence, spasmes d’une petite mort sans avenir, sueur toujours et aubes blafardes.

De ce chapelet où chacun cherchait sa place, il ne reste que la fresque dérisoire d’une humanité d’infortune. Mauriciennes parées de couleurs et de senteurs, elles sillonnaient ce marché de Port-Louis en déhanchant leurs fesses comme une invitation à un voyage mystérieux. Black aux yeux de chat, je me souviens d’Amalvis, ma cubaine du social club de Trinidad. Son corps imposant qui me guidait dans cette salsa d’un orchestre qui jouait à même la terre battue, son sourire qui lui mangeait le visage devant mes efforts malhabiles pour la suivre en cadence, et la beauté de ses yeux qui me suivaient avec tout l’amour qu’elle m’offrait en partage. Cette allemande qui me prit par la main une nuit de tempête et me guida vers la félicité avec le naturel de celles qui savent que l’origine du monde est entre leurs cuisses accueillantes. Une Italienne de passion, à l’âge où rien ne peut s’opposer à la volonté farouche d’en finir avec la puissance de l’homme et qui se donne avec désespoir pour accomplir un rite païen et en finir avec le machisme en le subissant.

Des cœurs qui enchaînent, des sentiments plus palpables que les sens à fleur de peau qui provoquent les ruptures. Magma de visages que le temps délave, j’ai oublié leurs noms, leurs professions, qu’elles étaient si belles, qu’elles donnaient au monde un peu de certitude parce que je ne savais pas regarder et que j’imaginais la vie éternelle. Il reste quelques vagues nuages.

L’amour décliné sous toutes ses formes, l’amour déclinant au fil d’un temps d’usure. L’amour comme une thérapie, une nécessité, un espoir et trop souvent un tout qui ne veut rien dire, qui ne peut combler le vide intérieur. Passage obligé vers la vieillesse, remparts contre les frayeurs de la nuit opaque, pulsions que le cerveau libère et dont il se repaît sans vergogne. Un jeu d’effets pervers. S’oublier dans son plaisir pour ne pas contempler la mort au travail, se perdre dans des bras d’infortunes afin de dénicher une vérité éphémère. Qui sommes-nous donc pour tant craindre le présent et ne pas oser le regarder ?

Je continue mon périple. Je sais que les chemins sont multiples qui me guident vers l’agonie de mes idéaux. Je n’en assume ni les causes, ni les conséquences. Un jour, je cesserai de penser aux autres et contemplerai les ruines fumantes de mon univers. J’ai peur d’avoir à partager cette vision avec ceux qui me sont chers, j’aimerais tant les protéger et leur offrir un asile définitif. Je n’y peux rien, je ne suis pas dieu, je ne crois pas en lui, je ne crois qu’en l’homme même s’il me désespère.

Alors je cherche encore et toujours mon chemin. Je sais pourtant que si je ne l’ai pas trouvé, c’est qu’il n’existe pas. J’en ai tant suivi que je suis las de m’efforcer à les parcourir. Mais il me reste du temps, un jour peut-être, je pourrai vous regarder dans les yeux et vous dire : -Je vous ai suffisamment aimé, je peux enfin renoncer à vous séduire. Ce jour-là, je n’aurai plus besoin de cheminer sur les entiers de la vie. Vous me manquerez, je le pressens, mais c’est ainsi, chacun doit jouer sa partition, chacun doit trouver sa voie, chacun est prisonnier de ses peurs… Nos routes mènent toutes vers le seul point que nous partagions, la mort impatiente. Et celle-ci se moque des chemins qui mènent vers elle.

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Bonne année 2016 !

Publié le par Bernard Oheix

Que retiendra-t-on de 2015 ?

Que cela commence pour moi par une baignade en costard cravatte avec un panneau "on ose tout en 2015" et que je ne savais pas que c'était prémonitoire !

Qu'un bal tragique a commencé le 10 janvier par la grâce de certains fous de dieu venus oser l'impensable en massacrant dans Paris une bande de jeunes vieux dessinateurs qui nous permettaient d'avoir toujours 20 ans ! Et que ce bal s'est achevé le 13 novembre avec de vieux jeunes barbares bourrés de haine mitraillant à l'aveugle un monde qui est le nôtre, celui de la culture, de l'art de vivre, des terrasses de café, de la discussion et de la mixité, de l'espoir d'un monde meilleur !

Rassurons-nous comme nous le pouvons, ils ne l'emporteront pas au paradis et leurs vierges promises seront des catins édentées qui sentent le rance et la noirceur d'un fascisme rampant !

Il y a eu aussi l'apparent dérèglement devant lequel, même les plus sceptiques de nos climatologues, doivent bien s'interroger... Et si nous jouions avec le feu de ces quelques degrés qui bouleversent nos vies, apportant le froid quand il doit faire chaud, le chaud dans des terres gelées et la pluie comme un torrent emportant tout sur son passage...

J'ai eu 16cm d'eau dans ma maison et 45cm dans le studio de mon jardin pour me rappeler que Dame nature se sent, elle-aussi, outragée, et qu'elle nous lance des cris d'alarme en nous demandant de changer nous mêmes pour que le monde arrête de muter vers des horizons indéfinissables !

Il y a eu aussi les belles victoires du Fhaine aux cantonales et aux régionales pour nous rappeler que le monde change vraiment et que l'impensable n'est pas si loin du possible ! Que l'on puisse assister sans réaction à tout ce qui se met en place est sidérant.

Les politiques accrochés à leurs prébendes et se gargarisant de maux d'ordre guerriers avec la ligne bleue de leur propre réélection comme seul objectif, reniant leurs programmes, foulant leurs idéaux, socialistes aux comportements de droite, droite tenant des discours de gauche ou d'ultra, extrémistes "marinistes" embourbés dans leurs contradictions et vitupérant contre tous en appelant à la haine nationale dont le maire de Bézier est l'exemple vivant du cauchemar qui nous attend, écologistes à la dérive et Front de Gauche comme un emplâtre sur des jambes de bois !!!!

Et si....

Mais il y a aussi cela !

Une petite fille qui vient m'illuminer. La fille de mon fils Julien et de Sarah. Un petit monstre de beauté, avec des yeux qui contemplent la vie, et cette vie ne peut qu'être belle pour ces enfants qui ne demandent qu'un peu d'amour et beaucoup de tendresse !

Une petite fille qui vient m'illuminer. La fille de mon fils Julien et de Sarah. Un petit monstre de beauté, avec des yeux qui contemplent la vie, et cette vie ne peut qu'être belle pour ces enfants qui ne demandent qu'un peu d'amour et beaucoup de tendresse !

Alors il reste quoi dans tout cela. Continuer comme si de rien n'était et vous proposer une nouvelle année 2016 de bonheur avec comme seuls attentats envisageables, ceux à la pudeur et au bon goût possibles, une météo clémente et un chômage qui régresse, de l'espoir en chacun de nous et du rêve pour les bébés du monde entier, manger, boire et dormir... et rencontrer les autres, leur tendre la main pour qu'ils ne s'échouent pas sans vie sur des plages glacées, continuer d'espérer que le monde change et que les vertus surpassent les forces du désordre cachées derrière l'ordre nouveau...

Que vive la Révolution citoyenne. Ne plus tolérer d'être indifférent, ne plus se compromettre à accepter le mensonge pour éviter le pire, changer nos comportements et ne pas gaspiller nos ressources en futilités, être debout comme des phares qui indiquent que nous ne sommes pas des animaux que l'on mènent à l'abattoir... repères pour un monde meilleur !

Je ne veux pas être encerclé de barbelés, je ne veux pas que les gros deviennent les symboles de ceux qui ont des ceintures d'explosifs à leur taille, je ne veux pas que les maigres affichent leur faim, je ne veux pas que les autres soient des ennemis, je veux vivre libre avec des gens que j'aime ou pas, mais qui parlent le même langage...

Alors pour tout cela....

Vive l'année 2016 l

Bonne année 2016 !

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Cinéma des années 70

Publié le par Bernard Oheix

Voici donc la fin de cet article sur le cinéma des années 70...Une période passionnante où tout semblait possible. Cet essai s'inscrit dans une démarche "Cinéphile", adaptation d'un jeu en Livre-jeu...

Véritable plaisir de replonger dans ces années dorées, celle de ma jeunesse et de la maturation d'une passion pour le 7ème Art qui ne me quittera jamais !

En France, cette décennie voit l’apparition d’un véritable prix pour les professionnels du cinéma. Il existait bien depuis 1934 un Grand prix du cinéma français, ou les Etoiles de cristal décernées depuis 1955 ou même les Victoires du cinéma Français dans les années 50 mais aucune de ces distinctions n’avait percé auprès du grand public. Georges Cravenne eut l’intuition de ce manque et réussit à imposer les Césars comme le pendant Français des Oscars. Une compression du sculpteur César comme trophée, 13 césars attribués chaque année (à l’origine, meilleur film, réalisateur, acteur et actrice, seconds rôles, techniques), une remise médiatisée avec retransmission à la télévision en direct, les grands noms du cinéma au service du palmarès (Jean Gabin officia comme président de la première cérémonie quelques mois avant sa mort) et le 3 avril 1976, les Césars s’imposaient définitivement comme le chaînon manquant entre le cinéma américain et une des plus importantes cinématographies de l’Europe et du reste du monde.

Pour mémoire, voici le palmarès de la première édition :

1) César meilleure actrice : Romy Schneider dans L’important c’est d’aimer

2) César du meilleur acteur : Philippe Noiret dans Le vieux Fusil

3) César actrice second rôle : Marie France Pisier dans Cousin, cousine et Souvenirs d’en France

4) César acteur second rôle : Jean Rochefort dans Que la fête commence

5) César meilleur scénario Bertrand Tavernier et Jean Aurenche pour Que la Fête commence

6) César meilleure musique écrite pour un film : Francois de Roubaix pour Le vieux fusil (à titre posthume)

7) César du meilleur son : Nara Kollery et Luc Perini pour Black moon

8) César de la meilleure photographie : Sven Nykvist pour Black moon

9) César du meilleur montage : Geneviève Winding pour 7 morts sur ordonnance

10) César du meilleur réalisateur : Bertrand Tavernier pour Que la fête commence (devant Truffaut, Enrico et Rappeneau)

11) César du meilleur film : Le vieux fusil de Robert Enrico

12) César du meilleur film étranger : Parfum de femmes de Dino Risi

13) César d’Honneur : Diana Ross et Ingrid Bergman

Il faut bien avouer que ce cinéma français à le vent en poupe et que c’est aussi grâce à un système de production qui n’a pas d’équivalent qu’il peut afficher son dynamisme. Un Centre national de la cinématographie, une taxe sur chaque billet permettant d’aider à la production, des « avances sur recettes », des aides à l’écriture de scénario, des écoles de grandes qualité qui forment de nouvelles générations, des acteurs qui rayonnent largement au delà de nos frontières… même si tout n’est pas parfait, il y a bien là une véritable « exception culturelle » qui permet à notre cinéma de résister à la crise qui a ravagé le cinéma Italien ou Japonais par exemple.

On pensait que cette décennie serait déstabilisée par l’impact de la Nouvelle Vague et sa prise du pouvoir et par le choc de mai 68. Mais la réalité fut tout autre. La révolution esthétique des frondeurs fut digérée par les producteurs et metteurs en scène. Des mousquetaires qui éperonnèrent « une certaine tendance du cinéma Français » constitués de Godard, Truffaut, Rivette, Chabrol, Resnais, Demy et beaucoup d’autres, il fait nul doute que c’est François Truffaut et Claude Chabrol qui concilièrent le mieux leur statut de critique du cinéma et l’appropriation des mécanismes de production avec un 11 films pour l’un et 15 pour l’autre auxquels il faudrait rajouter 13 fictions pour la télévision, réalisés de 1970 à 1980.

Pour François Truffaut, cette série commence avec L’Enfant sauvage (1970) et Domicile conjugal (1970),(du cycle d’Antoine Doisnel avec Jean Pierre Léaud). On y trouve un chef d’oeuvre de réflexions sur le cinéma en abîme avec La Nuit américaine (1973), Oscar du meilleur film étranger, L’Histoire d’Adèle H (1975) avec Isabelle Adjani, L’homme qui aimait les femmes (1977) avec Charles Denner, la même année où il a un rôle dans le film de Spielberg Rencontres du III type, une période d’ activité intense débouchant sur son chef d’oeuvre Le Dernier métro (1980) (César du meilleur film et du meilleur réalisateur).

Claude Chabrol ouvre avec Le Boucher (1970) avec Jean Yanne et Stephane Audran, sa muse. A raison d’une ou deux réalisations par année, il va explorer ce monde des petites gens, de la bourgeoisie bien pensante, qui sera son fond de commerce. La rupture (1970), Docteur Popaul (1972), Une partie de plaisir (1975) Violette Nozière (1978), il enchaîne les films avec parfois une certaine nonchalance dans la finition, bon vivant brassant toujours de nouvelles idées au détriment d’un certain gout de la finition. Cela donne des oeuvres parfois lumineuses et habitées, quelquefois légèrement bâclées. Son box office est à l’image de sa façon de travailler, des succès majeurs comme Docteur Popaul (2 millions d’entrées) ou comme Le Boucher, Violette Nozière culminant à plus d’un millions d’entrées.

Jean Luc Godard produit des films d’une extrême radicalité et il faudra attendre 1979 avec Sauve qui peut (la vie) avec Isabelle Huppert, Jacques Dutronc et Nathalie Baye pour qu’il revienne à un cinéma plus abordable en réintégrant le système de production commercial.

Jacques Rivette réalise des chefs d’oeuvres plus confidentiels par leur sophistication esthétique, Out one 1 et 2, (1971 et 1972) Céline et Julie vont en bateau (1974), Duelle (1976).

Jean Eustache obtiendra une consécration avec La Maman et la putain (1973) Grand prix spécial du jury au Festival de Cannes.

Eric Rohmer est inimitable. Il achève son cycle des Contes Moraux avec Le genou de Claire (1970) et L’Amour l’après midi (1972) avant de produire deux oeuvres atypiques, La marquise d’O… (1976) et Perceval le Gallois (1978) Prix Méliès.

Alain Resnais tourne peu. Après l’expérience de L’an 01, il réalisera un de ses films les plus puissants en 1977, Providence (1977), remportant 7 Césars dont ceux du meilleur film et du meilleur réalisateur.

Jacques Demy ouvre les années 70 avec Peau d’Ane (1970) et Le Joueur de flûte (1972) pour ne tourner que deux autres films L’Evènement le plus important…. (1973) et Lady Oscar (1978) au succès d’estime.

En France, 3 genres règnent en maître : la comédie, l’étude de moeurs et le policier.

En ce qui concerne la comédie, elle se subdivise en deux catégories. Dans le premier registre dit « traditionnel », Gérard Oury et son complice Louis de Funès vont produire deux films cultes, La folie des grandeurs (1971) avec Yves Montand (« -Il est l’or monseignor ! ») et Les aventures de Rabbi Jacob (1973) qui, sur un sujet que l’on aurait du mal à traiter en cette heure d’intolérance et de tabous généralisés, deviendra un film culte pour toutes les générations qui se succèderont. Yves Robert avec Jean Rochefort, Claude Brasseur et Guy Bedos réalisera Un éléphant ça trompe énormément (1976) et sa suite Nous irons tous au paradis (1977) qui auront un succès populaire incroyable. Jean Paul Belmondo fait du Belmondo dans Le Magnifique (1973) dirigé par Philippe De Brocca.

Dans l‘autre tendance de la comédie, on voit débarquer une nouvelle génération d’acteurs, issus pour la plupart de l’aventure du café théâtre. Les Valseuses (1974) imposent Bertrand Blier derrière la caméra et un trio qui deviendra légendaire devant, Gérard Depardieu, Patrick Dewaere et Miou Miou avant Buffet froid (1979) à l’univers totalement décalé.

Patrice Leconte propulse dans un club Med, Gérard Jugnot, Marie Anne Chazel, Michel Blanc, Christian Clavier et Thierry Lhermitte, tous issus du « Splendid » dans les populaires Les Bronzés (1978) et Les Bronzés font du ski (1979).

Dans la comédie de moeurs à la Française, Claude Sautet est un maître. Les Choses de la vie (1970) Max et les ferrailleurs (1971) César et Rosalie (1972), Vincent, François, Paul et les autres (1975) sont les archétypes de ce genre à part entière qui se fonde sur des histoires de la vie réelle de représentants des classes moyennes et sur l’excellence du jeu d’acteurs des Yves Montand, Michel Piccoli, Romy Schneider, Bernard Fresson, Stephane Audran, François Périer, Samy Frey…

Enfin, le polar à la Française où s’illustrent Jean Pierre Melville en fin de carrière, il décédera en 1973, mais qui signe un sublime Le cercle rouge (1970) avant l’échec d’Un flic. José Giovanni après Dernier Domicile connu (1970) réunit Gabin et Delon pour Deux hommes dans la ville (1973). Pierre Granier Deferre avec Adieu Poulet (1975), I comme Icarre (1979) de Henri Verneuil, Série Noire (1979) de Alain Corneau, Yves Boisset avec Le juge fayard dit le shérif (1977).

Tous les grands acteurs, Lino Ventura, Alain Delon, Yves Montand, Jean Gabin sont convoqués à cette messe noire mais celui qui sera vraiment le symbole de cette décennie est Patrick Dewaere, acteur torturé et mimétique qui se suicidera au début des années 80.

Reste alors les films inclassables qui seront pour la plupart des succès au box-office et recevront de nombreux César : Le Vieux Fusil (1975) de Robert Enrico,, Que la fête commence (1975) de Bertrand Tavernier, Le Sauvage de Jean Paul Rappeneau (1975), La Meilleure façon de marcher(1976) de Claude Miller, et un nouveau réalisateur venu de la pub, Jean Jacques Annaud qui obtient l’Oscar du film étranger pour sa première réalisation, La Victoire en chantant (1976) et poursuit avec Coup de tête (1979) avec un Patrick Dewaere déchirant.

Et l’on ne peut passer sous silence Emmanuelle le porno-soft qui déboule sur les grands écrans avec Sylvia Kristel dénudée érotiquement devant Alain Cuny pour 9 millions de spectateurs français et 45 millions dans le monde sous l’oeil d’un réalisateur dont ce sera le seul titre de gloire, Just Jaeckin.

Mais ce panorama du cinéma mondial ne serait pas complet sans les centaines de productions de films Bollywood de l’Inde et ses répliquants Egyptiens, films de grande consommation que des millions de spectateurs visionnent mais hors des circuits de la cinéphilie. Il reste toujours un grand absent dans ce concert des nations pour le 7ème Art, c’est le continent Africain, malgré le coup de tonnerre de la Palme d’Or à Cannes en 1975 pour Mohammed Lakdar-Hamina avec Chronique des années de braise. Le cinéma asiatique ne sera reconnu vraiment que dans la décennie qui suivra et l’Empire Soviétique est étrangement atone, entre les documentaires et les films à la gloire de la guerre de libération de l’URSS. Andreï Tarkovski tourne difficilement Solaris (1972) puis le Miroir en 1975 en butte à la censure avant de décider d’émigrer pour continuer à tourner. En Pologne, Andrzej Wajda entame une série de films passionnant dans un pays que les idéaux de solidarnosc vont écarter de la voie officielle. Paysage après la bataille et Le bois de Bouleaux (1970) annoncent déjà L’homme de marbre (1977) et L’homme de fer (1981) qui obtiendra la Palme d’Or à Cannes.

Le Sud de l’Amérique a vu la vague du Cinéma Novo s’éteindre. Les dernières oeuvres du « Cinema Novo » ouvrent la décade. Antonio Das Mortes de Glauber Rocha et Macunaïma de Joaquim Pedro de Andrade sonnent le glas de cette « école » qui va puiser dans les légendes et les mythes de la culture du Brésil, la richesse d’un matériau filmique dévoilant la misère et la violence d’une société. Films « néo-surréalistes », ces oeuvres avaient particulièrement frappé l’attention du public cinéphile, renvoyant à cette image d’une Amérique du Sud plongée dans les affrontements du sous-développement et aspirant à émerger dans le concert des nations modernes. Le Brésil du Foot et l’Argentine du Tango contre les luttes des propriétaires terriens dans le « sertao » désertique où les affrontements des descendants indiens sur les contreforts des Andes.

Mais les années 1980 s’annoncent et le monde va encore subir des convulsions dont le cinéma tentera de rendre compte. L’écran s’illumine encore et toujours pour donner un sens à la vie et mieux comprendre le monde alentour.

Voilà donc pour ces années 70 un chapitre terminé... Il y en aura d'autres tant le cinéma est un compagnon de route qui, une fois invité, ne peut plus nous quitter ! Derrière l'image fuyante, il y a toute la réalité d'un monde en train de se réaliser, sans décors et sans artifices... et l'un renvoie à l'autre en un couple indissociable ! Le Cinéma, c'est la vie !

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Une histoire du Cinéma des années 70

Publié le par Bernard Oheix

Voici donc la suite, interrompue par les inondations, du texte sur le cinéma des années 70 conçue pour Le Cinéphile dans une formule dérivée de Livre-Jeu. Avec mes complices, Luc Michel Tolédano, Patrick Coulomb et Julien Oheix, nous tentons une adaptation du jeu que nous avons créé dans une formule qui permet à la fois de découvrir le contexte dans lequel les réalisateurs oeuvrent et les films phares qui ont marqué chaque décennies.

Les films de cette année 71 qui marqueront sont Les Diables de Ken Russel, Orange Mécanique de Stanley Kubrick et Les Chiens de paille de Sam Peckinpah.

Ken Russel est un des réalisateurs phares de cette école anglaise et cette décennie le verra produire Music Lovers, un biopic halluciné sur Tchaïkovski, Malher, Tommy et Liztomania. Dans Les Diables il crée un univers baroque dans une chasse aux sorcières dont le prêtre Urbain Grandier sera la victime. Les délires sexuels des bonnes soeurs permettront au pouvoir politique de l’abattre dans une parodie de procès et de le brûler en place publique. Il est au zénith de son art flamboyant, multiplie les provocations et le politiquement incorrect avec la volonté de heurter et d’envouter le spectateur.

Orange Mécanique est un ovni succédant à 2001 Odyssée de l’Espace. Alex, campé par Malcom MacDowel au charme vénéneux, est un adepte de l’ultra-violence, chef de bande des « droogies » qui sèment la mort sur leur passage. Les scènes insoutenables des meurtres feront largement polémique. Son arrestation et sa rééducation ouvrent tout autant un chapitre fielleux sur la rédemption et la violence des institutions. C’est une satire de la société moderne à plusieurs entrées où le message apparent n’est pas toujours le plus évident. L’utilisation de la musique classique (La 9ème symphonie Beethoven) en contrepoint fit fureur auprès de tous les jeunes redécouvrant les charmes de la musique classique.

Les Chiens de Paille de Sam Peckinpah avec Dustin Hoffman provoqua aussi la controverse. Une longue scène ambiguë de viol où la victime semble prendre du plaisir, un couple qui plonge dans l’autodéfense barbare et se venge, célébration perverse, le film fut accueillit par une polémique qui enflamma le public.

On peut dans cette veine ultra-violente, rajouter Délivrance de John Boorman en 1972, descente de rapides en canoë dans la nature sauvage d’un groupe de randonneurs confrontés à la bestialité d’autochtones. Le même réalisateur enchaînera l’année d’après avec Zardoz, une oeuvre de science fiction majeure.

Ainsi donc, c’est sous le signe de la plus grande des violences émergeant de situations quotidiennes que commencent ces années 70. Elles s’achèveront en 78 et 79 par deux films encore plus paroxystiques mais cette fois-ci sur le thème de la guerre du Viet-Nam. Voyage au Bout de l’Enfer de Michael Cimino et Apocalypse Now de Francis Ford Coppola.

Michael Cimino récompensé de 5 oscars, dans une distribution éblouissante (De Niro, Christopher Walken, John Savage, John Cazale, Meryl Strep) n’est pas un film sur la guerre mais sur ses conséquences sur les individus et leur incapacité à en sortir indemne. Des américains moyens plongent dans l’atrocité de la guerre et observent la lente agonie de leur humanité. Le personnage de John Cazale, drogué et jouant sa vie à la roulette russe, est fascinant et démontre à l’évidence l’incapacité de se réadapter à un monde normal pour ceux qui ont côtoyé l’enfer.

Apocalypse Now de Francis Ford Coppola est l’oeuvre « mégalomaniaque » d’un réalisateur qui fut aspiré par son sujet. Les conditions de tournage particulièrement dures s’étirant sur 238 jours, un typhon qui détruit tous les décors, l’explosion du budget (de 17 à 30 millions de dollars), le changement d’acteurs… seul le succès pouvait remettre en selle un réalisateur qui s’était même engagé sur sa fortune personnelle. La Palme d’Or du Festival de Cannes et un box-office incroyable vint récompenser un Francis Ford Coppola exsangue. Dans ce véritable opéra sanglant, des scènes ou la violence et l’absurdité se partagent à part égale, dénoncent le processus du pourrissement d’une société plongée dans l’horreur. Le Napalm, la partie de surf, l’attaque des hélicoptères sur la Chevauchée des Walkyries de Wagner, des scènes cultes que tout cinéphile ne peut que regarder avec une fascination morbide. Marion Brando en chef de guerre déshumanisé, fait un retour flamboyant devant les écrans.

C’est une façon d’achever cette décennie d’une richesse filmique incroyable, le chant crépusculaire d’un monde où l’homme a forgé son destin dans l’acier et la violence et qui ne laisse que des décombres autour de lui !

C’est d’Allemagne que vient le printemps d’un cinéma d’auteurs qui déferlera sur la planète du 7ème Art. En 1972, Werner Herzog propulse un acteur de série B dans un rôle qui va l’immortaliser, Klaus Kinski devient Aguirre, La colère des Dieux, un conquistador perdu dans ses rêves d’Eldorado. En 1975, un peu avant de d’obtenir la Palme d’Or au Festival de Cannes en 1979 avec Le Tambour (ex-aequo avec Apocalypse Now !), Volker Schlöndorf et Margarethe Von Trotta proposent L’Honneur perdu de Katarina Blum tiré d’un roman de Heinrich Böll. A partir d’un fait divers, une femme tombe amoureuse d’un homme sans savoir qu’il est un criminel recherché par la police, les réalisateurs dénoncent les abus de la presse et la répression policière consécutive aux actes de la Bande à Baader.

En 1977, Wim Wenders propose L’ami Américain tiré de deux romans de Patricia Highsmith avec Tom Ripley comme héros. Un restaurateur d’oeuvres d’art atteint de leucémie accepte un « contrat » pour mettre à l’abri sa famille, mais tout va se compliquer… C’est le premier grand succès d’un réalisateur que les cinéphiles connaissaient bien grâce à L’angoisse du Gardien de but… et à Au fil du temps, un superbe road movie avec Bruno Ganz.

L’Allemagne en Automne, en 1978, est un drame documentaire réalisé par un collectif où l’on retrouve la plupart des jeunes réalisateurs dont Alexander Kluge.

Enfin en 1979, Raïner Werner Fassbinder propose Le mariage de Maria Braun, son 18ème film depuis 1970, auxquels il faut rajouter 15 films pour la télévision et 6 pièces de théâtre. 10 années de frénésie productive qui s’achèveront en 1982 par une rupture d’anévrisme. C’est l’un des personnages importants de cette école Allemande des années 70 qui révolutionnera le cinéma mondial. A partir des années 80, nombre de ses réalisateurs émigreront vers l’eldorado du cinéma, Hollywood, réitérant ce qui s’était déjà déroulé dans les années 30 !

En effet, l’Allemagne avait déjà connu un âge d’or qui précéda la montée du nazisme, celui de l’expressionnisme représenté par Fritz Lang, Friedrich Wilhem Murnau, Robert Wiene mais aussi Paul Leni, Wilhelm Dieterle… Le Cinéma Germanique avait ses lettres de noblesse, la parenthèse du nazisme et de la reconstruction du pays après la guerre achevée, les réalisateurs retrouvèrent alors leur place dans le concert des grandes nations du cinéma dans les années 70 !

En Italie, après le foisonnement de l’après guerre et du néo-réalisme, les années 70 furent celles des contrastes. Cette décennie commença par un chapelet de disparitions, chacune voyant s’effacer des pages entières de la mémoire du cinéma : Vittorio De Sica et Pietro Germi en 74, Pier Paolo Pasolini en 75, Lucchino Visconti en 78, Rossellini en 77.

Dans le même mouvement, la télévision « Berlusconnienne » entama un travail de décapitation de la production des films et des comportements des spectateurs. Dans un pays où les structures d’encouragements et de stabilité du cinéma n’existaient point, l’irruption des télévisions (76 chaînes commerciales naissent) démembra le réseau de diffusion en quelques années. Il est surprenant de voir se concentrer sur le début des années 70 les derniers succès internationaux avant que le cinéma des grands auteurs ne cachent le vide sidéral qui succédera à la production italienne. Il faudra 25 ans à l’Italie pour retrouver un semblant de lustre !

Même si Michélangelo Antonioni signe deux chefs d’oeuvre Zabriskie Point (1970) sur une musique des Pink Floyd et Profession : Reporter (1975) avec Jack Nicholson et si en ce début de la décennie, Bertolucci réalise ses deux oeuvres magistrales, La Stratégie de l’Araignée (1970) sur une nouvelle de Borgès, et Le conformiste (1971) avec Jean Louis Trintignant, deux films en équilibre entre la force incroyable du scénario et l’esthétique fascinante d’une mise en forme collant à l’émotion. Il obtiendra la consécration internationale en 1972 avec Le dernier Tango à Paris et un Marlon Brando transfiguré et Novecento (75) à la distribution flamboyante (De Niro, Depardieu, Burt Lancaster, Donald Sutherland, Laura Betti et Stefania Sandrelli…). Il y a aussi Sergio Leone qui avec Il était une fois la révolution (1970) entame sa mutation en se détachant du western-spaghetti qui a fait sa fortune.

Elio Petri réalise Enquête sur un citoyen… (1970) et La Classe ouvrière va au Paradis (1972) Palme d’Or au Festival de Cannes ex-aequo avec Francesco Rosi pour L’Affaire Mattei. Pier Paolo Pasolini entame une trilogie « élégiaque » en 71 avec Le Décaméron et poursuit avec Les Contes de Canterbury (72), Les Mille et unes Nuits (74) pour terminer par un prémonitoire Salo (75) avant de mourir assassiné sur une plage d’Ostie !

Fellini produit Roma (1972), Amarcord (73) et Casanova (76) et Visconti, Mort à Venise (71) Ludwig ou le Crépuscule des Dieux (73) et Violence et Passion (74).

La comédie italienne est florissante, Drame de la jalousie (70) et Nous nous sommes tant aimés (74) de Ettore Scola avant Affreux, Sales et Méchants (76), L’argent de la Vieille par Comencini en 72, Mes Chers Amis en 75 pour Monicelli, un extraordinaire Pain et Chocolat (1973) pour Franco Brusati,avec une scène d’anthologie où un italien déguisé en Suisse craque devant l’équipe de la « nazionale » de foot ! Enfin, il reste toujours un Dino Risi avec Parfum de femme (1975) et Les Nouveaux monstres (1978) pour magnifier ce genre si particulier de la comédie Italienne héritière des traditions.

En ces années de feu, rien ne semblait pouvoir arrêter le cinéma Italien… si ce n’est lui-même ! Le chant du cygne viendra avec Padre, Padrone et L’Arbre aux sabots des frères Taviani, Palme d’Or du Festival de Cannes en 1977 et 1978 et ultimes récompenses du cinéma Italien avant 2001 et La Chambre du fils de Nanni Moretti. Le côté obscur de l’économie du cinéma démantèlera alors pour de longues années ce qui semblait gravé dans le marbre. La fin des années 70 annonce un long crépuscule pour ce qui apparaissait comme une cinématographie riche, engagée, réflexive et dont l’audace formelle n’avait pas de limite !

Du côté du Japon, autre place forte de la cinéphilie en crise, Akira Kurosawa, après une tentative de suicide en 1971, renait avec Dersou Ouzala (1975), produit par la très soviétique Mosfilm, Oscar du film étranger, mais il faudra attendre la fin de cette décennie pour que les américains George Lucas et Francis Ford Coppola, fans de Kurosawa, lui permettent de réaliser le somptueux Kagemusha, Palme d’Or au Festival de Cannes en 1980. Nagisa Oshima, à la demande d’un producteur Français (Anatole Dauman) se lance dans la réalisation de l’histoire véridique d’une prostituée : L’Empire des Sens (1976) et L’empire de la Passion (1978) qui feront scandale mais seront des succès commerciaux à l’international.

le Suédois Ingmar Bergman de Cris et chuchotements (1972) et de Scènes de la vie conjugale (1973) à L’oeuf du serpent (1978) et Sonate d’automne (1978) continue d’explorer l’âme humaine et les relations complexes entres les individus dans une Suède où le feu couve sous la glace d’un froid polaire.

Le cinéma américain règne sur la planète des rêves. C’est en 1975 que le Festival de Deauville est créé afin de faire la promotion de ses oeuvres et d’assurer le lancement de ses « grosses productions ». Par la suite, en 1995, il intégrera un volet compétition afin de le rendre plus attractif.

Les années 70 verront arriver au pouvoir une nouvelle génération de cinéastes dont les Francis Ford Coppola, Steven Spielberg, George Lucas et Martin Scorsese seront les portes étendards. Leur énergie et leur impact planétaire va profondément transformer le paysage de la production des grands studios. A la différence de leurs aînés, ils vont s’engager durablement dans la production de leurs films et transformer Hollywood. Cette période bénie d’une créativité incroyable correspond aussi à la mutation profonde de la société. La télévision oblige les studios à repenser leur stratégie et à conquérir un nouveau public, moins familial, plus jeune et concerné par les soubresauts d’une société en crise. Les minorités comme les blacks ou les latinos deviennent alors un réservoir de public avec des films intégrant leurs problématiques.

Deux westerns vont éclairer ce début des années 70. Little Big Man est une épopée qui rend aux indiens toute leur humanité. Arthur Penn, avec un regard en miroir sur les cultures des peuples chassés par les blancs, à l’heure de la guerre aux confins du monde (Viet-Nam), renvoie aux errements d’une civilisation balayant les autres en niant leurs différences. Jeremiah Johnson de Sydney Pollack, porté par Robert Redford inaugure le western écologique et renoue avec les racines d’une vie sauvage dans les rocheuses où l’homme blanc sème le désespoir et la mort.

Francis Ford Coppola avec les Parrains I et II impose une nouvelle génération d’acteurs dans cette épopée mafieuse sulfureuse et romantique. Steven Spielberg offre le colossal succès Des dents de la mer et file vers une Rencontre du IIIème type où François Truffaut (un de ses maîtres) apparait. Scorsese promène dans les rues de New-York, un Taxi driver qui déambule dans les nuits glauques. Georges Lucas renoue avec la BD d’aventures dans la saga de La Guerre des étoiles. Sylvester Stallone impose un boxeur loser en archétype de la reconquête d’une dignité perdue, Rocky au succès phénoménal qui prouve que l’Amérique ne mourra jamais à ceux qui en doutaient.

Tous les genres et tous les secteurs de la vie sont touchés. MASH de Altman sur un hôpital militaire pendant la guerre de Corée, un asile avec Vol au dessus d’un nid de coucous par l’exilé Milos Forman, le quartier chinois de Chinatown (1974) de Roman Polanski, la bourgeoisie cultivée sous les saillies d’un Woody Allen (Annie Hall, Manhattan) en train de s’inventer un style, le policier prêt à tout, L’inspecteur Harry (Don Siegel), French Connection (William Friedkin) Serpico (Sydney Lumet), et bientôt des films sur la corruption et la gangrène de ceux qui sont chargés de maintenir l’ordre. Il y a l’horreur intérieure avec L’exorciste de Friedkin ou extérieure avec des Aliens (Rydley Scott) omniprésents restant sous la menace d’un Massacre à la Tronçonneuse orchestré par Tobe Hooper pour Carrie au bal du Diable (Brian de Palma). On court éperdument sur les traces de Dustin Hoffman dans Marathon Man (John Schlesinger) comme on s’égarait à suivre un Macadam Cowboy toujours campés par le même acteur omniprésent. Alan Parker, lui, narre l’histoire vraie d’un prisonnier des geôles turques dans Midnight express (1978).

Il se dégage de cette pléiade de films portés par une nouvelle génération d’acteurs, une véritable volonté d’inventer de nouvelles façons de toucher le spectateur en cassant le moule de la narration classique, d’agir par le spectaculaire pour découvrir l’infinie petitesse de l’être. On assiste à une perte de repères dans la confrontation entre le bien et de mal et le sexe et à la violence sous-tendent le comportement des individus à la recherche d’un bonheur impossible. Les drogues sont omniprésentes et l’appât du gain un miroir aux alouettes qui ravage les structures sociales et les familles. Enfin, il se dégage une forme de méfiance absolue pour tous ceux qui représentent la loi et l’autorité trop souvent gangrenés par les intérêts particuliers et l’égoïsme.

Dans le prochain texte, je vous présenterai donc le Cinéma Français dans une de ses périodes les plus flamboyantes... A moins qu'une autre catastrophe naturelle m'oblige à reporter ma parution... Mais bon, une inondation suffit largement à mon malheur et j'ai hâte de connaître vos réactions...

Bonne lecture !

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Au réveil !

Publié le par Bernard Oheix

Les jours s'épuisent à tenter de redonner un visage humain à ce que le chaos avait transformé en torrent de boue. Pourtant sous le soleil revenu, les raclettes que l'on s'échange entre voisins, les pelles qui creusent dans les immondices, les bras d'amis qui viennent spontanément vous soutenir, les montagnes de décombres qui s'amoncellent avant que des camions bennes les évacuent, tout cela forme un grand ballet absurde où les rires commencent à résonner, comme pour bannir la morosité et effacer les peurs de la veille qui planent encore !

Que dire de cette extraordinaire connivence entre les victimes de cette tornade aux relents d'un bouleversement climatique ? Que les trombes d'eau nous ont noyé dans des flots de boue et tenté de nous briser dans la nuit glauque ! Mais la chaleur est revenue, et les manches relevées, le courage de faire et d'oublier, une vraie chaîne d'humanité où l'on échange, se soutient, s'encourage et compatit.

C'est étonnant combien l'être humain arrive à se redresser dans l'adversité. Et l'entraide réelle des voisins victimes tout autant de la colère des cieux, la disponibilité des pompiers, des policiers, des services municipaux et tout simplement des individus touchés ou pas, dévoilent une humanité de courage, sans calculs, un instinct de survie ancré au plus profond de chacun d'entre nous, sans distinction de races, d'âges, de statut social et de religion... Juste une fraternité transversale entre nous, un désir profond de se fondre en une humanité fière de l'être et de lutter contre la nature hostile et la fin des utopies.

Après l'avant....

Après l'avant....

...avant deux jours après !

...avant deux jours après !

Du chaos des flots.....

Du chaos des flots.....

....à l'ordre de la raison ! Seulement une poignée d'heures pour vaincre la peur !

....à l'ordre de la raison ! Seulement une poignée d'heures pour vaincre la peur !

Il reste une mesure pour toute chose. 15 cm à bras le corps de boue et d'immondices vite chassées par l'espoir de renaître !

Il reste une mesure pour toute chose. 15 cm à bras le corps de boue et d'immondices vite chassées par l'espoir de renaître !

5 jours se sont passés... Umaga, le chat a retrouvé sa place au soleil sur le canapé un peu humide il est vrai ! On peut revivre et contempler les derniers vestiges en souriant comme si nous avions gagné contre l'adversité ! Après tout, tant d'autres ont tout perdu !

5 jours se sont passés... Umaga, le chat a retrouvé sa place au soleil sur le canapé un peu humide il est vrai ! On peut revivre et contempler les derniers vestiges en souriant comme si nous avions gagné contre l'adversité ! Après tout, tant d'autres ont tout perdu !

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