Overblog
Suivre ce blog Administration + Créer mon blog

Russie. (1)

Publié le par Bernard Oheix

Ce compte rendu a été composé par Sophie D...la directrice adjointe de l'Evènementiel.  Enfin ! La Sophie qui peut s'évader et venir visiter la Russie en ma compagnie. En près de 20 années de travail en commun, c'est la première fois que nous partons ensemble. Séquence émotion ! Ce sera parfait, à l'égal des relations que nous entretenons depuis tout ce temps... fidélité, confiance, humour et connivence. Il avait un parfum particulier ce séjour avec Sophie en terre Russe avec nos guerrières slaves pour nous accueillir. Je vous en livre quelques pages choisies. Les italiques proposent mes commentaires !

Vendredi 30 : arrivée Moscou en fin d'après-midi. Dîner sur la Place Rouge avec Tatiana - Hélène et 2 "sponsors" du Festival. Arrivée sur la Place Rouge sous des rafales de neige froide. Il faut voir les yeux écarquillés de Sophie devant le mausolée de Lénine, les remparts du Kremlin, les domes de Saint-Basile...Comme pour moi la première fois il y a 10 ans, une beauté chargée d'histoire à couper le souffle ! 
Samedi 31 : départ pour Kazan (en avion). Accueil par Aïda (Vice-Ministre de la Culture du Tatarstan). Déjeuner à l'Hôtel avec Tatiana, Hélène et Nadia.
La mosquée bleue de Kazan
Visite du Kremlin (Mosquée bleue, Eglise Orthodoxe, Monastère...). Inauguration de l'exposition dédiée à la Feutrine.
Miss Kazan...regardez ma main autour de sa taille gracile !

Rencontre officielle dans le Musée avec la Ministre de la Culture de la république du Tatarstan : Zilya Valeeva (amie de Catherine Deneuve qu'elle souhaite avoir en invitée d'honneur du Festival). Visite du Musée (peinture, artisanat local : cuir). Une exposition sur l'artisanat Tatar sera présente lors du Festival à Cannes.
Elles ont perdu... Elles n'étaient pas assez belles !
Le soir : élection de Miss Kazan et Tatarstan (30 candidates, beaucoup de sponsors à remercier !!! "4h de spectacle "). je ne vous parle pas de ma présence dans le jury... quoique je peux vous en dire quelques mots. 30 beautés slaves, avec des traits typés, belles comme des anges de la miséricorde, défilant en petites culottes et soutien-gorge...Imaginez mon rythme cardiaque...
Miss Tatarstan.. pour moi ?
Dimanche 1er Février : Opéra National de Kazan. 10h Accueil par une fanfare féminine de Jazz puis Ensemble de danses et de chants du Tatarstan (très bel ensemble folklorique - 60 artistes - attention : de nombreux costumes - prévoir des portants. Décor : rideau de scène + Praticables). Cérémonie du Thé avec les responsables du théâtre : Nadia insiste sur les fiches techniques qui doivent être complètes. Etonnant ce dimanche matin, 5 spectateurs dans la salle immense et la troupe qui se donne comme si le monde avait les yeux sur elle !
12h30 : rencontre officielle avec la Ministre qui se fait beaucoup de souci au sujet de la crise et espère trouver le financement pour faire venir à Cannes tous les artistes. Le budget doit être présenté au Président du Tatarstan.
Nous visionnons ensuite des DVD de la fête des enfants qu'ils souhaitent importer sur le parvis (jeux de la course en sac, de la cuillère avec un œuf...). (B.O. réussira à les en dissuader).
Fin AM : visite d'un magasin d'artisanat qui exposera à Cannes.
Retour au Ministère pour dîner avec le Vice-Ministre, Tatiana, Nadia et Hélène.
Lundi 2 : Départ très tôt (en avion) pour St Petersbourg.
12h : RDV au Théâtre de Mains pour rencontre avec le Directeur et visionnement des extraits des spectacles.Cérémonie du Thé.
Visite du magasin de fourrures Lena qui doit participer au dîner russe (nous apprendrons à la fin du séjour que Mme Medvedeva s'oppose à ce défilé à Cannes et ce en raison de la crise). Commentaire de BO. Sophie avec son manteau en poil de truc à 5000 000 dollars... en train de minauder sous les yeux concupiscents de quelques Russes affamés, vision suréaliste s'il en est ! Cérémonie du Thé. Déjeuner à 16h00 dans un restaurant ukrainien avec la responsable au gouvernement fédéral (grande amie de Mireille Mathieu !).
Un des 300 canaux de la ville...
18h30 : RDV au Théâtre Mikhailovsky pour une visite du Théâtre et une rencontre avec le Directeur, Vladimir Kekhman. (800 personnes travaillent dans le théâtre). Vladimir pose une condition à la présence de sa compagnie à Cannes : que Mme Medvedeva soit présente. Son théâtre pourrait présenter un Gala de danse et, sous réserve,Giselle ( avec un Orchestre à définir). Dîner avec Vladimir dans restaurant italien.
Mardi 3 : 9h30 - visite en minibus de St Petersbourg. Visite de la fabrique de porcelaines impériales qui doit venir exposer pendant le Festival. Cérémonie du Thé avec la directrice générale et la directrice des ventes (Liliana Ilyina). Elles sont très soucieuses de la crise car elles sont responsables de plus de 1 000 salariés et ne semblent pas très motivées pour venir à Cannes en cette période difficile. Visite du Monastère Vladimir Nevski.(tombes de Dostoïevski, Tchaïkovski...).
Tombe de Tchaïkowsky...la plus formidable concentration de génies morts immaginable !
16h00 : Déjeuner avec le Consul de France, la Ministre du Tourisme (Mariana ...) et Nadège...
17h30 : Réception par le Président du parlement Monsieur Tupalov au Palais Mariinski. Présentation du projet St Petersbourg à Cannes. Visite du Palais.
19h : Théâtre Mariinski : le Lac des Cygnes. Sophie et Bernard dans la salle carmin, au premier rang, pour une oeuvre immémoriale, le Marinsky (ex-Kirov), la Lac des cygnes, la perfection de la danse classique, le coeur qui bat d'être au centre d'un monde plongé dans l'histoire de la Danse. Précision hallucinante des ensembles.Dîner avec les filles (Pizzeria).
Le Marinsky.. Le temple de la musique classique
Mercredi 3 : 10h : visite rapide de l'ermitage (50 mn) avec un guide anti-communiste, passionné et passionnant, fin lettré et cultivé s'exprimant dans un français suave, distribuant des noms au pas de course (Michel-Ange à gauche, Velasquez devant, à droite vous avez Léonardo de Vinci...etc) - visite de la cathédrale Saint-Isaac (vue panoramique depuis le toit) et de l'Eglise St Sauveur du sang versé érigée sur le lieu où le tsar Paul 1er fut assassiné. Ces 2 églises ont été ouvertes spécialement pour nous.
Déjeuner georgien avec toutes les Ministres, guides... et départ en train (4h30 de voyage dans la tempête de neige) pour Moscou. Voyage dans les bourrasques, le train fonçant dans l'ivresse d'une tourmente, la neige pénêtre dans les sas et la campagne défile écrasée sous la violence des éléments.
Le soir, repas avec Olga, la femme de Nilda F, mon ami. Retrouvailles dans un restaurant branché. C'est la fin du voyage, les images s'entrechoquent dans un Moscou bloqué par une tempête de neige. Concert de klaxons, paralysie générale, un tapis blanc recouvre la ville et le froid mordant pénêtre partout ! L'hôtel nous attend, une dernière nuit chez nos amis les Russes.

Jeudi 4 : retour en France.

Vous aurez droit à une suite très bientôt...

Voir les commentaires

Berlinade Attitude

Publié le par Bernard Oheix

Yeux fermés. Destination brouillard. En avant pour un cadeau anniversaire hors du commun. On m'avait juste intimé de réserver cinq jours de ce début du mois de janvier. Le mystère règne, je tente de connaître cette destination inconnue, propose de l'argent à mes enfants ( une somme conséquente ma fois, 200€ !)... Rien n'y fait, je ne sais toujours pas en cette aube glacée où je dormirai au soir venu. Maigres indices, l'avion, l'Europe, le froid...
Je découvrirai donc cette ville qui me tend les bras, Berlin, deux fois entrevue, jamais visitée. C'est Hartmut, mon ami de l'université de Nice, 35 ans après, qui va se charger de nous faire découvrir sa Capitale au pas de charge, à  l'Allemande, avec méthode et intensité... et c'est génial !
Merci donc à Thérèse pour cette surprise, cette vraie trouvaille de 5 jours volés au temps, une façon de faire un pied de nez au froid et à la crise.



Jardin sous la neige. Berlin, une ville de verdure, ouverte, depuis que les murs se sont écroulés, l'espace s'est agrandi et les parcs ouvrent des perspectives dans l'horizon d'un froid polaire. La vie existe, intense, et les Allemands sont sympathiques, accueillants. Un sentiment de profonde sécurité règne.


Marx et Engels... mes deux idoles du temps jadis. Ils campent toujours comme les phares des consciences qui embraseront le XXème siècle. Combien de crimes en leurs noms ?


Le mémorial pour les victimes juives. Un frisson, monument éclaté, austère, rappel d'un drame épouvantable. Comment en sommes-nous arrivés là ? Je me souviens d'un évèque négationiste qui défraie la chronique et j'ai honte pour les dictateurs du corps et de l'esprit, les bourreaux de la liberté, les innombrables servant d'un Dieu de haine. Quelle que soit la couleur de l'ignominie, le sang des victimes est toujours versé pour noircir la page d'une humanité qui n'aspire qu'à vivre dans la paix.

La porte de brandebourg, symbole d'un mur qui déchirait un peuple. Il est étrange de penser qu'une génération d'Allemands ont porté la croix des fautes de leurs parents. C'est le cas de mon ami Hartmut qui a grandi dans cette Allemagne tentant de revivre après une décénie de guerre. Combien de pays ont éludé leurs drames en niant leurs crimes ? Cette génération d'Allemands n'a pu fermer les yeux...


Place vide, théâtres et bâtiments baroques. Il y a de l'espace et une histoire à fleur de pierres, même si Berlin fut détruite et rasée pendant l'année 1945. Il reste un mélange de modernité et un parfum de passé, une ville qui envoûte comme à cheval entre deux époques.


La gare de l'Alexander platz, cette verrue d'un McDonnald qui rappelle que les impérialismes ne se diffusent pas que par les armes !

Le mur de Berlin et ses vestiges. Check point Charlie, quelques bribes conservées dans un quartier sombre, des graffitis pour se souvenir que le sang de jeunes hommes a coulé pour franchir une limite artificielle imposée par la folie des hommes. Impressionnant ces plaques apposées avec des noms oubliés. Le commerce fleurit à ses pieds pour maintenir l'idée que la vie n'est qu'éphémère passage et le prix d'une vie somme toute très relatif...


Nationalgalerie du Musée de Berlin. L'île aux morts. Un chef-d'oeuvre romantique de Böcklin. Je ne résiste pas au plaisir de vous l'offrir comme un voyage intérieur. Les couleurs sombres, la lumière cachée, l'intensité d'un lieu oppressant dans l'ultime voyage....

Karl Friedrich Schinkel. Gotischer dom am wasser. Cette exposition sur les romantiques allemands est d'une force et d'une beauté à couper le souffle. Il y a aussi des Menzel, Caspar David Friedrich, Von Marées et Lieberman. On sort ivre de tant de génie. Comment donc ce peuple, qui accoucha de tant d'oeuvres sublimes, pourra-t-il se laisser entraîner dans les affres d'une guerre sordide ! Et la France en 14-18 ? Et tous les autres à attendre que le canon tonne pour s'enivrer !
Que les pinceaux règnent sur les hommes de bonne volonté !

Voilà, juste l'arôme délicat d'un passage fugace dans une Capitale de l'Europe. Des promenades dans les parcs, un appartement spacieux dans Charlottesbourg, un lac gelé, la visite du Reishstag et l'ascension de sa coupole, des repas à l'allemande, d'énormes portions de gâteaux pour les en-cas d'après-midi, une chute sur un trottoir verglacé, une langue comme une musique et la certitude que Berlin est bien le lieu de cette histoire impossible d'une Europe dévorée par ses propres démons qui renaîtra toujours de ses cendres.
Vive Berlin !

Voir les commentaires

Le temps sans pitié

Publié le par Bernard Oheix

Je m'aperçois que les semaines passent et que les articles s'accumulent... Je n'ai toujours pas mis en ligne le compte-rendu des Rencontres Cinématographiques de Cannes où j'étais membre du jury avec mon ami Nilda Fernandez. Il y avait pourtant des films remarquables et l'ambiance était géniale.
Je n'ai toujours pas écrit les quelques pages émues sur l'Alexander Platz et la Porte de Brandebourg. Une destination inconnue que ma femme m'a offerte pour mon anniversaire sans me dire où nous allions. C'est à l'aéroport que j'ai découvert que nous nous rendions pour 4 journées à Berlin où Hartmut, vieux complice de cinéphilie des années facs, nous attendais pour nous faire visiter au pas de charge sa ville sublime. Ah ! la découverte des peintres romantiques Allemands au Musée National...
Et puis, plus récemment encore, Moscou et la Place Rouge avec Sophie Dupont, directrice adjointe de l'Evènementiel ma complice depuis 20 ans, Kazan et son kremlin, son élection de Miss Tatarstan où j'eus la charge de juger 30 beautés absolues, Saint-Pétersbourg pour finir, le musée de l'Hermitage, les tombes de Dostoïewski, Tchaïkovsky, Marius Petipas, le Lac des Cygnes au Marinsky, les canaux gelés par - 15 et ce train fonçant dans la tempête qui nous ramenait vers un Moscou noyé sous la neige.
Beaucoup d'articles en attente mais ce n'est pas cette semaine que je pourrais les pondre. Le Festival des Jeux ouvre avec ses 135 000 personnes, ses 14 000 jouieurs inscrits dans les tournois venant d'une cinquantaine de pays, les amis qui débarquent pour des nuits d'Off où tout est possible et les heures qui vont s'étirer jusqu'à l'aube.



Heureusement qu'il y a la belle, la troublante, la géniale Claudia C... pour penser à moi !

Voir les commentaires

Ce tapuscrit est vraiment excellent.(3)

Publié le par Bernard Oheix

Suite et fin de la saga des anciens maoïstes perdus en pays des merveilles. Le talent de l'écriture ne pourra jamais remplacer l'art du vivre. Les deux précédents épisodes nous campaient deux êtres s'affrontant pour un bout de passé et un rêve d'avenir. Qu'en deviendra-t-il exactement de leur passion sans frontières ? Voilà donc le dénouement de cet affrontement entre mes espoirs cachés et le monde de l'édition.


-Et évidemment, comme c’est toi qui a le flingue, c’est moi qui prends la balle.

-Pas forcément, on peut tirer au sort.

-Comment ?

-Imagine, la vie sur un coup de poker. Je distribue les cartes, celui qui a la plus forte reçoit en cadeau un projectile qui lui troue la peau. Dans les deux cas mon livre est édité, l’odeur du sang attire les chacals et après un tel scandale, ils vont se battre pour me publier.

-Tu es cinglé.

-Mais efficace, tu as un jeu de cartes ?

-Je refuse, ce n’est plus de mon âge tes conneries.

 

Sa lèvre inférieure tremblait, les yeux rougis par la tension, il sentait que le dénouement approchait. Au fond, je l’avais toujours idolâtré, son intelligence, son brio, sa capacité d’improvisation m’avaient fasciné, et en le contemplant, trente années après, je ne pouvais le haïr, lui, ce qu’il représentait de renoncement, l’abjection de sa vie de compromissions, cet univers frelaté dans lequel il évoluait avec l’aisance d’un pachyderme que je ne serais jamais. Je discernais encore cette enveloppe coriace, cette force qui l’animait malgré tout. Il restait le grand Patrick Beausexe qui nous avait enflammés, apte à fédérer les élans communs pour les transcender, le modèle inaltérable de notre jeunesse. Il n’avait pas mérité cela.

 

-Il va falloir que tu me publies, mon grand, que tu aimes ou pas mon roman, il te reste cette tâche à accomplir.

 

J’ai introduit le revolver dans ma bouche et j’ai appuyé sur la détente. Je n’avais jamais envisagé de le tuer, juste lui faire peur, je connaissais depuis si longtemps le nom de la victime, je la portais en moi depuis des lustres, tant d’erreurs, tant d’aiguillages ratés, la vie au hasard du malheur. Le jeu avait assez duré et je savais désormais que mon œuvre passerait à la postérité. Avec le scandale que j’avais déclenché, il était certain que le premier tirage de mon livre serait conséquent, les médias ont aussi du bon.

Je n’ai pas souffert parce que c’est l’apanage de ceux qui laissent derrière eux quelque chose. Moi, le vide seul pouvait répondre à l’écho de ma vie, un vide né parce que j’avais trop rêvé et qu’il ne fait pas bon oublier la réalité, elle vous rattrape un jour ou l’autre et vous demande des comptes. Je n’avais plus rien à offrir, avais-je eu seulement ma place quelque part, d’ailleurs ?

Le noir s’est embrasé et j’ai sombré dans la nuit des temps.

 

 

Patrick Beausexe a regardé mon corps désarticulé et la tache de sang qui s’écoulait sur son bureau de mon crâne béant. Une étrange lueur au fond des yeux, il s’est emparé du tapuscrit pour le glisser dans un de ses tiroirs qu’il a fermé à double tour. Il a ouvert calmement aux forces de police qui s’étaient précipitées au son de la détonation. A l’interrogatoire, il n’a donné ni mon nom ni la raison de cette tragique prise d’otage. « Un comportement d’excité, quelqu’un manifestement dans un état de nerfs qui avait perdu son contrôle et tenait des propos absurdes où se mélangeaient des prières et des vindictes contre la société » L’affaire fit grand bruit et mit en valeur les publications de sa collection, Les romans de la vie, qui virent leur vente multipliée par trois et dégagèrent ainsi des bénéfices conséquents permettant de verser des émoluments aux actionnaires et l’autorisèrent à négocier le doublement de son salaire de directeur de collection. Il dut même régler l’impôt sur les grandes fortunes, cette année-là.

 

Deux ans après, l’événement littéraire de la rentrée fit courir le tout Paris dans les salons Gallimard pour une réception consacrant la dernière œuvre de Patrick Beausexe. « L’itinéraire d’un enfant perdu » obtint le Prix Goncourt et relança sa carrière littéraire. La critique salua cette tragédie d’un terroriste à la recherche de la vérité ultime qui décidait de s’immoler pour faire entendre son message de paix et d’harmonie. Sa composition romantique alliée à une précision extrême dans les descriptions des lieux et des personnages en firent un livre culte pour toute une génération de Bo-Bo qui frémissaient à la lecture des exploits de cette génération soixante-huitarde dont ils étaient vaguement jaloux et qu’ils méconnaissaient bien que ce soit celle de leurs parents.

 

Certains toutefois osèrent faire le rapprochement avec un drame qui s’était déroulé dans son bureau, d’autres notèrent la puissance réaliste du sujet et l’étrange évolution du style de Patrick Beausexe, mais tous savaient que seule la littérature permet l’impossible et que l’auteur est bien celui qui signe la pochette glacée qui capture les rêves dans des caractères d’imprimerie si froids.

 

Au fond, il avait eu raison et manifesté sa sincérité, ce « Tapuscrit était vraiment excellent, c’est vrai… »


A défaut d'écrire, on peut mourir...pour une belle page, une phrase géniale, un texte hors du commun. Il restera la poussière de nos espoirs, la vague trace d'une existence, le vent l'emportera comme pour effacer les craintes de survivre à la mort. C'est le néant assuré mais quelques signes en gras sur un papier jauni peuvent entretenir l'illusion de l'immortalité. C'est pour cette raison que les heures s'écoulent pour ceux qui tentent d'arrêter le temps avec leurs mots en or !

Voir les commentaires

Ce tapuscrit est vraiment excellent (2)

Publié le par Bernard Oheix

Voici la suite de la nouvelle précédente. Si vous avez raté le début, vous pouvez prendre le temps de lire le premier épisode. Je vous rappelle que tout ceci n'est que pure fiction, et que toute ressemblance avec des personnes existants ou ayant existé n'est absolumment pas fortuite mais bien produite par une volonté délibérée de travestir la réalité !


-On continue quoi ? Autant vous le dire, je n’ai plus la tête à lire votre prose. Je suis sincère en disant que cela me semble bon, mais j’ai des difficultés à me concentrer, je ne sais pas pourquoi…

-Je vais vous épargner cette tâche. Reprenons votre présentation, elle était incomplète me semble-t-il.

-Bon qu’est-ce que vous voulez savoir ?

-Mais rien, je sais tout de votre passé.

-Bon, et alors ?

-Leader des maoïstes à Nice de 1968 à leur implosion en 1970, près de deux années pendant lesquelles vous avez mené une guéguerre urbaine aux forces de l’ordre qui tentent actuellement de vous sauver. Vos aventures parlent pour vous. Détournement symbolique des camionnettes de la presse capitaliste dont vous brûliez en un autodafé festif des milliers d’exemplaires d’une prose infâme soumise aux intérêts des puissances impérialistes qui asservissaient les peuples en lutte, comités de vigilance et travail d’alphabétisation dans les bidonvilles qui existaient encore en face de l’aéroport, avec à la clef, un réseau de cellules qui devaient devenir le bras armé de la révolution du Grand Soir, élaborées sur le modèle de la bataille d’Alger, interrogatoires des militants afin de traquer les réflexes petits bourgeois, confessant leurs fautes et promettant de corriger leur comportement et de se fondre dans l’idéal révolutionnaire de la masse en se purgeant de ses pratiques individualistes, et tant d’autres faits d’armes que l’histoire ne vous est pas reconnaissante de ne pas avoir inscrit en lettres de feu la mémoire de vos gestes. Vous avez été un grand révolutionnaire, monsieur Beausexe !

-Mais, comment, c’est impossible !

-Il est certain que cet aspect de votre vie n’apparaît pas vraiment dans votre biographie du Who’s who. Fils de notaire de la bourgeoisie niçoise, père de deux enfants, diplômé de l’université de sociologie et titulaire d’un DEA de lettres, c’est quand même plus adapté à votre profil de grand prêtre de la littérature moderne, n’est-ce-pas ?

-Mais qui êtes-vous enfin ?

-Qu’avez-vous fait de votre passé, camarade, l’histoire vous mord-elle encore la nuque ? Est-ce que vous dormez du sommeil du juste après les infos de la télé capitaliste, quand des millions de nègres s’entre-tuent sous vos yeux pour entretenir vos désirs de paix sans ouïr leurs cris d’agonie, que les enfants asiatiques s’écorchent les mains pour chausser vos enfants du dernier cri de la technologie en Nike-Air, que les paysans d’Amérique du Sud crèvent à labourer des terres infertiles pendant que les conglomérats des Etats-Unis s’enrichissent de leur misère, que les riches deviennent de plus en plus puissants pendant que les pauvres s’appauvrissent, que sont devenus vos rêves ?

-Je veux bien entamer un cours de dialectique avec vous mon ami, mais enlevez votre cagoule, que je voie enfin à quoi ressemble l’avocat des peuples et des trahisons de nos révolutions. A visage découvert, on peut parler du passé.

 

J’ai ôté lentement mon masque. Je l’ai senti me regarder, scruter ce visage qui lui évoquait de vagues réminiscences, cherchant des souvenirs enfouis dans mes traits vieillis, trente années s’étaient écoulées depuis notre dernière rencontre. Son regard a vacillé, une lueur étrange s’est allumée dans ses yeux.

 

-Bernard Raynieux, toi, mais tu es fou. Qu’est-ce que tu fais là ?

-Je viens te chercher camarade, l’heure des comptes a sonné. Il fallait bien que cela advienne, nous ne pouvons nous exonérer indéfiniment de nos actes passés. On se doit au moins la vérité, tous les deux.

-Quelle vérité ? De quoi me parles-tu ? Je crois que la comédie a assez duré. Tu vas me donner cette arme, on va sortir tranquillement et on expliquera que c’est un gag que tu m’as fait en souvenir du bon vieux temps. Viens.

 

Il a tendu la main vers le revolver noir, ses yeux me suppliaient, l’espoir renaissait dans sa volonté de dénouer la situation, de reprendre le contrôle des événements. Il avait toujours agi en chef, mais je n’étais plus son lieutenant, son porteur de flingue, son exécuteur de basses œuvres. J’ai hésité quelques secondes d’éternité.

 

-C’est encore trop tôt, nous n’en avons pas fini. Ne crois pas que ce n’est qu’un jeu, ce revolver est armé, je tirerai si tu m’y obliges. Reprenons.

-Reprendre quoi ?

-Par exemple ce « tapuscrit » comme tu l’appelles, je te l’ai envoyé il y a un an, à cette adresse, il était signé de mon nom, tu ne l’as jamais lu, pourquoi ?

-Tu sais, je reçois environ 25 œuvres géniales de tous les écrivains méconnus de la France par semaine, il y a longtemps que je ne les regarde même plus, j’ai un comité de lecture qui les enregistre et tente de lire ces salmigondis, cet étalage d’ego insupportable. On tombe rarement sur des pépites dans cette boue de toutes les frustrations, dans ce torrent de toutes les passions contrariées, de rêves avortés. Je pense qu’ils sont passés au travers de ton livre. On peut arranger cela.

-Il y a six mois, la lettre que je t’ai envoyée pour te demander ce que tu en pensais, là aussi tu ne lis pas ton courrier ?

-Oui, je me souviens maintenant. Une lettre d’un ami, étions-nous vraiment des amis d’ailleurs, que j’ai perdu de vue depuis combien, trente ans au moins ? Que veux-tu exactement, que je saute au plafond parce que tous les jours j’attendais une lettre de toi, que je ne pouvais vivre sans savoir ce que tu devenais, que ma vie s’étiolait dans l’attente d’une missive où tu m’annoncerais que tu vivais encore, la belle affaire ! Tu me parlais d’un livre, c’est vrai, mais j’en reçois des tonnes de livres, des merdes innommables, des états d’âme de rien du tout, de la littérature de gamins attardés écrite avec les pieds. Les coffres des greniers sont pleins de chefs-d‘œuvre méconnus. Il va falloir que tu aies un peu d’humilité mon vieux camarade, la vie ne s’est pas arrêtée à la fin de nos idéaux révolutionnaires dans les années soixante-dix, elle a continué son fleuve tranquille si tu vois ce que je veux dire.

-Pas pour moi, j’avais confiance en toi. Je croyais que tu serais là quand j’aurais besoin de toi.

-Bernard, tu vas me faire pleurer, on tombe dans la littérature de gare pour midinettes, tu vaux mieux que ça ! Bon, dis-moi, exactement, ce que tu cherches là, il faut en sortir.

-Tu te rappelles la dissolution du mouvement étudiant, la désintégration de nos espoirs, ce rendez-vous que nous avons pris avec l’histoire en décidant d’intégrer les usines et de transformer les travailleurs en leur permettant d’acquérir la culture de l’insurrection et de la résistance, seul moyen de lutter de l’intérieur et de transformer le monde…c’était ton discours, moi j’y ai cru. Je me suis engagé dans une filature de Tourcoing, il y en avait encore à cette époque, et puis j’ai fait Renault, les aciéries du Nord, toute une géographie oubliée de l’asservissement des masses et à chaque fois, l’humiliation, l’échec, ces mêmes travailleurs qui me rejetaient, les licenciements, la fuite en avant, j’étais toujours le mao, le gauchiste, celui qui empêchait de tourner en rond.

-Nous étions jeunes, j’y croyais vraiment aussi, tu ne peux pas en douter.

-Oui, sans aucun doute, mais moi, je n’avais pas un père notaire, du fric, une villa au Mont-Boron, je n’avais aucun parachute pour amortir ma descente aux enfers, j’étais condamné à continuer parce que tu m’avais dit un jour que nous triompherions pour créer un monde plus juste, plus vrai. Où est-il ce monde de nos vingt ans, où l’as-tu planqué ?

-Mais on est au troisième millénaire, tu parles de quoi exactement, j’ai l’impression d’entendre un ptérodactyle pérorer sur un eldorado qui n’aurait jamais existé. Est-ce que tu te rends compte que les staliniens ont perdu la bataille, que le mur de Berlin est tombé, que la Chine est le premier pays capitaliste au monde devant la Russie, que Fidel est une caricature de dictateur qui aurait dû mourir avec le Che, au moins on en aurait fait des posters, que le peuple français attend le tour cycliste et le mondial de foot pour s’extasier et s’ébaudir en buvant des bières et en chantant la Marseillaise, on est loin de l’Internationale là, non ? Où étais-tu pendant toutes ces années ?

-Là où tu m’as envoyé !

-Ne me donne pas ce pouvoir, c’est un costume bien trop grand à porter pour mes épaules. C’est toi qui a tracé ta route, tu n’es tributaire que de tes choix, j’ai fait ma part du chemin, où donc t’a mené le tien, dans ce bureau de merde à me menacer avec un flingue, comme dans un western de série B, mais n’est pas Clint Eastwood qui veut, l’heure de la retraite générale a sonné cher compagnon de luttes, même si c’est moi qui ressemble à Sancho Pança, c’est toi qui te bats contre des moulins à vent avec une hallebarde. Pose ton sac collègue, il est temps de revenir à une réalité plus prosaïque, plus terre à terre, de ramener le débat vers des rives plus accueillantes.

-Plus sereines que les nuits que j’ai passées dans les caches de la Fraction Armée Rouge à attendre la descente des flics, que le passage au sein des Brigades Rouges dans l’Italie des années de plomb et les jambisations à la sortie des usines Fiat, que mon exil en Thaïlande au début des années 80, que la vie d’errance qui m’a mené pendant vingt ans aux quatre coins du monde, toujours à côtoyer la misère et la mort. Toujours en porte-flingue, toujours à la lisière de la légalité, et la fin de mes illusions que personne ne voulait partager, sais-tu ce que c’est que la solitude, l’agonie d’un monde dans lequel je n’avais plus de place, c’est de cela qu’il s’agit aujourd’hui, c’est le compte que je viens régler avec toi.

-Pourquoi moi ?

 

-Il faut bien quelqu’un pour assumer ma vie. Tu n’as pas voulu me publier alors j’agis, comme tu m’as appris à le faire quand tu étais notre leader maximo, il y a si longtemps. Tu as oublié les principes de base de notre stratégie révolutionnaire : analyser, décider, foncer et ne pas regretter. Je ne regrette pas ce qui va advenir, tu comprends bien qu’un de nous deux doive solder cette addition, aujourd’hui je viens te présenter la facture.

 

La sonnerie du téléphone a retenti, jetant une ombre entre nous, réintroduisant un extérieur menaçant, un facteur de tension. Il  m’a interrogé du regard pendant que le son strident remplissait la pièce. J’ai opiné de la tête, lui faisant signe de décrocher en mettant l’écoute collective.

-Bonjour monsieur Beausexe, ici le commissaire Bertrand du commissariat du 8ème. Pouvez-vous nous expliquer ce qui se passe ?

-Ecoutez, je crois que c’est un malentendu, tout devrait rentrer dans l’ordre.

-Etes-vous menacé physiquement, a-t-il une arme ?

-Oui, non… enfin c’est compliqué, disons que vous ne devez rien tenter, j’ai besoin encore d’un peu de temps, nous sommes en train de discuter.

-Passez-moi la personne qui est avec vous.

Il m’a tendu le combiné mais j’ai refusé de le prendre.

-Il ne souhaite pas vous parler. Je vous propose de rappeler dans trente minutes. Je pense que la situation se sera décantée et que j’y verrai un peu plus clair.

Il a raccroché et m’a fixé longuement. Il se demandait vraiment où nous allions et comment cette situation pouvait évoluer. Il avait moins peur, je le sentais à son attitude, il pressentait que notre lien ancien, que ces heures que nous avions partagées le protégeraient. Il avait tort..

 

-Bon, Bernard, cette comédie a assez duré, il faut en sortir d’une manière ou d’une autre. Le mieux serait de remballer cette arme et de sortir de ce bureau. Rien d’irréversible ne s’est encore déroulé.

-Nous avons une demi-heure, c’est plus qu’assez pour mourir, Patrick.

-Tu es fou !

-Peut-être, mais quand tu nous as déclaré qu’il fallait prendre rendez-vous avec l’histoire, moi j’y ai cru et j’ai foncé. Sais-tu ce que cela veut dire que de s’entraîner un an dans une base libyenne au milieu des années 80. Ramper, sauter, tirer avec des Kalachnikov, manier des explosifs pour être ce gentil soldat de la Révolution appelé à libérer le monde.

-Là, je rêve, ce n’est pas possible !

-Tu cauchemardes plutôt. Sais-tu que dans ce monde, il y a toujours une place pour des gens comme moi, perdus, amers, sans racines et sans avenir. Où que tu ailles, des recruteurs de l’ombre sont à l’affût, ils savent guetter leurs proies et nous prendre en main, nous habiller, nous entraîner et nous inclure dans leurs plans. L’argent coule à flots pour les mercenaires du désordre, c’est si facile de se laisser aller et d’abandonner son libre-arbitre. J’ai fait le Moyen-Orient, bien sûr, et c’est en Afghanistan que j’ai connu mes plus belles heures. Tu ne peux imaginer un camp d’Al Qaïda, moi j’y ai vécu et je suis devenu un instructeur respecté, j’ai vu mes élèves partir la taille ceinte d’un cordon d’explosifs en chantant les versets du Coran, la vie est si belle au paradis d’Allah quand il ne coûte rien de se libérer des attaches terrestres. Tu sais qu’ils sont des légions disséminées dans le monde, que leur terreau est ton renoncement, que vous avez forgé des hordes de désespérés qui vous demanderont des comptes au moment opportun. Ce n’est que le début d’une page sanglante, je t’assure, le 11 novembre n’est pas un aboutissement, juste les prémices d’un chaos auquel il va bien falloir vous habituer. Vous en êtes responsables parce que vous vous êtes trahis, les forces de la terreur seront toujours plus fortes que celles de la paix parce que les gens ont faim et qu’à ventre vide, l’espoir est impossible.

-Toi, le ventre vide avec ta rhétorique de merde, petit soldat raté qui a oublié de grandir, et moi, je t’aurais obligé à prendre ce chemin tortueux, quelques mots, un discours, des idées de jeunes attardés à démonter ce Vieux-Monde auraient conditionné ton existence de mercenaire en t’entraînant dans l’illégalité, un peu facile non ! Tu ne t’exonérerais pas de ton goût pour la violence, pour le sang, te rappelles-tu comme tu aimais cela, déjà ? Tu étais toujours le premier à bastonner les fachos, il fallait même te freiner sans arrêt pour éviter les bavures.

-Sans doute, mais je vous étais bien utile alors.

-Enfin, nous étions jeunes, ce n’était qu’une utopie.

-Elle avait un sens.

-Qui t’a mené où, exactement ? Tu as tué, tu as fait couler du sang, dans la foulée tu écris un livre sur ta vie où j’imagine que tu campes tes exploits en flattant ton ego et me menaces parce que ton talent ne serait pas reconnu, que tu ne veux plus rester dans l’ombre, tel un génie méconnu de la révolution permanente.

-Cela c’est Trotski, mon camarade, tu as oublié tes classiques.

-Ne joue pas avec les mots comme tu joues avec la vie des autres.

-Mais c’est de ma vie que tu parles, pas de celle des autres. C’est moi qui me suis engagé, qui suis allé jusqu’au bout de votre chemin pendant que vous vous reposiez de vos émotions de petits bourgeois, que vous repreniez le cours normal des évènements, la vie tranquille comme si tout ce qui avait été conçu n’existait pas, n’avait jamais été réel. Et que vive désormais le repos du guerrier !

-OK, je suis coupable, un grand pêcheur devant l’éternel révolutionnaire, alors maintenant, quelle est ta sentence, j’ai mérité la mort, l’exécution, en victime expiatoire de tous les malheurs de l’humanité ?Pendu, étripé, eviscéré, que sais-je encore ? 

-Pourquoi pas ? L’un de nous doit mourir aujourd’hui, c’est un fait.

(suite dans le dernier épisode, la semaine prochaine...)

Voir les commentaires

Ce tapuscrit est vraiment excellent.

Publié le par Bernard Oheix

J'aime cette nouvelle. Elle a été écrite un soir d'été, la colère au fond de moi. A cause d'un ancien ami, responsable d'une collection, qui avait oublié l'amitié, faute impardonnable à mes yeux. je lui avais transmis un tapuscrit, mais le passé n'a pas ravivé le présent apparemment, pas suffisamment pour qu'il le lise...Alors je me suis vengé ! Cette longue nouvelle vous sera livrée en 3 épisodes. Elle est d'ailleurs une des composantes d'un polar que j'ai écrit et qui restera sans doute dans la mémoire des greniers. Ils fourmillent d'oeuvres dont on ne saura jamais si elles méritaient d'apparaître au grand jour.
De profundis donc pour ces pages noircies de mon impatience.



A P.R, parce que les années n’effacent pas le passé
 

        
              -Ce tapuscrit est vraiment excellent, c’est vrai. Bien écrit, du style, exotique, une superbe histoire qui fonctionne, des personnages bien campés, ce Massoud l’Afghan par exemple quelle trouvaille !

-Oui, mais vous n’en avez lu que vingt pages, une demi-heure pour un chapitre, comment pouvez-vous le juger aussi vite. N’est-ce pas un peu précipité comme analyse, vous êtes sincère ?

-Monsieur, c’est mon métier, quand même, je sais reconnaître un vrai bon texte d’une daube, le style c’est ma vie.

 

Et sa vie ne tenait manifestement qu’à un fil, celui qui reliait sa tempe au canon du revolver et à mon doigt sur la gâchette, et derrière ce doigt, un bras immense vêtu de noir qui remontait jusqu’à ce visage inquiétant dont il n’apercevait que les yeux au centre d’une cagoule que j’avais récupérée en Corse, auprès d’un des participants de la célèbre conférence de presse des nationalistes de Tralonca. J’y étais à cette pantalonnade, des figurants déguisés en cow-boys de l’ombre, roulant des mécaniques en portant maladroitement des armes sorties tout droit de leurs caches, un rendez-vous si peu secret que toute l’île était au courant bien avant l’arrivée de Debré, le Ministre de l’Intérieur. Même les flics le savaient et je n’avais jamais pensé qu’elle me servirait un jour, cette cagoule du FLNC, elle produisait son effet dans ce bureau parisien.

Il devait vraiment se demander dans quoi il était tombé. La sueur qui ruisselait de son front en grosses gouttes lui piquait les yeux et il s’essuyait avec le revers de sa main pour l’empêcher de couler. Etait-il sincère dans son appréciation ?

 

Il avait employé ce terme stupide de « tapuscrit », je ne l’aimais pas. Dans le mot manuscrit, il y a la main comme porteuse de pleins et de déliés, de cursives et de majuscules, tout un langage qui évoque cette création d’un texte littéraire par un membre en osmose avec le cerveau qui commande, toute la poésie d’une imagination dont la notion de « taper » est si éloignée. Comment imaginer qu’il peut naître un roman d’un tapuscrit, du fait de martyriser un clavier, de se faire une tendinite à l’épaule à force de se ruer sur l’ordinateur, massacrer ses touches ne pouvait en aucun cas déboucher sur une œuvre, peut-être une recette de cuisine, un listing de ses angoisses, pas le roman d’une vie, pas la somme définitive que chaque écrivain rêve un jour de produire, fusion si parfaite des élans solitaires du créateur et de l’aspiration des lecteurs  à voyager dans l’univers de l’auteur.

 

Mais revenons à notre situation initiale.

 

-Je ne sais pas si vous êtes honnête, c’est ce qui me gêne dans cette situation. Puis-je vous faire confiance, avez-vous encore la capacité et la lucidité de comprendre ce que vous lisez, d’en apprécier toute la subtilité ?

-Monsieur, un bon texte reste un bon texte, et n’était cette manière un peu cavalière de m’obliger à le lire, je vous répondrais encore et toujours la même chose. Peut-être que vous pourriez poser ce revolver, on pourrait faire connaissance et envisager la publication de votre livre, il le mérite.

-Patrick Beausexe, créateur d’une collection devenue mythique aux Editions Gallimard, « Le roman de la vie », accoucheur de talent d’une génération soixante-huitarde qui a trouvé un espace pour partager ses illusions perdues avec une masse de lecteurs qui dépasse largement les socioprofessionnels cadres, habituels consommateurs de livres. Vous êtes vous-même écrivain de polars et votre premier roman, « Une tueuse dans les branches de sassafras », a été salué à l’époque par les critiques comme un bijou qui venait réconcilier la littérature engagée et les temps modernes. Vous n’avez pas toujours tenu vos promesses et votre œuvre respire parfois une certaine facilité, une mécanique bien rodée destinée à engranger les bénéfices de votre passé. Par ailleurs, depuis que Gallimard vous a confié la création de cette collection, vous êtes devenu la coqueluche des salons littéraires, un faiseur de carrières, celui qui peut sur un coup de dé, transformer le hasard.

-Je vois que vous vous êtes bien renseigné sur moi, il ne faut pas toujours croire ce qui est écrit, mon pouvoir dans le monde de l’édition est bien relatif, monsieur… ?

 

Il restait maître de soi, je le reconnaissais bien là, -le self-control- c’était son grand mot, savoir chasser les pulsions morbides, rester soi-même parce que rien n’est important-, combien de fois ne l’avais-je entendu pérorer ainsi pour chasser ses propres angoisses au moment des coups de feu, dans les nuits fauves de notre jeunesse, quand nous flirtions avec nos propres errances. Physiquement, il s’était avachi, l’excès de bonne chère et de vins fins, c’était sa faiblesse, même à l’époque. Ne pas l’imaginer affaibli de voir son corps bedonnant et ses rides sous une calvitie qui dégageait un front immense d’intellectuel. Il avait toujours de la gueule notre caïd niçois de la révolution, notre grand timonier des campus azuréens, ce tribun hors-pair qui savait enflammer la foule et convaincre les hésitants en écrivant les tracts les plus beaux de toute l’histoire de la révolution maoïste française. Le bougre avait du talent, toujours s’en souvenir et ne pas lui tendre la perche.

 

-Pour le moment, ce sera  l’Ecrivain, si vous voulez bien !

-Bon alors raisonnons, Monsieur l’Ecrivain, vous m’obligez à lire votre œuvre, car je suppose qu’il s’agit bien de votre création, un revolver sur la tempe, je vous dis que c’est bon, vous me laissez partir et on en reste là. Personne ne sait encore vraiment ce qui se passe dans ce bureau, je m’engage à ne rien dire ou faire qui vous mette en péril. Prenons rendez-vous pour la semaine prochaine, j’aurai fini le livre et au vu de ce premier chapitre, il ne devrait pas y avoir de problème pour convaincre mon comité de lecture. On signe un contrat et on oublie tout. Un pacte entre vous et moi.

-Et vous joueriez ce jeu, vous tiendriez parole ?

-Ma vie ne vaut pas un tapuscrit, vous pouvez le comprendre j’espère.

-Oui, c’est ce qui nous différencie, dans le moment présent.

 

Pendant qu’il parlait, je me suis écarté en le tenant dans la mire de mon arme, j’ai observé ce qui se passait dans la rue, trois étages plus bas. La circulation était coupée, des voitures de police en barraient les entrées et un cordon d’uniformes nous isolait du monde. Manifestement, la secrétaire du grand homme n’avait pas apprécié de voir un énergumène encagoulé, l’arme au poing forcer son passage et pénétrer dans l’antre de son chef. Elle avait fait ce qu’elle croyait juste en convoquant les forces de l’ordre et sans doute la presse à nos agapes littéraires.

 

-Je crois qu’il y a un problème, il me semble que pour la confidentialité de notre aimable discussion, c’est un peu tard. Regardez par vous-même.

-Merde.

Il s’est levé est s’est dirigé vers la baie vitrée, un coup d’œil a suffi. Je l’ai senti se crisper et j’ai deviné qu’il allait tenter quelque chose, un geste de désespoir si typique pour quelqu’un habitué à jauger les situations et qui comprenait désormais l’impasse dans laquelle nous nous trouvions. Il s’est ramassé, son poil s’est hérissé.

-Je ne le ferais pas, si j’étais vous, ce serait stupide, je serais obligé de tirer et je n’en ai pas encore envie, nous n’en avons pas terminé.

Cela l’a calmé, il est retourné s’asseoir derrière son bureau et m’a fixé longuement, scrutant ce visage dissimulé sous un tissu noir d’opérette dans ce qui devenait un drame trop réel pour lui.

 

-Alors, qu’est-ce qu’on fait maintenant, où va-t-on ?

-On continue.

(Suite au prochain numéro)

Voir les commentaires

Un Gala de danse.

Publié le par Bernard Oheix

La revue BALLET 2000 de Alfio Agostini organise un Gala International de danse depuis quelques années à Cannes. Présentation de jeunes solistes remarqués par les critiques maison dans des extraits enlevés permettant toutes les audaces et les prouesses, hommage à un danseur pour sa carrière (les précédents récipiendaires avaient pour nom Rosella Hightower, Violette Verdi, Alicia de Alonzo, Maïa Plissetskaia...).  Ce Gala se veut novateur, rompant avec la tradition, ancré dans le classique pour mieux s'en extraire et goûter l'air du large de la modernité.

La salle se remplit, assistance plutôt âgée et traditionnelle, même si quelques danseuses de chez "Rosella" animent les travées en lançant des youyous à la cantonnade. C'est une ambiance bon enfant, un mixte entre spectacle pour grand public et un évènement à la mode, soirée plus "culture" drainant les "branchés" de la côte. L'ouverture donnera raison aux modernes contre les classiques.
Le premier ballet présenté est "Anima" dans une chorégraphie originale de Matteo Levaggi sur une musique de Philip Glass. Le Balleto Teatro di Torino dépoussière l'académisme, offre une pièce d'une grande fluidité au service de l'élégance d'un mouvement épuré. Lignes d'horizon, sobriété, corps qui s'enchevêtrent, noir et blanc, il fait nul doute que ce premier opus de la soirée en a désarçonné plus d'un et que les tenants des tutus et paillettes se sont retrouvés fort marris quand la bise est arrivée !
La remise du prix à la carrière Irène Lidova créé par BALLET 2000 nous permettra de voir les images d'un autre temps. Un montage savant d'extraits de pièces pour retracer quelques pages de légende d'un danseur hors norme, Vladimir Vassiliev, réputé pour sa présence physique et son aptitude à défier les lois de la pesanteur. Un
moment d'émotion réelle quand la salle s'est embrasée pour lui.

Vladimir Vassiliev, sans aucun doute le plus grand danseur de tous les temps, une légende qui reçoit le trophée à la carrière Irène Lidova de BALLET 2000 sur une des plus belles scènes du monde !

Alfio Agostini, le boss, distribuant des prix comme des bonbons aux bons élèves.

Du Gala, nous retiendrons l'extraordinaire Polina Semionova du Ballet de l'Opéra de Berlin, éblouissante de grâce dans Alles Walzer sur une musique de Johann Strauss chorégraphiée par Renato Zanella. Olga Esina et Vladimir Shishov du Ballet de l'Opéra de Vienne dans Elégie sur une musique de Rachmaninov, chorégraphie de Vakil Usmanov. Maïko Oishi et Giovanni di Palma du Ballet de l'Opéra de Leipzig dans Sonate de Rachmaninov chorégraphie Uwe Scholz.
Disons-le malgré tout, ce Gala pour élégant et novateur qu'il fut, manquait quelque peu de brio et de stars de la danse. Positionné sur les étoiles montantes, essentiellement russes dans des compagnies germaniques, il a démontré les limites de la jeune danse devant les étoiles inaltérables des  Etats-Unis et de l'Angleterre. Reste une soirée étrange, un gala atypique, la finesse des choix malgré tout.
BO, Vassiliev et Richard Stephant, le producteur de la soirée, mon ami. Nous devions nous baigner pour célébrer les 50 000€ de recettes de la soirée... La pluie nous en empêchera, dommage, il est si beau en maillot tarzan avec ses pectoraux luisants.

Chiara Samugheo, mon amie, la plus grande photographe des stars italiennes, Vassiliev et BO. La nuit s'étire...

Voir les commentaires

2008 tombe à l'eau...Vive 2009 !

Publié le par Bernard Oheix

...c'est la faute à Sarko !
Le nez dans le ruisseau,
C'est la faute à Barroso !

Par un beau matin , dans une fraîcheur hivernale baignée d'un soleil luisant clair et beau (sic), comme chaque année, n'écoutant que mon courage, j'entraîne Julien, mon fils et Christian, mon beau-frère corse dans une plongée marine à ciel ouvert afin de tester notre courage !

Vous me direz, moi qui ai eu le privilège de plonger de nuit, par un trou dans la glace, par -40°, dans les plaines verglacées de Vologda, en Russie...qu'est-ce donc que cette température quasiment estivale ?
Bon, je vous la fais courte, c'était quand même pas un sauna cette Méditerrannée en ce matin du 24 décembre 2008.

La preuve, l'air dégagé de Julien au moment de rentrer dans l'eau !


En arrière-plan, les "rochers rouges" de La Bocca... Lieu mythique  où j'ai appris à nager, plonger, où j'ai dragué les fonds à la recherche des histoires d'eau et autres aventures ! Notez ce palmier esseulé qui tente d'insuffler une perspective exotique au visage coincé de mon fils !



Et  pour vous prouver que tout ceci n'est pas un montage avec une photo quelconque prise cet été, voici la preuve absolue de notre fait d'arme ! Nice-Matin, canard béni des dieux, titrait d'une façon prémonitoire, "Des stars planétaires à Cannes". Sont-ce pour moi que ces mots s'étalent sur la Une grasse ?
2009 nous le dira...
Bonne année à  tous !

Voir les commentaires

Noël au Paradis

Publié le par Bernard Oheix

Et pour ce petit Papa Noël ?

 

Quelques beaux cadeaux pour vous tous… ou tout ce que vous pourriez trouver dans vos chaussettes suspendues à la cheminée et que vous avez secrètement espéré sans vous l’avouer !

 

Par exemple…

Un banquier qui sache où va l’économie et qui serait capable de nous indiquer la direction à prendre ? Il nous expliquerait pourquoi le même baril de pétrole est passé de 90 dollars à 150 pour redescendre à 40 en 8 mois… Il nous démontrerait que nos hommes politiques sont cohérents avec eux-mêmes en donnant aux riches quand la situation est bonne (loi Tepa) pour prendre aux pauvres quand tout va mal (plan de sauvetage des banques)…Qu’il est normal de gagner de l’argent sans rien faire, uniquement parce que l’on en a, et tout aussi normal de ne pouvoir travailler pour en obtenir…C’est ce même banquier qui nous a poussés à acheter des actions Natixis qui ont perdu 95% de leur valeur ou de bénéficier de 400% de hausse sur d’autres valeurs, tout aussi artificiellement. Ce banquier qui nous taxe sur tous les services les plus pervers mais ne rémunère pas les dépôts d’argent qui dorment sur nos comptes, inflige des amendes scandaleuses pour les découverts des pauvres et des jeunes tout en aidant le puissant et lui servant en prêt-à-porter, des costumes sur-mesure, afin de ne pas payer d’impôts et de rentabiliser au maximum ses investissements. Ce banquier aux parachutes dorés de plusieurs millions et aux salaires mirifiques qui a plongé l’économie dans le marasme et tend désormais la sébile pour sauver un système que plus personne ne décrypte, pire, qui n’a jamais existé, dans lequel il a joué à l’apprenti sorcier pour des conséquences bien réelles sur la vie des innombrables personnes dont l’horizon n’est pas d’engranger mais de consommer pour survivre !

Une France enfin sereine avec ses ministres démantelant les services de l’état parce qu’il faut déréguler, décloisonner, permettre la concurrence, ouvrir aux capitaux, casser les monopoles, fussent-ils au nom du public pour le bien de tous…Tout cela avec autant d’efficacité que pour les renseignements téléphoniques (vous savez, notre bon vieux et simple 12 !), désormais, on a plein de services, on ne sait jamais à qui téléphoner tout en payant plus cher, ou l’eau que l’on surpaye pour des actionnaires anonymes dont les sociétés engraissent des inutiles déjà trop riches, les autoroutes rentables que l’on a rétrocédées aux grands groupes pour une poignée de figues et qui deviennent plus chères sur les tronçons les plus fréquentés et moins là où il n'y a personne, les subventions que l’on distribue à des groupes industriels qui s’empressent de délocaliser dès que l’opportunité s’en présente…  etc, etc !

Que les profits passent au privé et les charges au public, les riches ont au moins cette cohérence de tout faire pour le devenir encore plus.

Que l’on s’exile dans les paradis fiscaux tout en profitant largement de la situation (les hommes de la finance et de l’industrie), que l’on construise sa carrière sur le public français pour s’enfuir en Suisse afin de ne pas payer d’impôts comme les artistes (où es-tu Johnny ?), que l’on soit formé par les filières publiques d’enseignement et de sport pour trouver asile en Suisse ou à Monaco dès que l’on se met à gagner de l’argent (pauvres tennismans !), n’est après tout que normal, suivant le bon sens populaire que les riches se transmettent leur propre puissance et qu’ils ne le sont point devenus pour donner aux pauvres !

Vive la concurrence donc que l’on retrouvera enfin en muselant la télé publique tout en nommant son directeur à la botte, en retirant les moyens financiers des chaînes publiques pour que les télés privées éclosent de tout bois. La création selon St Profit, avec 2 coupures publicitaires, les parrainages et des programmes abêtissants à gogo. Et l’on entend dans les bois, les voix de la contestation muselées par l’argent !

Le vrai cadeau serait peut-être enfin d’arrêter de penser que les riches font vivre les pauvres ! D’imaginer que parce que l’on a le pouvoir on doive nécessairement l’exercer sans tenir compte des autres ! Que l’ego et la couleur de l’argent ne se discutent pas ! De trouver enfin un sens à sa vie ailleurs que dans l’exploitation de ses sentiments les plus sombres !

Quand donc la troïka composée de l’homme politique, du patron et du banquier fera naître l’espoir… quand ils auront épuisé toutes les ficelles de la prestidigitation ? C’est-à-dire jamais !

Et si la vie était simple comme le sourire d’un enfant, un concert d'Abd Al Malik, une tirade de Pierre Santini, un livre d'Yves Simon, un film des frères Cohen, un solo de Sylvie Guillem... ou tout éclair de beauté dans la nuit scintillante de nos espoirs ?

Alors, on pourrait hurler : vive Noël !

Voir les commentaires

Hugo versus Maupassant...

Publié le par Bernard Oheix

Quand la langue chante, que les mots sont des bijoux ciselés, que les inflexions de la voix envoûtent, que les règles sont là pour libérer l’imaginaire, alors, l’expression n’est plus une contrainte mais un art de vivre, une esthétique de la pensée, un vecteur vers l’âme de ceux que la beauté illumine.

Que ce soit dans le Victor Hugo d’Anthéa Sogno ou dans les Contes Fantastiques de la Compagnie NéNéka, cette magie opère dans l’éblouissement d’une verve sublimée.

 

Victor Hugo, mon amour.

Spectacle Anthéa Sogno.

Mise en scène par Jacques Décombe

Avec Anthéa Sogno et Sacha Petronijevic

 

40 000 lettres échangées entre Victor Hugo et Juliette Drouet, 40 000 traits d’union entre un poète dramaturge et une maîtresse enflammée qui abandonnera le théâtre pour se consacrer à un amour sans limite.

Pendant 50 ans, ils vont correspondre, partager, se confier l’indicible et hurler leur passion dans des lettres incessantes. « -Ecris-moi, écris-moi tout ce qui te trottera par la tête, tout ce qui te fera battre le cœur » lui dit-il lors de leur rencontre, en 1833, pendant une lecture de la pièce Lucrèce Borgia que Hugo vient de terminer.

Dans la vie dévorante de Victor Hugo, où se mêlent femmes, littérature, politique, famille, Juliette Drouet restera une constante de la vie, au-delà des rancœurs du quotidien, de la jalousie, de la peur et du vieillissement.

Le 11 mai 1883, Juliette Drouet s’éteindra comme la flamme d’une bougie soufflée par les vents contraires. Victor cessera d’écrire en une réponse définitive. Son encrier s’assèchera parce que son cœur se tarira de ne plus pouvoir aimer celle qui transgressa les lois de l’amour en devenant sa muse pour l’éternité.

40 000 lettres pour un demi-siècle d’une passion si intense qu’aucune frontière ne pouvait l’enfermer.

C’est le travail d’orfèvre d’Anthéa Sogno d’aller chercher, dans cette correspondance, la réalité d’un amour fou et de le rendre au vivant. Découpages, collages, mots crus, élans, tout est dans le texte, tout se met à exister dans la bouche des deux comédiens. Mystérieusement, leur amour se matérialise à travers les mots, devient concret, perdure par-delà la légende des siècles.

Combien est magnifique cette langue libérée et combien elle pourrait se suffire à elle-même ! Style, classe, formule, rhétorique… rien n’est plus juste que ces mots dérobés au temps passé que l’on exhume comme des trésors.

 

A l’heure où les publicistes se torturent pour accoucher de slogans dont la vulgarité n’a d’égale que la pauvreté, quand il faut frapper par les mots pour convaincre par l’esprit, Victor et Juliette dans une correspondance privée, certainement pas destinée à être partagée par d’autres lecteurs, énonçaient la plus belle des vérités : le cœur est une science exacte, avec lui, point besoin de se torturer pour définir la phrase juste, c’est la juste phrase qui s’impose quand les sentiments sont à l’unisson des actes.

Que ce soit dans un discours politique (combien seraient inspirés nos hommes politiques d’en copier quelques élans), dans un poème bouleversant dédié à la mort de sa fille, (A l’heure où blanchit la campagne !), que ce soit dans l’échange amoureux, dans les conseils d’une Juliette à son grand homme d’écrivain (le titre des Misérables, c’est elle !), dans la passion physique où dans l’éternité de l’attente, les mots sont des perles enchâssées sur l’écrin des sentiments les plus nobles. L’âme peut s’élever jusqu’aux cieux quand la grandeur de l’être lui offre des raisons d’espérer !

 

Contes Fantastiques.

Textes choisis de Guy de Maupassant.

Mise en scène : François Orsoni.

Avec François Orsoni et Jean-Pierre Pancrazi.

 

Un beau et sobre dispositif de lampadaires qui découpent des cônes lumineux sur une scène vide. Un homme assis sur une chaise (François Orsoni) lit un livre à haute voix. Il va s’en détacher, se lever et entrer en représentation. Il est celui qui relie le public à la fonction scénique, le grand ordonnateur du désordre que les mots vont introduire dans la mécanique de la peur. De lecteur passif, il devient acteur, introduisant des bribes d’histoires, l’amorce d’une séquence horrifique, saynètes que son alter ego, (Jean-Pierre Pancrazi), va vivre de l’intérieur en étant l’expression de la réalité décrite. Procédé simple mais parfaitement efficace pour faire vivre ces histoires abominables et ces caractères hors du commun qui peuplent de fantômes les pages acides de Guy de Maupassant.

Sans jamais se croiser, s’ignorant malgré une proximité de sens, ils vont se répondre en écho, devenir ces voix qui exhalent la puanteur de ces œuvres sordides où la beauté fleurie sur les victimes du désordre.

Femme aimée dont on viole la sépulture pour une ultime étreinte, veuve rentière qui cherche à récupérer devant un tribunal un bien accordé à un enfant en échange de ses faveurs sexuelles, lettre d’un suicidé qui suit le lent cheminement qui le mène vers la mort, tout se passe comme si l’humanité vacillait sur les rives du désespoir, juste entre l’indicible et l’inénarrable, à la lisière de l’impossible.

De ce point de vue, le conte qui clôture le spectacle est un bijou de haine et d’amour. Un gentil instituteur, aimé de tous, tue ses meilleurs élèves dans d’atroces souffrances pour se venger d’un Dieu tout-puissant qui a autorisé la mort de ses trois enfants adorés emportés par une maladie de poitrine. Il va alors décider de lui voler des vies en lui dérobant des morts. Au passage, comment résister à un des textes les plus férocement athée, un summum d’agnosticisme que je ne peux que vous retransmettre :

 

« …et puis tout à coup, j’ouvris les yeux comme lorsque l’on s’éveille ; et je compris que Dieu est méchant.

Pourquoi avait-il tué mes enfants ?

J’ouvris les yeux, et je vis qu’il aime tuer. Il n’aime que cela monsieur. Il ne fait vivre que pour détruire ! Dieu, monsieur, c’est un massacreur. Il lui faut tous les jours des morts. Il en fait de toutes les façons pour mieux s’amuser.

Il a inventé les maladies, les accidents pour se divertir tout doucement le long des mois et des années ; et puis, quand il s’ennuie, il a les épidémies, la peste, le choléra, les angines, la petite vérole ; est-ce que je sais tout ce qu’il a imaginé ce monstre ?

Ca ne lui suffisait pas encore, ça se ressemble tous ces maux-là ! Et il se paie des guerres de temps en temps, pour avoir deux cent mille soldats par terre, écrasés dans le sang et dans la boue, crevés, les bras et les jambes arrachés, les têtes cassées par des boulets comme des œufs qui tombent sur une route.

Ce n’est pas tout. Il a fait les hommes qui s’entremangent.

Et puis comme les hommes deviennent meilleurs que lui, il a fait les bêtes pour voir les hommes les chasser, les égorger et s’en nourrir.

Ce n’est pas tout. Il a fait les tout petits animaux qui vivent un jour, les mouches qui crèvent par milliards en une heure, les fourmis qu’on écrase, et d’autres, tant, tant que nous pouvons imaginer. Et tout ça s’entre-tue, s’entre-chasse, s’entre-dévore et meurt sans cesse. Et le bon Dieu regarde et il s’amuse, car il voit tout, lui, les plus grands comme les plus petits, ceux qui sont dans les gouttes d’eau et ceux des autres étoiles. Il les regarde et il s’amuse. Canaille va ! »

 

Spectacle merveilleux, ivresse des mots sur des images sordides, je l’avais rêvé. C’est aux Théâtrales de Bastia, il y a deux ans, que j’avais découvert dans une première version qui m’avait passionné, simple lecture polyphonique mise en espace, sans réelle mise en scène. Au cours de longues discussions passionnantes avec les deux acteurs, je leur avais proposé d’en réaliser une version scénarisée et de se retrouver pour une programmation à Cannes. Après quelques mois, ils me présentèrent leur production. Le résultat fut bien au-delà de ce que j’espérais, parce que le talent et le désir se conjuguaient, parce que derrière leur approche d’humilité, un travail rigoureux permettait de rendre au verbe sa magie libérée. C’est la force des belles idées de s’imposer par le naturel. Quand les mots de Maupassant rencontrent l’art des comédiens, les sentiments les plus humains se parent des atours du fantastique.

 

 

Qui aura triomphé de Victor Hugo ou de Guy de Maupassant…aucun des deux ! C’est le verbe qui l’emportera, qui vaincra pour la magie de ceux qui entendent derrière les mots. Deux conteurs fascinants, apôtres d’un style fleuri où l’essentiel est toujours à l’intérieur des signes, qui renvoient vers la réalité en la transfigurant, qui donnent des clefs pour mieux accepter la part magique de l’être humain. C’est avec de tels écrivains que l’on saisit combien la langue française est riche et subtile, capable de parler de la grandeur de l’homme comme de la petitesse de ses humeurs, de dépeindre la vastitude de l’univers au prisme de l’étroitesse des individus.

Comment oser, désirer, écrire derrière de tels jongleurs de mots ?

 

Dernière minute… Dans la série des grands et beaux textes, nous venons de programmer au Palais des Festivals de Cannes, Dom Juan, Le Festin de Pierre de Molière avec Philippe Torreton et Jean-Paul Farré dans une mise en scène de Torreton. Sublime encore ces mots qui chassent sur les domaines des dieux, confrontent la liberté de l’homme au pouvoir de l’infini. Génial ! Cette tirade sur l’hypocrisie que tant de nos hommes de pouvoir pourrait écouter en silence, charge contre les convenances et tribune de l’homme de sang qui peut affronter sa part divine sans renoncer à son libre arbitre. Dom Juan est une pièce redoutablement perverse, d’une ambiguïté sans appel, où le mensonge est une vertu, l’innocence une maladie, le pouvoir de séduire, la possibilité de révéler aux autres leur nature intime. L’humour cache le désespoir extrême d’un homme qui tente de se libérer de ses liens et sa quête de la perfection brûle les existences autour de lui. C’est sa mort choisie qui le sauvera… Et loin d’être l’apologie d’une punition divine, ce banquet avec le Commandeur est le dernier acte d’un homme libre qui défie sa peur !

Voir les commentaires