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Pourquoi Juliette Gréco ?

Publié le par Bernard Oheix

Beaucoup de spectacles en cette période où je termine la programmation de la saison 2008/2009.
Et bien sûr, Cali à Nice, avec cette énergie toujours aussi explosive. Un Cali plus revendicatif encore, moins tourné vers la description de ses états d'âme et de ses relations avec les femmes mais plus dans une dimension sociale de la lutte et des révoltes. Cela donne un cocktail sympathique, parfois un peu brouillon, toujours attachant. Ses musiciens hors pairs ( il faut noter l'époustouflante prestation scénique d'un Kolinka ex-Téléphone qui défit les années !) impriment un rythme d'enfer, les deux cuivres offrent cette touche "mexicano-hispanisante" bien dans l'air du temps, un dispositif astucieux qui leur permet de jouer au milieu du public... Une belle soirée !
Mais que dire de la programmation de Juliette Gréco au Palais des Festivals de Cannes, que dire sinon faire un article pour célébrer un grande Dame et ajouter quelques lignes à la page glorieuse d'un mythe vivant !

 

 

Parce que Juliette Gréco !
Une Dame immense drapée de noir, une ombre qui naît dans la nuit des cafés enfumés du boulevard Saint-Germain d’un après-guerre où Jean-Paul Sartre compose des chansons, Boris Vian pousse la trompette, les intellectuels s’offrent une icône au corps diaphane, à la silhouette mystérieuse de Javanaise, un sourire charmeur, la fiancée de tous ceux qui imaginent que le monde est en couleur et que l’avenir appartient à ceux qui éperonnent les archétypes d’une société figée au sortir d’une guerre de cauchemars. C’est l’existentialisme, les pavés gris des rues de la Capitale prêts à voler, une pulsion extraordinaire qui va faire fleurir des printemps échevelés, des cheveux longs qui poussent rebelles, en épis, une génération qui croise Brel, Brassens, Ferré, Gainsbourg et tant d’autres artistes, peintres, écrivains, philosophes qui transforment la fête en cénacle de pensées où les théories de l’an nouveau s’épanouissent.

Photo d'Alain Hanel, le réalisateur d'une exposition sur les spectacles des saisons de Cannes.

Juliette Gréco est née dans ce monde de bruit et de fureur, elle s’est déshabillée pour tous ceux qui l’aiment, offrant sa voix légèrement éraillée, profonde, ses inflexions suaves, son intelligence des textes qui collent si bien à cette période de tous les rêves.

Qu’elle soit un mythe est une évidence… mais les mythes ont en commun avec les phantasmes, que parfois il est préférable de les conserver inassouvis, dans les profondeurs d’un non-dit, non avenu, dans l’épaisseur qui sépare le monde virtuel de la réalité.

Avec la programmation de Juliette Gréco au Palais des Festivals de Cannes, mon passé refaisant surface, j’osais regarder le temps de ma jeunesse, celui de tous les espoirs perdus, celui aussi de tous les rêves d’un futur enchanteur.

C’est ainsi que je suis rentré de Marseille où le Bab el Med avait réuni tous les programmateurs, tourneurs et producteurs des Musiques du Monde pour cette Messe pour le Temps Passé. Bien m’en a pris ! Imaginez une conférence de presse exceptionnelle, donnée par une artiste qui a tout connu de la vie, même les chemins les plus tortueux et parle avec la liberté de celle qui n’a plus rien à prouver, plus rien à transmettre et qui peut d’autant plus s’exprimer. Imaginez le concert. La scène du Grand Auditorium dans une configuration d’une sobriété extrême, piano et accordéon légèrement décalés vers la gauche, îlot brillant sur cette scène si vide, si grande. Quelques éclairages sophistiqués par la discrétion et la finesse des découpes de l’espace. Le noir comme permanence avec son compère grisâtre, quelques tâches de blanc. Elle apparaît comme issue de la nuit des temps, intemporelle, évanescente. Sa voix n’a pas bougé d’un iota. Elle est Gréco.

Pendant 21 chansons, et quelques interventions d’une précision extrême, elle va nous envoûter, nous inviter à ses agapes célestes. Elle nous démontre combien elle s’est transformée en mythe vivant, les raisons qui expliquent qu’elle ait échappé aux griffes du temps et de l’usure. Elle est hors du temps, hors du monde, hors de toute contingence. Elle est abstraction. Elle est Gréco.

Des textes à faire pâlir n’importe quel amateur de langue par leur complexité immatérielle, leur formule si précise pour définir un peu de ce sel de la terre, l’agencement de ces mots comme les perles d’un collier de beauté… Carrière, Brel, Ferré, Roda-Gil, Leforestier… Des mélodies à tomber en pamoison, une gestuelle de tragédienne dans sa sobriété soulignant l’épure générale d’une soirée d’élégance.

Dix minutes d’ovation en un salut à la romaine pour la tragédienne grecque, des cris d’allégeance, toutes générations confondues, 1200 personnes déclamant leur dévotion à celle qui venait de vaincre les lois de la pesanteur. Merci Madame Gréco.


Plus tard, dans sa loge, seuls. J’ai invoqué mon droit à la bise à un mythe, elle me l’a accordée ! A la dédicace personnelle, à la photo (elle qui n’aime pas être prise en photo !), j’ai obtenu en sus quelques minutes d’intimité pour me persuader que j’étais bien celui par qui le scandale arrive, le vrai scandale, celui d’une beauté qui brûle, d’une vérité qui échappe à toute logique, d’un art qui n’a pas réussi à transformer le monde mais autorise tous les excès, même ceux que l’utopie engendre !

Merci Madame Gréco,

 

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La Divine Comédie

Publié le par Bernard Oheix

Lasciatte ogni speranze, voi ch'entrate...ce vers connu (je ne garantis pas l'italien, c'est de mémoire !) je l'ai reconnu dans une production pharaonique qui m'a conduit sur les rives du Trastevere à manger des spaghettis alle vongole à défaut d' alimenter mon esprit de nourritures plus spirituelles !
Bon !  On ne va pas regretter le voyage, il y a pire que de humer les effluves de la capitale transalpine et de retrouver ses amis. L'Italie, c'est la patrie de ma mère, ma deuxième culture, et sa langue est un chant qui porte au rêve.

 

Entreprise gigantesque s’il en est, la production romaine « Nova Ars » de La Divine Comédie s’est donnée les moyens de créer l’événement. Dans une période où l’Italie se cherche dans des joutes électorales impossibles, le travail sur l’œuvre de Dante, thème fondateur de l’Italie moderne, première œuvre capitale écrite en italien, étudiée avec permanence à l’école, est un signe de cette perplexité d’une élite qui cherche un sens à son futur dans les pages de son passé glorieux.

Construction d’une salle spécifique de 2500 places en périphérie de Rome, là où s’est déroulé le jubilé de l’an 2000, infrastructure ambitieuse, ligne de produits dérivés élégants et documents soignés, travail sur les scolaires dépassant largement les limites de la province, soutien d’un appareil d’église pour cette opération, temps de création et investissement dans les décors et le casting… A l’évidence, les objectifs étaient ambitieux et le produit fini est appelé à durer et à être exploité non seulement en Italie mais aussi en Europe. Les invitations lancées auprès d’un certain nombre de programmateurs allaient dans le sens de cette recherche ambitieuse d’un marché global et non limité aux frontières du pays.

Marco Fresina, un homme d’église qui a présidé à nombre d’évènements organisés par le Vatican a composé une musique d’excellente qualité, alternant les plages classiques avec des morceaux plus modernes, juxtaposant les ensembles (chœurs, interprètes et musique) et les soli des chanteurs dont on peut parfois regretter certaines facilités, un air clinquant plus comédie musicale qu’opéra moderne. Concession à la modernité des comédies musicales ?

C’est d’ailleurs un des reproches que l’on pourrait adresser à la production et qui semble encore plus apparent dans la deuxième partie : ne pas avoir réellement choisi entre un opéra moderne et une comédie musicale, avoir laissé une ambiguïté s’installer au détriment de la cohérence du projet artistique. Car si on peut affirmer que la tendance opéra moderne est plutôt une réussite, la dérive vers une comédie musicale est d’une facture plus faible et tire vers le bas l’ensemble du projet.

La distribution des chanteurs est d’une grande qualité. Des voix puissantes et des physiques agréables collant parfaitement aux rôles. Ils s’appuient sur un décor conçu pour partie avec des éléments concrets (une immense roue en bois qui tourne sur son axe sur laquelle les acteurs déambulent et qui symbolise le parcours de Dante), et des images de synthèse absolument extraordinaires conçues par Paolo Micccichè qui viennent enrichir les décors naturels. Ce travail de l’image est à l’évidence un des points forts du spectacle. Sur une série de « pendrillons » qui se positionnent en découpant l’espace sur plusieurs niveaux de profondeur et de hauteur, des images de synthèse vont accompagner les acteurs chanteurs en créant des illusions plus vraies que nature. L’enfer, la forêt pétrifiée, sont des réussites absolues. On ne peut que regretter alors l’assèchement créatif de la fin du voyage. Sans doute est-il plus difficile de camper le paradis et la sérénité que les affres des démons qui nous torturent. Il n’en est pas moins vrai que nous avons, dans ce final, la vague impression d’une rupture avec la fièvre créatrice du début, d’un laisser-aller coupable !

En ce qui concerne les costumes, on peut regretter que cela se transforme progressivement en carnaval de Nice, et qu’un manque de sobriété s’empare du créateur parti dans des rêves de cartons-pâtes !

Reste la danse. Las ! Chorégraphies mièvres, danseurs de bas de gamme, apportant une touche de modernité avec vieux modern-jazz sans saveur. Les danseurs occupent une place trop importante, restent visibles sans raison, s’agitent pour créer l’illusion d’un mouvement perpétuel. C’est tellement inutile que cela en devient pénible !

Même les acrobates, parfois émouvants dans les tableaux dans les airs, en perdent de leur superbe et leurs prouesses se transforment en mécanique froide pour cause d’outrances et de répétitions. C’est aussi ce qui déclenche ce glissement vers une comédie musicale plutôt vulgaire, un peu choc et toc, formatée télévision, en décalage avec la dimension initiale d’un opéra moderne.

A l’évidence, dans ce projet, il manque un vrai regard de metteur en scène. Juxtaposition et collage peuvent parfois donner l’illusion d’une énergie libératrice mais en l’occurrence, accroissent la sensation d’une dérive hiératique, d’un patchwork inconsistant. C’est regrettable, tant de qualité et de moyens qui s’échouent sur les rives d’un à-peu-près sans rémission !

La production l’avait pressenti, qui interrompit en décembre les représentations, embauchant un nouveau metteur en scène en complément de l’ancien pour un duo à deux têtes hybrides, chargé de remettre sur les rails du succès et de la cohérence cette Divine Comédie. Après avoir retravaillé et coupé dans la chair à vif, le résultat reste en deçà de ce que l’on peut légitimement attendre d’une production d’une telle ampleur. Si elle peut dans ces conditions réussir à capter le marché italien, elle semble totalement inadaptée à conquérir le public européen sans un travail de réécriture scénique indispensable. Sans cesse sur le métier, il faut remettre son ouvrage… et même si ce n’est pas un italien qui l’a dit, cela reste plus que jamais d’actualité !

A part cela, Rome, quelle ville, quelle beauté, quelle gentillesse. Vive l’Italie et les italiens !

 

 

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Hommage à Cannes

Publié le par Bernard Oheix

Cannes est ma ville, j'ai grandi entre ses murs, je suis allé au collège puis au lycée Carnot, j'ai fréquenté les adolescentes de Capron, j'ai plongé du haut des rochers rouges de La Bocca, j'y ai embrassé ma première fiancée, pris ma première cuite et suis devenu un garde rouge pendant le mois de mai 68 !
En hommage à ma ville, même si je suis né à Nice et reste un inconditionnel de OGCN, voici ces quelques lignes comme un reflet dans un oeil sombre, quand les années de jeunesse semblent si loin. 
En cette période d'élection, juste une image sépia de cette ville incomparable !


 La Ville de Cannes est si belle d'hiver comme d'été. Je longeais le quai de la Pantiéro qui donne sur le vieux port et ses pêcheurs en train de ravauder leurs filets avec un gros couteau à maillage. En levant la tête, on distingue la silhouette des Monts de l'Esterel, avec leurs calanques rouges qui plongent dans la mer turquoise. Au large, les îles de Lérins ceinturent l'horizon, l'île Sainte-Marguerite, avec son fort et sa prison au masque de fer et plus loin encore, Saint-Honorat, avec son monastère cistercien qui se dresse en sentinelle d'une civilisation évanouie, où ses moines cultivent le raisin et produisent la Lérina, un petit vin chargé des saveurs d'une terre gorgée de soleil et de sel marin. Plus loin le Cap d'Antibes dont le phare veille sur les embarcations qui sillonnent la Baie des Anges vers les pointes rocheuses qui enferment la Principauté de Monaco. Surplombant les Allées de la Liberté, la colline du Suquet et son église Notre-Dame de l'Espérance avec son clocher qui donne l'heure aux habitants et la tour carrée du Musée de la Castre où flotte, dans le vent, l'écusson bleu et blanc de la Ville de Cannes. Il y a un air de fête permanente dans cette petite cité les pieds dans l'eau, la couronne de palaces en arc de cercle le long de la Croisette, le Palais des Festivals comme un navire tourné vers le large et qui éperonne l'horizon du gris de son béton et des coursives qui courent le long des pans de murs vers le bleu de la mer avec son pendant du Palm Beach qui s'arc-boute sur la langue de terre qui pénètre dans la baie de Cannes. Plus haut encore, les Préalpes avec le plateau de Caussols qui ceint Grasse d'une couronne blanche et le Baou de Saint-Jeannet qui se dresse orgueilleux et fier dans la perspective des montagnes du Mercantour dont les sommets sont enneigés jusqu'au mois de Mai.
C'est un vrai paradis que des couchers de soleil somptueux embrasent à la tombée du jour, où une brise marine légère adoucit les chaleurs de l'été, où les fleurs poussent même pendant l'hiver parant les collines du jaune des mimosas, où chaque saison invente une symphonie de couleurs et des palettes de senteurs comme pour une invitation à la quiétude et à l'art de vie de tous ceux qui ont peuplé ses rivages et y ont construit leur abri.
Je suis né et j'ai grandi dans cette ville. Il m'a fallu quelques années d'absence de cette région pour comprendre la mer si calme au matin le long du boulevard du Midi que j'emprunte pour rejoindre mon bureau à moto, la ligne d'horizon si bleue avec son odeur salée, et le bruissement des vagues qui meurent sur les plages de sable fin.

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Détours par l'Université de Nice

Publié le par Bernard Oheix

J'ai enseigné pendant 9 années à l'Université de Nice. La semaine dernière, j'ai fait une intervention à la demande d'un responsable à l'IUT info/com de Sophia-Antipolis. J'aime toujours autant ce contact, transmettre, regarder et analyser comme si cela me permettait de mieux comprendre ce que je fais, d'éclairer ma pratique. A la fin des deux heures, ils m'ont applaudi...ce qui est  toujours agréable pour son ego !
Cela m'a remis en mémoire de mauvais souvenirs. Comment l'Université de Nice m'avait amené à démissionner et à renoncer à cette volonté de transmettre. Je me suis aussi souvenu que jamais personne n'a parlé de cet épisode, aucun responsable pour
 dialoguer, aucun retour comme si ce qui était arrivé n'existait point, n'avait jamais eu lieu.
J'ai décidé de publier dans mon blog cette lettre de démission adressées aux responsables de l'université qui ne m'ont jamais répondu... Vive l'Université française et ses cadres performants, vive les enseignants courageux qui osent affronter le monde de la réalité !


Madame B...,                                                                                                   Le 15/04/2005
Assesseur à la pédagogie.                                                                          A Cannes,                                                                                                                                                                                                        
 
Copie    : Madame la Doyenne.
   Monsieur Jean-Pierre T....
   Madame Marina N. : Responsable section Danse
   Madame Ghislaine Del R... : Responsable théâtre
 
 
Enseignant, chargé de cours depuis 9 ans à l’Université de Nice, Licence arts du spectacle, je tiens par la présente à vous informer que ma démission sera effective à partir du 22 avril 2005. Je n’effectuerai pas mon jubilé des dix ans, malgré l’intérêt réel et l’attachement que j’ai pour cette fonction de transmission d’une expérience acquise à un poste de responsabilités importantes. Je suis depuis 15 ans Directeur de l’Evénementiel au Palais des Festivals et des Congrès de Cannes et par ailleurs titulaire de deux maîtrises et d’un DEA dans cette même université de Nice.
En effet, face aux décisions scandaleuses qui ont été prises le 7 avril, je ne peux que constater que ma hiérarchie ne m’a pas suivi, bien au contraire, donnant raison à trois étudiantes (Charlotte C..., Marianne R..., Myriame B...) contre l’avis de l’enseignant, passant outre sa position, infirmant ses propos et la bonne marche administrative des règles énoncées par l’université elle-même.
J’assume un cours mensuel de 3 heures d’Economie de la Culture et de Culture d’Entreprise pour les licences arts : théâtre, danse. Mon cours comprend une partie théorique d’une heure, (économie du spectacle) et une partie pratique de deux heures, (gestion et encadrement d’un stage) obligatoire dans leur cursus…même si aucun créneau temps n’est prévu pour leur permettre d’assumer ce stage dans des conditions normales comme je le demande instamment depuis toujours. Depuis quelques années l’accroissement des effectifs (40 étudiants) pose le problème d’un suivi personnalisé de leurs travaux. J’ai toujours maintenu une réelle qualité d’enseignement et chaque étudiant a mon portable personnel et professionnel, mon mail et peut me contacter en permanence. Ils ne s’en privent d’ailleurs point et je suis toujours disponible pour les aider dans leurs démarches !
Au premier cours théorique de cette année, 3 étudiantes ont décidé de contester mon enseignement après 30 minutes, m’obligeant à intervenir et à leur demander de sortir. C’est la première fois qu’en 9 années d’enseignement je suis confronté à une telle situation.
Elles ont exigé un aménagement des modalités de validation vu « qu’elles ne pouvaient assister à des cours nuls » (dixit Myriame B... qui me l’a déclaré en face… en cela, elle avait au moins le courage de ses opinions).
L’administration (qui ?) sous leur pression, a décidé de les exonérer de contrôle continu…laissant la porte ouverte à un absentéisme chronique de cette section théâtre, par rapport à la section danse. De plus, comment peut-on passer en contrôle final un stage de 3 semaines qui implique le choix et la validation d’un stage, l’élaboration d’un mémoire et une soutenance publique ?
L’obligation de réaliser ce stage les a réveillées 3 jours avant leur départ en vacances. J’ai reçu un mail de leur part le 4 avril à 22h22 (cf : documents joints) me demandant de faire signer les conventions de stages par la Responsable de la section théâtre sans qu’il soit validé par mes soins...
J’ai répondu le 5 avril à 9h45 que je souhaitais qu’elles me présentent la structure dans laquelle elles devaient réaliser leur stage. Elle ont refusé (le 6 avril à 16h03) et malgré ma réponse à 18h16 ne m’ont pas contacté au téléphone pour trouver une solution. Vous avez apparemment décidé de faire avaliser cette conduite scandaleuse en prenant la décision de faire signer les conventions par la responsable de la section théâtre malgré mon opposition claire et cela sans même avoir le courage de me téléphoner pour en parler et m’annoncer cette décision. Je l’ai apprise le lendemain par un coup de fil volontariste de ma part à Ghislaine Del R....
J’en tire les conséquences.
 
Si je devais vous faire un cours sur la culture d’entreprise dont vous avez manifestement besoin, je vous dirais que le respect des règles et de la hiérarchie est la base même sur laquelle une équipe de travail peut fonctionner et atteindre ses objectifs. Quels sont les vôtres en l’occurrence ? Surtout pas de vagues, pas d’étudiants en colère, pas de bruit, quitte à abandonner toute autorité et à mettre l’enseignant en difficulté par le seul fait de refuser les règles que vous avez édictées et qu’il se doit d’appliquer.
Depuis des années je m’escrime avec passion à transmettre un « principe de réalité » à des jeunes bien démunis devant lui mais aussi devant une administration universitaire elle-même désemparée par cette ouverture au monde des entreprises (j’en veux pour preuve cette absence de planification d’une période de stage…bien qu’obligatoire !) .
Mon cours économie du spectacle s’appuie sur mon expérience de terrain ( je gère 100 jours/spectacles pour un budget annuel de plusieurs millions d’€ et dirige une équipe de 12 personnes) et sur une ouverture à la réalité des événements, sur ma pratique de Directeur et sur mes capacités pédagogiques à transmettre ce savoir et ces modes opératoires (en l’occurrence insuffisantes face à trois étudiantes en recherche existentielle de certitudes).
 
 
Mais si la peur de voir ces trois étudiantes soupirer un peu trop fortement suffit à faire trembler tout l’édifice d’une université, alors je n’ai malheureusement plus rien à faire dans cet établissement. J’aurais aimé que vous preniez vos responsabilités comme je prends les miennes quand je suis seul devant des étudiants.
 
 
 
PS : Je vous transmets ci-joint les mails concernés et mon CV.
 
Bernard Oheix
Ex-chargé de cours de l’Université de Nice, licence arts du spectacle.

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Sur quelques livres...

Publié le par Bernard Oheix

Sur quelques livres….
 
 
Depuis décembre, j’ai plongé dans les livres. Au cours des temps morts des voyages (et dieu sait combien il y en a, même dans les plus exotique !), en rentrant pour se détendre et se laver la tête, accroché par une phrase ouverte sur le monde, contemplant les nombreux cadeaux d’un Père Noël particulièrement culturel…Entre deux mouvements d’écriture, le désir de consommer passivement…
Quelques commentaires à partager.
 
Cul de sac. Douglas Kennedy.
C’est moite au début, étouffant à la fin. Un homme rompt avec la routine, prend son argent et décide de traverser l’Australie. Ce coup de dé n’abolit pas le hasard. Une terre de chaleur, des êtres comme des fantômes errant dans un bush parsemé d’embûches. Une femme va se jeter dans ses bras et l’attirer dans un trou perdu, au fin fond d’une piste abandonnée, village rayé de la carte routière, vieille mine fermée depuis quelques décennies, repeuplé par quelques familles dans un rêve utopique d’une rupture avec la modernité. Cette « cité du soleil » retournée aux sources de l’humanité dans des règles frustres édictées par 4 gardiens du temple, s’est transformée en « cité de l’enfer ». Il est échoué dans ce paradis perdu afin de devenir un procréateur. Afin de lutter contre l’inceste, les enfants de 18 ans, doivent partir sur la route en un voyage initiatique pour  ramener de la chair fraîche apte à renouveler le capital génétique de ce cheptel humain. Notre héros marié de force à une gorgone va vivre l’enfer au vrai sens du terme. Enfermé dans une prison ouverte, il tentera de se libérer de ses chaînes pour retrouver la civilisation et ses codes.
C’est une œuvre au couteau, une écriture lourde mais terriblement efficace, des mots qui suintent la peur et l’horreur, des phrases qui campent l’abomination d’une utopie qui s’est inversée en une monstruosité niant le temps. Ames sensibles s’abstenir !
 
Millénium 1
Millénium 2
Millénium 3. Steag Larson.
Comment ne pas être fasciné par l’histoire de cette oeuvre. Un homme écrit pendant des années dans l’ombre pour déposer ses tapuscrits auprès d’un éditeur et décéder avant leur parution. Déjà, cela ennoblit d’entrée l’auteur ! Avoir l’élégance de disparaître quand une œuvre émerge, quel talent ! Et si le livre et bon, quel génie !
3 tomes de 1000 pages, le pari semble impossible, l’ambition hors de propos. Pourtant, dès le premier paragraphe, dès la première page avalée, vous savez au fond de vous que vous êtes piégé, qu’il va falloir désormais puiser dans vos nuits pour les terminer, que vous allez enchaîner les tomes au rythme d’une lecture frénétique. Ce n’est pas de la grande littérature, c’est même, osons le dire, plutôt banalement écrit. Mais les personnages vivent, sont attachants, on les voit se dessiner derrière les mots. Les situations sont exacerbées à souhait, les dénouements tombent piles. C’est de l’écriture efficace, sans génie, mais diablement percutante. Même si le deuxième tome se perd quelque peu dans un dénouement facile, même si le troisième vous parait recouper des situations passées, même si parfois les clefs du royaume s’avèrent tendancieuses, quelle efficacité, quel punch dans ces trois Millénium. C’est du roman à l’image de notre époque, un brin m’as-tu-vu, parfois scabreux, toujours accrocheur, traçant un chemin dans une forêt de phrases pour déboucher vers un monde où s’affrontent la soif de découvrir et la capacité de dissimuler. L’informatique comme levier, le journalisme comme vision, des individus de chair et de sang qui souffrent et se perdent.
 
 
 
La route. Cormack Mcarty.
Le thème est connu. Dans le pays ravagé d’une post-apocalypse, un homme et son fils tentent de survivre et de rejoindre la mer. Des hordes de cannibales errent sur des chemins désertés par la civilisation. L’homme, malade, protège son fils et lui inculque les rudiments d’une culture disparue, celle des hommes d’avant le cataclysme. Ils vont s’épuiser à marcher, éviter des pièges, tomber dans d’autres, abandonner toute humanité afin de survivre et de se protéger. L’auteur s’interroge sur ce qui pourrait unir l’homme à l’homme quand tout lien social disparaît, quand la survie dépend de la solitude et du hasard. Au bout du chemin, on trouve le désert de l’océan vide, la mort pour l’un, l’espoir pour l’enfant. Si un embryon d’humanité peut être conservé, alors tout est possible, même l’avenir !  C’est un thème mainte fois traité que ce soit par Stephan King, ou plus proche de nous, par Robert Merle dans Malevil. Ce n’est pas le meilleur, mais Mcarty est un vrai écrivain. Il sait peindre la réalité et introduire une réflexion dans les dialogues simples d’un père et de son enfant. Comment survivre, sinon en tuant sa part de rêve et l’image du passé ? Rien ne doit raccrocher aux souvenirs, une seule règle prévalant : rester du côté des gentils contre les méchants (les cannibales). Si vous n’êtes pas fan de science-fiction, replongez-vous dans « de si jolis chevaux », un chef-d’œuvre sur la mort de l’ouest et les derniers cow-boys.
 
Je passerai sur un de mes péchés de jeunesse, le polar pur et dur, en l’occurrence Nicci French dans Jeux de dupes, une vraie histoire à l’américaine dans la tradition des MacDonald, Highsmith and co. Un  bouquin à lire dans l’avion qui me ramenait de Russie et à filer à un ami après lecture. Il n’y avait pas de trou d’air et j’ai pu le siroter comme une bière un peu fade, fraîche mais sans consistance !
 
Plus troublant, le récit de Jean Teulé dans un Darling glauque à souhaits lu à Madrid. Rencontre entre l’auteur et l’héroïne du livre pour une œuvre duale. Enfant grosse et laide qui traversera sa vie à coup de viol, mépris, coups et autres tentatives de suicide, ce livre est un témoignage poignant et désespéré sur une femme aux confins de rien, quand l’individu ne rêve plus parce que la réalité est le reflet déformé de nos cauchemars. Morbidité assurée !
 
Tout ancien soixante-huitard a forcément. Entendu parler de Phillippe Sollers, mais qui le connaît vraiment ? Le nom de Tel Quel résonne encore. Il y a ses écrits rarement lus, il y a le personnage public, rares apparitions, un brin désinvolte, intelligentsia décalée, hors du temps, il y a l’ancien révolutionnaire maoïste que l’on voit si peu dans les débats contemporains… Un vrai roman est une fausse autobiographie. S’appuyant sur son passé, il livre des bribes de son histoire pour introduire des clefs de lecture plus générales de cette période d’une extrême densité. Très rapidement, il va s’extraire du passage obligé de la confidence pour passer à l’universel d’une conception de la vie. La religion, le pouvoir, l’écriture, mais aussi l’amour, le cinéma, le théâtre par le prisme des ceux qui ont croisé sa lumière.
De cette plongée, on ressort plus intelligent, il a réussi à nous faire partager ses rencontres avec Ponge, Aragon, Mauriac, Breton, toutes les personnalités fascinantes de ce milieu du 20ème siècle qui vont faire de Paris une capitale intellectuelle, les Barthes, Foucault, Sartre, Althusser, Deleuze, Derrida… On rêve ! Il n’y a point d’affectation dans ses anecdotes, il y a la vie extraordinaire d’un être qui rend naturel cette destinée hors du commun.
Il y a aussi ses femmes, Dominique Rolin, la maîtresse mère et Julia Kristeva, la femme pour l’éternité… et toutes les autres évoquées avec pudeur.
Au fond, plonger dans ce livre, c’est ouvrir une page de notre propre passé tant son histoire extraordinaire colle à notre vie ordinaire. Il nous restitue ce qui en a fait un être d’exception… plutôt sympathiquement, comme s’il nous aidait à mieux comprendre ce qui s’est joué dans ces années de soufre où tout était possible. Il nous remets du sens dans ce qui brillait au point de nous aveugler. Toutes les générations vieillissantes ont tendance à penser que leur jeunesse avait des vertus que le présent a chassées… Sollers nous prouve que c’est bien dans cette moitié du siècle que les idées avaient encore la possibilité d’être des armes au service de la raison. Bienheureux celui ou celle qui peut désormais lire ce livre en sachant qu’à défaut de comprendre, il a pu respirer l’air contemporain de ces penseurs qui ont éclairé l’humanité ! Combien apparaît d’une grande pauvreté le degré zéro de la réflexion actuelle et d’une politique de l’image où tout est dérobé, même la critique !
 
Et pour finir, c’est à Rome que j’ai terminé le prix Goncourt 2007. Alabama Song de Gilles Leroy. Est-ce un grand Goncourt ? Je n’en ai pas l’impression ! Pourtant, même si le livre démarre doucement, il ferre avec douceur et l’on se surprend à terminer cette fausse biographie d’une Zelda Fitzgerald plus vraie que nature. La part de fiction s’imbrique si parfaitement dans les maigres éléments de ma culture « Fitzgéraldienne » que le thème éternel de la vampirisation d’un être par un autre devient l’axe qui accroche le lecteur. L’homme célèbre qui dévore sa compagne dont l’œuvre sera captée et détournée pour sa seule gloire est un thème récurent de la création ! En l’occurrence, une petite musique suave à l’écriture fine et élégante, mais  pourquoi pas ? Cette oeuvre ne devrait pas passer à la postérité, elle engrangera toutefois quelques royalties conséquentes et semble être le produit consensuel d’une alchimie où la cuisine littéraire l’emporte largement sur les considérations esthétiques ! Peut-être que la vraie création était en panne en cette année de 2007.
 
Bon, à bientôt pour d’autres rendez-vous sur mon blog, de nouvelles aventures nous attendent !.

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Le Festival International des Jeux de Cannes.

Publié le par Bernard Oheix

C'est le terminus d'une semaine de folie... et je n'étais pas tout seul à être ivre de bonheur et de fatigue ! 15 000 joueurs, 125 000 personnes sur le salon en train de jouer à tous les jeux du monde, de jour comme de nuit, dans une ambiance de folie sans aucun incident... On prouve à Cannes que les jeunes et les vieux, les riches et les pauvres, les hommes et les femmes, les nations (50 pays représentés), les religions, les différences, ne sont pas des obstacles mais peuvent, bien au contraire, être un ferment d'émulation, un enrichissement,  une façon de mieux se comprendre ! 
Comme une tour de Babel, un phare dans la nuit des vieux démons, nous avons éclairé le monde d'un faisceau lumineux d'humanité, d'un bonheur simple et immédiat. Dans le dépassement de soi, l'affrontement aux autres, le respect des règles et la dimension ludique sont chargés de ce lien social possible et souhaîtable que le monde politique cherche sans jamais trouver. Les adieux déchirants sonnent l'heure des retrouvailles... A l'an prochain, déjà !

Le texte que vous pouvez lire a été composé en 2003... Il est extrait d'un projet avorté mais il garde toute son actualité concernant le Festival des Jeux de cannes. C'est la 16ème "histoires vraies" du blog. Une page de mon passé au sein de cette structure !

 
Garry Kasparov, parmi tous les joueurs que j'ai rencontrés, est celui qui m'a le plus impressionné tant par la brutalité absolue qu'il dégage que par cette obstination qui se cache au fond de lui et l'empêche de s'avouer vaincu quelles que soient les situations. Au Championnat du Monde en parties semi rapides organisé avec la Fédération Française d'Echecs et le club de Cannes de Damir Levacic dans le cadre du Festival International des Jeux 2001, la finale se déroulait sur le plateau du Palais des Festivals et se présentait comme l'affrontement logique entre la star qui avait renoué avec une compétition officielle de la FIDE, la fédération internationale, et un de ses dauphins naturels, le Russe Evgeny Bareev qui culminait à 2704 points Elo dans le classement des joueurs et rendait 145 points à "l'ogre de Bakou".
Kasparov est une légende et continue, dans une longévité exceptionnelle, à régner sur les 64 cases, défiant le temps et l'usure des sommets vertigineux sur lesquels il campe en tsar indéboulonnable. Né en 1963, il devient le plus jeune Champion du Monde de tous les temps en 1985, à l'âge de 22 ans, endossant par la même occasion, le statut de leader de l'opposition et de la révolte contre l'establishment russe qui imprimait sa main de fer sur l'univers de ce jeu, institution en Union Soviétique et source d'accession aux plus hautes sphères de l'Etat garantissant les honneurs et privilèges attachés à ceux qui le servent et lui rendent grâce.
Sa rivalité avec Anatoli Ievguenievitch Karpov a marqué l'histoire des échecs de la deuxième partie de ce XXème siècle de quelques pages d'or. Karpov, de douze ans plus âgé, élève de Botvinnik, triple Champion du Monde qui lui permettra d'obtenir ses premiers succès dès l'âge de 15 ans, devient l'idole de l'Union Soviétique après la retraite de l'Américain Bobby Fischer et sa victoire aux Philippines, à Baguio en 1978, contre le dissident Victor Korchnoï, au bout d'un suspense de trente deux parties acharnées, parsemées d'incidents innombrables déclenchés alternativement par les deux joueurs qui luttaient, non seulement pour leur suprématie, mais aussi pour la victoire politique de leur camp. Des coups fourrés, des changements de positions, des médiums invités à la grand-messe, des exigences sur les meubles et les lumières, les attitudes des arbitres, tout fut prétexte à un duel acharné opposant les deux clans et se soldant par un combat planétaire entre les forces de l'establishment et celles de la dissidence. Kasparov n'avait que 15 ans à l'époque du sacre de Karpov et il avait analysé ses parties des nuits entières, jusqu’à voir l’aube se lever sur des rêves de conquête d’un titre mondial qui lui permettrait de régner sur le monde des échecs, son ambition et la certitude d’un destin planétaire n’ayant pas de limites. Déjà proche de la perfection, son jeu s'était affirmé entre la science tactique, l'originalité de ses stratégies, une approche purement animale et ce formidable instinct de tueur qui allaient devenir le sceau de son talent.
C'est en 1984 que leur duel annoncé allait se concrétiser, dans un premier round qui dura quarante-huit parties d'un championnat marathon interrompu par le président de la Fédération en dépit de toute équité, pour des raisons fallacieuses qui tendaient à protéger le tenant du titre, duel fratricide des deux produits les plus parfaits de l'école russe des échecs, match sans vainqueur, débridé, sans foi ni loi, que Karpov menait mais où Kasparov semblait en mesure de pouvoir revenir. Ce n'était que partie remise pour celui qui avait gagné un surnom à défaut du championnat, "l'ogre de Bakou" qui, en 1985, terrassait Karpov et l'Union Soviétique en pleine décomposition pour ne plus lâcher prise et sceller son nom au destin des échecs de la fin du millénaire, devenant la plus grande légende vivante, rejoignant au Panthéon des grands hommes, ceux qui marquent l'histoire de leur empreinte et transforment la réalité.
De cette première rencontre avec lui, je me souviens, dans les coulisses du Palais des Festivals, juste avant la finale que je devais présenter avec Damir devant 1500 personnes, de son regard noir, de ses épaules qu'il rentrait, sa tête basse et l'authentique violence qui émanait de lui, cette haine qui jaillissait en flots tumultueux, n'épargnant personne, de sa capacité à se concentrer en tournant comme un fauve en cage, et de l'explosion quand nous sommes entrés sur scène, sous les sunlights et que plus rien ne comptait que ce titre de Champion du Monde en parties semi rapides qu'il voulait reconquérir pour son come-back dans les compétitions officielles de la Fédération Internationale. Celle-ci était dirigée par son ennemi, Kirsan Ilyumjinov, président de la République autonome de Kalmoukie, petit Etat de la Fédération de Russie, peuplée de descendants des Torgouts, guerriers mongols qui régnèrent sur l'Asie Centrale et campent désormais sur une terre aux réserves de pétrole enfouies sous les sabots de leurs chevaux et dont la production de caviar est une des ressources naturelles génératrices de revenus substantiels. Ilyumjinov avait réussi une OPA, au congrès de Paris en 1995, en se faisant élire président de la Fédération Internationale des Echecs, deuxième fédération sportive au monde après le football, à l'époque sous la coupe d'un personnage trouble aux relents sulfureux, le Philippin Campomanes celui-là même qui avait organisé le match de 1984 entre Karpov, le Champion du Monde en titre et son challenger Garry Kasparov. Depuis, ce chef d'Etat de la seule République bouddhiste d'Europe, sorti de l'HEC russe, qui avait surfé sur la vague du libéralisme embrasant la Russie pour accumuler une fortune colossale, ami de Wladimir Poutine, était devenu le bailleur de fonds d'un sport échiquéen surmédiatisé mais qui n'arrivait pas à drainer les moyens financiers nécessaires à son développement.  
J'avais rencontré le Président Ilyumjinov à Istanbul, pendant les olympiades d'échecs qu'il sponsorisait avec largesse, dans la période de préparation du Championnat du Monde et je le revoyais, avec ses lunettes noires, jeune, visage de Yakusa égaré dans un costard noir qui lui cintrait une taille fine et des muscles d'acier, tout droit sorti d'un film de Kitano, ses deux porte-flingues à ses côtés, le regard absent ne s'animant qu'à l'annonce que Kasparov allait réintégrer le giron des compétitions internationales et serait présent pour cette coupe du monde organisée à Cannes sous son égide, après plus de cinq ans de brouilles et sa tentative avortée de créer une fédération concurrente.
 
Le champion n'a pas eu besoin de départage, ces parties complémentaires que l’on doit jouer en cas d'égalité au score, tant il s'était programmé pour vaincre. Pour la finale, les deux compétiteurs trônaient sur une estrade, séparés par une table qui supportait un échiquier et la pendule électronique où s'égrenaient les vingt minutes de base octroyées à chacun, auxquelles s'ajoutaient dix secondes par coup joué pour l'emballage final. Des caméras reprenaient leur visage et fixaient leurs attitudes sur l'écran gigantesque où avaient été projetés les plus grands films de l'histoire du cinéma. Entre les images des joueurs, un échiquier géant télécommandé par informatique permettait de suivre la partie en direct pendant que Damir Levacic, en cabine, commentait les coups relayé par des écouteurs HF, expliquant les positions et les choix stratégiques, faisant participer le spectateur au suspense de cette finale arbitrée par un Canadien, Stephen Boyd, au flegme tout britannique. Dans la première manche, Kasparov avait tiré les noirs et résistait dans une partie anglaise où les pions C4-C5 maîtrisent l'espace central, donnant une force aux blancs et instaurant un avantage positionnel microscopique mais durable, une approche du jeu exploitable par un jongleur du type de l'opportuniste Bareev, grand spécialiste de cette ouverture. C'est un style de jeu karpovien que Bareev développait, un Karpov auquel il ressemble physiquement, même maigreur, même taille, yeux clairs, cheveux blonds sur le côté, attitude nonchalante dissimulant une volonté de fer. Au bout d'un combat acharné, Garry arrachait la parité, un bon résultat qui le positionnait en force pour la revanche où il récupérait les blancs et l'avantage de l'ouverture, produit d'un combat où rien n'avait été cédé, où les défenses avait pris le pas sur les attaques dans une véritable guerre de tranchées où chaque interstice dans les positions donnait lieu à un affrontement pied à pied menant vers une neutralisation finale.
 J'étais sur scène avec l'arbitre de plateau, l'oreillette me permettant de suivre les commentaires enflammés de Damir, micro à la main, prêt à intervenir. Avec les blancs, Garry ouvre d'un E4 sur lequel Bareev opte pour le E6 de la défense française. Un flottement, une rumeur incrédule est montée de la salle stupéfaite par ce traitement de l'attaque d'ouverture, Kasparov allant provoquer son adversaire sur son terrain de prédilection. C'est dans le style de Karpov que le champion venait chercher cette victoire, une confrontation inédite par échiquier interposé avec son légendaire adversaire dont Bareev était le meilleur exégète. Kasparov savait que le départage lui serait favorable tant sa capacité d'improvisation et sa rapidité d'exécution étaient légendaires, pourtant il impulsait une pression formidable, prenant tous les risques, usant de ses coups de boutoir qui l'avaient rendu célèbre, s'engouffrant par une brèche infime pour ne plus lâcher sa proie, le talonnant jusqu'à la perte du temps, des repères et du sang-froid, dans un abandon final devant la trotteuse de la pendule. C'était la victoire d'un stratège au zénith de ses moyens, à l'optimum de ses capacités sur un guerrier qui n’avait jamais abdiqué.
 Kasparov avait le regard fixe et haineux, le corps ramassé et noueux, les veines de ses mains d'homme de la terre d'Azerbaïdjan couvertes de poils noirs, palpitaient pendant qu'il les frottait l'une contre l'autre. Il semblait prêt à jaillir de son siège, comme si cette position assise en ce final à couteaux tirés lui devenait insupportable, comme si son énergie ne lui permettait plus de contrôler les mouvements sporadiques qui ne se calmaient que quand sa main saisissait une pièce et la déplaçait sur l'échiquier, plongeant toujours plus son challenger dans le doute et le désarroi, parachevant sa victoire d'une maîtrise du temps qui laissa pantois l'ensemble des spécialistes garnissant les fauteuils de la salle, médusés par ce combat de légende.
C'est à ce moment précis, en le voyant sous mes yeux, dans une proximité qui me permettait de ressentir physiquement ses réactions, que j'ai perçu à quel point les champions hors norme échappent aux codes en vigueur chez les communs des mortels. Dans ce jeu, il n'y a, au monde, qu’une poignée d'hommes à être capables de transgresser les règles, de les faire évoluer, une minorité seule a le talent de l'inconscience et peut atteindre à la grâce sublime de ceux que l'aile du génie effleure. Je me suis demandé si mon ami Massoud, qui avait été formé dans le même moule, qui avait côtoyé tous ces grands champions, qui avait été nourri des sources de cet enseignement, aurait trouvé sa place sur l'échiquier de la vie si le conflit absurde dans lequel les soviétiques s'étaient enlisés en Afghanistan ne l'avait irrémédiablement chassé dans les limbes du jeu, dans un hors case qui avait ruiné les chemins de sa destinée et conduit vers la solitude et l'abandon.
Quelques heures après cette victoire, Garry me fit porter un pli par son secrétaire particulier, sparring-partner et homme de confiance qui le suivait comme son ombre. Il m'invitait à souper avec lui à La Belle Otero, un restaurant panoramique qui dominait la baie de Cannes au septième étage de l'hôtel Carlton et dont le chef avait deux étoiles. Autour du maître et de ses deux assistants de jeu, le président de la Fédération Française et Damir Levacic m'attendaient en dégustant un verre d’un Grand Cru classé qui trônait sur la table miroitante d'argenterie et jetait des éclairs sanguins sur la nappe immaculée. Kasparov était en train de commenter les noms de ses rivaux, à la recherche d'un successeur potentiel qui saurait l'abattre et récupérer le sceptre qu'il venait de reconquérir. D'Annand, l'Indien trop inconstant et fragile à Kramnik, le Russe manquant d'imagination selon lui, aucun de ses dauphins naturels ne lui semblaient posséder la capacité de le battre sur le temps, et dans la suffisance et la morgue de sa victoire, Garry le Magnifique plastronnait, dégustant à petites lampées son nectar, déclamant des sentences à la cour qui l'entourait et l'écoutait religieusement. Tout au plus la nouvelle génération à l'image d'Etienne Bacrot, le surdoué français qui avait porté le titre de plus jeune grand maître de l'histoire des échecs ou le talentueux Ponomariov, une nouvelle pépite de l'école russe, trouvaient-ils grâce à ses yeux et, bien que trop tendre pour l'heure, lui donnaient l'impression de prendre date avec le futur. En se projetant ainsi dans l'avenir, "l'ogre de Bakou" niait le présent et en gommant une génération, inconsciemment, perpétuait son règne et s'octroyait un peu de ce temps qui lui filait entre les doigts, sonnant l'heure d'une retraite inéluctable et la victoire des années qui s'écoulaient sur sa volonté de fer. En aparté, Damir me confia qu’il l'avait vu recevoir de Moscou des fax qui analysaient les parties de l'Ambler Tornement qui se déroulait, avec quelques-uns uns de ses principaux rivaux, à Monaco, trente kilomètres plus loin. Garry, derrière le talent brut, est aussi une bête de travail et un monstre d'organisation, utilisant les moyens techniques les plus sophistiqués, recrutant les meilleurs assistants et les stratèges les plus performants afin de les mettre à son service et de les utiliser au profit de la construction d'un mythe qu'il s'attelle à bâtir tous les jours et qui porte son nom en lettres d'or.
A table, confortablement installés, il nous régala de quelques anecdotes sur les innombrables tournois qui l'avaient entraîné aux quatre coins du monde, d'un avion à l'autre, d'un hôtel à un lit de hasard, avec toujours cette réputation de tueur qui le précédait et dont il tirait une réelle jouissance, se repaissant du visage apeuré de ses adversaires, des rictus nerveux au moment de la mise à mort, de la sueur et du goût de sang qui concluaient les mouvements compulsifs des mains sur l'échiquier, de cette dualité d'un monde où le noir et le blanc des pièces de bois bornent l'horizon d'une frontière infranchissable. L'histoire des coqs nous fit rire aux larmes tant sa façon de la raconter, son sabir mêlant un fond de russe sur des pans d'anglais saupoudrés de zestes de français, espagnol et italien, épiçait cette farce d'un KGB qui, en 1990, à Lyon dans la revanche du championnat du monde qui l'opposait à son éternel rival, Anatoly Karpov, avait payé les paysans qui habitaient autour de sa résidence pour que des dizaines de coqs chantent dès les premières lueurs de l'aube et l'empêchent de dormir.
Je dégustais un foie gras poêlé en chapelure d'oignon qui fondait dans la bouche, le vin coulait comme un ruisseau de vie dans notre gorge et lui, plus que jamais certain de sa toute puissance, nous affirmait qu'il règnerait encore dix ans sur l'homme et que Deep Blue, l'ordinateur diabolique, ne l'avait battu que sur l'abandon de son physique et la trahison de son corps. Il resterait pour l'éternité le 13ème Champion du Monde, celui qui, au 13ème coup de la 13ème partie avait proposé une innovation théorique qui avait stupéfié tous les commentateurs et analystes de ce jeu, celui qui ne pouvait dormir dans un hôtel qu'à la chambre 13 et ne sortait jamais sans ce chiffre 13 caché dans une de ses poches, sur un porte-clefs dont il ne se séparait jamais. Au fond, sa vie réelle n'avait que peu d'importance devant la richesse de sa vie rêvée et il n'était pas indispensable de savoir que ce symbole de la révolte, cet étendard de l'anticonformisme avait été inscrit aux Jeunesses Communistes avant de rejoindre le camp de Gorbatchev sous Brejnev, puis d'être Eltsinien sous Gorby, de prôner Lebed à la disparition de Eltsine et de chercher sa place sous Poutine, toujours ailleurs, jamais présent, la tête dans les nuages à côtoyer des dieux désincarnés et à se perdre dans les arcanes des stratégies et des recherches d'un geste impossible et d'une perfection inhumaine.
 
 C’était il y a 7 années, pendant un Festival des Jeux qui avait drainé dix mille joueurs venus de 37 pays de la planète, permis à 1250 scrabbleurs de s'affronter, à 600 bridgeurs de surenchérir, aux Africains de l'awalé de découvrir les subtilités du go, aux taroteurs de faire rouler les dés du Backgammon et à toutes les générations de se confronter en une gigantesque foire d'empoigne dans les règles de l'art. C'est une vraie ville éphémère de province qui se constitue, une ville de 10 000 habitants où seuls les joueurs peuvent s'établir, qui possède ses codes et ses habitudes, ses vainqueurs et ses perdants, ses drames et ses joies, son fair-play et ses tricheurs. Depuis 1987, pendant une semaine, Cannes devient la capitale incontournable des amateurs de jeux, des classés aux débutants, jeunes, vieux, hommes, femmes, ils viennent tous par milliers afin de se frotter aux meilleurs et de mesurer leur niveau. Ils dorment en jouant et se nourrissent des aspirations les plus étranges, sous perfusion d'un alchimiste pervers qui leur aurait inoculé le vice du jeu, les vertus du dérisoire.
25 000 m2 de stands, de moquettes, de salles aménagées avec des tables et des chaises, et du matin à tard dans la nuit, cette foule d'yeux impatients, de mains avides, de cette sueur qui sourd quand le moment décisif du choix intervient, de ces gestes frénétiques qui rythment l'existence du joueur et le coupent de la réalité. Le joueur est un être qui vit sur une autre planète, perdu dans les arcanes de l'initiation et qui se reconnaît une famille composée, s'invente des histoires et brave la destinée des mortels en tentant de lire les signes du ciel. Il espère arracher des bribes d'immortalité aux jours qui s'écoulent, cherche toujours à transformer l'échec en un cheminement vers la perfection et quand il se campe au-dessus des lois, qu'il est le meilleur, le vainqueur, alors il sent approcher la défaite et s'apprête à subir les affres de l'angoisse et du renoncement. Par un cruel paradoxe, c'est dans l'accession aux sommets des arts du jeu que les grands se perdent et se laissent emporter dans les nuits glacées de la déraison. Bobby Fisher, génie absolu, en est un exemple, capable des coups les plus improbables, seul occidental qui a su à dominer les Soviétiques en un demi-siècle d'opposition de style, vainqueur au finish d'un Boris Spassky à la dérive en 1972 à Reykjavik. Il entre en religion échiquéenne à l'âge de six ans, quitte l'école à quatorze, devient le plus ignare des champions américains, étalant une inculture que seul son génie, les pièces de bois en main, pouvait compenser et, ceint de la couronne mondiale, s'isole dans un silence austère et incompréhensible, se coupant du monde en un autisme définitif. Derrière la légende, on trouve le grand mystère de sa mère, cacique de l'école du Parti à Moscou à la fin des années trente et de sa demi-sœur, Joan, née en URSS en 1938, jetant un voile trouble sur la victoire de l'Occident sur l'Orient.
Il en va ainsi pour tous ceux qui vivent leur vie dans les tournois, se transcendent pour une série, se dépassent pour un contrat et deviennent des géants parmi les hommes. La perfection d'une stratégie, l'intuition sublime qui embrase, l'instinct définitif qui corrobore les éléments d'analyse, tout cela s'élabore dans la tension et la fureur de l'impuissance, entre l'imaginaire et le réel.
 

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Une pincée de culture...

Publié le par Bernard Oheix

 
 
Mon dernier voyage sur Paris s’était soldé par une compilation de pièces peu intéressantes, des brouillons vagues, sans désir. Je suis en retard sur ma programmation de la saison 2008-2009, ce nouveau rendez-vous avec les scènes de la Capitale était d’importance : allais-je enfin trouver ces pépites dorées que tout programmateur rêve de dénicher ?
 
Mercredi 6 février. Carpentras. Salle polyvalente. Les moines de Shaolin.
Il existe autant de troupes de Shaolin que de Chœurs de l’Armée Rouge ou de Cirques de Pékin sur le marché. Il était indispensable que je visionne la troupe qui m’était proposée afin de vérifier que j’avais bien de « bons » et « vrais » Shaolin. Mission accomplie. Dans une salle de gymnase mal aménagée (mais qui fait une belle petite programmation sur l’année), les moines bondissent, se fracassent des barres de fer sur la tête, s’empalent sur des clous, des lances, exécutent des figures toutes plus improbables les unes que les autres, deviennent oiseaux, tigres et crapauds. Cela reste beau, élégant, lumières soignées et chorégraphies particulièrement réglées. Un beau spectacle tout public à déguster en famille. Il y a même un soupçon d’élévation d’âme dans les sentences de respect et d’accomplissement de soi prodiguées au fil des numéros. Pas de problème donc, les Moines de Shaolin trôneront dans ma programmation entre le Casse-noisettes du Cirque de Dalian et un Festival International des Jeux 2009 à dominante asiatique.
 
Jeudi 7 février. Paris. La tectonique des sentiments. Eric-Emmanuel Schmitt.
Une pièce originale de Schmitt, mise en scène par l’auteur, avec Clémentine Célarié et Tcheky Karyo, ne peut, à priori, laisser indifférent. Pari réussi. Un texte étourdissant d’intelligence et de finesse, marivaudage moderne sur deux êtres qui, ne pouvant se dire -je t’aime- (par pudeur, par fierté, par aveuglement ?), vont s’annoncer la fin d’un amour et entrer en guerre. Chaque situation est décrite avec la précision d’une chirurgie des sentiments, un tableau somptueux de la tempête intérieure, le calcul le plus froid et l’incandescence des pulsions les plus primitives en un dosage qui mène chaque individu vers sa propre frontière. C’est un jeu de l’amour et du hasard, une réflexion sur la patine de l’habitude et l’impossibilité d’être autre, sur des mots que l’on ne prononce pas et qui se transforment en maux. C’est du théâtre à l’ancienne au verbe moderne.
En conclusion, j’ai adoré mais je ne suis pas sûr, hélas, de sélectionner cette pièce. La première raison en est la dimension du décor qui impliquerait deux jours d’immobilisation de la salle mais la cause principale réside dans le filet fluet de la voix de Karyo qui est, au demeurant, un excellent comédien. Les dialogues intimistes se perdraient dans la grande salle Debussy du Palais. Un coup à avoir des rafales de« vieux » en train de hurler « –plus fort » en pleine tirade, et de recevoir une dizaine de lettres me demandant pourquoi on entend rien dans la salle. Un truc à me gâcher tout le plaisir rien que d’y penser !
 
Vendredi 8 février. 15h. Réunion Zone Franche. (Musiques du Monde)
Je retrouve mes copines productrices, tourneuses, bookeuses et autres Delaporte and Co. Discussions. Se dessinent une soirée latino pour les Concerts de Septembre et une programmation espérée de Diego Amador dans la saison pour une soirée jazz manouche branchée. A Suivre pour les amateurs.
 
21h. Le dindon. Mise en scène Thomas Le Douarec.
C’est mon ami JB Guyon qui produit cette énième version d’un Feydeau. Il m’avait averti…mais je n’avais pas vraiment entendu ! Le Douarec est connu pour ses adaptations déjantées. Il allait nous servir ! Le lieu est étrange, un cabaret dans le quartier chaud de Pigalle, en face du Moulin Rouge, entre peep-show et sex-shops, de petites tables avec abat-jour, une scène ouverte où trône un canapé et une série de portes comme seul décor.
Les acteurs vont démarrer à fond de cale et tenir pied au plancher pour un vrai divertissement, une loufoquerie sans retenue. C’est un Feydeau totalement enivré d’une jouissance communicative. Même si le genre est périlleux et parfois frôle le mauvais goût, parfois dérape (les chansons mauvaises du début !), l’énergie des comédiens servis par un texte limpide, des situations extrêmes et des retournements incessants, permettent à ce Feydeau d’être un pur divertissement. Banane de rigueur à la sortie ! Bon, on ne s’ennuiera pas la saison prochaine, le 25 avril 2009 au Théâtre Croisette !
 
Samedi 9 février.
Pari difficile pour cette journée de folie. Je vais visionner 4 pièces à 15, 17, 19, 21 heures dans 3 salles de Paris, avec quelques minutes seulement pour me rendre de l’une à l’autre ! Et dire qu’il y en a qui affirme que je m’amuse dans mon métier ! Et bien, c’est vrai ! Cela m’excite et je suis heureux en train de courir à la recherche de l’émotion perdue sur les pavés de l’espoir !
15 h. Balé de Rua. Danse et percussions du Brésil.
Je n’étais pas convaincu en m’y rendant. TS3 m’avait poussé, me sollicitant instamment. Je m’y rendais en traînant les pieds, persuadé que je sortirais après une demi-heure afin de ne pas speeder pour le prochain rendez-vous. Au fond de la scène, des échafaudages sur trois niveaux, une vingtaine de danseurs et une danseuse ( !), la musique, moitié enregistrée, moitié live, et la sarabande peut commencer. Pendant plus d’une heure, ils vont accomplir une prouesse physique étonnante, dansant en un ensemble parfait à la limite de la rupture les rythmes les plus chauds de l’Amérique du Sud. De la rumba à la samba en passant par la capoeira et le hip-hop, ils se déchaînent emportant tout sur leur passage. Les spectateurs du Trianon sont scotchés sur leur siège tant une force tribale est en jeu, histoire d’un pays par sa danse brute. Certains tableaux sont surréalistes comme ces fleurs qui éclosent sur les échafaudages ou ces couleurs dont ils se parent en se crachant dessus. C’est la fête des corps luisants, des muscles au service de la grâce dans un tempo de frénésie. Cela me fait penser au formidable Mayumana que nous avons reçu pour les fêtes de fin d’année au Palais des Festivals. Je subodore une forte envie de les programmer… il va falloir en discuter avec la production. Le public se lèvera pour une ovation à la fin du show comme si c’était enfin à nous de nous libérer de toute cette tension accumulée pendant  1 h 20.
 
En sortant, je prends le métro pour le Châtelet et me dirige vers la rue duTtemple. Au passage, je tombe sur les célébrations du nouvel an chinois. Comme dans un film de Cimino, les pétards, le grand serpent qui ondule, les costumes magnifiques, les roulements de tambours, des centaines de Chinois et de Chinoises défilant dans les rues…la communauté asiatique en démonstration dans le Marais. Cela vaut le coup d’œil !
 
17 h. Café de la Gare. Le Tour du monde en 80 jours.
Pour moi, le Café de la Gare est un symbole des belles années, quand Romain Bouteille et son équipe inventaient une nouvelle façon d’être, un style différent tant sur scène que dans le public. Le lieu n’a rien perdu de son charme désuet. Une cour bruissant des académies de danse qui mêlent des sonorités africaines, sévillanes, jazz…Un bar où les gens fument et consomment au soleil. Un foutoir sympathique, un accueil décontracté. Sur les planches, c’est toujours la même chose. D’excellents comédiens dans un pastiche dérisoire où se marient en écho l’œuvre de Jules Verne et les accents d’une actualité politique brûlante. C’est frais et amusant, un moment de détente sur les traces des aventuriers d’un monde en train de s’ouvrir au regard de l’Occident. Les acteurs en font des tonnes et l’interprétation permet à la sauce de prendre. Spectacle tout public, les enfants rient et les parents aussi, pas toujours d’ailleurs pour les mêmes raisons !
19 h. Question d’envie.
En avais-je vraiment le désir ? En prélude à la pièce de 21 h, un objet théâtral non identifié. Un jeune homme parle au public et nous comprenons qu’il s’agit d’une émission de téléréalité ou autre jeu. 3 filles le rejoignent et chacun sera dans sa bulle sauf pour des césures où ils se rejoignent en un procédé de rupture. Les archétypes fleurissent, la frustrée pour laquelle le désir ne peut être que sexe, le jeune sûr de lui, heureux et vide de tout, l’écervelée qui rêve la vie sans la connaître, la femme qui a un enfant et dont le seul désir et de parler pour lutter contre la peur… C’est séduisant, joué à la perfection par une brochette de jeunes comédiens talentueux. Les textes sont incisifs et collent aux personnages et aux situations. C’est brut comme un exercice d’école de théâtre, frais et généreux, une leçon de chose sur une humanité inconsistante en train de fleurir sous les décombres d’une société de consommation qui a perdu le sens des valeurs. Que vais-je bien pouvoir faire de cette pièce ?
21 h. La forme des choses. Neil Labute.
Une étudiante s’entiche d’un gardien de musée. Elle est belle, brillante. Il est laid, timide. Elle va le transformer, l’habiller, changer sa coiffure et faire opérer son nez. Il perdra 12 kilos par la pratique du sport. Elle va le façonner comme de la pâte à modeler… mais voilà ! Comment vous dire la suite sans vous dévoiler un ressort qui doit rester caché ? Comment vous amener à suivre les rapports ambigus entre les deux amants sans vous dévoiler ce qui doit être tu ? Sachez que cette pièce est un bijou, un chef-d’œuvre d’intelligence et de finesse, une vraie plongée dans les rapports entre deux êtres que tout oppose ! Démonstration brillante autour du concept de l’art, du pouvoir de l’individu et de sa liberté, de l’échange et de l’aliénation. Rendez-vous le 3 avril 2009 dans la saison « Sortir à Cannes ».
 
Le dimanche, j’avais prévu de me rendre au Palais des Sports afin de voir la dernière œuvre posthume de Béjart. Crise de lèse-majesté, dans la nuit après un sommeil difficile, je décide de m’en retourner sur mes terres cannoises. Le Festival International des Jeux approche et je n’ai pas envie de tomber malade. Je cours me réfugier dans mon home comme un animal blessé afin de récupérer quelques maigres forces. On ne devrait pas vieillir ! Tant pis pour Béjart, il nous a bien laisses orphelins, lui !
 
 

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Informatique et sécurité...

Publié le par Bernard Oheix

Pourquoi donc ce texte si loin des préoccupations culturelles et ludiques de mon blog. La politique de sécurité, la nécessité de réprimer, des stratégies pour contrer les délinquants… ce n’est pas vraiment moi, cela, cela ne me ressemble pas… comme dirait Lionel J.
Tout d’abord, quand vous arrivez au bureau et que vous avez 100 spams stupides cherchant à vous allonger le pénis, à vous vendre des montres ou à vous faire ingérer du viagra en matant les fesses d’une Lolita slave… cela irrite quelque peu ! Une véritable mafia s’est structurée autour du commerce du Net et malgré mon peu de goût pour les règles, celles de la loi du plus fort, dans ou hors du système ne sont pas pour me plaire.
Alors quand une amie m’a demandé de l’aider à faire une fiche sur ce thème pour son mémoire de fin d’études, je me suis passionné. J’ai foncé dans l’histoire incroyable des nouveaux pirates du Net et je me suis pris au jeu d’être un gardien du temple. Je ne le regrette pas… même si je viens de terminer la saga des 3 volumes du Millénium. A ce propos, je vous conseille de les lire instamment. Quand une république des hackers se dessine… (il faudra attendre d’avoir dévoré le 3ème tome pour comprendre cette phrase), quand les hackers ont les traits et la personnalité de Lisbeth, quand l’effraction est au service de la vérité…alors, on ne peut que les aimer et accepter leurs contorsions avec les règles. Mais on est dans la fiction ! Dans la réalité, une bande de vautours pillent, grugent, torpillent et volent les plus faibles, escroquent sans foi, profitent sans loi ! Le défenseur de la veuve et de l’orphelin qui sommeille en moi ne peut alors que se dresser contre ces malfrats invisibles qui trament leurs méfaits à l’ombre d’une toile derrière laquelle ils sont tapis avec leur sourire sanguinaire !
 
 
 
 
 
La politique de sécurité de l’information et des systèmes d’information pour les années à venir.
 
 
Le temps de l’amateurisme est révolu. La période où des « hackers » romantiques défiaient les systèmes de protection par bravade s’est achevée par des films Hollywoodiens. Depuis 2005, aucune grande attaque de « ver planétaire » cherchant à paralyser un parc d’ordinateurs n’a eu lieu. Désormais, la criminalité cybernétique est le fait de réseaux structurés, professionnels, en pointe de la technique, dont le but unique est la recherche de profits par tous les moyens illégaux. Les attaques cybernétiques se font plus discrètes, et sont d’autant plus dangereuses. Elles sont le fait de « pirates » structurés à l’échelle internationale qui se radicalisent et opèrent avec des modes de fonctionnement de plus en plus sophistiqués. Les entreprises en sont la cible principale. Une enquête récente du CLUSIF (club de la sécurité des systèmes d’information français) démontre que les attaques informatiques en 2006 coûtent déjà plus cher que le vol dans les entreprises.
 
La situation dans les entreprises.
 
D’après cette étude du CLUSIF de juin 2006, 98% des entreprises de plus de 200 employés avouent une dépendance modérée ou forte devant l’informatique. Si les entreprises prennent réellement conscience de leur dépendance, seules 56% sont dotées d’une PSI (Politique de Sécurité de l’Information)… même si cela représente une progression de plus de 15 points en 2 ans. Le point noir est que seulement 38% des entreprises prévoient une augmentation de leurs budgets concernant la sécurité du système d’information.
 
Le système d’information s’appuie sur les technologies numériques d’information et de communication (le réseau Internet) facteur de compétitivité, vitrine de l’entreprise… mais qui rend vulnérable l’entreprise à toute une série de manipulations et de détournements potentiels de fonds et d’informations.
L’entreprise se doit de :
1) Prévenir les diffusions intempestives d’informations confidentielles.
2) Agir contre les manipulations d’informations la concernant.
3) Empêcher la captation illégale de ses informations.
 
Pour ce faire, il est indispensable d’adopter une Politique de Sécurité de l’Information (PSI) afin d’assurer la disponibilité des ressources et des informations, l’intégrité des données et la confidentialité des informations traitées.
Sa mise en place implique :
1) Etablir des règles, procédures et bonnes pratiques à mettre en œuvre.
2) Désigner les personnes en charge et les actions à entreprendre en cas de risque           avéré.
3) Sensibiliser les utilisateurs aux menaces qui pèsent sur le système d’information.
4) Prendre les mesures nécessaires pour réduire ou assumer les risques.
 
Cette politique s’appuie sur une analyse des « actifs » (biens et ressources humaines de l’entreprise concernés par l’information). Ce dispositif doit être global, rattaché directement à la direction générale. Il portera en priorité sur l’organisation interne et sur le système d’information, mobilisera le personnel et les partenaires de l’entreprise et couvrira l’ensemble de la communication et la diffusion d’informations la concernant.
 
Des outils pour une stratégie.
 
Il existe des outils qui permettent de classer les actifs et d’apprécier les risques afin de les traiter. Ils ne sont malheureusement utilisés que par une entreprise sur deux et 1/3 seulement s’inscrivent dans une démarche plus large de management de la sécurité s’appuyant sur une norme ISO.
Les principaux modèles permettant d’élaborer une PSI existants sont :
-Le MEHARI  (Méthode Harmonisée d’Analyse de Risque) qui est développé par le CLUSIF.
-L’EBIOS (Expression des Besoins et Identification des Objectifs de Sécurité) qui est développé depuis 1995 par la DCSSI (Direction Centrale de la Sécurité des Systèmes d’Information).
-Le COBIT ( Control Objectives for Business § Related Technology) de maîtrise et d’audit des systèmes d’information éditée par l’ISAC (information System audit et control)
 
D’une façon plus globale, il existe des normes ISO portant sur la sécurité des systèmes d’information.
La norme ISO/IEC 17799 : 2005
Cette norme internationale constitue un « guide des bonnes pratiques » en matière de sécurité de l’information.
La norme ISO/IEC 27001 : 2005
Cette norme spécifie un Système de Management de la Sécurité de l’Information (SMSI).
 
 
Conclusion.
 
Bien que les entreprises prennent conscience et progressent dans la gestion du risque notamment en formalisant des chartes de sécurité, en recensant les actifs clés, en développant des conduites d’analyse de risque ou d’actions d’audit et de contrôle, la situation risque de s’aggraver devant les défis lancés par des réseaux de cybercriminalité de plus en plus sophistiqués.
Afin de maîtriser son avenir, le monde de l’entreprise se doit de parer à la menace terrible qui pèse sur son réseau d’information. Les profits colossaux des criminels nous font bien sentir la dimension de ce risque et le facteur de déstabilisation induit par la puissance des attaques sur ce talon d’Achille du monde de l’entreprise. La riposte doit être à la hauteur de cette menace.
Il est désormais indispensable d’investir massivement dans le secteur de la protection de l’information au niveau de chaque entreprise.
Il est indispensable que les directions générales décrètent un état de guerre économique concernant la protection de leurs réseaux d’information. Les entreprises se doivent d’élaborer des PSI (Politique de Sécurité de l’Information) plus rigoureuses. Le plan de continuité d’activité et les tableaux de bords sont indispensables pour lutter efficacement contre toute intrusion dans le réseau d’informations à protéger.
Mais l’action des entreprises doit absolument être complétée par une démarche de réglementation provenant des états et des instances internationales. Dans cet espace de liberté que représente Internet, l’espace des criminels cybernéticiens doit se réduire et leurs actes délictueux trouver une sanction.
Un immense chantier attend les hommes d’états et les chefs d’entreprises. C’est à ce prix que la gestion globale du risque devrait amener une amélioration de la situation et une sécurisation des réseaux d’informations.
 
 
Et dire que j’en suis arrivé là ! En me relisant, je me souviens de l’espoir fou qu’avait engendré la naissance de l’informatique. J’avais 30 ans en 1980 quand sont apparus les premiers ordinateurs. C’était une révolution dont nous pensions vraiment qu’elle allait permettre l’émancipation des travailleurs, l’expression plus large d’une population en souffrance de moyens de communiquer, une démocratisation de la communication.
Comme tout le monde, j’ai suivi des stages d’initiation au langage informatique, d’utilisation de ces machines à rêves. J’ai participé à des débats, pondu des textes sur cette formidable déflagration que nous vivions en direct ! Qu’en reste-t-il plus de 25 ans après, sinon que la vie a changé profondément en une poignée d’années, que cette révolution a vraiment eu lieu… sans que nous nous en soyons rendus compte et pas forcément pour le bien de l’humanité !
L’entreprise, la maison, l’esprit même se sont formatés à la présence d’une informatique de plus en plus totalitaire. La carte bleue, les soins médicaux, les paiements en ligne, les systèmes les plus sophistiqués des entreprises, des administrations, les jeux d’écritures (5 milliards d’€ envolés à la Société Générale par une manipulation de quelques lignes en compensation et au mépris de toutes ces sacro-sécurités dépeintes dans cet article), toute notre vie est désormais dépendante de quelque chose qui est devenu totalement hermétique et que l’on sait absolument perfectible.
Il n’y a que les pauvres pour croire que le monde peut changer, les riches eux, savent que la nature est ainsi faite que seuls les possédants peuvent accéder à la puissance. L’informatique n’est alors que le reflet déformé de nos faiblesses, une jungle dans laquelle il n’y a aucune  raison pour que les loups ne dévorent point les agneaux !
 
 
 

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Lettre de Moscou à Sophie

Publié le par Bernard Oheix

 
 
Une semaine à Moscou comme un rituel bien léché, mi-janvier, dans le froid, afin de préparer le prochain Festival de l’Art Russe qui aura lieu en août 2008. C’est mon sixième voyage, avec deux jours à Kaliningrad (ex-Königsberg), la région invitée du festival et une innovation de taille. En effet, cette année, je devais partir avec Sophie, directrice-adjointe de l’évènementiel, premier voyage en commun depuis 19 ans d’une collaboration soudée, d’un tandem indissociable qui a survécu à toutes les crises, toutes les tensions de postes exposés. Une façon de faire le point, de se caler sur certaines échéances qui arrivent, d’envisager quelques restructurations à venir pour une dernière tranche de ma vie professionnelle. C’était son premier séjour en Russie. Excitation de la préparation, arrivée en voiture à l’aéroport, passage des enregistrements de bagages, visa conforme, douane et police des frontières franchies… jusqu’à la montée dans l’avion où un cerbère français de l’ « Aéroflot » la refoule pour un timbre mal placé sur un passeport qu’elle a utilisé des dizaines de fois sans rencontrer le moindre problème. Choc.
Ce n’est que partie remise, Sophie, on aura d’autres occasions. En attendant, c’est pour toi que j’écris cette lettre de Moscou.
 
Et s’il était venu le temps des remises en question, d’un aggiornamento général concernant nos « amis » Russes. Combien de commisérations, d’ambiguïté, de mauvaise foi quand l’on parle des Russes ! Braillards, buveurs, mal élevés, traîtres, vénaux, racistes, maffieux… et j’en passe ! Au fond, ils portent deux tares indélébiles. Pour ceux qui se réfèrent à la droite, c’est le peuple qui a introduit une idéologie totalitaire au sommet d’un Etat, qui a imposé le communisme comme un système qui a conditionné l’évolution du XXème siècle et induit un affrontement meurtrier et des guerres incessantes et au passage, n’a jamais réglé ses dettes de l’emprunt russe. Pour la population se référant à la gauche, ils ont trahi la seule alternative au capitalisme qui existait et se sont jetés dans les bras d’un libéralisme effréné… avec succès, qui plus est, endossant avec allégresse les oripeaux de leurs anciens ennemis de classe !
Qu’en est-il exactement ? J’ai le privilège de me rendre régulièrement dans ce pays et d’avoir vu l’évolution des dix dernières années, qu’ai-je à dire sur ce pays et sur les gens qui y habitent ?
Les images les plus tenaces de notre inconscient collectif, tournent autour des frasques des nouveaux riches, de l’équation beauté/vénalité des femmes russes potentiellement toutes prostituées, du racisme général et de la montée du sentiment religieux dans la population en plus d’une propension à la boisson, à la violence et à être mal éduqués.
En ce qui concerne les nouveaux riches et leurs frasques dont on fait des gorges chaudes, il est évident que l’ostentation à exhiber le pouvoir d’un argent roi est une agression pour beaucoup de Français englués dans une souffrance quotidienne. Mais prenons un peu de recul sur les milliards d’Abramovitch, les feux d’artifice de Courchevel et les notes de restaurant à 5 zéros… Est-ce fondamentalement différent de l’ignominie d’un golden parachute de dizaines de millions d’euros d’un patron bien hexagonal qui part après avoir échoué dans sa mission avec une galette pillée sur le dos de l’entreprise qui le met à l’abri de tout souci financier jusqu’à la fin de ses jours ? Quand des navires de croisières sillonnent les mers et accueillent les têtes du pouvoir, se sent-on particulièrement dérangé ? N’y aurait-il point deux poids et deux mesures ? L’argent sale des capitalistes russes contre l’argent propre des capitalistes français ? Et les « émirs » alors ? Ils ont pignon sur rue dans les beaux quartiers, font fermer des magasins de luxe pour permettre à leurs épouses d’acheter en « no limit » des produits de luxe, louent des suites royales pour 15 jours dans des palaces, jouent au casino des sommes extravagantes, réquisitionnent contre beaucoup d’argent un Palais des Festivals prestigieux pour l’anniversaire d’une gamine « royale » de douze ans…
Et les autres ? A-t-on attendu les Russes pour asperger de bulles, avec des bouteilles à 10 000 euros, le corps des belles naïades à la Voile Rouge de Saint-Tropez, pour flamber dans les restaurants trois étoiles avec des additions à plusieurs Smic ?
C’est faire un sacré procès d’intention que d’imaginer que toutes les tares de notre société de consommation seraient concentrées dans les mains crochues de quelques « oligarques » d’autant plus coupables qu’ils sont jeunes, qu’ils bouillonnent d’impatience et d’envies et que cette jeunesse est inconvenante avec l’exercice du pouvoir et sa satisfaction. Il est certain que la morgue n’est pas un ferment de rapprochement des peuples mais cette morgue n’est-elle point présente dans la commisération de nos possédants autistes devant les réalités si dures du quotidien de millions de gens.
Pour ce qui est de l’équation à la mode sur la vénalité conjuguée à la beauté des femmes russes, on peut aussi s’interroger. Que les vieux riches s’exhibent avec des jeunes filles à la plastique irréprochable est évidemment du domaine du normal. Que ces « bimbos » slaves démontrent un savoir-faire et une ténacité, une capacité à tirer leur épingle du jeu serait par contre la preuve de leur ignominie, d’un machiavélisme typiquement russe ? Se faire consommer comme de la chair fraîche, d’accord… mais qu’elles pensent, alors là, non ! Une pute doit rester une pute et connaître ses limites, celles d’être un objet soumis. Et bien non, messieurs, si vous voulez frimer avec une « Barbie » slave dans vos dîners d’affaires et ainsi exhiber votre virilité retrouvée, veillez à bien verrouiller vos contrats et à protéger vos arrières… leurs formes voluptueuses méritent bien quelques sacrifices ! Quant aux autres, la plupart des femmes, la grande majorité, elles vivent exactement les mêmes histoires d’amour que vous et nous, Françaises où Russes, elles ont les mêmes chagrins déchirants, des joies extrêmes et souffrent tout pareillement de maux d’amour, de l’inconséquence des mâles et oscillent entre des rêves de princesses la nuit et des réveils de serveuses ou d’employées au matin ! Elles ont d’ailleurs une place non négligeable dans la société civile et commerciale, certainement bien supérieure à celle de nombre de nos pays Européens.
Je suis personnellement très choqué par l’éclosion d’un sentiment religieux si pressant. Ce ne sont qu’églises reconstruites, popes faisant irruption dans la vie quotidienne, icônes et signes de croix. Quand je me suis baigné le 18 janvier dans la Baltique, une croix orthodoxe illuminait la glace, le pope est venu bénir le trou noir à minuit puis s’est déshabillé et a été le premier à s’immerger dans l’eau glacée, rituellement trois fois en se signant. Bon, cela ne m’a pas empêché de plonger dans la mer… N’est-ce point le résultat naturel d’un siècle d’interdiction tel un coup de fouet en retour ? Un peuple à qui on a interdit par la force de prier n’a-t-il point vocation à se jeter dans les bras d’une église retrouvée ?
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Avant d'entrer dans l'eau glacée, je vais hurler un "vive la france" qui fera hurler de rire les 200 russes présents !
Et puis, à l’heure d’un intégrisme islamique si ravageur, il y a encore de la marge pour rattraper les extrêmes ! Quand la plus grande nation démocratique du monde, les USA, a calqué sa politique sur la foi de néoconservateurs extrémistes avec les résultats que l’on connaît, on peut accorder une certaine naïveté au sentiment religieux et aux brouillaminis de popes en mal de reconnaissance. Bon, ce n’est pas ce que je préfère en eux, mais qu’ils se signent, on verra dans quelques années où cela les mène !
Parlons du racisme ordinaire, si présent à l’évidence dans la société russe et qui ne peut que nous interroger. Qui sommes-nous pour donner des leçons sur ce terrain, nous qui avons un parti d’extrême droite qui flirte avec les 30% dans nos régions avec un leader qui s’est retrouvé en position d’être élu à la présidentielle ? Notre humanisme profond se satisfaisait sans problème du sort des harkis, abandonnés, massacrés et pour les rares survivants échouant sur nos rivages, parqués dans des camps ignobles. Nous sommes aussi une société qui a enfermé ses enfants issus de nos différences dans des ghettos urbains qui flambent régulièrement, belle leçon d’éducation civique à transmettre aux Russes !
Ainsi donc la Russie serait le pire ennemi de nos démocraties, tout comme l’Union Soviétique l’était du monde libre, parce que Poutine va se faire nommer 1er ministre après en avoir été le Président. Que deux familles (les Bush et les Clinton) se partagent le pouvoir de père en fils et de mari à femme depuis 25 ans ne gênerait par contre personne !
Ne sont-ils point dangereux parce qu’au fond leur réussite est insolente, qu’ils possèdent du gaz, du pétrole, une industrie qui se développe à 2 chiffres, qu’ils affichent un vrai savoir-faire, des chercheurs et des scientifiques, un talent et une agressivité dans le commerce qui a surpris plus d’un de nos capitalistes qui pensaient leur tondre la laine sur le dos ?
Artistiquement ils sont toujours en pointe même si des petits malins tentent d’exploiter le filon de l’art russe en important du bas de gamme pour un profit maximum, tendance qui est en train de se réguler, les Russes apprenant à faire le ménage devant leur porte très rapidement. Sportivement, ils sont encore au top…Que nous reste-t-il donc ?
 
Au fond, pour cet énième voyage en Russie de 6 jours, qu’ai-je vu, entendu, perçu de leur vie ?
Il y a des villes, et dans les villes, des gens. Les villes sont souvent belles, bien éclairées, des avenues larges et malgré cela, on subit des bouchons permanents. Les femmes ne sont pas toutes jeunes et belles, on voit aussi des vieilles et des laides. Le matin, tôt, dans la nuit et par -10, les métros et bus sont bondés de travailleurs et leurs regards portent autant de brumes que ceux des Parisiens. Ils balaient les rues, servent dans les restaurants, réparent les routes qui subissent des dégâts à cause du climat, conduisent (pas seulement des Mercedes), encaissent, marchent d’un pas pressé emmitouflés ou se promènent d’un pas nonchalant (toujours vêtus chaudement), fument des cigarettes, subissent la plupart des tracas que nous vivons dans nos sociétés. Ils ont les défauts de tout le monde.
Ils aiment rire aussi, une joie de vivre qui s’exprime en public, ils sont souvent serviables et se mettent en quatre quand ils vous voient perdu même s’ils ne parlent pas encore beaucoup les langues étrangères, encore que l’anglais s’impose de plus en plus. Ils ont une vraie culture qui ferait pâlir d’envie beaucoup de nos concitoyens, aiment parler (souvent trop !) boire (beaucoup trop !), rêvent d’un monde meilleur et ont peur de la mort.
A travers mes séjours réguliers, j’ai perçu l’évolution très rapide des Russes vers la modernité. Ne nous trompons pas, ils ne sont pas un peuple arriéré de descendants de moujiks, tarés par le communisme et la vodka, confinés dans l’obscurantisme et la violence. Ils ont une capacité d’adaptation remarquable, un niveau de performance étonnant, pour preuve ce chemin qu’ils ont parcouru qui les mène par une route différente (le communisme) au point exact où ils rivalisent avec le capitalisme des Etats-Unis au bout d’un siècle.
Il ne s’agit pas de les ériger en modèle, ils sont comme les autres, capables du pire sans doute, comme du meilleur certainement.
Nos propres errements et quelques pages peu glorieuses de notre histoire devraient nous inciter à plus de discernement dans nos jugements et dans le regard que nous portons sur le comportement des autres. Un peu d’humilité ne ferait pas de mal !
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On a beau se baigner... il fait froid sur la Place Rouge !
Et puis, il y a Moscou sous la neige, la Place Rouge illuminée avec le tombeau de Lénine en sentinelle d’une histoire tourmentée, un bain dans la Baltique par un trou dans la glace, la discussion passionnée avec un « oligarque » féru de culture française, le regard émouvant d’une attachée culturelle, le sauna où nous transpirons en livrant nos corps sans pudeur ni affectation, le bortsch chaud dégusté dans un restaurant géorgien de la rue d’Arbat… tout cela vaut bien ces quelques lignes écrites pour Tatiana, la présidente de la Fondation de la Culture Russe, le sourire enjoué de Madame Medvedev, la future première dame de Russie avec qui j’ai échangé quelques mots, Nadia la technicienne et Eléna, ma traductrice, celle par qui la culture russe ouvre quelques lucarnes dans ma perception d’un monde figé.
Elles sont toutes là, mes amies russes, dans ces lignes, et tu étais présente, Sophie, toute au long de ce périple, parce qu’il était pour toi ce voyage aux confins de nos frontières.
Vive la Russie !

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L'enfant de la Guerre

Publié le par Bernard Oheix

Une nouvelle étrange, née de vieux souvenirs, mélange d'héroïsme et de ces riens qui remplissent une vie. Une nouvelle sur le vide qui remplit tant d'hommes. A vous de lire et  peut-être de comprendre le prix à payer quand l'on court derrière des rêves de gloire !
 
 
 
 
 
A seize ans, on se veut homme, la moustache ourle les lèvres, les nuits sont peuplées de rêves de femmes et l’avenir vous appartient. A seize ans, l’enfant qui est en vous se met en sommeil, se tapit dans les profondeurs, se dissimule derrière la voix qui mue, vous le repoussez de toutes vos forces mais il n’est jamais très loin, juste à fleur de vos certitudes, si près de cette pulsion qui vous pousse à grandir et à regarder le monde de haut.
Georges allait sur ses seize ans et l’univers lui appartenait même s’il ne le connaissait pas. Son horizon s’était subitement bouché quand sa mère mourut d’enfanter un frère qu’il ne désirait pas. Il avait six ans et son père mit un an à mourir de chagrin. On pense que l’on ne peut s’éteindre de voir sa flamme se moucher. Pourtant il le fit. Il se laissa quelques mois de sursis pour se complaire dans son malheur et rien ne put le décider à vaincre la fin prématurée de son épouse. Veuf inconsolable, les vertus cicatrisantes du temps qui passe ne jouèrent point pour ce père amoureux fou d’une ombre qui s’était évanouie dans la nuit et il la rejoignit dans un paradis d’amants éplorés. Au passage, il abandonna à leur triste sort ses deux bambins et si le cadet était trop petit pour se rendre compte de l’engrenage dans lequel sa naissance avait poussé ses parents, Georges, lui, se rappelait encore les douces caresses de sa mère, la moustache du père quand il venait l’embrasser le soir. Il ressentait encore le poids des bras de son père l’initiant au vélo et conservait pieusement la photo saisie par un journaliste de « la Vendée » où on le voyait, sous le titre du plus jeune cycliste de l’Hexagone, en prélude à une étape du Tour de France, effectuer un périple sur la piste cendrée de La Roche-sur-Yon. C’était en 1935, il avait six ans, le bruit des cannes résonnait sur les pavés et les travailleurs allaient bientôt élire un gouvernement de Front Populaire qui lui offrirait les congés payés.
A la mort de ses parents, la famille se réunit pour sceller le sort des enfants maudits par la disparition de leurs géniteurs. Le petit dernier, cause indirecte de tous ces malheurs, trouva asile auprès d’une famille éloignée de Brest qui ne pouvait avoir d’enfants. Ils l’élevèrent avec amour et lui offrirent la possibilité de faire des études et d’intégrer l’école des cheminots. Il devint conducteur de trains et communiste, fonda une famille et lutta pour la libération des peuples et l’idéal que Staline incarnait d’une société plus juste et harmonieuse. Georges lui en voulut toute sa vie et ne lui pardonna jamais. Il n’avait pas eu cette chance. Deux tantes se chargèrent de cet enfant rétif et difficile et se partagèrent la lourde charge de l’élever. Il fut trimbalé de l’une à l’autre et, sans amour, dut se débrouiller pour trouver une place dans un monde de tourmente que les bottes nazies vinrent rapidement arpenter.
A douze ans, il fut placé comme mitron chez un boulanger et travaillait 18 heures par jour, dormant sur un grabat jeté à même le sol derrière le fournil, son horizon borné par les coups que le maître faisait pleuvoir sur le dos de l’apprenti pour lui inculquer les rudiments du métier. Le réveil à 3 heures du matin se faisait par une talonnade sur la forme allongée qui gisait sur sa couche les yeux embrumés. Il s’acharnait alors à pétrir, enfourner et démouler les miches de pain croustillantes, ronde incessante qui l’occupait jusqu’à l’heure du déjeuner.
A la table du patron et de la patronne, sa gamelle était remplie de bouillie, reste de soupe, pain dur non vendu pendant que ceux-ci se coupaient des tranches de jambon, dégustaient leur bifteck, et il se souvint toute sa courte vie de l’odeur qui montait de leurs assiettes et du brouet qu’on lui servait. Il n’était pas martyrisé, seulement un apprenti orphelin que leur complaisance à lui apprendre le noble métier de la boulange autorisait à diriger d’une main de fer.
L’après-midi, il nettoyait les fours, faisait les livraisons, déchargeait les camions de farine, préparait les ingrédients pour la fournée du lendemain, et quand le soir tombait, les heures écoulées pesaient sur ses épaules pleines de vie d’un gamin de seize ans. Il s’endormait vite après la soupe du soir, vite et sans rêves pour des nuits trop courtes. Il n’avait pas d’horizon, pas de passé, seulement un présent dans ce lieu sans avenir, une mécanique fluide de jours interminables qui s’enchaînaient attaché à ce fournil rougeoyant.
Georges avait grandi dans le bruit des chars allemands de la colonne qui avait défilé sur l’avenue, un après-midi de cet hiver 1940 et il se souvenait des casques étranges qui couvraient les oreilles des envahisseurs, de l’effroi qui avait saisi la population, des regards furtifs jetés par les passants devant la nouvelle Kommandantur bariolée de lettres gothiques. Il avait moins de dix ans à leur arrivée, son adolescence de labeur ne l’avait pas empêché de constater que la vie s’était organisée autour de leur présence. Oh ! Il faut bien avouer qu’ils n’étaient pas toujours impressionnants ces « schleus » qui campaient dans sa ville, les garnisons dépêchées dans ce chef-lieu de province par le haut commandement étant composées du rebut de l’armée du grand Reich, blessés du front russe en convalescence, jeunes incorporés trop tôt, vieux de la grande guerre réquisitionnés pour compléter les effectifs… on était loin des bêtes sanglantes assoiffées de sang qui décimaient les zones de combats.
Dans cette région de France si conformiste, on s’habitua facilement à des forces si discrètes d’oppression. Les affaires marchaient bien, métaux, produits de la ferme, tissus étaient achetés par les Allemands et leurs commissionnaires. Il y avait si peu de juifs que même les rares miliciens se sentaient désœuvrés, la résistance brillant par sa discrétion. Les années s’écoulèrent au rythme du fracas lointain des champs de combats de l’Afrique, du front de l’Est. Pourtant la tenaille se refermait sur les armées d’Hitler, et plus leur pouvoir semblait chancelant, plus des opposants de l’ombre s’inventaient des vertus d’un combat mystérieux, celui d’une résistance que le temps n’aurait entamée.
On s’attribuait des actes héroïques, on tramait dans le silence de la nuit des plans machiavéliques destinés à chasser l’occupant soudainement honni, des armes surgissaient dans les mains malhabiles de ceux que l’imminence de l’arrivée des Américains faisaient sortir de leur léthargie. En ce mois de juin 1944, l’ébullition portée à son incandescence entraînait à la passion ceux-là même qui avaient si bien composé avec la présence d’hommes verts de plus en plus discrets, se terrant dans leur cantonnement, effectuant quelques patrouilles sous l’œil désormais furibard de ces résistants d’opérette.
Le boulanger tentait de se racheter une bonne conduite après s’être engraissé en vendant force pains et viennoiseries aux Allemands, son Gaullisme fervent étant étalé à longueur de journée devant les clients qui opinaient, eux-mêmes à la recherche d’une virginité tardive. Ce n’était que bruits et fureurs devant cette présence devenue intolérable maintenant que les canons de la libération prochaine résonnaient à l’horizon. Devant l’apprenti Georges, quantité si négligeable qu’il n’avait pas d’existence réelle, pendant ces mornes repas où le visage soumis de son épouse lui renvoyait l’image de sa veulerie, il s’épanchait sur cette période trouble qui s’annonçait, l’arrivée imminente des communistes et des étrangers, angoissé devant cette perte d’une stabilité que les Allemands avaient si bien incarnée.
Georges bouillait intérieurement, tout son être aspirait à une déflagration rédemptrice, un bouleversement qui seul lui permettrait de s’évader de cette prison dans laquelle ses forces de vie s’étiolaient. Il pressentait que cette période de la libération lui ouvrirait des horizons nouveaux, élargirait son espace en lui offrant un champ d’expérimentation inégalé. Il contacta les chefs avérés de la nouvelle résistance et offrit ses services. On était le 6 juin 1944 et le Chanel bruissait de tant de rumeurs qu’il ne pouvait plus rester en marge du combat qui s’annonçait.
Après forces tergiversations, le comité de résistance de La Roche-sur-Yon intégra le jeune Georges dont la servilité et l’incroyable désir de bien faire flattaient l’ego des valeureux guerriers du crépuscule. On lui fournit un vieux Lebel qui avait fait 14-18 et il se retrouva sur une barricade érigée à la hâte, dans un chemin de traverse du bocage vendéen que personne ne fréquentait, à effectuer sa première garde, un 8 juin qui voyait les armées alliées débarquer sur des langues de sable bien vite rougies du sang fluide des combattants.
Georges ouvrait grands ses yeux pour scruter la nuit, écoutant les bruits de la campagne. Il ne savait pas qu’il n’y avait aucun danger, la garnison allemande terrée dans son bunker attendait le feu vert pour évacuer vers le Bassin Parisien pendant que les troupes aguerries de Rommel s’acharnaient à défendre la Normandie et à affronter les alliés pied à pied. Le sort de la guerre se déterminait dans ce petit coin verdoyant de la France où deux armées entraînées se livraient un assaut titanesque pendant qu’une poignée de résistants s’inventaient en marge une geste héroïque dans la quiétude d’une soirée de printemps que rien ne pouvait troubler.
C’était sans compter la nervosité d’une troupe d’opérette et d’un gamin trop vite grandi. Au cœur de la nuit, des fourrés touffus, monta un bruissement inquiétant. De toute évidence, une cohorte tentait de prendre à revers la barricade. Georges aux aguets, décela la manœuvre et épaulant sa pétoire, visa au cœur de la masse ennemie pour décocher sa balle et signer de son empreinte ce combat meurtrier contre les forces du mal.
Le fusil regimba. Enterré depuis de longues années, rouillé et rafistolé à sa renaissance, il avait si peu inspiré confiance qu’on l’avait confié au plus jeune en pensant que nul coup de feu ne pourrait en être décoché. Ils avaient tort, le percuteur vint s’écraser sur l’amorce et le coup partit, explosant le fût du canon et blessant grièvement Georges au visage. Le sang jaillit dans son hurlement de douleur et il tomba inconscient sur cette barricade de charrettes et de troncs entremêlés qu’il défendait avec tant de conscience pendant que les deux vaches qui s’étaient égarées dans le bocage déguerpissaient en meuglant de panique.
Il fut transporté à l’hôpital voisin, unique victime de cette nuit d’un débarquement que les sanglots longs des violons de l’automne avaient déclenché. La blessure était sérieuse, la balle avait ricoché sur son maxillaire et un débris de ferraille s’était fiché dans son os temporal. Il survécut, sa constitution jeune et sa soif de vivre compensant la honte et le ridicule d’assister de son lit à la déferlante des armées de la libération et à la fête qui s’ensuivit. Il resta plus de trois mois dans l’hôpital pendant qu’une nouvelle vie s’organisait autour de lui, les anciens édiles mystérieusement reconvertis en résistants farouches exécutèrent un trafiquant notoire et tondirent quelques femmes qui avaient eu le tort de s’afficher avec de beaux éphèbes blonds pendant que leurs hommes se pliaient à l’exercice de la guerre et du travail obligatoire. Une longue cicatrice barrait son visage mal dégrossi, descendant de la pommette vers le menton, lui donnant cet aspect viril d’un masque de combat qui, s’il le priva de conquêtes féminines par la suite, lui permit par contre de s’imposer dans un monde d’hommes où ce stigmate prouvait son courage et sa valeur.
Se réadapter à la vie civile après ce fait d’arme n’était pas chose aisée, d’autant plus que la permanence des regards de ceux qui connaissaient l’origine de sa cicatrice le renvoyait à un acte héroïque au goût d’inachevé qu’il préférait oublier. Il quitta son maître boulanger après quelques mois pendant lesquels celui-ci sut reconquérir le cœur des habitantes et put en toute sérénité continuer son commerce même si son chiffre d’affaires baissa du fait de l’absence de commandes de ses clients germaniques. Il ne leur pardonna jamais de ne point avoir réglé leurs dernières fournées. Georges étouffait dans cette ville de province trop étroite, il s’exila dans un Paris fraîchement libéré et trouva un emploi de commissionnaire en vélo, livreur à toute heure du jour et de la nuit, des colis d’un tailleur dont l’atelier s’était remis à tourner malgré la pénurie de tissus et les difficultés d’approvisionnement. L’heure était à la fête même si les armes ne s’étaient pas encore totalement éteintes.
La vie lui semblait pourtant bien morne. A plus de dix-sept ans, Georges, qui avait effleuré son rêve de gloire dans cette nuit du 8 juin 1944, ne pouvait se contenter de pédaler sur sa bicyclette alors que le souvenir de cette crosse à son épaule et de ses responsabilités sur cette barricade lui semblait si frais. Il aspirait à une vie d’aventures, il désirait s’évader et conquérir le monde, fouler des terres inconnues, affronter des dangers que sa soif de mystères lui rendait attrayants. Après quelques mois de cette vie solitaire à parcourir les rues de Paris, il décida de s’engager dans l’armée française qui recrutait pour défendre son empire colonial.
C’est dans la marine qu’il fit ses classes. Pour un homme de l’Ouest cela semblait l’évidence. Derrière l’horizon se profilaient des pays d’enchantement, le rêve d’un ailleurs à explorer, la certitude de s’affranchir de son univers quotidien. Il avait enfin trouvé une famille d’adoption, une famille rude avec ses codes et ses rites, qui le protégeait. Lui qui avait vécu la boulange ne craignait pas les levers au petit matin, les marches pendant les classes, le compagnonnage d’êtres frustes, la soumission à l’ordre établi et la stricte hiérarchisation qui ordonnaient la vie de ce groupe d’hommes jeunes qui aspiraient à en découdre avec le monde entier. Il dut s’imposer par la force, n’hésitant pas à faire le coup de poing pour se faire respecter et gagner une respectabilité à laquelle il aspirait.
Leur bateau, une corvette « le Degueldre », appareilla en 1947 pour rejoindre le Tonkin qui s’agitait. De longs mois à sillonner les mers, à sentir les brises océanes déposer le sel de l’inconnu sur ses lèvres, à se rapprocher d’une guerre qu’il se devait d’accomplir le rendit plus mûr, plus adulte, enfin réconcilié avec lui-même. Il était fin prêt à trouver sa place dans un monde qui l’avait toujours rejeté.
Affecté au radar, il passait de longues heures à fixer un écran vert qui scintillait, dénichant les traces des présences des navires qui les croisaient, la ligne rouge du curseur balayant la fenêtre ouverte sur l’extérieur était comme un repère permanent de sa volonté de découverte et d’exotisme. Quand ils s’amarrèrent par un matin de septembre ensoleillé au quai grouillant de Hanoi, il sut qu’il était arrivé à bon port et que sa vie commençait.
Sa spécialité de radariste lui permettait d’avoir du temps libre quand le bâtiment ne voguait pas et il profitait largement de longues permissions. Son bel uniforme, ses galons de quartier-maître, l’air canaille de son visage couturé, l’énergie qu’il dégageait dans ce pays qui allait s’enflammer mais autorisait encore quelques répits lui permirent de passer les plus beaux mois de sa courte vie. Quand il flânait dans les rues de Saigon, buvait des bières dans les bars enfumés en compagnie de serveuses dénudées, finissait ses nuits dans les bras d’une femme au parfum exotique, il avait l’impression de toucher au bonheur. La vie d’un marin est scandée par ces moments de liberté, quand l’ordre des choses autorise toutes les errances, obère l’angoisse de l’avenir, libère des contraintes du présent. Nourri, blanchi, pris en main du soir au matin pour finir libre comme l’air dans un pays où la tension perceptible n’était pas encore un frein aux expéditions nocturnes, il savourait chaque jour avec la certitude d’avoir choisi la voie royale qui le mènerait au bonheur.
Ce pays magnifique le fascinait. Dans les rues animées, les pousse-pousse se frayaient un chemin, s’écartant aux coups intempestifs des klaxons de limousines rutilantes, des arbres inconnus égayaient de leur ombre des ruelles où un peuple chamarré, souriant, volubile déversait une bonne humeur contagieuse. La pluie chaude s’abattait pendant la mousson noyant l’horizon dans ses plis pour disparaître et s’évanouir en un instant magique où le soleil éclatait, irisant d’arcs en ciel les toits de la ville. Melting-pot de populations, croisement de tous les aventuriers de la terre et des affairistes qui venaient chercher fortune, il semblait impossible que la situation dégénérât et que les affrontements que l’on percevait au loin débouchent sur un conflit qui allait embraser la péninsule pour de longues années de cauchemar. Georges dans l’abri de cette corvette devenu son hâvre, était si loin de la guerre malgré son uniforme qu’il ne vit pas s’installer la terreur autour de lui.
Cela commença par des règlements de comptes, des agressions, des disparitions et petit à petit, les permissions se firent plus rares, les consignes plus strictes, la mise en place insidieuse d’une mécanique d’attaques ripostes condamnant les mondes de l’Occident et de l’Orient à un affrontement direct. La guerre réelle venait de commencer et il se retrouva vissé à son radar, emprisonné dans son bateau de fer, ligoté par des points scintillants sur l’écran vert qui sonnaient l’heure de la déroute de cette grande armée française accrochée aux miettes d’un empire colonial qui craquait de toute part.
Au fond, il ne vit rien de ces années de plomb, et dans ce tunnel qui menait droit vers un Diên Biên Phu d’apocalypse, il n’entendit que le canon de son bâtiment qui lançait des obus meurtriers à l’aveuglette sur des cibles mouvantes jamais concrètes. Cette guerre était si loin de son imaginaire, une théorie dont il sentait la réalité autour de lui mais sur laquelle il ne pouvait mettre de visage. Il n’avait toujours pas tiré de coups de feu sur un ennemi concret, son héroïsme s’épuisant dans les longues veilles de sa salle d’opération, à suivre des yeux des abstractions en mouvement.
Quand l’heure de la retraite sonna, il n’avait toujours pas subi le moindre engagement actif et gardait le goût âcre de l’inachevé dans sa soif d’absolu. La panique de la défaite le toucha comme des milliers de Français qui comprenaient que leur époque était révolue et qu’ils devaient laisser la place à la nation américaine pour défendre les valeurs de l’Occident contre un communisme qui gangrenait la planète. Les barbares avaient gagné, il était si loin le temps des douceurs des nuits de Saigon, les odeurs et les saveurs d’un pays de mystères. Le réveil était douloureux.
 
Georges revint en métropole avec l’image de la défaite collée à ses basques. Il ne connaissait personne, sa famille n’existait plus, il avait coupé tous les liens, ses rares relations s’étaient évanouies dans une France qui se reconstruisait. Il ne comprenait pas les règles de ce nouveau monde qui s’érigeait. La population demandait à toucher les dividendes d’un essor que rien ne semblait pouvoir entraver, les chantiers effaçaient les traces encore visibles des stigmates de cette guerre qui l’avait ravagée. Ceux qui portaient l’uniforme sali par la défaite d’un peuple de jaunes débraillés n’avaient pas de place dans une société qui voulait oublier alors que se profilait un nouvel abcès du côté des Aurès. Il rempila dans les fusiliers marins car il ne savait où aller avec sa cicatrice qui lui barrait le visage et sa solitude que seuls les ordres d’une hiérarchie pouvaient rompre.
C’est en 1957 qu’il franchit la Méditerranée pour conserver dans le giron de la France ce morceau de terre aride que les indigènes voulaient s’approprier. Il rêvait de combats, de tirs qui faisaient mouche, d’escalades à marche forcée pour investir des fortins grouillant d’ennemis, le panache au vent et l’ivresse au bord des lèvres. Il ne connut que la bataille d’Alger, les attentats, les mutilations et ne voyait jamais d’ennemis, juste des ombres qui s’évanouissaient. Il n’aimait pas ce pays. Autant les charmes de l’Asie l’avaient subjugué, autant ce soleil qui écrasait la ville, cette population vêtue de gandouras, les femmes voilées, la saleté de la casbah l’insupportaient. Il ne se sentait aucun atome crochu pour cette culture trop austère à ses yeux. Le moindre regard, la plus bénigne réflexion pouvaient dégénérer en rixe, les femmes confinées dans leur rôle de mère ne trouvaient pas grâce à ses yeux. Il n’aimait pas l’islam et le pays lui rendait bien, lui, oppresseur entaché de tous les vices d’une société plongée dans la frénésie des années glorieuses qui s’annonçaient et faisaient craquer les habits trop étroits du conformisme.
 
 
Georges est affecté dans une Wilaya perdue au fond des Aurès. Les neuf européens de la section et les trente supplétifs locaux tiennent une bâtisse carrée de bois et de boue séchée. L’espace confiné tranche avec ce ciel si pur et si beau qui grise le matin, quand le regard s’évade et perce l’horizon. Les fellaghas grouillent et tiennent la nuit, exerçant une pression constante. Le jour les voit débouler, sortir de leur cocon pour des  patrouilles dangereuses qui maintiennent l’illusion d’un ordre établi et le temps s’écoule inexorablement, dans le bruit et la fureur de ce groupe d’hommes que tout sépare, que seule la mort réunit.
Georges n’a pas encore tué un ennemi, ou s’il l’a fait c’est sans le savoir, dans l’inconnu d’un tir de riposte à l’aveuglette, par une nuit sans lune d’une énième escarmouche. Il est le chef de section de cet avant-poste perdu dans les collines, sous-officier issu de la base que seules les années passées sous le harnais consacrent d’une quelconque légitimité. Il vit le quotidien de ses hommes, la saleté et le manque d’eau, les poux et les blessures infectées, les ordres qui tombent dans une radio qui crachote et les mènent vers ces sentiers semés de pièges, les habits froissés de la peur permanente. Georges est un combattant de la libération qui se rappelle encore cette nuit dans le bocage vendéen et une cicatrice atteste de sa valeur. Georges aimerait pouvoir éprouver son courage et voir s’éteindre dans les yeux de l’ennemi sa soif de vengeance, sa certitude de ne pas avoir raté sa vie.
Georges n’a pas trente ans et le monde qui rit et pleure dans les joies domestiques est si loin de lui, si impossible à concevoir qu’il ne comprend pas que c’est le vide qui a nourri sa vie d’homme, succédant à ce vide d’une enfance brisée par la mort de ses parents. Georges a oublié le parfum d’une mère, la douceur d’une peau et l’exotisme de cette parenthèse tonkinoise qui fut la seule période où il lui a semblé que la vie avait un sens. Tout se dérobe à son souvenir.
Il marche d’un pas alerte de militaire de sa carrée au poste de vigie, se remémorant ses rêves de prestige et les médailles à conquérir. Il attend toujours cet instant de gloire qu’une confrontation lui permettrait de mesurer, l’aune de son courage, la valeur de cet individu qui a si vite grandi sans connaître le prix de la vie. Il ne sait pas encore et ne saura jamais que de l’ombre, un projectile va venir se ficher dans son cœur, un coup heureux, un signe du destin pour un combattant du silence dissimulé sur la crête qui fait face au camp retranché.
Il va encore avancer sur sa lancée, deux pas tanguant qui le mèneront au bout de sa destinée et s’écroulera dans un flot de sang chassé de son corps. Il ne souffrira pas vraiment et à l’instant précis où ce fil qui le relie à l’humanité se distend pour le laisser voguer vers d’autres cieux, sa dernière pensée sera pour cet ennemi avec qui il aurait tant aimé se battre d’égal à égal.
Georges est mort comme il a vécu, pour rien, parce qu’il n’avait pas sa place dans cette grande comédie de la vie. Sa tombe repose dans un petit cimetière de Vendée et il n’y a personne pour la fleurir le jour de la Toussaint. Il reste seul dans la mort comme il a été seul dans la vie.
 
 
 
 
 
 
 

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