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Carnet de bord de Séville

Publié le par Bernard Oheix

Une orgie de spectacles.


Nice le 19 octobre. Acropolis. Stomp. 8 jeunes, filles et garçons, de toutes les couleurs, anglo-saxons dans un décor de bric et de broc, amoncellement de pots, couvercles, tubes et autres surfaces sur lesquelles un être normalement constitué peut taper à s'en déboîter l'épaule. Ils ne vont pas s'en priver dans cette messe du temps présent (notez le glissement sémantique induit par le passage du pour au du !). Symphonie de boîtes d'allumettes, de balais et de bidets plein d'eau. Crissement de papiers et gonflement de sacs en plastique ! Tout y passe, accompagné d'un humour décalé « so british », airs lunaires et airs enchanteurs. On rit, on se divertit, on aime et aspire à retrouver nos chers ustensiles de cuisine afin de copier les acteurs qui s'éclatent en laissant libre cours à notre imagination. Public jeune et connaisseur, issu du bouche-à-oreille, qu'une maigre présence publicitaire semble ne pas justifier. C'est la magie du spectacle, le cauchemar des programmateurs... trouver l'objet indéfinissable qui se vend tout seul ! Stomp n'a besoin de personne, si peu des médias. C'est une cérémonie à laquelle on convoque ses amis et le public croît en cercles concentriques ! Mystère de l'alchimie moderne.

Aucune surprise le 22 octobre dans la loge rouge et or de l'opéra qui nous abrite. La Norma de Bellini. Cela faisait un bon bout de chemin que je n'avais plus vu d'opéra, un vrai dans un vrai ! Le dernier c'était Aïda, en 19... C'est toujours aussi kitch, délicieusement rétro. Les vieilles dames n'ont pas pris une ride sur leur visage parcheminé et les beaux habits sont toujours de circonstance, indémodable mode ! Quand la cantatrice se glisse dans le halo de lumière, sa tiare ridicule surplombant son visage poupin, son corps imposant de dame première et d'amoureuse drapé dans un rideau azur, on craint le pire. C'est le pire, envie de rire et de se gausser. Sauf que la bouche d'Alessandra Rezza s'ouvre si grande, si béante, et que de cette poitrine plantureuse, vont naître des trilles magiques, des roucoulades incroyables, des airs majestueux qui vous emportent dans un éther indicible. Puis-je avouer mes yeux humides dans l'extraordinaire air de la « casta diva », dans le duo invraisemblable de la Norma et d'Adalgisa du dernier acte. Moi, l'opéra, j'aime, envers et contre tout, parce que cet art rococo vous parle directement au coeur sans passer par la case cerveau, évoque l'artifice absolu, celui qui devient magique de créer par le vide, d'être porté par le souffle du vent ! Du kitch, mais du vrai !

24 octobre. Paris. Une rencontre qui s'annonce explosive. Pierre Palmade et Pierre Richard, les deux Pierre et fils, dans une comédie écrite sur mesure par Palmade himself et Christophe Duthuron. J'avais accueilli en janvier dernier, le grand blond dans son one man show, Détournement de Mémoire, un bijou d'émotions qui permettait à Pierre Richard de se pencher sur son personnage lunaire avec humour, tendresse et intelligence. Patatras. L'addition de deux talents n'est pas forcément synonyme d'une augmentation de la qualité même si elle implique une hausse conséquente du cachet des artistes. Scènes convenues cousues de fil blanc, un père marginal et un fil cadre, l'homosexualité dans sa variante bi et la vie sociale, le travail et le loisir, la séquence en voiture, tout y passe pour s'écrouler à bout de souffle après une heure et demie de souffrance ! Pitié les Pierre, n'amassez pas la mousse !

Round de Séville. Le Womex. Du 26 au 29 octobre.
La Babel de la musique du monde, celle qui campe à l'orée du showbiz pour irriguer les champs fertiles de la créativité. Racines des musiques de l'Afrique et de l'Asie, melting-pot fabuleux, richesse des croisements et de la mixité entre l'ancien et le moderne, l'électrique et l'éclectique, le barde songeur et l?univers rugissant de la contre-culture. C'est cela le Womex, dans une ville magique. Des rencontres où les rêves s'égrènent comme des perles sertissant un collier d'espoirs. Séville, c'est l'avenida de la constitution, la cathédrale de la plazza Vittoria de los Reyes, érigée pour défier le temps, les ruelles aux maisons fraîchement repeintes avec des balcons surplombant les passants, des couleurs chaudes et des arbres et parcs qui noient les immeubles bas, le Guadalquivir qui serpente dans la ville au long du paseo de Cristobal. De l'espace et toujours ces bars à tapas autour de l'Arènas, où l'on grignote en buvant du vino tinto, en parlant jusqu'au bout de la nuit des affaires du monde. Séville est une beauté ibère qui se dérobe en permanence et qui possède la fierté d'un peuple conquérant, des traces de son passé comme un rappel vivant de sa noblesse orgueilleuse.
Et des spectacles à n'en plus finir, dans le bruit et la fureur du Palais des Congrès et, il faut bien le dire, les approximations (c'est un comble !) d'une accoustique qui ne fait pas honneur à la musique.
Quelques perles glanées entre les soirées arrosées et les négociations de comptoirs. Des projets futurs qui naîtront sans doute au moment propice, et la réalité du présent qui nous accroche, les amis et les relations d'un jour, quand tout est possible, même l'espoir.
The shin/project « EgAri » vient de Géorgie. Coup de coeur et coup de maître. Entre le trad. et le moderne, sur des chants géorgiens, les musiciens se fondent dans un univers chatoyant. C'est beau et touche à l'essentiel. La musique s'évade, oscillant entre la force et la finesse, ponctuée par les voix de deux chanteurs instrumentistes. Un danseur intervient par intermittence, hiératique, les bras en croix, il tourne et syncope la musique. Etrange cet univers macho où la danse est l'apanage de l'homme, le reflet de sa virilité et de codes d'honneur, si loin de notre conception occidentale plutôt efféminée.
Orange Blossom, entre l'Orient et l'Occident, est un groupe qui monte. Ils tiennent la scène, une chanteuse à la voix chaude surfe sur des complaintes envoutantes. Elle crée un contraste entre l'énergie de la rythmique et la sonorité arabisante des instruments. C'est beau, étrange et dynamique, vous en entendrez parler ! Ils occupent un créneau original, synthèse idéale entre un rock nerveux universel et les mélopées orientales. La chanteuse va se balader entre ces deux univers et donner le tempo d'un concert où les portes de la perception s'ouvrent sur l'ailleurs.


Darko Rundek et Cargo Orchestra est un mixte entre la Croatie et la France, porté par un chanteur Croate, un ensemble « balkan » qui introduit une vraie poésie dans cette musique efficace porté sur la fête. On pense aux films de Kusturica, à Goran Brégovic, aux tsiganes des Carpates. Univers étrange, oscillant entre le rythme pur, vagues montant à l'assaut pour cristalliser la passion en d'étranges compositions qui font références à la nature, à la sérénité, à l'amitié et à l'amour. C'est mon coup de coeur avec les Géorgiens, vous les verrez sans aucun doute du côté de Cannes, un jour prochain.
Tcheka vient du Cap-Vert, une partie de son équipe est portugaise. Il a une voix chaude, des textes superbes en plusieurs langues. Son batteur officie avec des balais sur une caisse métallique produisant des roulements fins et puissants. Guitare et basse l'accompagnent. Il est le renouveau de cette filière Cap-Verdienne si riche qui produit des pépites. Pourquoi certaines régions de notre planète croulent sous les groupes, accouchent de tous les talents musicaux pendant que d'autres peinent à imposer leurs rythmes. Mystère que les Balkans, la Corse, Le Cap-Vert, l'Afrique noire (le Sénégal, le Mali, la Guinée...) ne veulent pas dévoiler mais qui nous séduit à chaque plongée dans leur monde de sons si parfaits !
Beaucoup d'autres groupes aussi, pas toujours géniaux, mais acharnés à conquérir la planète des sons. On les reverra demain, ailleurs, dans d'autres formations et projets avant de toucher à la grâce et à la perfection de ceux qui ont trouvé la voie intérieure !

Come back to Séville et au passage, le lundi 30 octobre, Paris, les Chevaliers du Fiel dans L'Assassin est dans la salle. Enfin du rire, du vrai. Sur une trame classique, un meurtre dans le théâtre « Rive gauche », deux policiers du petit « Nicolas » vont mener l'enquête, chercher le coupable sensé assister au spectacle et en profiter pour mettre à feu et à sang toutes les conventions et les tares de notre société. Regards absurdes par le petit bout de la lorgnette où rien ne trouve grâce. C'est sans prétention, un feu roulant de non-sens où l'absurde côtoie le présent, où les victimes choisies parmi le public sont consentantes et acceptent les règles d'un jeu jamais cruel mais toujours iconoclaste. Rendez-vous en 2007/2008 dans la saison de Cannes, vos zygomatiques me remercieront.

Voilà donc le périple « culturello-touristique » de mes deux dernières semaines. Quelques photos l'agrémentent. Si elles vous font rêver, tant mieux. Sinon, rendez-vous au paradis des artistes, celui de la note pure et du geste parfait. Ils sont aussi un moyen de mieux comprendre le monde et de s'évader du présent.

PS : Merci à ceux qui m'ont accompagné pendant ces spectacles et supporté pendant ces deux semaines. Thérèse, Angéla et Julien O. Bertrand D. Yves A. Annie R. Adriana D. Jean-Paul B. Anna B. Sabine G. Sylvain C. Magali L. Virginie B... et tous les autres, ceux pour qui un simple regard vaut un passeport vers l'amitié !


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La femme qui écoute

Publié le par Bernard Oheix

Parfois, l'émotion est un bien étrange vecteur vers une jungle inconnue où l'on se révèle dans sa crudité... c'est peut-être la leçon qu'il faut retenir de ce retour vers l'infini de son passé. Et puis, derrière les mots, imaginez cette femme qui écoute, pensez seulement à ce qui se passe dans sa tête ! 

Mais on ne peut se mettre à la place des autres, tout au plus tenter de les comprendre, et même cela, c'est sans aucun doute trop demander !

 

        La recherche avait été ardue. Plus de 30 ans déjà. Elle était assise sage et intimidée, le dos bien droit sur la banquette rouge. Je percevais sous ses airs détachés la tension qui l’habitait. Je la connaissais trop pour ne pas imaginer son cœur battant, la sueur sous sa paume qui étreignait un verre de menthe à l’eau, ses yeux qui évitaient de plonger dans les miens. Il suffisait que je tourne la tête pour sentir son regard détailler mon profil et scruter les atteintes de l’âge. 30 ans déjà ! Avais-je changé ? Je connaissais les rides qui cernent mes yeux, les tâches sur l’épiderme qui naissent au fil du temps, je percevais le poids qui oppresse chaque organe d’avoir vécu des heures de trop, à rêver inutilement. On ne discernait rien encore de ce qui se tramait en moi. Il y avait tout cela. Il y avait aussi cette interrogation, pourquoi ce coup de fil, pourquoi 30 ans après chercher à la revoir ? Dans quel but ?

Je surgissais d’un néant où je m’étais enlisé et je tirais la chaise devant elle pour m’asseoir comme si nous nous étions séparés pour un long week-end avant ces retrouvailles. J’hésitai au moment de poser mes fesses. En équilibre, j’ai gauchement avancé mes lèvres et posé un baiser sur sa joue. Etait-il possible d’être devenus des inconnus après ce que nous avions partagé ? J’ai perçu son souffle, fleuré son haleine, elle me parlait encore de ses mots d’amour que l’on échange dans la nuit, quand tout s’arrête et qu’il ne reste que le silence des amants, l’étreinte des émotions. Elle m’avait confié des secrets cette bouche, elle avait embrassé mes lèvres et glissé sa langue en cherchant un impossible avenir. Elle était univers, destinée, centre du monde et nous ne savions pas alors que le futur n’existait pas pour nous.

Elle s’appelait Inès, fille de réfugiés espagnols, l’aura de la révolution dans ses yeux à la pupille si noire quelle me faisait penser à un puit sans fin où l’on pouvait se perdre. Je m’y suis perdu. Elle avait la beauté de la jeunesse, j’étais moi-même si jeune alors et je ne savais pas grand-chose de la vie des autres, même de la mienne d’ailleurs. Nous nous étions rencontrés sur une plage du Trayas dans le Var. Elle sortait de  la mer, ruisselante d’une eau qui gouttait et suivait les courbes de son corps. Je pensais que les rêves étaient faits pour fuir la réalité et nous enfermer dans nos peurs. Avec elle, j’ai osé. Je l’ai rejointe sous la douche, nous avons ôté sans pudeurs nos maillots et je lui ai fait l’amour. Je me sentais si sûr de moi que je l’ai ouverte à mon horizon. Elle m’a accueilli comme la chose la plus naturelle du monde et nous avons joui de cette jouissance qui fusionne à jamais deux inconnus, qui laisse pour l’éternité une trace dans les corps, une mémoire dans les émotions. Nous étions faits pour nous aimer, rien ne pouvait entraver cet appel de la nuit des temps.

 

 -Je suis heureux de ta présence. Tu dois te demander comment je t’ai retrouvée. C’est simple, depuis des années je voulais te revoir, j’ai cherché sur Internet, il n’y a pas tant de Inès Ramirez qui habitent dans la région parisienne. Une grosse poignée, il m’a suffit de passer des coups de fil en posant quelques questions, c’est ainsi que je suis tombé sur toi. Tu n’as pas changé ton nom de jeune fille et j’ai eu de la chance que ce ne soit pas ton mari qui décroche ce jour-là. Aujourd’hui, tu es en face de moi. Cela fait 33 ans, 4 mois et 19 jours que j’attends ce moment. Je te fais grâce des heures. Tu dois aussi te demander pourquoi je t’ai donné ce rendez-vous, quelle raison me pousse à t’inviter à boire un pot dans ce café précisément, après tant d’années pendant lesquelles j’ai disparu de ta vie. Je vais te le dire, mais avant, laisse-moi te regarder. Tu es si belle, je ne t’ai pas rêvée, tu es bien là. Merci.

Je suis venu te dire certaines vérités que j’ai oubliées de te confier quand il aurait fallu l’oser. Je sais que c’est trop tard mais elles n’ont pas de frontières, elles ignorent le temps qui passe, les aléas du quotidien et les rythmes de nos existences désordonnées. Nous sommes des galets roulés par la mer, je me devais de revenir vers toi pour t’offrir un dernier cadeau, celui que je n’ai pas su te confier au moment opportun.     

 

               Nous nous étions promis de ne pas nous perdre, de garder ce trésor que nous avions partagé, intact, que les siècles à venir ne pourraient effacer ce désir partagé, j’étais naïf. La vie n’est pas cette partition parfaite que nous imaginons écrire, elle nous échappe en permanence, ne laisse que des vides béants derrière nous,  un sillage comme un corolle funéraire de toutes nos lâchetés, de nos errements.

Pour elle, j’avais tout quitté, enfin le peu que je possédais. J’étais si romantique. Quitter ma région, ma famille, adopter la capitale en empruntant les pas de l’aimée m’apparaissaient du plus grand héroïsme. Ma licence d’histoire en poche, la rentrée si loin, la fièvre si près, ce bouillonnement qui m’embrasait et me poussait à envahir son existence, son désir si proche du mien qu’il se confondait dans nos élans. Ces bras m’enserraient et m’attiraient toujours plus profondément en elle. Nous avions la passion des amants, cette innocence si blessante qu’il faut solder un jour en blessures et en larmes.

Elle était secrétaire de direction dans une entreprise de quincaillerie, percevait un salaire conséquent et dès notre arrivée sur Paris, emménagea dans un petit studio du 13ème arrondissement qui devait consacrer notre amour. Elle se donna à moi avec cette profondeur que seules les femmes savent offrir, cette capacité de s’oublier pour celui qu’elles adoptent et aiment sans détours. Je sais que tu m’as offert la pureté de ton âme, la sincérité de ton amour, le don de ta personne sans aucune réserve. J’ai cru que je te rendais la pareille et que dans mes mots passionnés, tu trouvais ton comptant, que je soldais notre addition en plongeant mes yeux dans ton regard, j’étais bien loin de la vérité.

 

                -Te souviens-tu de ces pas que j’avais collés au plafond, ces autocollants rouges qui traçaient une voie impensable dans le salon où nous dormions. Ils dessinaient un chemin de traverse que nous ne pouvions emprunter que les yeux perdus dans les cieux. Je posais ma main sur ton sein, la pénombre régnait et les gommes phosphorescentes nous guidaient vers une terre qui n’appartenait qu’à nous, un refuge dont nous étions les seuls occupants dans un monde d’étoiles. Je n’ai pas su conserver mes illusions, je niais la peur qui m’étreignait en te serrant dans mes bras. Je n’ai pas menti, juste refusé de voir la réalité. Une fuite en avant, toujours plus vite, toujours plus incapable de démêler l’écheveau de fils qui m’étouffait petit à petit. J’ai persisté, et surenchéri en reculant encore les frontières de mes doutes, les liant désespérément à tes espoirs. Nous ne pouvions nous contenter de notre existence, il fallait désormais inventer notre vie, une autre vie.  

               Nous avons vécu le quotidien des amants hors du temps. J’ai trouvé un travail dans un magasin qui vendait des téléviseurs et des disques. Je m’occupais de réassortir les rayons, recevant des clients pressés, tous investis d’une frénésie de consommation dans cette fin des années soixante qui nous avait placé au centre du monde. Nous étions l’avenir, nous avions tant à faire. Pour la première fois de ma vie j’étais libre, j’avais de l’argent, une femme si belle qui m’attendait et Paris s’offrait à nous. Chaque soir, nous écumions les cinémas, les salles de concerts, les théâtres. L’histoire du soldat avec Jean Babilée, Johnny Hallyday, Hair, les séances du studio de la Huchette, la nuit des morts vivants de G-A Roméro, à minuit dans une messe horrifique où le public se déchaînait et où nous feignions l’angoisse pour mieux nous enlacer.

 

Et entre ces sorties et le réveil du matin, l’amour sous toutes ses formes que tu m’as appris en déclinant les positions du Kama-Sutra du petit livre rouge dérobé chez Maspero, cette fusion totale de deux sexes qui vont vers le plaisir avec une intensité gommant le temps et l’espace. Nous en avons vécu des morts blanches à percevoir la terre s’ouvrir sous nos pieds, à fondre dans les soubresauts de nos désirs assouvis.

 

               -Je n’ai pas su t’aimer et je m’en excuse. Que c’est-il passé exactement ? Je connais désormais le prix de tes larmes, elles me hantent depuis tant d’années et n’ont rien perdu de leur goût salé. Elles sont mon remord et je te les restitue en présent, en gage de tout l’amour que tu m’as offert et que je n’ai pas su te rendre. Tu espérais une vie nouvelle et j’étais celui qui devait t’emporter et t’ouvrir au monde. Je me souviens de cette fuite en revenant de l’Angleterre, au moment précis où nous devions nous affranchir de nos liens et tout quitter. Je te faisais miroiter un monde d’aventures, des escales exotiques, l’Amérique du Sud, notre première étape, le sac au dos et l’espoir au cœur. Je t’aimais sincèrement, tu as pu en douter, j’en conviens, mais si je t’affirme aujourd’hui que j’ai souffert de ma peur du vide, cela te consolera-t-il pour autant ?

 

 

 

J’étais sur le quai de la gare, nous revenions de Bournemouth où nous logions dans un bungalow au bord de la mer. J’avais encore le goût du sel de ta peau, l’odeur de notre dernière étreinte, l’image de ta nudité si pleine au matin de notre ultime lever. Tu ne savais pas encore que j’allais disparaître plus de trente ans de ta vie. Comme dans les films, nous nous sommes enlacés, je t’ai serrée dans mes bras, j’ai comprimé ta poitrine contre la mienne pour conjurer tes larmes, je ne voulais pas te voir pleurer. J’avais déjà obscurément mauvaise conscience même si je ne m’étais pas encore décidé à ne plus revenir. Une ombre rodait, cela je le savais. Ou bien, je n’osais formuler ce que mon cœur avait déjà décidé, niant ce retour incongru que d’obscures raisons me faisaient provoquer. Il s’agissait de mettre de l’ordre, de préparer notre voyage vers l’impossible ailleurs, de régulariser mon statut d’étudiant, d’embrasser mes parents dont je ne te parlais jamais, toi qui m’avais caché aux tiens.

               Jusqu’à quel point t’ai-je trompée ?  Tu avais une capacité de don d’amour, j’avais celle de puiser dans ces réserves qui me semblaient inépuisables. Nous étions faits pour ne pas nous comprendre, pour fuir la réalité en un chemin inverse, deux opposés se neutralisant par aveuglement. Celui de l’amour inextricablement confondu avec la peur du vide, celui du transport exalté avec la crainte d’un futur incertain. La violence des sentiments par l’angoisse, un couple bancal uni par une passion fragile. Nous ne pouvions perdurer, même durer, juste être au bord d’un précipice, le vertige  en écho. Cela ne fait pas une vie, un passage tout au plus entre l’âge du possible et celui des certitudes.

 

Dans le train de nuit, le roulement des boggies rythmait une langueur étouffante. On peut se persuader de nos erreurs et s’entêter devant l’inéluctable. C’est ce que j’ai fait. Je me suis enfoncé dans la nuit sans retour et tu t’es accrochée à l’espoir jusqu’à ce qu’il meure en te laissant si seule devant les décombres d’une passion trop grande. Moi, j’étais ailleurs, toujours aussi perdu, toujours avec cette faculté de nier la réalité pour me pardonner mes faiblesses.

Je ne savais pas ce que tu étais devenue. Celui que j’avais chassé de ta vie avait-il recollé les morceaux de ton cœur en t’offrant un abri pour les longues nuits d’hiver ? Pensais-tu parfois au coin d’une rue, sur le quai du métro Glacière, dans le hall d’un cinéma qui avait accueilli notre amour, à cet homme qui t’avait dérobé une partie de tes rêves ? Comment bâtir sur du sable ? Comment arrêter la fuite des jours ?

J’ai laissé le temps prendre sa mesure, refait ma vie, gagnant suffisamment d’argent pour voyager le plus loin possible, découvrir cet ailleurs que je t’avais entrouvert mais dont j’avais refermé la porte sur tes illusions. J’ai vieilli. A bientôt soixante ans, je ne dirai pas ce qui ronge mon cœur, ni la bête qui s’est installée dans mes entrailles. Il est trop tard pour la pitié, j’en ai eu si peu à t’offrir.

 

               -Je suis venu te demander pardon pour les fautes commises. Pour le temps passé et pour t’avoir dérobé l’espoir. On peut vivre sans lui, j’ai appris cela au fil du temps. Qu’aurions-nous créé ensemble ? Nul ne peut répondre à cette interrogation. C’est ainsi, j’ai fait mes choix, j’ai parcouru mon chemin sans t’avoir à mes côtés, je ne sais toujours pas qui a été le plus meurtri de cette absence,  toi qui m’aimait ou moi qui n’est pas su t’aimer. Je ne cherche rien, on ne peut rattraper le temps perdu. Je ne regrette que le prix de ta souffrance mais ce serait présomptueux d’imaginer que ta vie dépendait de la mienne. Je suis responsable et coupable. Qu’est-ce que cela change ? Tu as enterré tes rêves, j’ai enseveli mes doutes et la vie a continué. J’espère que ton bonheur a gommé mes cicatrices. Je voulais juste te remercier de m’avoir aimé et te dire au  revoir, adieu.

                Je me suis levé. Je la dominais de ma tête et j’ai discerné une pellicule humide dans ses yeux si profonds. J’ai posé ma main sur son épaule, l’empêchant de bouger. J’ai serré mes doigts en un contact impossible et j’ai tourné la tête avant de tourner les talons. Je commençais à mettre de l’ordre dans mon passé, il était temps.

 

 

                Dans l’avion qui glissait entre les nuages cotonneux laissant apercevoir les crêtes découpées des Alpes et les traînées de neige qui s’accrochaient, j’ai posé ma tête sur l’accoudoir et j’ai fermé les yeux. Je me suis assoupi, entre songe et réalité, le cœur battant. Je n’ai pas pu résister. J’ai extirpé de mon sac le calepin noir à la couverture de cuir. Je l’ai ouvert au signet rouge qui dépassait.

Il y avait une liste de vingt noms de femmes. Inès était la 8ème. Je l’ai soulignée d’un gros trait rouge et suis allé directement à sa fiche. J’ai inscrit le jour et l’heure de notre rendez-vous, une description de son physique, 30 ans après. Puis, j’ai noté de lui envoyer un mail le 27 avril, une lettre le 18 mai et j’ai coché la 2ème semaine de juin pour un week-end à Deauville. Elle accepterait, j’en étais persuadé. Il suffisait de faire durer le plaisir des retrouvailles et l’attente est un moteur délicieux pour ceux qui ont des certitudes. J’avais aussi pas mal de rendez-vous déjà calés et d’autres noms à contacter. La vie était vraiment belle, elle m’avait si bien écouté et ses larmes faisaient resplendir la lumière du jour. Elle aussi, je l’avais vraiment aimée.

 

                                                                                                               A Carmen R...dans un univers parrallèlle !

 

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All about Eve

Publié le par Bernard Oheix

Eh oui !

Je viens de me baigner. Il y a quelques heures je jouais à être un dauphin dans la méditerranée dans une eau translucide (merci le départ des touristes ! ), température de l'eau excellente, et je pensais dans mon fort intérieur, nonobstant mes problèmes avec la presse (cf . précédent édito), que j'étais un homme heureux. Et pour cause !

Samedi 14 octobre. Vivre un spectacle exceptionnel pour l'ouverture de la saison. Juan Carlos Caceres. Un argentin à la voix rauque, un homme plein d'intelligence et de finesse qui emporte le public dans les volutes d'un tango primitif, loin de la sophistication d'un Piazzolla, aux racines d'une musique populaire, hybride entre la musique noire (tango veut dire percussion en bantou), la milonga brésilienne et la musique des carnavals. Avec lui, c'est tout un pan de l'histoire qui est revisité et son groupe (bandonéon et contrebasse tenus par deux superbes femmes et deux percussions plus son piano) déclenche une tornade et invite à la fête. Merci monsieur Caceres de ce pur moment de bonheur et d'énergie. Merci d'être aussi simple, comme si l'on pouvait être brillant et naturel, un génie extraordinaire et un homme normal.

Dimanche 15. Chez Eve. Grande fête pour saluer son départ. Toute l'équipe est présente, les conjoints et les enfants sont là. Une belle réunion pleine d'émotion, de cadeaux et de discours...tiens, tiens !

Et puis, départ annoncé pour Séville et le Womex ( un marché de musiques du monde) avec son cortège de découvertes, rencontres et coups de coeur. Du théâtre à Paris aussi. Soyons fous et vive la culture !

PS : Je vous ai parlé du départ à la retraite d'Eve. C'est mon premier cas, il y en aura sans doute d'autres. Je me suis fendu d'un discours, un vrai, à la Oheix. Si le coeur vous en dit. Bon courage.

 

EVE


Il y a des signes qui ne trompent pas. Quand j'ai commencé ce discours, le 9 octobre à 15h30, une page plus loin et sans l'avoir enregistré, une coupure d'électricité dans nos bureaux a emporté mon texte tout frais dans le paradis des mots envolés, ce no man's land où gisent tant de mes formules géniales par la tourmente d'une technique absconse dérobées.
Qu'à cela ne tienne ! J'aurai donc deux fois du talent, un double effort que tu mérites bien, si on le compare au nombre des années pendant lesquelles tu dus subir mes foudres, courber ton échine pour passer sous le bureau afin d'accomplir la tâche qui t'était dévolue : permettre à ton directeur d?être créatif et dégagé des contingences matérielles.
Non, Eve, tu ne seras jamais remplacée. Il faut que cela soit dit. Tout au plus pallierons-nous ton absence en comblant le vide que tu laisses dans ces bureaux orphelins de ton sourire en coin, de cet air décalé qui faisait de toi, un sphinx parmi les tigresses, une légende du siècle dernier dans un univers futuriste.
Souvenons-nous et égrenons ces quelques pages d'or qui ont marqué quelques décennies de la culture cannoise.

La première fois que je t'ai rencontrée, tu étais belle, jeune et douce. C'était au lycée Carnot, à la fin des années soixante. Tu rayonnais des atours de la jeunesse mais déjà maquée à un peintre anarcho-révolutionnaire, tu te consacrais aux causes perdues avec une délectation qui frisait la sainteté. Tu étais plus âgée de quelques saisons, mais ta constance à ne pas briller en classe me permit de me glisser dans ton sillage et de profiter de ton ombre et des miettes d'une présence hautaine que tu m'octroyais avec dédain.
Ce n'est pas avec toi, hélas, qu'en 68, je pus conjuguer révolution et sexe, occupation de la cantine et collectivisation des dortoirs, enthousiasme révolutionnaire et dérèglements nocturnes. Non, il fallut une blondasse pour me permettre de t'oublier et me dévouer à la cause des peuples. Qu'à cela ne tienne, la vie avait décidé de nous séparer par un de ces clins d'oeil dont elle est coutumière et de nous donner rendez-vous quinze ans après dans l'ombre d'un Corbier en fleur.
Que savons-nous exactement de ces années de plomb où tu disparus corps et bien de Cannes ? Certaines mauvaises langues ont osé émettre l'hypothèse que tu collaboras en Roumanie avec les services secrets de Ceausescu, que tu trempas dans de sombres histoires d'espionnage et que le fruit de tes amours ombrageux s'épanouit sous les traits de deux ravissantes gamines frondeuses qui font ta fierté et celle de ton compagnon.
Que Nenni, comme dirait Marie.
Tu fus une hétaïre des salons de Bucarest, important l'élégance et le bon goût à la Française dans ces territoires des confins de l'Europe centrale et ton forfait achevé, te réfugias dans les terres inhospitalières du centre de la France, entre les porcelaines de Limoges et les pis abondants de quelques grosses vaches qui ne te faisaient point d'ombre. Tu t'es refaite ainsi une virginité, entre l'âtre fumant et les soupes de navets et de pois chiche, te requinquant pour affronter un avenir qui s'annonçait enfin flamboyant.
Car depuis le début de cette sombre histoire, tu savais pertinemment que Cannes t'attendait. Encore fallait-il que tu puisses y revenir dans de bonnes conditions, avec la certitude de retrouver Bernard Oheix et sa compagnie de pieds cassés qui allait devenir célèbre dans le monde des nuits folles de la Croisette.
L'opportunité se présenta enfin. Refaire les bagages, se faire embaucher par René Corbier en utilisant une nouvelle fois ton charme et ton talent ne fut qu'une formalité : tu savais que j'allais arriver et avec moi, le souffle du grand large et la certitude d'une fin de carrière exaltante.
Nous nous retrouvâmes donc réunis, toi et moi, et autour de nous, quelques jeunes filles constituant ce phalanstère auquel tu aspirais depuis la fin de ces années de soufre se constitua. Bonheur de venir au travail sans savoir quand tu en repartirais. Satisfaction de ces tâches roboratives qui prenaient les couleurs de l'arc-en-ciel d'être accomplies la passion au ventre. Le festival de guitare fut le socle fondateur de cette union sans pareille qui nous permis d'éperonner la culture cannoise et de constituer la première brigade d'intervention de l'agit-prop azuréenne.
Qui se souvient qu'en cette période, la culture prenait les formes rondelettes de Scarcafamme, les traits sévères de Monrose, l'hystérie d'Isabelle Truc. Pas de saisons à l'horizon pour meubler nos soirées, les Frugier en gestionnaires de salles vétustes et Sophie Dupont qui ne se pointait qu'à peine en nous annonçant qu'elle ne resterait pas longtemps dans cette galère !
Florence la tuquette et ses rêves d'un mari (un vrai, un romantique !) qu'elle n'accomplit que bien plus tard avec un fils du Portugal qui lui fit une belle petite fille, Elisabeth, l'attachée de presse qui n'aime pas la presse, la fleur des îles et son Victor basané, et qui d'autre encore dans cette première vague d'espoir qui nous embrasa sous la férule d'une Léadouze adjointe au Maire, débarquant dans notre monde décalé avec sa générosité et les bons sentiments d'une mère Theresa de la culture.
Vint ma vaine tentative de te quitter mon Eve. Episode noir s'il en fut. N'y tenant plus, jaloux jusqu'à l'obsession de ton peintre, je décidai de te fuir en emportant la Sophie, abandonnant mes autres collaboratrices à leur triste sort. Combien je le regrette, combien cet épisode me paraît infâme et sordide avec le recul désormais. Vous laisser dans les griffes de Pierre Jean l'abominable pianiste qui maltraitait les pianos en meurtrissant les femmes. Un trésor que je lui léguais qu'il ne sut exploiter. Devant votre peine et ce désarroi général, je décidai de faire don de ma personne et de revenir vous dorloter. Je vous devais bien cela mes petites chéries et votre pénitence avait assez duré.
S'ensuivit les années folles de l'événementiel.
Tu étais à ton zénith alors !
Nous en avons réalisé des prouesses avec des bouts de ficelles malgré les mots d'un Lefrancq, directeur financier vengeur, sabrant dans la culture comme un hussard polonais ivre de fureur. Des présidents, directeurs ou directrices, nous en avons vu défiler et toujours, cette équipe qui t'entourait, fidèle, même si quelques strates apparaissaient régénérant le cheptel de la culture en la renforçant quelque peu. Nadine, Daniel, comme des orphelins égarés trouvant le gîte et le couvert auprès de toi. Jean-Marc, Hervé apportant leur masculinité et leurs gros biceps pour t'émoustiller, Marie-Ange sa voix douce pour nous bercer d'illusions. Nous avons campé comme des soldats, connu les affres des fonds sous-marins sonores, des lasers à rien, des réussites et des échecs, des salles pleines d'amour et des festivals s'enchaînant comme des perles sur un fil d'or que tu tissais de tes mains habiles.
A l'apogée de ta gloire, devenue cadre en charge des contrats de notre direction, tu décidas de prendre un nouveau contrat sur l'avenir en adoptant le petit Karimou au sourire malicieux qui te permettait de te souvenir que les années filaient, tes filles s'envolaient et convolaient et que ton peintre se dégarnissait tout en affûtant le trait de sa plume.
Las ! Déjà les atteintes de l'âge se font sentir dans tes artères fatiguées de pulser tant de passions. Déjà l'impatience de se retrouver chez toi prévaut sur les veillées spectacles que tu condescends encore à effectuer mais du bout des doigts désormais. Tu commences à disparaître des caterings, la faute à un dos récalcitrant, tu n'assistes plus qu'au compte-gouttes aux spectacles magiques programmés par ton directeur, ceux-là même qui t'auraient fait courir autrefois, tu aspires à souffler en ta retraite et c'est bien ce que tu nous prépares dans le secret de ton château fort inexpugnable du Cannet.
Une dernière rafale de minettes rajeunissant l'équipe de l'événementiel te fit sentir à quel point désormais ton sort était suspendu à l'enthousiasme et à la vitalité de ces jeunes filles en fleurs, les Séverine et autre Eurielle qui débarquaient avec frénésie bousculant tes habitudes et le confort intellectuel dans lequel tu t'assoupissais.
Il était temps.
Le départ de Lefrancq résonne encore comme le glas du tocsin. Funèbre et lancinante musique t'appelant à le rejoindre. Car maintenant qu'il y a prescription, devant ton seigneur et maître, je peux l'avouer : tu l'aimais le bougre entretenant des relations ambiguës à souhait avec le maître des chiffres du Palais. Plusieurs versions circulent. As-tu trompé ton amant potentiel, c'est-à-dire ton directeur qui te pourchassait depuis des lustres, avec un autre, en l'occurrence le directeur financier, sous l'oeil complice de ton mari ? As-tu osé, franchir le cap, accomplir l'inimaginable en mystifiant la culture par la finance? le mystère demeure et les greniers de notre mémoire croulent sous les diverses versions de cet amour impossible. Toujours est-il que son départ provoqua chez toi, le désir de le rejoindre dans la retraite et de rompre avec ton présent de labeur.
Tu as donc tranché. Une nouvelle fois c'est ton coeur qui a parlé. Et tu nous as lâchés définitivement en refusant de te lever un certain 2 octobre 2006 à 7h23 pour venir pointer dans le Palais des Festivals et des Congrès de Cannes. Tu es libre Eve, il paraît même qu'il y en a qui t'ont vue voler dans l'azur de la Baie de Cannes depuis ce jour fatidique.
Et tu t'es enfin libérée des Oheix, Dupont et consorts. Tu peux au matin, regarder le soleil se lever et le soir se coucher. Tu te consacres à ton mari, ton enfant, tes filles, tes petits-enfants et tu sais que la vie n?est pas un long fleuve tranquille mais que tu campes désormais sur sa rive en observant les tempêtes d'un oeil détaché. Tu as raison Eve. Tu es mon premier départ à la retraite d'une carrière éphémère et tu resteras à jamais celle qui m'a indiqué le chemin de la sortie d'un doigt nonchalent.
Pourtant, nous nous retrouverons encore et toujours, nos petites chaises roulantes accolées, nos têtes se touchant, nos sonotones branchés au maximum. Nous nous confierons alors ces histoires du temps passé, celles que nous avons partagées, quand la culture avait encore un sens et que créer à plusieurs signifiait aussi rêver à l'unisson.
On t'aime Eve, et puisque l'on ne peut vraiment pas se quitter définitivement, tu garderas encore ta plume pour nous concocter quelques beaux programmes, les derniers avant que la cataracte ne t'oblige à inventer des mots nouveaux pour parler de l'amitié et de l'amour, quand plus rien n'a d'importance que le moment à vivre et qu'il faut se dépêcher d'en goûter le sel pendant qu'il est encore temps.
Eve, l'éternité commence aujourd'hui pour toi. 


 


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Histoire vécue (6)

Publié le par Bernard Oheix

Il y a des moments dans la vie qui comptent double. Cette expérience valut son pesant de cacahuètes. Faut dire, accepter un tel plan démontrait à l'évidence que j'étais un peu barge. Pour être honnête, je ne suis pas sûr qu'il y ait eu une amélioration. Vous verrez, j'en possède d'autres dans ma besace ! Cow-boys-indiens...nordistes-sudistes : à vous de choisir votre camp...mais méfiez-vous, l'histoire exige son tribut !


La reconstitution historique de la bataille de Nashville




Avril 1989. Festival de guitares. Pierre Olivier P. en est le directeur artistique, un guitariste sans talent, professeur sans passion mais qui a eu le nez creux en créant une manifestation autour de la guitare. Les relations ne sont pas toujours faciles entre nous.
POP avait décidé d’inviter Chet Atkins et Marcel Dadi, (vous savez la guitare à Dadi !), le français étant le plus fidèle lieutenant et l’admirateur inconditionnel du génial guitariste américain. Dans la foulée, il nous propose de réaliser une reconstitution de la bataille de Nashville qui s’est déroulée pendant la guerre de sécession opposant les nordistes et les sudistes, les forces fédérales aux confédérés. Sa rencontre avec un adepte des jeux de rôles grandeur nature ayant débouché sur une soirée bien arrosée et sur ce projet délirant.
Il faut savoir que deux associations existent, l’une en Belgique, l’autre en France. Ces bons pères de familles, cadres et ouvriers, se donnent des rendez-vous secrets dans des propriétés du Massif Central pour se la rejouer en technicolor, cette guerre. Ils achètent des costumes, se fabriquent des armes (fusils, canons), récupèrent des éléments de décors, tentes, couteaux, havresacs et le temps d’un week-end, crapahutent, se tirent dessus (à blanc !), s’égorgent à l’arme blanche dans l’espoir de confirmer où d’infirmer les leçons de l’histoire !
Il faut être honnête : pour « barges » que nous apparaissent ces « soldats du temps », cette reconstitution excite toute l’équipe de l’Office de la Culture dont je suis le directeur adjoint. Imaginez ! Dans cette ville de Cannes de la période du bicentenaire de la révolution, ce projet ambitieux et hors normes. Tous les ingrédients sont réunis afin de nous autoriser à rêver et à sortir du moule d’une culture aseptisée et formatée. Le goût pour l’histoire avant que la mode ne lance ce type de reconstitutions devenues très prisées.
L’endroit choisi se situait au cœur de Cannes, les Allées de la Liberté les bien nommées. Le jeudi, deux convois dégorgent devant les badauds estomaqués, une bande de soiffards qui se précipitent sur des fûts de bière et montent les tentes (copies des authentiques) au carré après nombres altercations (sic) entre nordistes et sudistes sur la délimitation des emplacements. Les cordes arrimées à des pieux jalonnent ces carrés de toile grise qui flottent dans la brise du soir. Les nuages (on est en avril, et même s’il ne pleut jamais sur la Côte d’Azur !!!) se décident alors à déverser un violent orage sur les protagonistes qui se retrouvent trempés, le camp se transformant en un champ de désolation boueuse. On est vraiment à Nashville !
Plusieurs tonnes de sable en sac de jute définissent des zones, un glacis de positions de combats, dégageant une arène d’évolution en leur centre, le public se répartissant tout autour de cette immense place qui résonne plus souvent aux chocs des carreaux des boulistes plutôt qu’à l’explosion des canons confédérés issus d’une contraction ubuesque de l’histoire.
Le samedi soir Chet Atkins et Marcel Dadi offrirent un concert sublime aux 600 spectateurs entassés dans la salle de la Licorne. Au sortir de cette soirée mémorable, un message de la police nationale m’attendait. Il me demandait de me présenter le plus rapidement possible au poste de la rue Borniol. Angoisse au ventre, je me présente. Un fonctionnaire débonnaire m’attend et me convie à expliquer comment et pourquoi un indien, un vrai indien avec la jupette de cuir, les plumes dans les cheveux et un coutelas de 30 cm accroché à sa taille, peut se promener dans la rue d’Antibes en avril.
-Monsieur, le carnaval c’est en février.
-Oui, mais c’est un éclaireur des nordistes !
-Comment ? (tête rubiconde du fonctionnaire ebaudis)
-C’est un des acteurs qui réalisent la reconstitution historique sur les allées, vous savez, c’est moi qui l’organise pour la mairie.
Pas convaincu, le pandore dubitatif accepte de relâcher notre Geronimo contre la promesse qu’il ne promènera plus son coutelas d’égorgeur dans les rues éclairées de la ville.
Sommeil entrecoupé de cauchemars prémonitoires. Scalps en trophées, canons qui explosent, batailles rangées à l’arme blanche entre les troupes rugissantes, chevaux se cabrant…

Que vous dire de cette reconstitution. Le pire. Du désordre né de ces réunions insupportables avec les responsables des deux camps ne voulant en faire qu’à leur tête et refusant de monter un scénario cohérent. Les à peu près d’une parade qui allait engager notre crédibilité, notre image. Notre désarroi d’organisateurs impuissants à canaliser la fougue de soldats emportés par le souffle de leur propre histoire.
Le meilleur aussi. Magie du spectacle. Les deux armées défilent. Pas un bouton de guêtre ne manque. Tout rutile sous le soleil, les chevaux piaffent, les canons se glissent à main d’hommes entre les obstacles, harmonie des musiques militaires. Tout y est. Chet Atkins prend sa guitare et entame l’hymne sudiste. Marcel Dadi se saisit de la sienne et joue l’hymne nordiste… les deux morceaux fusionnent. C’est beau à pleurer.
Notre indien, en bon éclaireur à la solde des fédéraux, quand les hostilités se déclarèrent, décida de monter dans un des immenses platanes qui se trouvent en plein milieu du champ de bataille afin de parfaire son rôle de guetteur et de justifier ses appointements réglés en fioles d’eau de feu. Un acolyte l’aide à grimper et, comme un sphinx, il campe fièrement, la main en visière, l’œil perché sur la ligne d’horizon. Las ! Ayant présumé de son aptitude à descendre de son perchoir comme un singe, il restera bloqué sur sa branche tout le temps de l’engagement, ses appels à l’aide se noyant dans le vacarme des vociférations de soldats en transe occupés à se déchirer. Coups de feu, rafales, les soldats miment la mort en chutant lourdement pour se relever après quelques minutes et reprendre le combat comme si de rien n’était, les troupes de réserve n’ayant manifestement pas eu le temps d’être exhumées des cercueils de l’histoire.
Pendant une heure, entre le ridicule et le fantastique, de grands enfants vont jouer aux soldats d’opérette pour le plus grand plaisir des milliers de spectateurs qui se sont massés le long des barrières et contemplent ces scènes caricaturales exhumées des lambeaux d’une mémoire tragique de l’humanité.
Spectacle terminé. La bière coule à flots dans les gosiers asséchés des vaillants combattants.
Et puis vient le moment de défaire ce qui a été bâti si laborieusement depuis trois jours. Et savez-vous ce qu’il advint ? Les nordistes après trois heures de travail intense, campent fièrement devant leurs paquets soigneusement entassés devant le bus, tentes pliées, havresacs alignés. Ils se mirent à huer les sudistes, à les couvrir de lazzis. Leur camp ressemblait à un capharnaüm digne d’un tableau d’apocalypse. Tout gisait sens dessus dessous, plié à la va vite, avec des bouts de ficelle, jeté pêle-mêle dans la plus grande des confusions. Quelques confédérés se disputaient sur l’ordre du chargement, d’autres draguaient des jeunes filles en fleur, certains, allongés sur des tapis de sol, riaient en se remémorant leurs exploits à l’aide de grandes lampées de bière.
Une nouvelle fois, l’histoire se réécrivait en lettres d’or et la sentence de l’officier supérieur nordiste sonnait le glas de tout espoir de revanche : « -Regardez ce foutoir, vous comprendrez maintenant, pourquoi les sudistes ont perdu cette putain de guerre ! »

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D'Eve à Cali

Publié le par Bernard Oheix

Le baiser qui tue. Après Cary Grant et Ingrid Bergman, Humphrey Bogart et Lauren Bacall, BO et Eve.

                                         L'événementiel au grand complet fêtant le départ d'Eve en feu !        

Il a fallu 40 ans pour que j'ai l'autorisation de baiser ses lèvres. Eve, à la veille de son départ, au moment où les concerts de septembre ouvrent la saison 2006/2007. Elle nous lâche la bougresse et s'oriente vers une vie plus centrée vers son nombril. Tout un programme !

Les Grands Concerts de septembre

La sublimissime Tanya St Val, Diva du zouc, reine de mon coeur. Elle est douce et belle et chante comme elle vit, avec passion ! Tanya, je t'aime !

C'est Da Silva, un petit homme vert, issu du punk, en train de refaire le monde et sa vie. Il est humble, ses textes sont beaux et ciselés dans l'or du temps. Il tient la scène avant son pote Cali l'extraterrestre. Il a tout du grand notre portuguais de service. Les fêtes foraines, l'indécision où la meilleure amie sont des petits bijoux. Achetez le disque Décembre en été, c'est une galette qui se laisse déguster et vous habite au fil des écoutes

Et Cali pète un plomb.

C'est la dernière de son spectacle, 160 concerts à travers la France et le monde. 25 personnes sur la route, des heures a partager un rêve, à vivre en dehors de la réalité. Ils sont tous là pour cette ultime séance. Dans la salle, c'est de la folie. Deux heures debout, le public oublie les sièges rouges de velours, tangue et vibre au diapason de ce chef d'orchestre hors du commun. Il est heureux et triste. Il se donne et s'oublie. Il va aller jusqu'au bout de la nuit avant de s'évader dans un univers qui lui appartient désormais. C'est Cali. Respect !

 

Cali dans le hall. Il est 1h30 et la centaine de fans qui fait le pied de grue ne veut pas le laisser partir. On sort la guitare et on y va de son refrain.

Il monte sur une table et et chante avec son choeur improvisé.

 

 

 

 

Il est deux heures du matin. Tout le monde est épuisé...sauf lui. Cela finira à la fermeture du Harem, dans la ville, avec du champagne et la nostalgie d'une page que l'on tourne. Un belle page d'amour et d'amitié qui s'achève dans notre ville. Merci mister Cali.

 

 

 

J'aurai aussi pu vous parler de Gloria Gaynor. Avec ses quelques kilos de trop et une voix fatiguée, elle reste une grande dame du disco et assure à l'américaine. Un I will survive de folie de 10 mn en final avec le public debout.

Je vous ai épargné les photos de Tina Arena... ( mais comment peut-on avoir une voix aussi belle sur des textes aussi débiles, une robe qui la fagote autant, des hauts talons qui l'empêchent de se mouvoir et aussi peu de contact avec son public...) Dommage, elle mériterait mieux.

Inutile, de même, de vous décrire la québéquoise de service. Natasha st Pier. Il y a si peu à dire !

Petite information : c'est sur le concert de Tina et Natasha que nous avons cartonné !!!! Presque une salle complète. Ah ! Public, que je t'en veux parfois pour tes choix si abscons !

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Un après-midi d'automne.

Publié le par Bernard Oheix

Si j'ai pu vous paraître un "peu" excessif dans la nouvelle La peur du vide, qui se terminait quand même sur le constat amer d'une permanence de l'horreur, les mercredis se suivent et ne se ressemblent pas forcément. Aujourd'hui, il s'agit de se laisser aller sur les pas de ces deux personnages émouvants qui cherchent ce qui nous anime tous : un zeste de bonheur dans une vie pleine d'embûches, le lot quotidien de tous ceux qui s'engagent et savent que le soleil se lève aussi à l'Est.

Voilà, avec mes voeux de douceur et de tendresse. Profitez-en, c'est gratuit aujourd'hui pour ceux  et celles qui ont l'âme pure, et vous en êtes, j'en suis persuadé.

                                                    A Thérèse, si loin de la haine et de la violence



Il avait sonné et attendait devant la porte, le cœur battant la chamade et l’énorme bouquet de roses qu’il étreignait dégageait un parfum entêtant qui l’enivrait. C’était si inattendu, si beau qu’il ne pouvait le croire. Elle lui avait dit :
-Ce sera de jour, avec le soleil qui rentre par la fenêtre, je veux que tu me regardes comme je suis, je veux être réelle pour toi.
Il avait acquiescé, mais au fond de lui, l’angoisse le minait, tant de questions se bousculaient et encombraient son esprit. Il avait peur, il percevait cette passion qui les embrasait, les obligeant à se découvrir, à sortir de l’abri qu’ils avaient érigé autour d’eux, rempart si rassurant contre le monde et ses blessures. Il fallait se remettre à nu et il se demandait s’il en était encore capable, s’il saurait tout dévoiler et redevenir l’enfant qu’il avait toujours voulu rester.
Elle ouvrit la porte avec solennité et le fit pénétrer dans l’appartement. Une immense baie donnait sur le port de Rapallo et le soleil de cet été indien se déversait dans la pièce. Il lui tendit les fleurs sans un mot et elle rosit, un « merci » s’échappa de ses lèvres soulignées de carmin. Elle se dirigea vers le coin cuisine et commença à remplir un pot et à les disposer en les écartant afin de dessiner une corolle où les couleurs jetaient des notes de gaieté.
Il se dirigea vers le balcon et s’accouda à la rambarde. L’écrin du golfe nappé du bleu d’une mer translucide mettait en valeur les ruelles agrippées aux versants du cap, les maisons pimpantes semblaient suspendues dans le vide, des touffes d’arbres déployaient leurs branches, définissant des zones d’ombres où l’on discernait des silhouettes assises sur les bancs des jardins publics. La beauté de cette cité hors du temps coupait le souffle. Les bateaux ancrés dans le port se balançaient sous l’effet d’une petite houle qui venait du large et se glissait dans l’échancrure de la baie, la brise faisait chanter les haubans des voiliers et l’odeur de sel marin se mêlait aux effluves des genêts et de la végétation méditerranéenne qui embaumait l’air. Quelques cris d’enfants et des paroles surgies du néant dans un italien chantant rompaient la quiétude de ce village marin préservé des atteintes du temps.
Il comprenait pourquoi elle résidait pendant quelques mois dans ce port chaque année, c’était un coin de paradis dans lequel il avait échoué par hasard, ce hasard qui lui avait permis de croiser son chemin, qui l’autorisait à rêver et à croire à sa fortune : elle était si belle qu’il en avait mal au cœur d’évoquer son visage, les courbes de son corps, l’inflexion de sa voix légèrement rauque comme il les aimait, une voix au timbre assourdi qui lui faisait courir des frissons le long du dos. Il se tourna, elle se tenait debout, le vase dans les mains, si gauche et empruntée qu’il s’émut et que son cœur s’emballa.

Il avait choisi Rapallo sur un coup de dés, un zapping sur Internet et une proposition de tarif acceptable, une pension de famille à 80 € avec vue sur la mer et voyage organisé. L’Italie symbolisait tant de bonheur pour lui, des moments partagés avec des femmes si jeunes dans les années de plomb, et par la suite Anne-Lyse l’amoureuse de Venise, leur longue balade sur les canaux dans une gondole de cinéma, la voix puissante du Vénitien qui maniait sa perche en chantant des airs d’opéras pendant que l’embarcation s’immisçait dans le trafic des bateaux en tout genre qui sillonnaient les venelles de la cité des doges. Il se remémorait l’Etna qu’il lui avait fait découvrir une nuit d’éruption…c’était si proche et si lointain. Il se souvenait encore de son émoi quand la lave avait jailli pour se déverser sur les contreforts pentus, de la terre qui tremblait, du soufre qui montait en volutes des cicatrices béantes du sol, de cette ferveur qui les avait gagnés et de leur disparition du refuge des philosophes. Ils s’étaient isolés et avaient fait l’amour sauvagement le nez dans les étoiles, dans la frénésie et le fracas d’un monde qui se révoltait et les entraînait dans une farandole exaltée. C’était si bon de croire et d’aimer à la folie.

Il n’avait jamais mis les pieds à Rapallo, il se rappelait vaguement d’un traité signé dans la ville, des cours d’histoire évanouis dans une mémoire surchargée, du charme supposé de cette station balnéaire. La veille, après avoir défait ses valises, il était descendu sur le vieux port pour contempler les bateaux. Il était si seul et, plus grave, persuadé que sa vie avait été irrémédiablement rompue par le décès d’Anne-Lyse, juste des morceaux épars que rien ne pouvait assembler, un puzzle de sentiments plongés dans les racines du temps, l’avenir si sombre de voir sa source tarie. Anne-Lyse l’aimée, celle qui avait su lui donner la force de vie, celle sur laquelle il s’appuyait pour exister et le comblait aussi sûrement qu’une moitié indispensable à l’équilibre. Comment marcher sur une jambe, saisir l’instant avec un seul bras, dévorer le présent ? Pour qui ? Depuis deux longues années, il portait ce deuil comme un fardeau, inconsolable.
Tout à ses pensées, il s’était installé sur la terrasse du Bar de la Marine, avait commandé un campari en regardant le spectacle de la foule qui déambulait. A sa droite, dans son champ de vision, une femme sirotait une boisson en contemplant le spectacle animé de la rue. Elle semblait si unique, hors de toute réalité, qu’il en fut troublé, âme sœur en solitude. Elle tourna la tête en sentant peser son regard et esquissa un sourire. Il eut un choc. Ses yeux bleus brillaient, un regard qui portait loin, traversant l’espace et ses lèvres découvraient des dents parfaites. Elle lui rappelait un parfum légèrement suranné, une douceur de madeleine, il eut envie de la connaître. Il osa se lever et lui demanda poliment, emprunté, si elle acceptait de partager sa table et de boire un verre avec lui. C’était comme si elle l’attendait depuis toujours, elle vint s’installer auprès de lui et se présenta avec solennité.
-Bonjour, je m’appelle Yvonne, et vous ?
-Norbert, excusez-moi, je n’ai pas l’habitude d’aborder aussi cavalièrement une personne respectable mais je ne connais personne ici. Je suis heureux que vous partagiez ma table pour un verre de l’amitié.
Il n’y a pas eu de gêne entre eux, pas de round d’observation, quand deux adversaires se jaugent et mesurent leur territoire, bien au contraire. Pourquoi à certains moments de la vie, les évènements décident-ils pour vous, comment expliquer cette étrange alchimie de deux êtres qui se reconnaissent avant même de se découvrir ? C’était ainsi, magique, sans affectation, la parole libérée après tant de silences, deux esprits fusionnant, agrippés l’un à l’autre et qui se donnent sans réserve.
Chacun avait son histoire à narrer, deux vies si dissemblables, deux parcours pour se croiser un soir d’octobre sur un quai de Rapallo, des destinées banales, composées de vies et de morts, de voyages, d’amours, un travail, des anecdotes exhumées, des rêves avortés, tout ce qui rend si banal l’existence pour en faire une trajectoire unique, tout ce qui symbolise l’individu et le rend universel. Il y avait si longtemps qu’il n’avait pas partagé que cela lui semblait irréel, magique. Il était sous le charme de cette femme qui se tenait si droite sur sa chaise, son port altier, sa chevelure soigneusement disposée autour de son visage fin, ses habits de qualité, un corsage turquoise sur une jupe violette, des couleurs gaies comme ce qu’elle lui offrait en un présent capiteux.
Ils mangèrent une salade de fruits de mer, ils avaient choisi ensemble le même plat et dégustèrent un chianti aux saveurs rudes et âpres, une douce ivresse allumant des étincelles dans leurs yeux. Au dessert, il se saisit de sa main et en caressa le revers, suivant les veinules qui striaient la peau. Il adorait cette fermeté, ce tissu si chaud qui l’embrasait. Elle se laissa faire en l’observant, pensive et lui déclara que cette situation l’étonnait, qu’elle se surprenait elle-même et qu’il fallait lui laisser un peu de temps. Cela tombait bien, il n’avait pas envie de se presser. Après le « gelati à l’amarena », il la raccompagna jusque chez elle et l’embrassa sur les lèvres. Elle sentait si bon. Quand il glissa sa langue dans sa bouche, elle l’accompagna en mêlant sa salive à la sienne. Il sentit une vigueur s’emparer de son sexe et elle perçut la bosse de son pantalon. Elle s’appuya langoureusement en laissant échapper un soupir de contentement et son corps se lova contre le sien, épousant ses courbes, s’arrimant à ses hanches, pesant contre son membre raide.
Quand elle se détacha de lui pour le contempler, son souffle court lui caressa le cou.
-Je ne veux pas ce soir. Laisse-moi rêver encore de toi. Viens demain si tu le souhaite. Je t’attendrai à trois heures. La première fois que nous ferons l’amour ce sera de jour, avec le soleil qui rentre par la fenêtre, je veux que tu me regardes comme je suis, je veux être réelle pour toi. Sauras-tu attendre, peux-tu me comprendre ? Il y avait de l’appréhension dans sa voix, une crainte qu’il percevait et l’émouvait.
-Je serai toujours là pour toi, ne t’inquiète pas, ma patience n’aura pas de limites parce que je t’ai au fond de moi. A demain.

Il s’était évanoui dans l’ombre et son cœur battait la chamade, mélodie désaccordée du bonheur, langueur étrange dont les syllabes de son nom qu’il scandait en chantonnant résonnaient en promesse de félicité. Il avait la vie devant lui.


Ils savaient tous deux que l’inéluctable devait survenir. C’était si soudain, si étrange d’imaginer qu’ils allaient recomposer la fresque de l’amour, mêler leurs corps dans une étreinte, mélanger leur suc et monter au ciel. Ils étaient angoissés et cela se sentait à l’ébauche des gestes, aux hésitations des regards, à l’indécision qui marquait la fuite dans laquelle ils s’engageaient.
-Tu es si belle, j’ai pensé à toi toute la nuit, je t’ai lovée contre mon cœur et je me suis endormi en chantant ton corps.
-J’ai si peur.
-Je le sais et moi aussi, mais c’est ainsi, nous devions nous rencontrer, c’était écrit.
-Mais je ne te connais pas, tu es un inconnu, hier encore je ne savais même pas que tu existais. Est-il possible de s’aimer sans se connaître ?
-Je t’offre si peu que cela doit avoir un sens. Il me reste juste le temps de t’aimer. Nos solitudes sont faites pour s’accorder. Donne-moi ta confiance, je ne te trahirai pas, tu le sais parce que parfois les mots sont inutiles. J’ai tant besoin de toi.

Il a osé s’approcher et leurs corps entrèrent en résonance, des liens apparents se tissèrent qui allaient de l’un à l’autre en un flux mystérieux, irriguant leur désir, enflammant leurs sens. Sa main s’est posée sur son épaule et elle manqua défaillir sous la violence du choc. Un gémissement s’échappa bien malgré elle. Il vint cueillir ses lèvres, chastement d’abord, il goûta la senteur de prune de sa bouche, il gardait les yeux ouverts pour ne rien perdre de chaque instant, de chaque mouvement, le soleil les nimbant d’un halo surnaturel, les isolant dans une bulle de tendresse. Son corps vibrait sous l’intensité des émotions qu’elle ressentait. Elle percevait le cheminement des humeurs dans son intimité, ces signes avant-coureurs qu’elle se mettait en phase avec le désir de l’homme. Il y avait si longtemps qu’elle n’avait plus fait l’amour qu’elle retrouvait instinctivement les hésitations et les peurs d’une jeune fille qui avait connu ces émois, à l’aube de sa vie.
Il tremblait. Sa dernière expérience sexuelle remontait à quelques mois, dans les bras froids et méthodiques d’une prostituée ghanéenne. Elle était petite et noire comme le charbon. Il avait toujours fantasmé sur la peau et l’odeur des africaines et n’avait jamais eu l’occasion de croiser une de ces perles qui hantaient ses nuits de fureur. Elle avait respecté le marché et donné son corps pour 100 €. Il en avait ressenti un plaisir fruste lié à un dégoût de soi-même. Il n’aimait pas l’amour marchand, l’idée même de monnayer le sexe le rebutait quelque peu, salissait ce qui avait toujours représenté pour lui, un moment de grâce et d’absolue perfection. Faire l’amour ne pouvait s’inscrire dans une relation commerciale mais dans un échange total, il était d’une école ancienne où la valeur de l’être ne se mesurait pas à l’aune d’un métal. Il avait malgré tout pris son plaisir rapidement dans une chambre d’hôtel borgne et s’était juré de ne plus recommencer. Depuis, il était persuadé que sa vie sexuelle était morte, définitivement close. Il se trompait, elle était là pour lui rappeler que la vie est magique et l’amour imprévisible.

Il dégrafa son chemisier, bouton après bouton, la peau mordorée, bronzée par le soleil était si douce sous ses doigts. Elle avait un soutien-gorge rouge frangé de dentelles et quand il fit sauter adroitement l’attache de la bretelle, en un geste de pudeur spontanée, elle croisa ses avant-bras sur sa poitrine. Il lui prit les mains et les écarta. Elle eut une tentative de résistance puis s’abandonna. Il la contemplait et son âme bondissait, son sang charriait une tempête de volupté. Il tira sur le zip de sa jupe qui s’écroula en corolle à ses pieds. Elle émergeait comme une déesse surgit de l’onde, son bas-ventre couvert d’un voile qu’il déroula pour la faire apparaître dans cette nudité si crue, si belle, si impitoyable pour leur passion naissante.
Elle ouvrit les yeux et scruta son visage, guettant un signe, craignant sa réaction mais dans son regard elle ne trouva que tendresse, communion, fol espoir d’un présent annonciateur d’une osmose totale. Alors, elle osa. Elle lui retira sa chemise, attaqua la ceinture de son pantalon malhabilement et libéra son sexe. Il n’avait pas besoin de craindre l’impuissance. Il bandait comme un dieu, son sceptre qu’elle caressa de l’ongle vibrait, le tissu chaud irrigué par le sang de la passion. Elle se saisit de ses bourses et les fit rouler doucement dans sa paume, un soupir s’exhala de sa gorge contractée.
Ils étaient nus tous les deux, seuls dans cette chambre isolée du monde et rien ne pouvait entraver l’attirance et le bonheur de cette rencontre fortuite. Ils avaient dépassé le stade de la pudeur et des faux-semblants, et quand il la coucha sur le lit et qu’elle écarta les jambes naturellement pour l’accueillir en elle, ils réinventèrent les gestes si simples de l’amour. Un homme et une femme, leurs sexes imbriqués, fusionnant en un accord parfait. L’orgasme de la femme vint rapidement, une réaction violente du corps de l’aimée, tétanisée par cette vague qui la surprenait. Il continua adroitement à glisser en elle et elle l’accompagna vers son plaisir, attentive à ses réactions, guettant les prémices du ravissement masculin. Elle se sentait si bien dans ses bras, avec ce membre qui comblait un vide et la remplissait d’espoir. Elle pressentit les pulsions montantes dans la verge de son amant et quand son sperme libéré vint la fouetter dans son intimité, elle eut un second orgasme et repartit sur les cimes de l’extase dans une tornade d’émotions qui la fit chavirer.
Leurs souffles s’accordèrent, leurs regards s’accrochèrent avec tant d’affection et ils reposèrent en paix pour un instant d’éternité.


Il avait 78 ans et elle était beaucoup plus jeune que lui, presque une gamine, une jeunette, lui avait-il dit en plaisantant, avec ses 71 ans seulement. Ils s’étaient croisés dans cette ville de rencontre dans la clarté d’un mois d’octobre et venaient de recomposer un alphabet de l’amour. Ils se prouvaient si besoin était que l’espoir n’a pas de frontières et que la solitude n’est pas une fatalité.

Que dire de plus de leur vie qui n’ait déjà été dit ? Quel avenir pour ce couple issu du néant et si proche de la fin ? Ils s’en moquaient éperdument car dans leur rencontre, il y avait l’immortalité et un monde de tendresse que rien ne pourrait effacer, un présent si riche qu’il obérait le futur. Ils allaient cheminer le temps qui leur restait imparti, mais ils savaient désormais qu’ils ne seraient plus seuls et que le fardeau des années passées serait partagé, une épaule pour s’appuyer, une main tendue pour secourir, le silence du vide brisé définitivement.
Ils s’endormirent dans les bras l’un de l’autre et voguèrent dans un monde de confiance où la douleur s’estompait. Ils avaient encore tant de choses à accomplir et tant de mots à se dire !
Tout cela parce que l’amour est éternel.

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Histoire Vécue (5)

Publié le par Bernard Oheix

Discours prononcé pendant le dîner de fin d’année qui réunit toute l’équipe de l’Evénementiel du Palais des Festivals, le 9 novembre 2005 à Sophia-Antipolis.

Je vous vois venir. Mais que nous sort-il de sa manche le bougre ? Et oui ! Un vrai discours. Avec  l'équipe de l'évenementiel, chaque année nous privilégions quelques moments de convivialité, des réunions autour d'une bonne assiette, d'un verre. Pour des personnes condamnées à travailler ensemble tout au long de l'année, ce n'est pas du luxe. Ce sont des moments forts, de vérités, un moyen de souder l'équipe. On se connait trop pour être dupe, mais il suffit de connaître nos limites et pour cela, rien de tel que de boire un canon en oubliant le fracas de la réalité.

Voilà un exemple de ce que subissent les membres de mon équipe !

 

Dans l’univers impitoyable qui est le nôtre, par-delà les vicissitudes de cette noble mission qui nous est confiée : faire manger, boire, dormir, offrir un catering aux artistes, et plus si affinités… dans cette période particulièrement trouble qui voit les banlieues s’embraser, le public se terrer et lâcher de plus en plus chichement les maigres oboles qui nous permettent de remplir les caisses du Palais des Festivals pour faire des spectacles, il reste une équipe de l’Evénementiel fière d’elle, debout, le nez plongé dans cet horizon d’un lendemain chantant.
Souvenons-nous. Vous étiez jeunes et belles, une bande de drôlesses directement échappées des failles du système. Etudiantes, Tuc, Stagiaires de l’office de la culture, perdues dans un comité des fêtes occupées à quelques japoniaiseries détonantes, ou même encore étudiantes sur les bancs de l’école, de la fac…
Par les hasards de la vie, tout ce petit monde, un jour s’est retrouvé dans les rêts de ma direction. Regardez-moi. Malgré ma calvitie rampante, mon haleine fétide et les petits pets que je dispense derrière mon bureau quand vous êtes absentes, je suis aussi un homme, un vrai, de chair et de sang, avec ses humeurs, ses peines et ses colères, ses désirs et ses frustrations. Je suis un homme et je rêve encore d’un monde meilleur.
Et pour que ce monde plus beau s’accouche, il faut des femmes de désirs, vous, toujours aussi belles au fil de ces années partagées, de ces épreuves communes. Il faut aussi des hommes, et oui messieurs, des hommes, pas nombreux, tolérés dans cette équipe matriarcale. Il faut enfin des enfants.
Et de ce point de vue, l’Evénementiel a été prolifique sans que j’y sois, hélas, pour grand-chose. Moi qui fut un géniteur exemplaire aux spermatozoïdes d’une fécondité tout à fait étonnante, j’ai dû laisser ma place à d’autres futurs pères, provoquant une pondaison soudaine et éruptive, perturbatrice d’une vie d’équipe mais dont les regards malicieux des chers bambins et les cacas malodorants sont les meilleures des thérapies… pour avoir envie de revenir au boulot subir mes foudres !
Oui ! Vous êtes devenues d’affreuses marâtres aux seins flasques d’allaiter…mais rassurez-vous, Bernard se vengera sur vos filles, à leur majorité, de tout ce que vous lui avez fait subir, de tout ce que vous continuez à me faire subir avec vos charmes de déesses de la maternité !

Dans notre histoire fertile commune, si riche et variée, nous avons côtoyé les dieux, leurs muses mais aussi l’enfer et ses diablotins.

Comment ne pas se souvenir de Sir Elton John et de son désamour immodéré pour les belles jeunes filles interdites de coulisses même quand elles devaient œuvrer à nourrir les artistes, des premières soirées d’une Pantiero Sevainesque où les rares passants nous faisaient espérer d’une entrée miraculeuse, d’un Festival Russe version fausse armée rouge, des bides divers dont nous nous souviendrons longtemps. La débauche d’énergie pour attirer le chaland à Jimmy Cliff, la morgue impérissable d’un Tapie à la vulgarité affirmée, l’inénarrable Monsieur Masure dans le veston cintré de Bernard Menez ou le sourire gracieux d’Evelyne Leclercq dans un canard à l’orange qui avait malheureusement survécu à la grippe aviaire avant l’heure.
Souvenons-nous de la honte qui a embrasé nos visages à la présentation de certains spectacles. Notre sympathique Roger Hanin dans un Tartuffe mémorable et ce sein que l’on n’avait surtout pas envie de voir, La Fille de Madame Angot dont on espérait qu’elle n’engendrerait point de progéniture, Stormwind, un rock nordique à la Licorne (30 payants), Don Juan d’origine dans le désert vide d’un Debussy devenu soudain gigantesque, Ruggero Raimondi, une de nos déroutes les plus sanglantes… Mais aussi le cirque de Russie sur glace… sans la glace avec l’allure hésitante des patineurs en recherche permanente d’équilibre, la grâce pataude des escaladeurs de Sakountala accrochés aux rêves de grandeur d’une chorégraphe de piètres galas.

Mesdames et Messieurs, souvenons-nous et recueillons-nous. Aujourd’hui, à la mémoire de tous les coups tordus, les pets de nonnes, les artistes plantés et planteurs, les spectacles frelatés, et même à la mémoire de ce public qui n’hésite jamais à vous trahir. Versatile et traître, il n’hésite pas à se précipiter sur les daubes les plus faciles, pourvu qu’elles soient médiatisées, pour s’installer aux abonnés absents quand nous avons besoin de lui, que le spectacle en vaut vraiment le coup et que nous avons désespérément besoin de son soutien pour faire passer cette idée de la noblesse d’une culture qui continue à nous cheviller au corps.

Mesdames et Messieurs. Pour les heures de gloire qui se sont transformées en cauchemars, je vous demande de vous lever et de respecter ce silence.

(30 secondes de silence)

Mais si le pire a côtoyé parfois nos vies professionnelles, bien souvent le meilleur l’a sublimé pour nous permettre d’atteindre l’extase. Dans ce chapelet de moments de bonheur et de félicité absolue, dans ces innombrables perles que nous avons serties dans les nuits cannoises, Souvenons-nous :
Les concerts si chauds et attachants de la Licorne à La Bocca. Idir le Kabyle humaniste, Huun Huur Thu, les diftoniques mongols issus des steppes, Bireli le gitan virtuose capable de toute les audaces, Vicente Amigo l’espagnol aux doigts de fée, Mariza la blonde portugaise à la voix déchirante, Souad Massi l’arabe au yeux de beauté… et tant d’autres noms dont les signes sont invariablement accolés à la pureté musicale, à la ferveur et à la passion d’un public transporté.
Le Grand Auditorium rempli à craquer par une foule avide de toucher du doigt le rêve d’une star offerte. Bécaud au timbre pur dans sa dernière tournée, Nougaro à la juvénile silhouette et au parler incantatoire, Alain Souchon et son ironie désenchantée, Aznavour toujours en haut de l’affiche, Mano Solo, un soir de deuxième tour d’élection présidentielle, Cheb Mami et Ismaël Lô réunis pour faire vibrer les fauteuils rouges de la salle de gala du Palais, Cesaria Evora, la voix rauque, pieds nus sur scène, la tête dans un bouge du Cap-Vert… et tout ceux, ils sont nombreux depuis 15 ans, qui nous ont emportés sur les ailes de leur passion.
Parlons de grâce exquise. Le cirque Eloïse et son univers lunaire, Les danseurs comédiens mimes de Philippe Genty plongés dans un monde onirique où rien ne compte que la légèreté, La Batsheva, danseurs d’Israel à le recherche d’un paradis perdu, le ballet des tables de Forsythe, les drapeaux rouges du ballet national de Chine, Brachetti où l’art de se transformer sans jamais perdre son âme d’enfant, la Giselle Rouge de Boris Eifman, quand la folie touche aux vagues de la révolution d’octobre, les décors somptueux d’Enki Bilal pour un Roméo et Juliette de Preljocaj qui invente la douleur sous les pas de ses danseurs…
Les concerts sous la mer avec le Corou de Berra et Michael Lonsdale en train de déclamer Jules Verne pendant qu’un harpiste sonnait d’un instrument sous-marin pour les plongeurs spectateurs ravis (avez-vous déjà entendu de la musique sous l’eau ?). Les déambulations du soldat Sveik dans les jardins de la médiathèque, Bouquet-Noiret en tandem dans une histoire scabreuse qu’ils anoblissaient, Christophe Malavoy, Niels Arestrup, Bernard Giraudeau… Les nasardes de Santini, le clown Howard Buten et son double Buffo et tous ceux dont les voix résonnent encore dans la salle Debussy en portant un écho de leur amour et de leur passion pour les textes qui rendent plus intelligent.
Les rasades de bonne humeur aussi. Noëlle Perna notre salade Niçoise se déhanchant dans une robe rose en strass, Alex Metayer en train de s’écrouler pendant sa dernière tournée faisant naître des vagues de rires pour faire la nique au cancer qui le rongeait. Slava Polonin et sa tempête de neige dans une salle surchauffée, Aïoli ou la chanson au niveau de la ceinture du Toulonnais, Franck Dubosc en autodérision d’un tombeur éternellement amoureux de ses propres charmes.
Et puis… Kasparov tournant comme un ours des Carpates avant de fondre sur son adversaire pour l’assommer en partie semi-rapide, Karpov, fuyant l’échiquier et illuminant les joueurs de tarot de sa mémoire et de son killer-instinct. La beauté des étoiles des artifices de Kimbolton l’anglais ou la majesté divine d’un Caballer espagnol toquant à la porte des dieux pour leur parler avec la poudre aux cieux.
Et les 5000 personnes du concert de Massive Attack…
Et tout, et tout, et tout…

Voilà, si nous avions à trouver une justification à notre travail dans la culture, ce sont dans ces moments dérobés à la tristesse que nous la trouverions. Nous sommes dépositaires de ces tableaux volés à la morosité, de ces émotions si rares, de ces rencontres provoquées par notre action.
C’est cela qui doit être notre fierté.
A l’heure où le choc des idées se transforme trop souvent en jets de cocktails molotov, en embauche de flics, en gestionnaires sans état d’âme d’une culture que l’on aseptise derrière les chiffres… nous sommes des forgerons de la beauté, des artisans d’une humanité plus juste, plus belle de se confronter par l’art.
Oublions les indices, les pointages, les caméras et vigie pirate…
Oublions les échecs, les insatisfactions, les trahisons…
Oublions les fatigues, le stress, la médiocrité…

Il nous restera toujours…
Pour nous-mêmes, quand nous regardons notre miroir, pour nos enfants que nous plongeons dans un monde cruel, pour nos amis, pour ceux, innombrables, qui d’un serrement de main, d’un clignement d’œil, d’un rire franc qui brise les conventions…nous donnent un peu de leur chaleur…
La fierté, le vrai honneur d’être au cœur de ce qui est capital : la vie des idées, le choc des mots, la violence des sentiments, la rencontre pacifique de ceux qui s’opposent par les mots et non par les armes.
Tout le reste est accessoire. Tout est dans l’amour. Je vous aime alors pour les heures passées, les rêves avortés, les joies du cœur.
Merci à vous.

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La peur du vide

Publié le par Bernard Oheix

Vous me voyez arriver avec mes gros sabots. Marre de la tendresse et de l'humour. Un peu de sang pour la route...et pas le dernier rassurez-vous ! L'histoire se passe... et ils ne se marièrent pas, n'eurent pas d'enfants, sinon pour les éventrer, les broyer, les tuer à petit feu. A bon entendeur salut, tant pis pour vos cauchemars, moi, ça va ! J'arrive encore à dormir quand je ne suis pas en train d'écrire des abominations pour vous.

De toutes les façons, vous avez 15 jours pour digérer...






Quand vous êtes chaussé d’une paire de rangers au bout clouté et que vous visez le visage d’une femme allongée en y imprimant toute la force dont vous disposez, un sentiment étrange de volupté s’empare de vous. Peut-être est-ce la conséquence de ses traits déformés par la peur paroxystique, la lueur affolée de ses yeux, le frémissement de sa lèvre inférieure, la bave qui inonde son menton dans l’attente de l’inéluctable, que sais-je encore de cet instant où le temps s’arrête pour que la fureur s’épanouisse. Se situer dans l’œil du cyclone, quand vous êtes cet œil et que vous maîtrisez les règles du jeu, que la réalité se plie à vos désirs les plus inavoués, fige le monde en le concentrant autour de vous. Il y a une forme de plaisir extrême qui se rapproche de l’orgasme, le sentiment d’une toute puissance que les frontières de la civilité ne peuvent endiguer. C’est très différent avec un homme car lui vous renvoie à votre propre virilité, à la certitude que votre tour viendra. Il n’est rien de plus évident que celui qui utilise la violence en subira un jour les foudres, que le sang appelle le sang, les coups se retournent contre leurs auteurs, la mort rôde sans répit autour de ceux qui l’entretiennent et en deviennent les servants attentionnés. C’est ainsi.
J’en ai connu des jouissances dans ce laboratoire vivant d’une Yougoslavie se démembrant au fil des intérêts personnels, des peuples soudés par le pouvoir déliquescent d’un titisme agonisant, ce melting-pot de religions, races et histoires que tout opposait et qui ne tenait que par le fil d’Ariane d’un monstre qui tissait ce traquenard dans lequel l’Europe allait s’embourber. Ils l’ont brisé ce fil et j’en ai largement profité tant on m’offrait ainsi un terrain de jeu grandeur nature où mes instincts pouvaient enfin s’exprimer en toute sérénité.
Je ne vais pas vous faire le coup du jeune abandonné et chercher des excuses dans la misère de mon enfance. Un père en prison pour contestation politique, une sœur prostituée sur les trottoirs de l’Occident, une mère qui tente vaille que vaille de nourrir mes trois frères et moi, l’aîné, toujours dehors à chercher un sens à ce qui me dépassait. Ne craignez rien, je ne demande pas votre indulgence, c’est si peu important pour moi que vous me compreniez, que vous me donniez une absolution qui m’indiffère. Je n’ai pas besoin de votre pardon, je n’ai jamais eu besoin de vous car vous n’existez pas, vous n’avez aucune réalité.
Moi je sais que c’est avec eux que j’ai grandi si vite, trop vite, des armes, des frères, une bande où me réfugier pour ne plus entendre les voix du futur m’angoisser. C’est bon de voler quand on a faim, c’est génial de violer quand on a soif. Ne me faites pas de morale, les droits humains inaliénables, l’être au-dessus des instincts animaux…il me plaît d’être un animal sauvage, de rugir la nuit, de dévorer le plus faible. Etiez-vous présents quand j’avais peur et que j’étais démuni de tout, même de l’indispensable affection, tendresse, amour, que m’avez-vous offert que je n’aie dû conquérir de haute lutte ?
Vous m’avez transformé en prédateur et il faudrait m’amender parce que vous m’imposez une loi que je ne reconnais pas. Je devrais me plier à vos diktats, ces règlements dont vous êtes les auteurs mais qui ne servent que vos affaires, le calme du négoce après la tempête du feu, comme un gigantesque marché que vous échangez après avoir vendu des armes pour entretenir ma colère ! C’est un peu facile, voyez-vous, juste indélicat de penser que vous avez fourbi ma haine et qu’il me faudrait désormais la panser d’un amour que je n’ai jamais connu, qui m’indiffère au-delà de toutes vos certitudes ?
Revenons plutôt à cette femme qui geint à mes pieds, elle halète, transpire et je vois sous sa robe une tache suspecte. Vous ne pouvez pas imaginer le nombre d’adultes qui se font dessus au moment du pire. C’est impressionnant, pourtant personne n’en parle, comme s’il n’était pas séant de relâcher ses sphincters, que l’histoire d’une femme ou d’un homme ne pouvait se résoudre à une urine expulsée, à des excréments que la peur panique fait jaillir des intestins. Je vous assure que si vous étiez à la place de cette femme, à la vue de ses godillots qui vont vous éclater la gencive, déchausser les dents, fracasser la mâchoire, vous aussi vous n’hésiteriez pas une seconde en perdant votre contrôle et en abandonnant toute espèce d’humanité. Vous auriez peur et feriez dans votre froc, dans votre jupe, comme n’importe lequel des êtres humains qui ont croisé ma route pour le regretter amèrement, ennemis ou amis, cibles ou compagnons. J’en ai tant amené à se liquéfier devant ma force brutale, ce goût absolu de la violence qui me possède. J’aime frapper sans retenue et l’odeur de vos excréments m’excite tout comme cette âcre senteur que la peur exsude de vos pores devant l’inéluctable. J’en bande même avec délectation parfois.
Je lui ai assené le plus formidable coup de pied de mon existence et elle s’est désincarnée, devenant pure abstraction, paradigme de douleurs, poupée démembrée, misérable reste humain sans consistance. Son enveloppe charnelle tel un gant froissé ne provoquait même plus le désir sexuel qui d’habitude concrétise la domination totale du physique sur l’esprit. Quand vous transgressez les frontières de l’horreur, il n’est plus besoin de passeport, d’alibi, pour vous saisir des opportunités les plus extrêmes dans la satisfaction bestiale de vos pulsions. Non, je ne la violerai pas, sa chatte gluante d’urine et son visage explosé ne m’attiraient même pas. Peut-être un autre coup dans sa gueule d’ex-ange qui n’aurait jamais dû se trouver sur mon chemin, ou alors la laisser agonisante sur ce talus sale d’un chemin de campagne qui menait vers l’enclave musulmane d’une Bosnie hypothétique, puzzle fantasmatique de vos contradictions !
Qui était-elle ? 25 ans environ, des vêtements de paysanne, un accent qu’elle n’aurait pas dû afficher la situant dans un camp adverse…sans doute, une sortie pour aller chercher de l’eau ou du ravitaillement pour des bouches à nourrir qui allaient regretter son empressement à subvenir à leurs besoins. Serait-elle pleurée, honorerait-on sa mémoire au milieu des milliers et des milliers de victimes infortunées qui jonchaient les paysages bucoliques de cette verte contrée ? Peut-être avait-elle été belle et désirable ! Sans doute avait-elle rêvé d’un destin hors du commun : la paix, une famille nombreuse, un métier, des amis, quelques aventures, un quotidien que je venais de lui ôter car il ne faisait nul doute qu’elle ne survivrait pas longtemps à la pluie de coups que je venais d’abattre sur son corps gracile.
Ne nous illusionnons pas, je ne suis pas un Dieu portant la justice céleste et déterminant qui, de mes ouailles, doit subir le châtiment ultime, ce n’est pas moi qui choisis à la lumière divine des fautes de chacun l’aune de leur espérance de vie. Je ne suis qu’un bras qui s’abat sans calcul sur tout ce qui bouge, ce qui gravite à ma portée, c’est le rôle que l’on m’a attribué et je m’acquitte de ma tâche avec une grande conscience professionnelle, un souci du détail et la volonté de rendre mon hommage à la terreur comme une symphonie grandiose attestant une ode inhumaine que je compose au jour le jour. Je suis dans un camp, j’ai des chefs, des équipiers parfois, mais je reste le plus souvent un électron libre que son parcours mène sur les sentiers escarpés de l’horreur, à travers les aléas de rencontres impromptues.


Quand j’étais sniper sur la ligne de démarcation de Sarajevo, mon fusil à lunettes avait la capacité de choisir lui-même ses victimes, presque indépendamment de ma détermination à tirer sur tout ce qui bougeait. Je mirais dans la focale grossissante les silhouettes des passants qui s’aventuraient, un cabas dans les mains, longeant les murs en tentant de s’abriter. Je les suivais avec délectation jusqu’à sentir mon doigt, bien malgré moi, se concentrer sur l’éperon de métal qui me permettait de les envoyer ad patres, auprès de tant de mes autres victimes. Combien, calés au centre de ma cible, ont survécu du simple fait que mon appendice n’ait pas pressé la détente, combien sont des miraculés, des rescapés sans le savoir de ma fureur aveugle ? Je me souviens d’un petit vieux qui sortait toujours à la même heure, sa chemise rouge sale comme un appel à l’exécuter, son regard angoissé m’avait amusé et je l’ai laissé passer, une fois, deux fois…J’ai attendu huit sorties avant de mettre fin à son calvaire et de faire cesser l’épouvante qui jonchait son visage de rictus morbides. Il aurait au moins pu changer de chemise et d’itinéraire !
Je n’appréciais que modérément la fonction de tueur de l’ombre. Le sniper est si loin de sa cible, la soif de l’avant émoussée par tant de distance et par l’incapacité de sentir le choc de la balle de métal déchirant les tissus, le jaillissement du sang, le cri d’agonie qui monte en une prière fervente, oratorio inhumain dont je ne pouvais jouir.

J’ai préféré revenir au ratissage de terrain, cette traque dans l’ombre des taillis qui exalte les sens et aiguise l’appétit, cette attente enivrante d’une proie et cette accessibilité physique de la victime avec laquelle vous pouvez jouer. Un lien étrange noue le martyr et son bourreau, une relation perverse qui force le dominé à séduire son maître, à le cajoler dans l’hypothétique espérance d’amadouer sa colère et de survivre à l’épreuve. Cette étape durera le temps que vous laissiez entrevoir une porte de sortie, un échappatoire comme une lucarne aspirant la lumière. Le chat et la souris. Une souris faible car les forts sont plus entiers et souffrent moins, ils vont vers la mort avec trop d’aisance pour notre contentement. Mais une jeune fille, si belle et fragile, que vous posséderez en lui laissant espérer la vie sauve, qui s’accrochera à votre sexe comme s’il était un passeport pour l’infini et qui, bien consommée, avec ce dégoût d’elle-même que vous ressentez dans son regard éperdu, comprend que tout cela était vain, que son honneur bafoué n’aura servi qu‘à prolonger une agonie… cela, oui, vous mène à l’extase suprême, la félicité absolue, la puissance d’un dieu dans les griffes d’un humain.
Je suis une bête féroce, grandie dans l’odeur du sang et dans la décomposition d’une société sur laquelle je crache tous les jours. Je vais même vous avouer la vérité, il m’est indifférent d’être dans le camp pro-serbe de la Bosnie…j’aurais tout aussi bien pu n’être qu’un oustachi croate la croix entre les lèvres, ou un Albanais de l’UPK, aigle poussif d’un nationalisme exacerbé, ou un extrémiste musulman à la barbe longue de ses noirs desseins, il me suffisait de naître au bon moment dans la bonne région, et c’est ce que j’ai fait, je suis un bon soldat du désordre et vous ne voulez pas de l’ordre, vous vous complaisez dans l’anarchie, vous n’êtes qu’un reflet tremblant de ce que vous me poussez à devenir. Je suis votre bonne conscience car vous avez besoin de mes crimes pour justifier les vôtres, ô combien plus subtils et plus pernicieux ! Vous jouez votre partition, vous m’avez affecté la mienne et tout va pour le mieux dans le pire des mondes possible.
Qui m’a entraîné aux armes ? Qui m’a donné les moyens de mes ambitions, qui sécrète tous les jours la haine dans le cœur des hommes, qui veut vraiment orchestrer le chaos que vous avez érigé en force de vie ? Je suis l’humble dépositaire de vos turpitudes, j’en suis la formulation active, l’équation qui permet de résoudre vos aspirations par le simplisme d’un monde partagé artificiellement entre les bons et les mauvais, le bien et le mal. De quel côté suis-je ? Où êtes-vous dans cette répartition réductrice qui vous arrange tant ?

Je l’ai contemplée longuement. Un amas de chair violette, traversée des éclairs nacrés d’os qui perçaient sous le sang, des yeux vitreux encore animés d’un souffle de vie, un gargouillis à chaque pénible inspiration avec cette bulle rosâtre qui se formait au passage d’un filet d’air dans sa gorge broyée, m’ont inspiré. La vue de son sein marbré glissant hors d’une échancrure de sa robe, le téton déchiré laissant sourdre une humeur sanguine a entraîné un début d’érection. Je me suis masturbé en la fixant, ses jambes écartées en un compas désarticulé ouvrant sur sa toison maculée de scories. Je lui ai refusé tout contact, juste mon membre roide et la montée de cette sève dans ma verge, dans ces mains qui pouvaient dompter le monde et imprimer la marque de l’horreur par le simple fait de mon désir. J’ai joui, en saccades et je me suis agenouillé pour observer la dissolution de ma semence dans les flots de sang qui la maculaient.


C’est là que j’ai fait une erreur. Sans doute parce que mon corps s’était abandonné, que mes sens repus d’émotions avaient baissé la garde. Je ne l’ai pas entendu approcher, l’autre, je n’ai pas senti sa colère rentrée, cette odeur de vengeance que l’individu dégage quand sa vindicte est inextinguible.
Sa faucille des champs aux bords recourbés s’est fichée entre deux côtes et a gagné par l’inertie de la force de son poignet, la zone de mon cœur, la pointe déchirant un de mes ventricules et le sang a commencé à se répandre en moi. Perdez une autre de vos illusions : on ne meurt jamais rapidement, il faut du temps, beaucoup de douleur, énormément d’énergie pour s’éteindre et plonger dans l’agonie. Mon heure était venue, point de détail, me direz-vous, mais capital pour moi. J’aurais dû me méfier, les musulmanes ne sortent que rarement sans leur mari, une autre leçon qu’il me fallait apprendre en vitesse si je voulais survivre dans ma jungle. J’ai basculé sur le corps déjanté de la femme, mon ultime victime, et j’ai souri aux yeux noirs de mon tueur : j’avais si peur de mourir !
Au dernier moment, juste à l’aboutissement d’une existence précaire, j’ai su qu’ils seraient nombreux à se lever pour prendre ma place, que les légions de l’hiver se peupleraient de fantômes si réels que je n’avais pas vécu pour rien. Le refrain grotesque de ma vie n’était que le chapitre incomplet d’une grande litanie de pleurs.
Tout cela parce que l’horreur est éternelle.


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Les tsarines sont de retour

Publié le par Bernard Oheix

Avertissement.

Deux pour le prix d'un ! Un port-folio avec mes poupées Russes, et une nouvelle dans la foulée, La peur du vide ! Décidèment, je vous en veux beaucoup pour vous infliger ce rythme intolérable. Mais bon, vous allez pouvoir prendre le temps, je disparais dans la nature pendant quelques deux semaines. A vous d'en profiter.

Le Festival de l'Art Russe clôt la saison estivale. Une semaine de spectacles magiques, des libations juqu'à 3 heures du matin...et plus, si affinités ! La folie et la démesure slave dans toute la splendeur de ces nuits fauves peuplées de rêves évanescents. C'est la dernière manifestation de l'été, après, on ne peut qu'aspirer à la sérénité des soirs d'automne ! 

 

 

Une vraie table de vraies blondes. La nuit russe, caviar à volonté, vodka à flot et toujours le sourire ensorcelant et charmeur de mon fan club : pas besoin de cotisation pour y adhérer !

 

 

Ariadna. Une Moldave qui a du charme, redoutablement intelligente. Sa vie est un roman d'aventures. Son coeur, un bateau ivre qui danse sur les tempêtes des passions humaines.

 

 

Les babouchkas entonnent une complainte des plaines glacées. La tourmente s'apaise. Elles nous parlent d'une beauté éphémère dans la splendeur du couchant des steppes sauvages. Nathalie, mon guide !

 

 

Ariadna et Irina. La blonde et la brune. Les soeurs jumelles d'un empire déchu qui n'a pas fini de nous surprendre. Et si le nouvel impérialisme passait par les yeux des beautés slaves !!!

Pourquoi pas après tout !

 

   

 

 

Après le ballet extraordinaire de Boris Eifman, Anna Karenine, le public sur un nuage salue la prestation des artistes ! J'en profite quelque peu.

 

Boris Eifman, un grand parmi les grands, un créateur snobé par les adeptes de la "vraie" danse mais qui réussit à conquérir le public avec sa danse d'expression très visuelle, décors et costume sublimes, histoire lisible. De la vraie danse populaire dans toute la noblesse du terme. 

 

 

Dans les bras d'une des balerines les plus époustouflantes jamais vu sur scène. Une performance conjuguant la dureté de l'acier et la souplesse d'un corps longiligne totalement fascinant.

Elle nous a fait rêver et son sourire est un enchantement. Elle s'accroche à vous comme si elle vous aimait... et c'est si bon !

 

 

 

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Histoire vécue (4)

Publié le par Bernard Oheix

Bon d'accord ! Vous allez être jaloux et me maudire. C'est dur, je le sais mais que voulez-vous, quand on a du charme... Et puis, il fallait bien que je vous la sorte celle-là, d'histoire vraie. C'est ma perle, mon bijou, un diamant taillé dans ma légende. Chut, je ne vous en dirai pas plus, à vous de lire désormais.

 

 

Encore Kim Basinger !

 

 

 

Dans le cadre du Festival du Film, c'est ma direction qui est chargée de réaliser les empreintes des stars, vous savez, ces mains qui jalonnent le parvis du Palais des Festivals que les touristes contemplent, dans lesquelles ils glissent leurs menottes, à quatre pattes, en tentant de saisir un peu de l'âme de leur idole. Les plus grands noms se retrouvent ainsi inscrits pour l'éternité au revers de nos désirs, gravés dans le marbre de nos émotions. Et cela marche, les appareils de photos qui mitraillent ces augustes doigts plein de rêves nous le prouvent toute l'année. Une véritable aubaine pour les millions de touristes qui déferlent vers le « grand palais » du Festival du Film !

 

 La technique de prise d'empreintes est sophistiquée. Un carré d'une terre glaise est préparé spécialement par un potier de Vallauris. L'artiste imprime sa main mais le responsable de la prise est dans l'obligation de peser sur cette main et sur les doigts (à plat, l'impétrant n'a pas de force !). Par la suite, quand la trace de la main est bien visible en creux dans la terre, il s'agit d'apposer une signature lisible grâce à une pointe qui mord dans la surface plane et d'ajouter l'année de réalisation. L'octroi d'une petite lingette permet de nettoyer les scories déposées sur les mains de nos stars devenues immortelles !

 

Chaque année, à partir des noms des vedettes annoncées dans la programmation des films, ma collaboratrice, Nadine, effectue son choix, contacte les attachés de presse, organise les rendez-vous et gère les egos divers de nos invités. En général, si l'entourage dresse des barrières autour de sa vedette, l'artiste lui, redevient un enfant pendant cette opération. Cela l'amuse et disons-le, le flatte, de savoir que la postérité retiendra une trace concrète de son passage sur terre. Il rit, plaisante, se prête au jeu, s'enthousiasme comme un enfant devant des pâtés de sable.

 

 Au vu de la liste des postulants à l'interprétation masculine et féminine, j'ai choisi trois noms, (je suis le directeur, quand même !) pour en  devenir l'officiant dévoué. En cette édition particulièrement brillante de l'année 1998, j'avais sélectionné Julie Delpy (Ah ! La grâce fragile de deux yeux d'émeraude), Claudia Schiffer (une bombe de naturel aux formes bouleversantes comme un bonbon d'amour) et... Kim Basinger dont je ne pouvais décemment pas rater l?occasion de la « prendre dans mes bras » même si la figure de style est un peu osée en regard des présupposés techniques énoncés plus haut !

 

 Arrive le moment sacré, dans un salon d'un partenaire champagne du festival au 3ème étage du Palais, dans une quasi intimité, 150 photographes et journalistes seulement se pressant autour de nous pour immortaliser notre étreinte. Présentation, dans mon anglais de collège constipé.

 

 -         Hello, Kim, how are you ?

 -         Fine, thank you ( Yes ! C'est elle qui me parle ! A moi, Bernard !)

 -         One or two hands, as you like !

 -         One

 -         Ok, we go, now.

 

 

 Je sais, dans la gamme d'un échange shakespearien, avoir relativement peu de chance de passer à la postérité comme un dialoguiste de génie, mais j'étais très fier de m'en être tiré sans dommage collatéraux pour le sabir de la blanche Albion. Nous passons donc aux actes, elle ondule jusqu'à la plaque, se courbe légèrement m'enivrant de son parfum, ses cheveux cascadant dans un effet des plus réussi, se colle à mon flanc comme attirée par mon charme, pose ses doigts graciles sur la plaque de terre et commence à pousser sans que, évidemment, sa main s'imprime. Arrive donc le grand moment tant attendu, celui de recouvrir sa main avec la mienne afin de peser sur ses doigts et de les faire pénétrer dans la glaise.

Deux remarques à ce moment crucial de cette authentique anecdote. La première fait référence à une symbolique éminemment sexuelle. Contact intime, couvrir, peser, proximité des corps qui s'effleurent, pousser, souffle divin, j'en passe et des meilleures sur ce qui se déchaîne dans ma tête, où plutôt, dans l'ouragan de mes sens exacerbés !

La deuxième est beaucoup plus prosaïque. Les plaques sont changées à la moitié du festival car elles ont tendance à sécher et deviennent moins souples à travailler au fil des jours. Petit détail, nous étions à la moitié du festival et les plaques avaient perdu de leur morbidité du fait d'une grande chaleur régnant en ce mois de mai. C'est le lendemain que nous devions recevoir une nouvelle provision. En attendant, il fallait faire avec les moyens du bord !

 

 J'entame donc ma danse nuptiale comme un gros bourdon. J'appuie sur chaque doigt, imprime ma paume sur le dos de sa main, puis les deux mains, je m'arc-boute, me dresse sur la pointe des pieds pour avoir un meilleur angle de pesée et sens que cette main de star refuse de prendre sa place dans la terre élue. Je redouble d'efforts et sous mes yeux horrifiés, m'aperçois que ses doigts deviennent tout blanc, perdent leur couleur et que seul le rouge vermillon des ongles surnage dans ce Waterloo de la prise d'empreintes. C'est la Bérézina, je panique, défaille, ne réussis à extraire de ma gorge nouée qu'un râle dans lequel son oreille experte discerne un : « -Sorry, Kim, sorry », balbutiant. Sans se démonter, se tournant légèrement pour plonger ses yeux dans les miens, papillonnant des  cils comme un sémaphore épileptique devant un bateau ivre en train de sombrer dans une mer démontée, elle m'octroie un : « -More, more ! » d'une voix basse et sirupeuse avec un grand sourire moqueur de connivence ravageant toutes mes certitudes.

 

 Ainsi donc, par la nature rétive d'une plaque d'argile, je suis devenu en cette année 1998, l'Homme à qui Kim Basinger a susurré dans le creux de l'oreille un « Encore, encore » qui résonne toujours comme une douce et lancinante mélopée. Ma légende s'en trouva, ma foi, fort agréablement enjolivée d'une page dorée. Et je vous assure, que dans les soirées arrosées entre amis, le « more, more » de ma Kim adorée à plus fait pour  conforter ma réputation que des heures de discussions sur la dialectique du changement pacifique des institutions dans l'Union Soviétique de Mikaïel Gorbatchev !

 

 Merci Kim Basinger. Et si j'osais : «-Encore, encore !» une fois merci du fond du coeur de me permettre de narrer cette histoire sans mentir.

C'est arrivé près de chez moi, je vous le jure !

 

 

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