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L'entêtement

Publié le par Bernard Oheix

 Ecrire n'est pas une sinécure. Ceux qui s'y frottent s'y piquent souvent. Après tout, parler aux dieux est risqué et chacun doit payer un prix en larmes et en sang pour oser s'affranchir des règles des mortels !
 
 
Il avait toujours écrit. Il ne se rappelait pas un seul jour de son existence sans qu’il soit associé au geste de saisir un stylo, un crayon, et qu’il ne jette sur une feuille blanche des mots qui s’envolaient, se télescopaient et tentaient d’ordonner le désordre de sa pensée. Il était écrivain, mais personne ne le savait.
Tout petit à l’école, il se souvenait de ses efforts pour tracer des lettres et acquérir la possibilité d’inscrire des histoires sur du papier, avec des pleins et des déliés, de l’encre qui gouttait hors de l’encrier et bavait sur les marges de son cahier. Il avait eu la chance de trouver des maîtres à l’ancienne, avec leur blouse grise et l’amour de leur travail, les doigts de craies et l’odeur caractéristique d’une classe qui fleure le papier neuf, les livres empoussiérés, la culture d’enfants sauvages aux yeux béants devant l’ailleurs que l’instituteur dévoilait avec de grands effets de manchette et une voix grave chargée d’accent.
 Ce sont les livres qui lui avaient inoculé ce poison qui allait le ronger toute sa vie. Il pouvait lire pendant des heures, s’isolant des enfants de son âge, se renfermant dans un monde de fiction, partageant des émotions d’autant plus vraies et poignantes qu’elles naissaient dans son cerveau d’enfant rêveur et étaient le produit d’une imagination enfiévrée par la volupté de la lecture envoûtante d’un texte. Il ne supportait pas de ne pas connaître la fin d’une histoire et ne pouvait décemment envisager de sauter des passages pour aller au plus vite à la conclusion. Cela aurait constitué un crime de lèse-majesté, un défi à sa propre logique, aussi lisait-il sans cesse, la nuit à la lueur d’une lampe torche, au cabinet, dans la cour de récréation, pendant les repas, récupérant tous les moments disponibles afin d’assouvir sa soif inextinguible de lecture.
Son premier vrai récit amorça une œuvre autobiographique classique. Ce qui était un journal à qui l’on confiait ses secrets d’enfant chez la plupart de ses congénères, devint chez lui, œuvre d’art, monument consacré à son génie méconnu, trace indélébile d’une plume hors du commun. Il y notait des pensées précises, fuyant la description du quotidien, se penchant avec soin sur les mystères de l’homme et sur la pensée extrême que sa reconnaissance passait par cette somme en devenir d’un esprit bouillant d’impatience.
En fin du primaire, il avait ingéré tous les livres destinés à l’apprentissage de la lecture et de l’écriture de sa catégorie d’âge tout en pouvant s’enorgueillir d’avoir dévoré des sommes aussi imposantes que l’intégrale d’Alexandre Dumas, la majeure partie de Victor Hugo et les séries de Jules Verne et de Rouletabille. Il était fin prêt pour affronter des auteurs plus complexes, faisant appel à des ressorts sophistiqués et à une expérience de la vie qu’il était loin de maîtriser. 
Il passa à Balzac, Zola et dès le début de la 3ème , s’empara des livres de Sartre et de Camus, se plongeant avec délectation dans un existentialisme qui venait résonner en écho de ses propres interrogations. Sa vie s’écoulait entre des séances de lecture interminables, même si elles ne l’étaient jamais assez pour sa boulimie de connaissances et l’effort de coucher ses écrits intimes avec la certitude de créer les conditions de son destin d’écrivain. Il était persuadé que l’histoire lui donnerait raison, ses œuvres traverseraient les âges et l’immortaliseraient.
Sa première création porta sur le destin de l’empoisonneuse, Madame de Montespan, et il offrit à sa classe un superbe document particulièrement riche en détails, graphiques, reproductions d’images de l’époque, retraçant les étapes de la vie de cette maîtresse de Louis XIV aux talents sulfureux. Le professeur d’histoire, tout en déplorant un style ampoulé et des approximations avec la réalité historique, lui accorda un 17 sur 20, excellente note s’il en est, mais loin encore de cette perfection à laquelle il aspirait. Il en fut profondément blessé et se décida à dissimuler ses écrits en attendant de produire un chef-d’œuvre au-dessus de toutes critiques, un texte absolu.
Il se lança alors dans des projets plus ambitieux et scella cette démarche en se faisant offrir un stylo à encre Waterman et une boîte de cartouches noires. Il pensait que cette couleur collait à l’originalité de ses textes, elle leur donnait une pesanteur certaine, une gravité qu’il lui semblait indispensable d’acquérir. Terminés les balbutiements au crayon, au Bic, désormais une vraie encre coulait pour se mélanger au sang de son esprit conquérant. Par la suite, après avoir visionné des films américains, il s’acheta une petite Olivetti et apprit tout seul à taper, d’abord à deux doigts, puis avec le temps, ses mains volèrent sur le clavier et domptèrent le blanc de l’angoisse que lui procuraient les espaces vierges des débuts de page. Il se mit à fumer la pipe comme Simenon dont il admirait la propension à écrire à toute vitesse des romans ancrés dans la vie sociale. Il préférait l’auteur du Coup de Lune et des ouvrages qui décrivaient des humbles gens en train de vivre la réalité dans le port d’Amsterdam et dans les provinces de la France du terroir au culte que l’on vouait à Maigret.
Il entra dans sa période néo-réaliste, tout lui était prétexte à décrire ses contemporains, du pêcheur qui halait son filet avec une cordelette et faisait la chaîne pour hisser les poissons sur le sable blanc de la Méditerranée, scène à laquelle il avait réellement assistée par un matin d’automne sur les plages de Juan les Pins, au professeur pervers qui talochait l’élève en catimini pour lui inculquer les règles de base de la physique, du boulanger dans l’aurore et de l’odeur sucrée de la farine en train de cuire aux pompiers voltigeant sur leur camion rouge pour filer au secours de la veuve et de l’orphelin prisonniers d’un feu qui les dévorait.
Il tenta par la suite de s’initier aux arcanes d’un polar. Il avait découvert le gisement extraordinaire des bouquins de Dashiel Hammet et de James Hadley Chase. Cette révélation lui occasionna d’entamer à moultes reprises un vrai polar à la française destiné à régénérer ce genre trop méconnu parce que populaire, quand le détective privé, accoudé au comptoir d’un bar de nuit, se voit alpaguer par une sémillante entraîneuse qui l’aguiche pour le faire tomber dans un piège en lui offrant son corps. Il se précipitait avec rage sur son Olivetti et immanquablement, s’apercevait que d’autres faisaient si bien ce qu’il bégayait misérablement, qu’au bout du deuxième chapitre et de trois morts, il renonçait temporairement à son entreprise et remisait cet énième projet dans des chemises en carton qui lui serviraient dans le futur de sa vie d’écrivain. Il entra dans sa période de doute, tant son talent lui apparaissait fade et dénué de fondements.
Il avait l’impression que chaque fois qu’une phrase sortait de son esprit et se concrétisait sur la page, elle n’était qu’une vague et médiocre copie d’un auteur déjà mort. Tous ces mots avec lesquels il avait appris à jongler se traînaient au long des lignes vides, ces expressions pleines de fatuité, ces situations artificielles ou déjà vues. Tout son univers s’écroulait parce qu’il était persuadé que tout avait été composé, décrit, analysé, et qu’il arrivait trop tard pour posséder un espace de création.
Il s’acharna en composant des petits poèmes à la japonaise. Il était sûr que son sens de la formule n’avait pas été souillé par ses tentatives médiocres de prose et c’est phrase à phrase qu’il se convainquit que son talent gisait comme un trésor englouti et qu’il ne demandait qu’à s’épanouir comme des fleurs au soleil. La reconstruction prit du temps et il fait nul doute qu’il le paya dans sa chair. Il n’avait pas eu d’adolescence, pas de petites copines pour épancher sa soif de fièvre, elles lui faisaient peur de toute façon et il préférait de loin l’univers abstrait des mots à la réalité d’une chair dont l’obsession le rongeait sournoisement. Les sorties au bar, les après-midi sur les terrains de jeux, les amitiés viriles n’étaient pas pour lui, la page noire d’écriture était le moteur de sa vie même si ce moteur manquait cruellement de combustible.
L’enseignement qu’il avait reçu depuis son enfance déboucha naturellement sur un métier d’enseignant, voie classique de ceux qui n’ont jamais ouvert les yeux sur le monde extérieur et restent entre les murs de ces établissements scolaires qui les ont vus grandir. Dans la foulée il épousa sans passion une prof d’anglais pour vivre l’amour traditionnel de deux personnels de l’Education Nationale, composant avec les vacances et des semaines allégées pour continuer son entreprise et accoucher de ce chef-d’œuvre tant espéré. Dire qu’ils s’aimaient était ambitieux, ils se toléraient et partageaient la vie quotidienne à défaut de communier dans les rêves. Ils se construisirent un petit monde aseptisé que seule sa folie de l’écriture pouvait transgresser.
Après une longue période où le « je » était le moteur de ses personnages, il s’attaqua au « il » afin d’élargir la gamme de ses possibilités de narration. Il lui tenait à cœur de dépasser l’aspect « égotiste » d’une fiction à la première personne du singulier. Il l’avait pourtant beaucoup pratiqué, trouvant les moyens de cacher sa personnalité profonde dans les dérapages lexicaux d’une syntaxe qui renvoyait à sa propre personne. Il lui paraissait que le je introduisait un doute chez le lecteur, une faille dans laquelle il aimait s’engouffrer. Il ne savait plus vraiment d’ailleurs si c’est son personnage de fiction où l’auteur en chair et en os qui se dissimulait derrière qui en profitait largement. De plus en plus en souvent, il se déconnectait de la réalité et la frontière entre son univers et celui de ses écrits se réduisait à un fil ténu, un mince cordon entre le phantasme et les aspérités du concret.
Le « il » lui permit de se reprendre et de décrire froidement des situations impossibles, des dialogues enfin détachés de son auteur. Il fit un effort pour s’astreindre à oublier le protagoniste qui composait et entra derechef dans une vraie tentative de fiction. Il avait lu une série de bouquins d’Azimov, de Arthur C Clarck et la saga de Dune. Il en fut émerveillé et se persuada que seule la science-fiction lui offrirait un champ d’action à la mesure de son talent. Il se lança dans une somme, Le peuple des frontières dont les trente chapitres répartis en trois livres devaient enfin assurer son triomphe. Il y passa toute son immense énergie, décrivant avec soin cette population inventée, mi-homme, mi-animal qui devait envahir la Terre et sonner le glas de l’humanité.
Il abandonna au 23ème chapitre du troisième livre, la lecture malheureuse de sa prose qu’il avait entamée un soir de novembre des vacances de la Toussaint lui démontrant à l’évidence qu’il n’était pas taillé pour la science-fiction. Les 325 pages dactylographiées avec soin rejoignirent les cartons dans lesquels s’entassaient ces milliers de pages qu’il avait composées, sur des étagères de son antre qu’il avait aménagé dans l’appartement de fonction qui dominait la cour du collège dans lequel il officiait sans passion.
Il ne se découragea pas, il y avait encore tant de possibilités, de chemins à explorer, de voies à suivre qu’il n’hésita pas une seconde. Pour se refaire une santé, il décida de provoquer le lecteur potentiel en composant un érotique gothique qui l’interpellerait. Le « tu » s’imposait, un pronom qui renvoyait la problématique sur celui qui lisait et dont le contenu particulièrement salace devait lui permettre d’être enfin publié. Rien ne fut trop horrible et pervers pour une imagination qu’il laissait se débrider et laissait remonter à la surface une vie de frustrations, de petits riens qui faisaient son tout, sa propre existence morne confinée devant un clavier qui le retenait prisonnier.
Scatologie, zoophilie, émasculation, inceste, pédophilie, tout y passa, rien ne devait épargner le lecteur directement interpellé par ce « tu » obsédant. Le résultat l’atterra, et l’œuvre interdite rejoignit sur les étagères les innombrables compositions plus ou moins achevées qui élevaient un monument de papiers à son acharnement plus qu’à son talent.
 
Il douta. Pendant quelques mois, l’idée même de taper à la machine l’insupporta. Il fuyait son bureau mausolée, se réfugiant de nouveau dans la lecture pour échapper au présent et à la médiocrité de son génie. Il dévora un livre par jour pendant quelques mois mais le démon n’était qu’assoupi, ses tentacules l’enserraient toujours et un jour, passant devant un magasin d’informatique, il vit, exposé au regard des passants, un magnifique PC, les touches rutilantes, l’écran galbé comme le corps d’une femme, la colonne droite et fière érigée telle une stèle qui l’interpellait. Son cœur s’emballa en imaginant ses doigts courir sur le clavier et les gammes infinies qu’il entrevoyait grâce à l’informatique. Une ère nouvelle s’ouvrait à son talent. La vendeuse fort seyante n’eut aucune difficulté à lui fourguer un kit complet et tous les périphériques en stock, rien n’était trop beau pour cet élan qui l’autorisait à reprendre le cours de son œuvre créatrice. Dans son enthousiasme communicatif, il osa l’impensable, inviter sa charmante interlocutrice à boire une Suze à la terrasse d’un café, ce qu’elle accepta avec empressement pour oublier une rupture douloureuse. De fil en aiguille, ils se retrouvèrent dans une chambre d’hôtel mièvre, en train d’interpréter la chevauchée fantastique et de jouer la passion physique en technicolor. C’était la journée des révélations. Il quitta sa femme et se retrouva enfin seul et libre d’inventer sa vie et de la raconter par les mots.
 
Le lendemain de cette séparation, euphorique, après son cours de grammaire, il attaqua plein d’allant, persuadé d’avoir trouvé la bonne formule, un nouveau roman sur les affres de l’écriture et les délires des sens d’une génération perdue d’artistes. Au fond de lui, il était intimement convaincu qu’un créateur ne pouvait vivre qu’en marge de la société, voire banni par elle, que c’est dans ses dérèglements qu’il puisait l’essentiel de son inspiration. Lord Byron, Baudelaire, Socrate, Malraux, Henry Miller étaient tous cocaïnomanes, homosexuels, pornographes et alcooliques, il allait donc se donner à sa liaison avec concupiscence et trouver ainsi cette inspiration qui le mènerait au génie. Tous les mercredis après-midi, il retrouva sa partenaire dans ce même hôtel et accomplit le parcours d’une initiation sexuelle qu’il avait ratée à son adolescence, y trouvant un réel plaisir, inventant les formes modernes de sa plongée dans le monde du vice et du stupre. Il la fouetta avec un martinet, la sodomisa avec divers légumes, lui éjacula sur le visage, lui fit subir toutes les avanies que son cerveau enfiévré imaginait, ce qu’elle sembla apprécier jusqu’à sa rencontre avec un bellâtre qui avait l’avantage bien concret d’une Maserati rouge vif sur le talent potentiel de son écrivain maudit. Elle le quitta sans états d’âme au moment où plus que jamais il avait besoin de sa source d’inspiration. Son livre vacilla sur son socle, tempête dans son cerveau, et ce ne sont pas les images pornos glanées sur Internet qui pouvaient étancher sa soif d’émotions indispensable à la bonne marche de son roman.
 
Il s’acharna pourtant, tapant comme un forcené sur ce clavier obsédant, les touches massacrées sous ses doigts gourds exsudaient des signes qui se combinaient pour former des mots. Les mots s’enchâssaient et composaient des phrases pour déboucher sur des paragraphes en une progression toujours trop lente, laborieuse. Chaque séance de travail le martyrisait, lui infligeait mille tortures, fer rouge dans son esprit, chaîne qui l’entravait et l’empêchait de prendre son essor. Il souffrait dans sa chair et son immense douleur se transmuta en une tendinite féroce qui lui rongeait l’épaule et paralysait le bras droit.
Il ne s’en aperçut point au début. La position de frappe sur un clavier d’ordinateur implique de reposer ses avant-bras sur le rebord de la table de travail. Dans la tension extrême qui l’emportait, quand il se retrouvait à vouloir précéder sa pensée, ses bras se dressaient, dansant furieusement une gigue, inventant des signaux de sémaphore, commentant l’action décrite en arabesques qui au fil du temps lui provoquèrent cette irritation des tissus de l’épaule interne et une bursite aiguë dont il ne voulut pas s’occuper, la souffrance venant à point nommé remplacer la frustration sexuelle due à la défection de sa partenaire de jeux érotiques. Il s’acharna donc, de plus en plus atteint d’une paralysie du bras qui l’obligeait à travailler en suant sang et eau pour accoucher de quelques phrases dont il lui apparaissait bien que leur sens profond s’évanouissait dans le brouillard qui envahissait son cerveau.
 
Sa douleur désormais permanente l’empêchait de dormir, il ne mangeait plus, délaissait ses cours, s’habillant à la hâte, racontant des sornettes et maudissant son entourage, la Terre et tous ceux qui entravaient le bon aboutissement d’une œuvre qu’il se savait être apte à accoucher. Même Dieu ne trouvait plus grâce à ses yeux, il le vouait aux gémonies, buvant plus que de raison et atteignant enfin cet état de délabrement qu’il avait si longtemps espéré pour écrire l’hymne qui le consacrerait. Il entama une dernière nouvelle.
Un lundi de Pâques, on le retrouva dans la cour du collège en train de brûler l’ensemble de son œuvre. Quarante années d’écriture qui s’envolaient en fines pellicules noirâtres, dansant dans le soleil couchant comme des papillons blessés, dégageant une odeur âcre d’encre carbonisée, et lui, noir de suie, dansait en tournant autour du foyer, hurlant des borborygmes, agitant ses grands bras d’épouvantail.
Plus de cinquante cartons d’archives recensés par année et par thème gisaient comme des cadavres, le ventre ouvert, les dossiers et les sous-chemises soigneusement annotés dégorgeant sur le macadam. Par poignées, il se saisissait des feuilles écrites à la main, dactylographiées, photocopiées pour les projeter dans le brasier qui étincelait, faisant jaillir des poussières d’or sinuant vers le ciel.
C’est alors qu’on le fit placer en centre psychiatrique pour une cure de sommeil. Il y est encore et dessine de beaux dessins avec des feutres de couleurs. Il est gentil avec le personnel, mais quand il voit un livre, il tombe en catatonie, se met à baver et des larmes ruissellent sur son visage.
 

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Vive le spectacle

Publié le par Bernard Oheix

Une belle série de spectacles, des émotions à la pelle, des regards et des sourires, c'est la vie de la scène et en dehors de la scène, des rencontres pour espérer d'un monde meilleur. Je vous les livre, avec un peu de moi, à vous d'en faire ce que vous voudrez !
 
Vienne 1913.
Samedi 10 mars. Théâtre Croisette. Cannes
Sur un texte d’Alain Didier-Weill d’une grande richesse (parfois un peu trop, on sent que c’est un homme d’idées qui a écrit et pas un homme d’images !) Jean-Luc Paliès a conçu une mise en scène originale et « esthétisante ». Les sons bizarres d’un embaumeur d’espace, l’artifice des pupitres qui induit un jeu polyphonique où chacun va à tour de rôle assumer son statut de soliste en s’extrayant de la foule anonyme du chœur, le symbolisme d’accessoires détournés de leur fonction… c’est un opéra baroque qui nous est proposé, un tableau surréaliste ancré dans l’horreur en train de naître. Un jeune maçon anarchiste se transforme  sous nos yeux en idéologue convaincu de l’ordre. Son nom, Adolf Hitler. Son environnement, la ville de Vienne de 1909 à 1913. Sigmund Freud et son élève Jung se déchirent autour de son cas. La théorie nous la connaissons, la pratique, elle entraînera des millions de morts sur les terres désertées d’humanité d’une Europe exsangue ! Une belle leçon d’histoire et de théâtre, un projet complexe mené avec doigté par une douzaine de comédiens avertis qui font résonner les heures de l’angoisse au moment où l’antisémitisme renaît de ses cendres en polluant les consciences.
 
Petit détour en compagnie de Camille.
Jeudi 15 mars
 La Camille est venue afin de tester l’acoustique du Suquet où elle est programmée le 30 juillet dans une œuvre de Britten et des prières liturgiques du monde. Elle, une mécréante fascinée par les sons religieux ! C’est l’occasion, au pied des remparts, de quelques hurlements devant des touristes japonais (sic) interloqués, quelques photos avec votre serviteur, d’une discussion passionnante en dégustant un chocolat chaud au buffet de la gare…et elle s’en est retournée avec son frère  sans un regard pour moi. Je t’aime d’amour Camille…vivement le Suquet 2007, l’été de toutes les folies pour que ma passion s’embrase à ton soleil caniculaire !
 
 
Riccardo Caramella. Soirée Italienne
Samedi 17 mars. Théâtre de la Licorne
Imaginez un pianiste fou, suffisamment sympa pour être accompagné d’amis forcenés, un thème absurde, la bouffe et la musique, 40 ans de concerts à user son frac sur les sièges des plus grandes salles comme des lieux les plus atypiques de musique, et ce que le public ne savait pas, l’annonce émouvante d’une fin de carrière ! Mais qui est donc Riccardo Caramella ? Pianiste talentueux trop en marge pour être une star du clavier, hédoniste, homme d’affaires avisé, sympathique en diable et surtout, formidable conteur capable de faire (re)vivre ses maîtres Verdi, Rossini, Puccini… dans des anecdotes formidables déclenchant des cascades de rires. Les 500 personnes qui remplissaient à ras bord la salle se souviendront longtemps de ces 3h45 de spectacle Humour, beauté, ferveur (Ah ! cette petite messe solennelle de Rossini !), communion et désacralisation ! Riccardo Caramella nous a offert une leçon de pédagogie musicale… ou comment faire aimer le classique, comment rendre vivant et moderne ce qui apparaît comme des tranches d’histoires enfermées dans les tiroirs de la connaissance ! Merci Riccardo, en plus d’être mon ami (cette soirée, nous l’avons désirée et bâtie ensemble !), tu es vraiment un bougre d’enfoiré de génie de la musique. Ne disparaît pas trop des scènes, on a encore besoin de toi !
 
Julia Migenes. Alter-Ego
Samedi 24 mars. Palais des Festivals. Théâtre Debussy.
On avait signé pour Luz Casal dans une salle bourrée à craquer ! La soirée s’annonçait si belle… mais une maladie longue, comme l’on dit, nous a privés de notre belle Ibère ! En catastrophe, on dégote la Migenes au débotté et en deux coups de cuillères à peau, banco, on (re)remplit la salle Debussy et voilà notre scientologue rousse aux seins avenants en train de rugir sur scène. Bon, de l’avis unanime, c’est un spectacle étonnant, surprenant, intéressant, et tout et tout… une façon de revisiter la musique et d’éblouir par la variété de ses approches.
Moi, cela me laisse indifférent, une performance épicée de kitch, une belle voix mais une voie parcourue de trop de poncifs et d’images toutes faites. Il y a ce soupçon de trop qui me dérange, une exhibition largement centrée sur un nombril qui la dévore. Ce n’est pas grave, moi c’est la Luz que je voulais ! La lumière ne s’éteindra pas et le public est sincèrement satisfait de sa prestation enlevée et de son punch qui n’est pas une légende !
 
Pour moi, pas de Bab’el med à Marseille cette année, la grande foire des musiques du monde. Hélas, les shows cases, les petits coups au comptoir et les cigarettes avec les potes et les potesses, on remettra tout cela à la saison prochaine, quand les thyroïdes du monde entier se seront données les endocrines et que le feu coulera dans mes veines. En attendant, doucement les basses. On se calfeutre et on annule son voyage au Sénégal pour une retraite dans un gîte situé en Ardèche. Promenades, siestes et calme en perspective. Et pourquoi pas une tisane tant que vous y êtes ! Ou même un concert de Vincent Delerm ! Bien justement, en parlant de Delerm !
 
Vincent Delerm
Samedi 31 mars. Palais des Festivals. Théâtre Debussy.
On l’attendait après ses shows intimistes des saisons passées, son piano-solo derrière lequel il tendait la main au public en établissant un lien mystérieux. Il revient avec un ensemble de 6 musiciens, une sono enrichie, un espace à meubler. Surprise ! Le son est ample, la voix chaleureuse, les mélodies percutantes. Un vrai univers souligné par une mise en espace d’une grande qualité, des jeux de lumières parfaits. Ses interventions parlées entre les chansons sont pleines d’humour. Il est heureux sur scène et transmet sa chaleur, du bonheur au public qui a rempli la salle. Il a désormais des vrais « fans » qui reprennent ses refrains et mérite une belle ovation finale. Un très beau concert et un artiste gentil et agréable, qui me remercie à la fin avec douceur. Son équipe est formidable (y compris la technique !) alors vive les bobos et ne ratez pas Delerm, il mérite le déplacement !
 
Caligula  Albert Camus. Mise en scène Charles Berling
Jeudi 5 avril. Palais des Festivals. Théâtre Debussy
C’est la semaine des grands, des très grands. Après Delerm, Berling en attendant Genty ! Une série diabolique !
Un texte sublime qui devient musique, d’une actualité brûlante sur le pouvoir, l’isolement et la folie des hommes, leur veulerie et la passion destructrice ! Berling est Calugula, définitivement, à jamais. Il faut l’avoir vu dans une cérémonie païenne, en tutu blanc, maquillé de rouge en train de se faire les ongles pendant qu’il envoie à la mort ses nobles terrorisés pour comprendre l’adéquation entre ce texte et le désir du metteur en scène. Un grande soirée théâtre comme on en redemande encore et toujours !
 
La fin des terres. Philippe Genty
Samedi 7 avril. Palais des Festivals. Grand Auditorium.
Je vais passer sur ce spectacle car j’étais à Nice ce soir-là. Mais cette création vue l’an passé à Paris m’avait enthousiasmé. Libellule volante, tête mangeuse, humour ravageur, angoisse… entre le mime et la danse, la magie et le théâtre, utilisant un alphabet infini de l’étrange, Philippe Genty nous emmène dans son monde de cauchemars et nous redonne un âme d’enfant ! A voir absolument en famille !
 
Le système Castafiore. Lifes forme.
Samedi 7 avril 20h30. Acropolis. (Nice)
Comment décrire le choc d’un plateau hanté par les rêves absurdes d’un Karl Biscuit et d’une Marcia Barcellos au sommet de leur génie, quand le talent s’exprime avec grâce, que l’alphabet si particulier qu’ils utilisent invente des figures issues de la nuit des temps. Moi, je suis un vrai supporter, je retrouve une âme d’enfant pour des cauchemars d’adultes. La scénographie est magique s’appuyant sur une technique époustouflante, les voix d’un chœur dirigé par Alain Joutard ponctuent une bande-son très sophistiquée, les chorégraphies découpent les mouvements et cisèlent l’espace dans des formes minimalistes pendant que des êtres monstrueux envahissent l’espace. On retrouve du temps moderne dans cette pièce, mâtiné d’un surréalisme ancré dans un noir troué de rayons mortifères. La compagnie Castafiore est à un stade de maîtrise absolue, une perfection ancrée dans la personnalité hors norme de ses créateurs. Longue vie à eux !
 
Archive Musique.
Samedi 7 avril. 23h Acropolis (Nice)
Avec mon pote Michel Sajn d’Image Publique, nous avons rendez-vous avec Archive afin de régler leur programmation en septembre dans le cadre de ma saison avec un orchestre symphonique pour une soirée exceptionnelle. On commence par l’écoute de leur concert acoustique. Génial. Un Trip-Hop de derrière les fagots, les voix claires détachées mise en valeur par l’acoustique qui permet de suspendre les voix et les instruments et de les relier par la mélodie. Des conditions d’écoute idéales pour entrapercevoir les violons de l’orchestre comme s’ils effectuaient une répétition pour nous. Connaissez-vous nos amis Anglais d’Archive ? Vite, courez acheter un CD, le groupe d’avenir, un Massive Attack un peu plus rock, avec des morceaux qui sonnent juste et emportent sans réserve.
Après le set, dans la loge avec nos 4 garçons dans le vent et la chanteuse, assis en cercle, nous parlons musique, organisation du concert futur à Cannes, des choix esthétiques et techniques. Ils sont doux et humbles. Ils sont géniaux et une demi-heure après, en mon for intérieur, je me dis en les saluant, que j’ai de la chance de faire ce métier, que vivre un tel moment est un privilège et que finalement la vie est vraiment belle !
Pour fêter cela, direction le Calypso, la boîte des blacks de Nice, avec Cheick, mon copain Guinéen. Jusqu’à 4 heures, danses et rhums avec des beautés noires qui dansent sur la scène et un peu de collé-serré avec la belle et troublante Fadira !
 
Stationnement Alterné. Théâtre.
Samedi 14 avril Théatre Croisette.
Le théâtre de boulevard en version anglo-saxonne. Un glissement progressif vers la déraison, le non-sens, l’absurde ! C’est ce que j’aime chez Ray Cooney, ce qui différencie les Anglais de nous. Les situations bancales, ici un chauffeur de taxi bigame qui vit suspendu à son agenda voit un grain de sable enrayer la mécanique de ses allers-retours entre ses deux foyers. Il va falloir un petit mensonge pour se dédouaner, auquel succèdera un mensonge moyen…etc., etc. Eric Metayer et Roland Marchisio sont énormes, truculents, les seconds rôles complétent parfaitement une histoire échevelée où rien ne peut s’enchaîner normalement ! C’est un authentique éclat de rire de deux heures ! Moi, j’aime quand le rire dérape et s’échoue sur la logique.
C’est, pour la petite histoire, presque la conclusion de notre saison. Plus qu’un, Violettes Impériales, et une nouvelle boucle sera bouclée, une aventure de plus, des soirées d’émotions dont je vous ferai le bilan très bientôt !
 
Pour la lecture, un excellent « roman » de Franz Olivier Gisbert sur la Tragédie du Président, Anthéchrista de Amélie Nothomb (pas mal mais finit un peu abruptement !) et le Secret de Grimbert, un émouvant et fort intelligent roman qui se lit avec attention. Je fatigue actuellement par contre sur un roman russe de Emmanuel Carrère
 
Rubrique Cinéma.
Eviter Peut-être que je l’aime de Jolivet. Ensemble, c'est tout de Gavalda. Génial Canet et Tautou. Le film se laisse voir avec plaisir. Dans les cordes est un film intéressant, les actrices et Richard Anconina jouent à la perfection et le thème, la boxe féminine, est à la mode. 300 de David Snider est une BD vivante. Un exploit technique, la combinaison entre le virtuel et le réel. C’est génial, une vraie aventure sur les traces des spartiates. On en redemande ! Alpha Dog de Cassavetes fait froid dans le dos. C’est un beau petit film sur le parcours d’une jeunesse dorée entre le sexe et la drogue sous l’œil de parents irresponsables ! Reste le bijou, la perle, Hanna M un film français comme on les aime, intelligent et subtil, interprété à la perfection par le couple Carré-Melki mais aussi par une pléiade de gueules, de seconds rôles. L’histoire est sophistiquée, autour d’une érotomane (cherchez dans le dico, moi je sais maintenant ce que cela recouvre !). Le film ne se termine pas à la hauteur de son propos… mais ce n’est pas grave, on peut tout pardonner à un réalisateur qui se nomme Spinosa (sic !!!)
 
Bon voilà, des fois, il y a du bon dans la maladie et dans le rien faire, il y a faire malgré tout ! On peut en profiter !
A bientôt dans une salle de spectacle ou dans la vraie vie !

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La pollution

Publié le par Bernard Oheix

 
Moi aussi, en cette période d'élection, je veux apporter ma petite pierre aux vacances de monsieur Hulot. Dans son pacte, il y a la générosité et la volonté de parler pour ceux qui ne sont pas encore là. Les générations futures hériteront d'un monde dévasté si la préoccupation d'une vraie écologie ne devient pas l'axe fondateur des politiques futures. Prévoir l'avenir, c'est s'emparer aujourd'hui de ce thème, non comme un moyen de charmer l'électeur, mais comme la réalité d'une mission à accomplir. Voilà quelques réflexions, à vous de les commenter !  
 
 
 
 
 
Depuis l’aube de l’humanité, plus de deux millions d’années, la force principale qui permet de transformer la matière, de cultiver la terre, d’ériger des monuments pharaoniques, de parcourir le monde, est une énergie naturelle. Bras et jambes de l’homme, muscles de l’animal, ingéniosité de palans et de constructions nées dans le cerveau humain, vent qui fait gonfler les voiles, eau qui fait tourner les moulins. Cette énergie est renouvelable, infinie. Elle est non polluante, elle est à la dimension d’une humanité qui cherche sa voie dans le progrès mais évolue à la vitesse de l’individu, chaque génération récupérant le savoir de ses ancêtres et apportant sa pierre à l’essor de la société.
Pourtant, le 19ème siècle va voir les sciences exploser, les techniques se sophistiquer, le développement devenir exponentiel.
En quelques décennies, une fraction de temps à l’échelle de l’humanité, les ressources du cerveau humain vont entraîner le plus formidable bond en avant que l’histoire n’ait jamais enregistré, permettant de faire reculer les frontières du possible et de donner à la société des humains une place et un rôle prépondérant dans le monde. Mieux, l’homme désormais est prêt à s’émanciper de toutes les limites et à transformer son milieu naturel, à toucher à l’équilibre même de sa planète. Il en a désormais le pouvoir.
Il faudra du temps bien sûr, mais ce mouvement entamé par une révolution industrielle, accru par l’explosion des champs d’expérimentation que représentent les grands conflits des guerres du 20ème siècle qui déboucheront sur une révolution technologique, ne s’arrêtera plus. L’informatique en est sa face la plus moderne, le nucléaire, son talon d’Achille, noir comme la destruction colossale qu’il fait peser sur ce que l’homme a érigé, blanc comme l’énergie qui alimente cette formidable dévoreuse de matière première qu’est le monde civilisé moderne.
Mais avant d’en arriver là, il en fallut des étapes qui ont rythmé le progrès. Il y eut la vapeur, bien vite insuffisante et au potentiel trop limité. Alors on creusa la terre pour en extraire le charbon et offrir enfin une source d’énergie aux locomotives et autres premières centrales électriques de cette deuxième moitié du 19ème siècle. Les premiers panaches d’une fumée noire et polluante vinrent empuantir le ciel. L’espace semblait si vaste que personne ne s’en préoccupa.
La véritable révolution vint avec la découverte des vertus du pétrole. Propriété énergétique incommensurable, fluidité, stockage et transport facile, consommation adaptable à des antennes mobiles comme les voitures et les avions qui commençaient à sillonner la planète en exportant ce mode de vie, cette frénésie de consommation. La grande vague enflait et personne n’imaginait que ces voitures essaimées par millions sur la terre, que ces milliers d’avions qui strient le ciel d’azur, que la pollution engendrée par des usines colossales toujours prête a assouvir les besoins sans cesse multipliés d’une humanité croissant au fur et à mesure des progrès de la médecine et de l’alimentation, que la société de consommation de plus en plus vorace en énergie, pouvaient entraîner le monde à sa perte.
C’est ainsi que les événements ont commencé. Dans la naïveté de l’homme persuadé de dominer le monde à jamais, incapable de concevoir que la terre puisse seulement s’épuiser, la couche d’ozone se réduire et laisser apparaître des trous. Les climats se sont déréglés et les grandes catastrophes naturelles sont devenus le quotidien d’une planète exsangue (tsunami, tornades et typhons, fonte des glaces, augmentation du niveau de la mer…). La terre se révoltait, le pétrole se tarissait et les résidus fissiles de l’atome, toujours aussi encombrants, jonchaient le fond de nos océans en pourrissant l’air de Tchernobyl.
Cette vision cataclysmique n’est pas l’apanage d’une seule catégorie de rêveurs déconnectés de la réalité, utopistes et vieux rebelles à l’industrialisation de la planète…elle est aussi le cri angoissé d’hommes de culture et de sciences, de politiques et de citoyens parcourant le monde et se rendant compte des ravages sur l’écosystème de la technologie moderne, de la consommation effrénée, de la nature polluante des rejets de l’homme. Combien de dizaines d’années pour éliminer un simple sac en plastique ou une bouteille de soda que l’industrie accouche par millions d’unité en une ronde infernale ? Combien faudra-t-il d’électricité pour que l’homme n’ait plus peur du noir et cesse d’enfourner des milliards de mégawatt dans l’éclairage de ses rues ?
La deuxième moitié du 20ème siècle sera le point culminant de cette confrontation entre le génie de l’être et sa formidable inconscience dans l’accaparement de ses ressources premières, entre l’esprit d’entreprise hérité des pionniers et les appels angoissés de ceux qui guettent les prémices d’une tragédie planétaire.
Malgré les freins qu’opposent les industriels et managers d’une économie en recherche permanente de productivité, certains ont lancé des cris d’alarmes, encouragés par les premiers constats flagrants des dommages irréversibles causés à la terre. L’écologie politique est née dans cette mouvance. Mais l’écologie est sortie du cadre strict de la politique. Qu’on le veuille où non, à l’aube du troisième millénaire, elle s’est ancrée durablement dans l’inconscient collectif de la population, elle est devenue une réalité incontournable de la réaction des masses aux peurs engendrées par un avenir qui parait incertain.
Si le problème de l’eau faisait sourire les agriculteurs en 1970, qui dorénavant, ne sait point que la pollution par les phosphates des engrais des nappes phréatiques est un vrai problème qui touche même un pays largement arrosé comme la France ?
Qui n’a pas conscience que la fonte des glaces aux pôles est une vraie menace pour des millions de gens et des régions entières susceptibles d’être submergées ?
Qui ne connaît le problème de la couche d’ozone et la concentration des gaz à effet de serre porteurs de drames à l’échelle planétaire ?
Qui n’a pas conscience que, pour la première fois de l’humanité, ceux qui vivent ne sont pas certains de pouvoir léguer à leur propres enfants une terre en état de pourvoir à leurs besoins ?
 
C’est ainsi que, de la masse des foules aux classes dirigeantes, l’appréhension des vrais problèmes de notre environnement a entraîné une prise de conscience et la nécessité d’intervenir et de réguler les facteurs de la pollution. Le protocole de Kyoto et l’étape principale de cette prise de conscience. On verra que cela ne se fait pas sans opposition, (certains refusent toujours de signer ce protocole !), tous ont a géré les contradictions entre le contraintes du développement nécessaire au dynamisme des entreprises et au confort des habitants et cette volonté d’en réguler les effets pervers… mais un acte fondateur a eu lieu, un tournant a été pris que les problèmes engendrés par la pollution effective devraient conforter. Il n’y a pas de retour en arrière possible, il faudra bien que les industriels et les politiques accrochés à leur mode de pensée unique l’acceptent. Espérons alors qu’il n’est pas trop tard et que l’avenir se lèvera encore pour les générations futures !
 
 
 
Vers le protocole de Kyoto.
 
Le 11 décembre 1997, jour de la signature du protocole, n’est pas un aboutissement. C’est une étape dans un processus, une date symbolique charnière qui montre que les préoccupations sur le climat deviennent une réalité et qui fixe des objectifs précis.
 
C’est le 16 septembre 1987, à Montréal, que le protocole relatif aux substances qui appauvrissent la couche d’ozone est adopté, première geste déterminant sanctionnant une prise de conscience de la nocivité des rejets dans l’atmosphère.
Dans la foulée, un groupe intergouvernemental sur l’évolution des climats est créé conjointement par l’organisation météorologique mondiale et le programme des Nations Unis pour l’environnement en 1988.
 
En juin 1992, la convention cadre des Nations Unis sur les changements climatiques (CCNUCC) est adoptée à Rio de Janeiro, au sommet de la terre. Son objectif est de stabiliser les concentrations de gaz à effet de serre à un niveau tolérable pour l’équilibre climatique.
En mars/avril 1995, les parties entamèrent un round de négociations dans ce qui allait s’appeler le mandat de Berlin en vue d’engagements plus solides et détaillés concernant les pays industrialisés.
Cela débouchera, plus de deux ans après, sur le protocole de Kyoto. 84 pays le signèrent, indiquant leur intention de le ratifier, même si par la suite un certain nombre de signataires se retirèrent et non des moindres, comme les Etats-Unis et l’Australie.
Le protocole de Kyoto fixe des objectifs obligatoires sur les émissions de gaz à effet de serre pour les pays leaders sur le plan économique. Ces objectifs vont de -8% à +10% par rapport au niveau d’émission de 1990 en vue de réduire de -5% sur la période d’engagement de 2008 à 2012.
Ce texte tient compte d’un certains nombres de critères et varient d’une nation à l’autre. L’Union Européenne doit diminuer de 8%, les Etats Unis de 7%, Le Japon et la Pologne 6%. D’autres doivent stabiliser leur niveau d’émission comme la Nouvelle Zélande et la Russie ou l’Ukraine. D’autres peuvent augmenter leurs émissions comme la Norvège de 1% et l’Australie de 8%.
Parallèlement, l’Union Européenne a effectué un arrangement interne en affectant des taux différents à ses membres. On va de 28% de réduction du Luxembourg, 21% au Danemark et à l’Allemagne, à 25% d’augmentation pour la Grèce et 27% pour le Portugal.
Le protocole de Tokyo introduit toutefois une certaine flexibilité pour atteindre ses objectifs. La principale consiste en un mécanisme de compensation. Les pays industrialisés peuvent compenser leur émission en développant des « puits » (des forets qui absorbent le dioxyde de carbone). Ils peuvent aussi financer à l’étranger des projets ayant pour but de réduire l’émission de gaz à effet de serre.
Un marché de droits d’émission est institué entre des pays qui pourront vendre leur droits à d’autres qui pourront les acheter en compensation de leur surémission de gaz à effet de serre.
Le Protocole de Kyoto doit être ratifié par 55 pays comptant pour 55% d’émission de GES pour devenir contraignant.
 
De nombreuses rencontres seront nécessaires pour atteindre cet objectif.
 
Novembre 1998 : La Conférence des parties de Buenos Aires
Elle définit un plan d’action sur les mesures concrètes à prendre. Elle insiste sur l’importance des mécanismes d’aides aux pays en voie de développement.
 
Novembre 2000 : Conférence de La Haye.
L’objectif de définir les règles d’application du Protocole de Kyoto fut un échec. 3 groupes s’affrontent avec des conceptions différentes. Le groupe « Umbrella » Etats- Unis, Russie, Japon, Canada qui veut un marché mondial des droits d’émission, l’UE qui assimile le marché des droits d’émission à un complément aux mesures de réduction et le G77, coalition de pays pauvres et touchés par la monté du niveau de la mer dont la chine est le leader est qui rejettent sur les pays riches kles perturbations causées par les gaz à effet de serre.
 
Le retrait des Etats-Unis du protocole de Kyoto est un coup de tonnerre.
 
Juin 2001 : Conférence de Bonn.
C’est un véritable décret d’application qui est signé après d’âpres négociations et la perspective réelle d’un échec.
4 sujets sont traités sur lesquels des compromis seront trouvés.
1) Le financement des mesures pour aider les pays du sud.
2) Le marché des droits d’émission de GES et le transfert des technologies.
3) Les puits de carbone
4) les sanctions
 
Octobre 2001 : Conférence de Marrakech
L’objectif était de traduire en langage juridique les 14 pages de l’accord politique de Bonn. La nécessité de s’entendre malgré le forcing des pays de l’Umbrella pour un maximum de flexibilité, obligea à des concessions importantes notamment envers la Russie (33 millions de tonnes supplémentaires), dont la signature était indispensable depuis le retrait des Etats-Unis et dans l’autorisation de comptabiliser les productions agricoles et forestières des pays signataires.
 
3 conférences des parties eurent lieu par la suite afin de continuer à affiner le dispositif de mise en œuvre du protocole de Kyoto. New Delhi (octobre 2002), Milan (décembre 2003), Buenos Aires (décembre 2004) ;
 
Le 16 février 2005, le protocole de Kyoto est entré en vigueur. 141 pays sont adhérents. Il a fallu plus de sept ans de négociations et de travail pour arriver à ce résultat. Entre 2008 et 2012, les 37 pays les plus industrialisés qui y ont adhéré doivent collectivement réduire leur émission de gaz à effet de serre de 5% par rapport à leur niveau de 1990.
Les Etats-Unis, le pays le plus polluant de la planète, n’ont toujours pas ratifié le protocole de Kyoto.
 
 
 
 
 
 
 
 

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Les pieds dans le Bernard Tapie (11)

Publié le par Bernard Oheix

 Une vraie de vraie tranche de vie, loin du glamour et de la beauté. De ces histoires qui démythifient les "artistes" (mais BT en est-il un ?) et qui casse l'image d'un être de chair à la hauteur des émotions qu'il provoque ! Hélas, ce n'est pas toujours le cas et si la pièce de théâtre a pu faire rire et émouvoir, elle avait un revers nommé Tapie !
C'était le jour du pygmalion. Il avait traversé comme une comète la fin du Mitterrandisme, entre le sport et la politique, le monde des affaires et celui du spectacle, odeur de soufre, scandales, ange du démon, archétype d'une société en train de muter, sans foi ni loi, il représentait la fin d'un rêve, d'une mutation entre les spots des plateaux télé et les écrous des geôles, l'ombre et la lumière. Il m'avait fasciné quand il avait combattu Le Pen en direct, lui imposant une cuisante défaite médiatique et brisant le mythe de son invulnérabilité, il m'avait désarmé quand plus de 10 % de la population s'étaient reconnus en lui aux élections européennes, enterrant derechef Michel Rocard prisonnier d'un président machiavélique qui tuait ses dauphins afin de perpétuer son règne d'agonie, il avait conquis une Coupe d'Europe de football avec l'Olympique de Marseille et réussi l'exploit de liguer contre lui l'essentiel des acteurs d'un hexagone trop étroit pour son goût de puissance et sa soif de pouvoir. Le flamboyant Bernard Tapie arrivait au Palais des Festivals en tête d'une distribution de Vol au- dessus d'un Nid de Coucou produit d'un marketing parfait qui lui permettait de rebondir une fois de plus au mépris de toutes les lois de l'équilibre.
Il ne faut pas chercher le film de Milos Forman dans cette adaptation de Robert Cordier et Jack Nicholson sous les traits de Bernard Tapie. Nul besoin de se référer à la mise en scène de Dale Wasserman, où même d'imaginer qu'on est au théâtre, puisque tout est fait pour renvoyer à la réalité d'une vie et que Thomas Le Douarec a grossi le trait jusqu'à la caricature afin d'offrir à Bernard Tapie un rôle à la mesure d'un personnage hors du commun. C'est à la limite de la trahison de l'histoire originale, tout tournant en filigrane à la lecture de sa propre vie, les ambitions présidentielles affichées, la thérapie par le football, le refus des règles et la peur de l'enfermement dans une mécanique exhibitionniste où l'acteur et l'homme public se confondent. Je l'avais visionné la saison précédente et j'avais hésité à l'inscrire dans la programmation mais la certitude d'un succès public m'avait convaincu de miser sur cette production. Je dois reconnaître que de ce point de vue mon choix était le bon et que les recettes que je réalisais gommaient les quelques réserves que je continuais à avoir sur la qualité de ce travail.
J'étais particulièrement satisfait. Même si je ne pensais pas de cette pièce, version Tapie, qu'elle resterait dans les annales du théâtre, elle avait largement atteint les objectifs que je m'étais fixés : deux représentations à guichets fermés avec une recette maximale de près de 300 000 francs qui me laissait un delta négatif minime, l'ensemble des personnalités politiques de droite comme des quelques gauches qui survivaient à Cannes et dans les environs, installées dans les sièges réservés de la Municipalité, une médiatisation à la hauteur de l'odeur sulfureuse que dégageait Bernard Tapie, il n'en fallait pas plus pour que je sois heureux à défaut d'être fier de ces programmations
 
Il est de bon ton, et c'est normal, de saluer en tant que directeur de la programmation la troupe qui arrive et les vedettes en particulier. Je ne suis pas un accroc du cérémonial mais je connais la personnalité des artistes qui, derrière les apparences, cachent très souvent des personnages hors du commun et des sensibilités d'écorchés vifs. Il n'est jamais facile de monter sur un plateau devant mille personnes et de se dévoiler, de mimer la haine et les larmes, de mesurer le vide qui sépare la masse des gens assis de sa propre solitude. J'en ai connu des stars roulant les mécaniques en dehors de la scène, usant et abusant de leur image et qui, au moment de rentrer sous les spots, s'agrippent au rideau, livides, décomposées par un trac irrépressible… cela les rend plus humaines et nous permet de leur pardonner quelques- uns de leurs caprices d'enfants gâtés. Chacun vit son trac comme il le peut mais la grande majorité se "shoote" à cette adrénaline si particulière qui les embrase dans le feu de l'action.
Bernard Tapie n'avait pas ce type de problème et quand je l'ai salué, outre les habituelles et conformistes circonlocutions d'usage sur la beauté de la salle Debussy et sur le fait qu'il allait la faire vibrer, son unique préoccupation était de me faire rajouter un certain nombre de places d'invités sur son contingent déjà alloué. Cela aussi ne dérogeait pas à la règle et j'opinai, l'assurant de notre souhait qu'il garde un bon souvenir de ces deux soirées à Cannes. Nous nous sommes séparés dans la plus parfaite entente cordiale, l'échange des politesses ayant bien duré cinq minutes et chacun ayant joué son rôle à la perfection.
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La masse du grand public n'est pas toujours à la hauteur de nos espérances. J'aime l'idée que mes spectacles sont appréciés mais de là à faire un standing ovation à Bernard Tapie comédien, il y a un pas qui s'apparente au grand écart quand bien même je goûtais à ces salves d'applaudissements qui venaient encenser un trublion de la République reconverti en saltimbanque. Une nouvelle fois il avait réussi comme un trou noir à dévorer l'espace des autres comédiens et à phagocyter l'ensemble d'une production à son seul bénéfice.
Comme à l'accoutumée je me suis rendu dans les loges après le final pour dire au revoir à la troupe et les remercier en blablatant sur le bonheur procuré au public et les assurer de notre haute considération. Un quotidien rodé par des centaines de spectacles accueillis dans ce couloir des loges qui surplombent les salles du Palais et ont vu défiler les plus grandes stars des arts vivants, un rituel que les conventions en vigueur maintenaient vivace auquel je ne dérogeais point et qui, suivant mon degré d'adhésion, pouvait se transformer en véritable allégeance aux artistes et aux émotions qu'ils provoquent.
Avec Bernard Tapie, je souhaitais en rester au strict minimum syndical quand je l'aperçus, une serviette sur le dos, se diriger vers les douches. Les acteurs de la pièce s'évanouirent dans leurs loges respectives en entendant sa grosse voix aux inflexions vulgaires m'apostropher "-Toi, le taulier, viens ici, J’ai deux mots à te dire !". Outre qu'il n'est jamais très agréable de se faire interpeller aussi vulgairement, j'ai vu se dessiner dans ma tête toutes les images des affrontements avec le procureur Mongolfier, les stars du ballon, les haines engendrées, la fureur des syndicats…une panoplie qui me blindait contre les éructations d'un petit dictateur de campagne. Je me suis appuyé aux murs, l’attendant, le cœur battant pendant qu’il s’approchait de moi en éructant, le tutoiement vulgaire aux lèvres :
-Tu peux me dire pourquoi n’importe qui peut entrer dans ma loge ?
-Monsieur Tapie, vous nous avez offert le meilleur, je crois que l'on va assister au pire !
-Donc j’ai tort, c’est ça ?
-Vous n’avez qu’à exiger de votre production un garde privé, lui, il saura contrôler vos invités.
-Voilà, j'ai tort, n'importe quel connard de mes couilles peut rentrer dans ma loge pendant que je suis à poil et j'ai tort. C'est un moulin à vent ici, qu'est-ce qu'elle fout ta sécurité de merde !
L'homme qui m'infligeait ses groupies la veille, s'offusquait de leur sans-gêne aujourd'hui, rentrait dans sa loge blanc de colère quand deux midinettes tortillant des fesses, la bouche soulignée d'un gros trait de rouge à lèvres, dans les volutes d'un parfum de supermarché, arrivèrent en lançant à la cantonade "-On vient voir Bernard Tapie". Je les reçues vertement, les jetant méchamment, me vengeant sur elles de ma frustration quand la tête de l'avorton en peignoir émergea de l'encadrement et m'annonça "-Celles-là oui, elles peuvent venir". J'ai éclaté de rire et lui ai lancé un vibrant "-Merci Monsieur Tapie" où l'ironie le disputait à la commisération pendant que sa porte claquait violemment.
En dévalant les escaliers vers la sortie des artistes, blême, le cœur battant la chamade, (on ne se prend pas les pieds dans le Tapie sans y laisser des plumes), je repensais à la gentillesse d’un Michel Bouquet, à l’élégance d’un Claude Rich, à la gentillesse d’un Noiret, de toutes ces femmes illustres que j’avais croisées dans le couloir des loges, à toutes ses vraies stars des planches que j’avais eu le bonheur d’accueillir et qui m’avaient gratifié d’un mot gentil, d’un remerciement ému, d’une phrase reconnaissante pour les avoir programmées sur la scène du Palais des Festivals.
J'ai compris ce jour-là pourquoi cet individu aux talents multiples, à l'énergie colossale, ce bateleur muni d'un "killer-instinct" hors du commun n'avait jamais réussi à retenir le temps dans ses mains d'or : il reste un parvenu vulgaire, incapable de se contrôler et comme un golem, ses forces destructrices le dévorent de l'intérieur. Il y a trop de haine en lui pour pouvoir dompter cette fureur qui le fait trébucher chaque fois qu'il arrive au sommet, il n'a pas assez d'humanité pour conserver l'estime des autres et de soi-même dans cette lutte permanente pour un pouvoir vidé de tout sens.
En conclusion, monsieur Bernard Tapie est définitivement personne non gratta dans un lieu que je dirige. Cela ne doit pas le traumatiser outre mesure, mais moi, cela me fait un bien fou de savoir que nos chemins ne se recroiseront plus jamais sur une scène et que mes programmations sont expurgées d’un roquet jappant de la république !
 

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Pérégrinations et protocole

Publié le par Bernard Oheix

Après un mois d'absence, j'ai intérêt à me faire pardonner. Je vous offre un peu de ma vie en gage de réconciliation, non qu'elle soit d'une richesse folle.... Quoique ! Quelqu'un qui pose avec Monsieur Bouquet pour l'éternité et serre les mains de Jacques Chirac et du Prince Albert de Monaco...en une semaine, ne peut être totalement inutile sur cette terre de passion !
Voici un petit voyage au coeur d'un monde en train de s'évanouir.

Tout à commencé le 2 février avec Carmen, (quelle entame pour quelqu'un qui a aimé une belle espagnole aux yeux de braise !) dans un grand audit du Palais complet. Bizet, belle distribution, beaux décors, belles voix, très belle recette ! Mais c'est avec Goran Brégovic, le 3 février, que tout a continué. Imaginez... 20 choristes, un orchestre symphonique, les voix bulgares, une fanfare... et devant, un percussionniste et Goran, ex-rock star, créateur de musiques de films géniales et leader de cette formation qui va faire chavirer le Palais des Festivals rempli de plus de 2000 personnes. J'en rêvais, il l'a fait. Avec douceur et gentillesse, élégance et noblesse. La musique est un melting-pot incroyable, entre la fanfare, la messe grégorienne, les volutes classiques, les voix cristallines, les accords de rock et reprises de morceaux à la sauce Brégovienne. Ambassadeur de la paix, Goran Brégovic se situe dans le camp de ceux qui fuient les horreurs de la guerre fratricide qui a déchiré en lambeaux son pays. Vive le barde brégovic !


Une semaine à Paris et sur les routes de France !
Du théâtre bien sûr. Post-it, petite pièce sans saveur sur les émois de 3 jeunes femmes... La danse de l'albatros où Martin Lamothe s'échoue sur la grève de l'humour, ses ailes de nain incapables de dominer un texte insipide. Reste l'événement. Michel Bouquet est l'avare. Plus personne ne pourra interpréter ce rôle sans faire référence à sa voix criarde, à ses mouvements compulsifs, à la perversité de ses yeux fureteurs. Il est génial, sublime, émouvant et désespérant. C'est Monsieur Bouquet, au crépuscule flamboyant de sa carrière. Merci monsieur Bouquet de nous rappeler que le théâtre peut aussi rendre merveilleux le monde qui nous entoure.
Après la représentation, Il m'accueille dans sa loge et nous parlons de ses passages à Cannes (j'avais eu l'honneur de le recevoir avec Noiret il y a 5 ans et dans la pièce de Ionesco, le roi se meurt en 2005) de son avenir (!). Il est un vieux comédien qui mourra sur les planches pour le bonheur de ces textes qui chantent sous sa voix !
Quand à ma virée au Stade de France pour voir une équipe nationale se déliter sous la maestria des argentins, elle ne fut une réussite que parce que je l'ai vécu avec mon fils et que nous avons communié aux souvenirs des exploits de notre Zizou, le vrai, celui qui envoyait des coups de boules pour projeter le ballon au fond des filets et non sur la poitrine d'un italien goguenard !
Destination Annecy, chez mon pote Jean-Eric Ougier, celui des feux d'artifices, qui viendra tirer à Cannes cet été. Un manoir accroché à la colline, au-dessus du lac. Un peu de neige et la pièce de Samuel Benchetrit, Moins deux avec Jean-Louis Trintignant. Bof ! Bof ! Pièce inintéressante au possible. Vive le grand air et les génies des alpages ! Pour le fun, quelques descentes de pistes rouges et bleues m’ont prouvé que le ski n’est pas comme le vélo… on oublie avec le temps et la forme météorique qui était la mienne n’a sans aucun doute pas arrangé la situation. Bon heureusement, il n’y avait pas de photographe dans le coin !


Retour au bercail donc avec l’ouverture du sommet des chefs d’états africains. De mon bureau, j’ai vu défiler une des plus imposante panoplie de potentats imaginable. Combien de pots de vin, de crimes et de prévarications étaient réunis pendant deux jours sous le toit du palais. En uniformes, en boubous, costumés, ils refaisaient le monde avec la certitude de ne rien vouloir y changer.
Par contre, le vendredi, à la sortie des artistes, Chichi himself est sorti de son cordon de sécurité pour un bain de foule des plus surprenants. Il m’a serré la main en me remerciant pour ce que j’avais fait pour la réussite de son dernier sommet (sic). Bon, OK, je n’avais rien fait du tout mais cela m’a fait plaisir quand même. Le mot gentil, sourire au vent, plaisanterie en coin, le bougre, il m’a impressionné et j’ai mieux compris la fascination qu’il provoque. Pas seulement celle du pouvoir mais aussi celle d’un tribun populaire, d’un homme normal. Et dire que je n’ai voté qu’une fois pour lui ! Vive Jacques Chirac… surtout s’il ne se représente pas, on ne va pas oublier son bilan de sitôt !


Mardi 20 février. Le jeu de la vérité, une bonne comédie de ma programmation et rebelote avec les affaires d’état. Cette fois-ci c’est notre Prince Albert de Monaco qui s’y colle. Coup de fil discret de la sécurité. Gardes du corps sympathiques tout droit issus du film « men un black ». Je demande comment je dois accueillir le prince. La Réponse vient sans tarder : Monseigneur ! Et me voilà donc serrant la main de mon auguste visiteur et lui donnant du Monseigneur long comme un jour sans pain. Après la pièce (gros succès), je l’emmène dans la loge rejoindre les comédiens et je participe aux effusions de mise. Ils ont réservé une table en face du Palais et je les accompagne cérémonieusement et sur un dernier Monseigneur, ils me quittent pour s’engouffrer dans le restaurant. Je tiens à vous le dire, il est normal notre Prince Albert et plutôt sympathique. Il va quand même falloir que je fasse attention, deux têtes couronnées dans la même semaine, c’est un coup à se retrouver dans Gala ou Voici !


Le festival des jeux démarre alors pour une semaine d’épouvante. Je suis déjà sur les rotules quand 120 000 personnes se ruent sur les stands, que 15 000 joueurs luttent pour l’emporter dans tous les jeux de la terre possible. C’est fascinant et épuisant. 50 nationalités, des rencontres des discussions, un gala de magie superbe, la remise des récompenses dans un spectacle où j’officie avec parait-il, une grande sobriété et beaucoup de classe… c’est nouveau cela !
Je me garde une nuit, le samedi, pour plonger dans le OFF. Des centaines de joueurs répartis dans deux salles qui se rencontrent avec des passions et des cris en testant des prototypes où des jeux plus standard. Moi, c’est au poker que je vais flamboyer, mes adversaires coriaces, des sommités du monde des jeux, vont y perdre leur latin et leur talent et j’empoche la mise d’une soirée qui écrit une page de ma légende en lettres d’off !!! Oui, mes amis, même diminué, je bande encore pour quelques cartes dessinant des figures ésotériques que je suis le seul à pouvoir décrypter. Ego flatté, Bernard est content.
Les Stargotz vont s’y retrouver cul nu à ce petit jeu de dupes. Moi, j’encaisse royal la mise et je leur souhaite une belle revanche, dès l’an prochain. Le festival des jeux c’est la folie et la passion, c’est l’enfer et le paradis, c’est un long marathon qui nous pousse dans nos derniers retranchements. A ce petit jeu, j’ai encore quelques forces pour me transcender quand il est nécessaire de conforter ma réputation !


Le lundi 26 février, exsangue, je goutte enfin un peu de repos bien mérité. Quelques examens qui m’assurent que je vais vivre encore 3 décennies et le Palais accueille des spectacles de la saison en cours, les danses et légendes du monde et surtout, le violon sur le toit, excellente comédie musicale qui résonne du tintamarre des événements troubles de notre société (racisme, antisémitisme, ultranationalisme et autres ismes en odeur de putréfaction qui envahissent notre univers du 3ème millénaire). Une belle leçon d’humanité que cette comédie sur la tragédie des exclus.
Voilà mon petit tour d’horizon. A bientôt sur ce blog, vos commentaires me ravissent !!! Continuez

PS : Il est urgent d’écouter un morceau de Bizet tiré des pêcheurs de perles, « Mi par di udir ancora ». Ce morceau est hallucinant. Il est en boucle sur ma chaîne !
PPS : Pas besoin de vous précipiter pour aller visionner lady Chatterley, le césar de l’année. C’est une grosse daube, un long téléfilm ennuyeux et inintéressant. Le snobisme parisien a encore frappé !

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La femme sans plaisir

Publié le par Bernard Oheix

Femme sans plaisir, femme outragée... Il y a des nuits de soufre, des actes qui ne peuvent s'effacer. Elle aurait sans doute aimé être comme toutes les autres. Vie brisée, il reste l'horreur d'un chemin qui mène vers le crépuscule. Quand le plaisir volé se réveille, il faut solder les comptes d'une vie sans raison. On se brûle à fuir ses cauchemars.
 
 
 
 L’homme agitait mécaniquement son visage à quelques centimètres du sien. Elle percevait les poils de son nez qui jaillissaient de ses narines en une touffe disgracieuse, sa moustache drue qui recouvrait ses lèvres, ses yeux froids de poisson mort qui la fixaient comme une marchandise sous des sourcils en accents circonflexes et ne s’interrogeaient même pas sur la nature de cette femme qu’il avait achetée comme un steak à la boucherie chevaline. Son haleine l’enveloppait. Il avait fumé, une âcre odeur de nicotine s’exhalait de sa bouche ouverte laissant entrevoir des dents jaunies. Fragrances de reliefs de repas, un couscous épicé, du vin vulgaire au relent aigre, du fromage, elle pouvait lire son déjeuner dans ses odeurs mêlées qui l’étouffaient et la portaient à la nausée. Il la chevauchait, c’est bien le mot, sans un regard, ni une parole, comme si elle n’existait pas, simple élément dont la présence s’imposait pour la satisfaction de son propre plaisir mais qui n’avait aucune réalité. Ses bras s’appuyaient contre le coussin sur lequel sa tête reposait et ses aisselles dégageaient une odeur de sueur d’homme, une vague et écœurante proximité avec la nature bestiale d’un être qui faisait peser son membre entre ses lèvres intimes. Elle s’arc-boutait et chaque progression du sexe masculin déclenchait une pression de tout son corps pour ne pas sentir cette tétanie qui envahissait ses cuisses. Comment avait-elle pu en arriver là ? Par quel mystère un destin facétieux l’entraînait dans cette ronde du désespoir, dans cette absurde situation qu’elle ne contrôlait plus. Elle pressentait des vagues monter à l’assaut de son corps, elle eut peur soudain.
 
 
Jeanne aurait pu vivre la vie d’une petite fille normale, dans une famille normale, avec des parents aimants et attentionnés. Elle avait tout. Une maison avec de grandes fenêtres, un jardin intérieur plein de mystères dans lequel son rire résonnait, certes un papa trop absent, sans cesse en déplacement, mais qui compensait le vide de sa présence en la couvrant de cadeaux à chaque retour, une maman qui l’aimait, journaliste pigiste dans les pages locales du quotidien, la santé exubérante, une beauté de petite fille, l’insouciance des jours heureux pour celle que le destin porte sur les rivages du bonheur. Elle eut tout cela et encore plus, jusqu’au jour anniversaire de ses six ans, une fête interrompue par le départ précipité de sa mère au chevet de son père terrassé par une rupture d’anévrisme. Elle ne comprit pas vraiment ce qui se passait, juste s’aperçut-elle que l’absence de son père se prolongeait bien au-delà du raisonnable. Elle était prête à s’en offusquer quand sa mère si pâle depuis quelque temps, qui semblait incapable de l’aimer, devant faire un reportage, la confia à un voisin qui la gardait pendant que la nounou était en voyage dans son Portugal natal. Elle le connaissait bien cet homme qui venait la chercher à l’école et la ramenait à la maison, puis jouait avec elle en lui racontant des histoires de princes et de princesses.
Elle ne se souvenait pas vraiment de ce qui s’était passé en cette nuit de cauchemar. Un éclair sombre, la peur et l’angoisse. Elle, si petite, si pure, que l’ombre de cet homme recouvrait et qui se forçait un passage dans la douleur de ses chairs. Il avait l’air si gentil quand il lui offrait des bonbons, qu’il la balançait sur ses genoux et qu’elle riait à gorge déployée devant ses mimiques. D’habitude, il la serrait dans ses bras pour des gros câlins, il l’enveloppait de sa gentillesse et la couvrait de cadeaux, lui faisant même oublier le vide que son père avait laissé.
Il paraît qu’il y a un innommable, des actes que l’on ne peut décrire, ni seulement imaginer. Il semble que Jeanne ne put jamais mettre de mots sur ce qui lui était arrivé. Il y eut des flashes, des gyrophares qui lançaient des traits de feu sur sa douleur, des hommes bleus envahissant ce coin de paradis pour le souiller, des images à jamais enterrées dans des abysses sans lumière. L’homme avait disparu, emportant sa douleur, son souvenir, son enfance.
Elle grandit, paraît-il, prenant des années et des formes de jeune fille mais le vide seul occupait l’espace de son présent. Ce n’est que vers l’adolescence qu’elle tenta de se reconnecter aux autres. C’était si loin, le temps de l’oubli était sans doute venu. D’ailleurs, avait-elle jamais existé cette nuit d’horreur ? Elle en doutait parfois. Il y avait si peu de souvenirs auxquels se raccrocher, si peu de matérialité à la peine si profondément enfouie dans son inconscient.
Elle avait perdu une partie de sa grâce. Elle ne s’aimait pas vraiment, plus vraiment. Elle mangeait trop, s’habillait mal, ses résultats scolaires étaient inégaux, ses évidentes dispositions intellectuelles se brisant sur cette difficulté à se faire confiance, à s’estimer à la hauteur de la situation. Ses camarades étaient des inconnus qu’elle fuyait, les adultes une menace souterraine, le monde, une chausse-trappe dans laquelle elle ne voulait pas tomber sous peine de rompre ce fil qui la reliait à la réalité.
Pourtant, vers ses dix-sept ans, un garçon se fraya un chemin à travers les barricades qu’elle dressait pour l’atteindre, écartant ses peurs et ses angoisses. Ce n’était pas le plus beau des garçons de sa classe, loin s’en faut, mais il était patient et tendre. Ils restèrent de longues heures à se lire des poèmes, les yeux dans les yeux, s’écrivant des lettres dans lesquelles, à sa passion, elle feignait de répondre par l’intensité d’un sentiment qu’elle était loin d’éprouver. Le temps fit son œuvre. Sa résistance s’émoussa. Un jour elle décida de lui offrir son corps parce qu’elle n’en pouvait plus d’attendre et d’avoir peur. Elle le fit cliniquement, se dévêtant dans la lumière crue d’un après-midi d’automne, s’allongeant sur son lit, écartant les cuisses comme elle savait qu’il fallait faire.
Il était amoureux et vierge. Il lui grimpa dessus et la pénétra avec appréhension, sans attention, jouit rapidement et dégorgea son membre avec la satisfaction d’une étape franchie dans sa vie d’homme. Elle ne ressentit rien, juste un peu de dégoût, un vide d’émotions, une parcelle de son corps qu’on lui avait volée, il y avait si longtemps, réclamait toujours son dû. Elle s’attendait à si peu qu’elle ne fut pas surprise, elle n’eut même pas peur, rien dans son corps qui ne put meubler cette nuit d’offrande où un homme était né sans que la femme puisse tracer un trait sur son passé et exiger son présent.
Pourtant cela lui fit du bien. Devenir normale, pouvoir parler de son amant à ses amies, la stabilisa paradoxalement. Elle n’osait pourtant se confier totalement et exprimer ce vide d’un corps qui résonnait encore des coups du passé, mais elle affectait de devenir une femme et cela la grandissait. Et puis, comment mesurer ce que l’on ne connaît pas, ce qui reste une énigme dans les replis de cette chair dissimulée par un voile de plus de dix années d’obscurité ? Comment exprimer l’indicible ?
Elle passa son bac de justesse, intégra l’université de droit dans une ville distante de quelque cent kilomètres qui l’éloigna de sa mère et du territoire de son bourreau disparu. Ses résultats se bonifièrent d’être livrée à elle-même. Elle apprenait doucement à se connaître. Les rudiments de la philosophie et de la psychologie inculqués à l’école lui permirent, sinon de mettre le doigt sur le mal qui la rongeait, tout au moins d’apprendre à vivre avec lui. Elle cernait confusément ses turbulences intérieures et jonglait avec les arêtes vives de ce diamant enfoui dans son cœur. Au fond, elle aspirait à être normale et y parvenait pratiquement, seule la solitude qu’elle ressentait avec des amants de passage lui rappelait vaguement qu’on lui avait brisé ce capital d’amour que la nature lui avait octroyé. Elle ne jouissait pas, ne comprenait même pas ce que ce mot recouvrait, ne pouvant concevoir un abandon total dans des bras qui l’enserraient. Le produit de ce frottement incongru dans son intimité d’un sexe masculin ne provoquait qu’un ennui profond, une nostalgie de ce qui aurait dû être et ne pouvait se déclencher.
Elle chercha auprès d’amants plus mûrs cette expérience définitive d’un abandon qui lui apporterait enfin la sérénité. Malgré la tendresse et le réel amour que certains lui offrirent, son sexe restait désespérément hermétique à tout jaillissement de son plaisir. Elle apprit à faire semblant pour ne pas heurter ses partenaires et les conduire à se libérer sans trop tarder, comme si leur plaisir en soi, lui suffisait et permettait d’accepter son propre handicap. Elle avait une vie normale, tous les aspects extérieurs d’une désespérante normalité. Seule, elle mesurait ce gouffre qui la séparait des autres et des attributs de leur jouissance.
Sa licence en poche, elle décida d’intégrer l’école de la police nationale. Dans son choix, inconsciemment, elle protégeait ses sœurs d’une atteinte subie, leur fournissant une protection, elle qui aurait tant eu besoin d’être rassurée et aidée. Comme souvent, un mal déclenchait son contraire, une blessure non cicatrisée la volonté de soigner. Elle fut brillante, sortant major de sa promotion et affectée à la ville de Marseille, dans une unité de terrain chargée d’infiltrer la maffia locale.
Les réseaux de drogue et de prostitution fleurissaient, se gorgeant de proies si faciles, ces filles de l’Est livrées pieds et poings liés à la gourmandise des consommateurs locaux. Les autorités avaient décidé de pénétrer le réseau et une nouvelle arrivée, inconnue des truands qui tenaient d’une main de fer cette toile du désespoir, était une opportunité qu’ils se dépêchèrent de saisir. Dans sa naïveté, elle accepta avec ferveur cette mission dangereuse, comme la rédemption tant attendue depuis cette nuit de fureur qu’elle portait comme une chaîne et qui l’entravait. Le plan fut soigneusement élaboré, rien n’étant laissé au hasard, toutes les précautions prisent pour assurer sa sécurité. Une équipe serait en permanence en connexion avec elle reliée par un biper, une arme de poche dans son sac qu’elle maîtrisait au prix de longues heures de pratique, des entraînements intensifs dans un centre secret la préparant du mieux possible à son infiltration du réseau de truands. Elle était volontaire et acceptait le prix éventuel à payer pour cette mission sacrée.
Elle devait, sous les habits d’une call-girl de luxe approcher un des responsables du quartier nord et obtenir des renseignements susceptibles de devenir des éléments à charge contre lui. Elle avait du temps devant elle, jouait à la guerre et oubliait la nature profonde de son mal. Elle se mouvait comme un poisson dans l’eau dans cet univers de turpitudes, s’approchant toujours plus de cette zone où elle pourrait se regarder dans un miroir sans craindre son reflet. Elle ne se souvenait toujours pas de la douleur et de l’horreur, juste une réminiscence qui, loin de l’empêcher d’agir, l’entraînait à se rapprocher des flammes dans l’espoir inavoué de se brûler. C’était bon de jouer aux cow-boys et aux indiens, de se sentir une autre, dans la peau d’une femme de vie facile aux aventures romanesques. Elle se grisa et perdit lentement le sens du danger, la dimension réelle du combat en train de se mener entre les forces de l’ordre et celles du désordre. Personne ne s’en rendit compte, ni ses chefs qui ne la connaissaient que si peu finalement, ni ses collègues qui prirent pour du sang-froid ce qui n’était qu’inconscience, ni elle-même, ligotée par son passé et le jeu qu’elle s’inventait pour chasser des démons évanouis.
Après deux mois de traque, elle réussit à cerner le personnage et à se retrouver dans son entourage, figure locale de la nuit, rassurante par son omniprésence et l’apparente facilité avec laquelle elle se fondait dans son alter ego, cette femme de tous les phantasmes, libérée, vivant de ses charmes, fumant et buvant en séduisant les hommes des comptoirs. Sa vie n’avait de prix, à ses yeux, que dans cette farce qu’elle inventait pour fuir sa réalité.
 
Cette nuit aurait dû être comme toutes les nuits. Une observation patiente, des prises de photos et de notes permettant de circonscrire son entourage et d’évaluer ses méthodes dans cette périphérie où on l’avait cantonnée. Tout un matériau qui s’accumulait et devait permettre l’arrestation de la bande qui régnait sur le commerce florissant du vice et de la drogue de ces trottoirs de Marseille. Quand le chef lui envoya un de ses lieutenants pour lui demander son prix pour une passe, elle aurait pu se défiler, disparaître, renoncer à sa couverture, sur un simple appel de son biper, voir ses collègues faire irruption pour faire cesser la mascarade. Elle ne le fit pas. Sans doute se sentit-elle plus forte qu’elle ne l’était. Peut-être, inconsciemment aspirait-elle à cette confrontation définitive avec son passé caché. Peut-être, aussi, ne s’aimait-elle pas suffisamment pour renoncer à s’avilir. Elle donna un tarif et suivit le chef dans cette chambre d’hôtel sordide. Elle se dévêtit et écarta ses jambes nerveuses et fuselées, les ouvrant largement, scrutant son sexe, cette cicatrice verticale qu’elle connaissait si peu, dans l’attente des assauts de l’homme. Elle contempla sans rien ressentir ce membre raidi qu’un préservatif vint encapuchonner, détachée d’elle-même, sans comprendre réellement ce qu’elle faisait. Elle avait si peu à perdre et tant à expier que rien ne pouvait désormais arrêter le cours des événements enclenchés.
 
 
L’homme la regardait avec étonnement. Dans son sexe froid, il n’y avait qu’une mécanique bien réglée de possession. Un pacte mutuel où quelques billets échangés devaient permettre une transaction, la libération de la semence de l’homme contre l’asile d’un sexe chaud, un trou sans vie. Rien n’aurait du entraver cette combinaison, ce rituel d’une décharge sans passion. Il ressentait pourtant le corps de cette femme se contracter, cette tension des muscles des cuisses qui prolongeait en ondes de choc la butée de son membre contre les parois intimes de la femme. Elle partait dans le plaisir, dérogeant à la règle, s’embrasant comme une brindille au feu de l’amour. Elle se tétanisait, refusant cette vague montante, une déferlante qui asséchait sa gorge, brouillait son regard, lui faisait se mordre les lèvres pour ne pas hurler le dégoût de son plaisir.
Les billets de son salaire d’une passe étaient rangés dans son sac, posé sur la table de nuit branlante, froissés par les doigts d’un homme sale qui portait tant de crimes et de honte dans son corps qu’elle avait envie de vomir de percevoir enfin ce que le plaisir était, ce qui se dessinait dans le corps d’une femme qui jouissait. L’homme posa sa bouche sur la sienne et lui força les lèvres pour pointer sa langue dans son être, s’enfonçant si profondément qu’elle ne pouvait plus respirer. Un cri perça malgré elle quand l’orgasme la saisit, l’obligeant à s’arquer, tous les muscles raidis par cette expulsion de toute sa douleur, de ses années volées par un homme qui lui avait dérobé son enfance, pour qu’un autre l’achève dans cette chambre miteuse, dans un amour tarifé qui ouvrait un gouffre sous ses pieds.
Des larmes coulaient de ses yeux, toutes celles qu’elle n’avait pu faire couler quand il aurait fallu et qui s’imposaient désormais pour achever son parcours de douleurs. L’homme se redressa en appui sur ses genoux, le sexe toujours raide. Ses yeux la fixaient, l’incompréhension laissant place à une moue dubitative. Elle sentit l’horreur la gagner pendant que les derniers spasmes de l’orgasme agitaient son corps de réflexes irrépressibles. Il contempla le tableau de cette femme écartelée par le plaisir et un rictus déchira sa face en accrochant des ombres noires dans son regard.
Il prit son sac et le vida sur le lit. Son examen lui permit de se forger une certitude. Cette femme nue dévoilait tant de secrets qu’il aurait mieux valu taire, son sexe parlait trop d’une vie qui n’était pas la sienne. Des papiers n’auraient jamais du se trouver là où ils étaient dissimulés.
Il confia la femme à ses sbires qui la violèrent à tour de rôle. Elle ne cria même pas. Son esprit s’évadait déjà, refusant l’horreur, sa vieille complice, regardant vers un futur impossible, se demandant si tout aurait été différent si elle n’avait jamais croisé la route de son bourreau à l’orée de ses six ans d’enfance.
Son corps fut retrouvé dérivant dans les eaux sales du vieux port de Marseille. Malgré son sexe lacéré, malgré la douleur des coups, son visage tuméfié, elle souriait étrangement, emportant ses secrets dans un monde qui lui avait dérobé ses rêves.
La bande fut arrêtée et jugée. Le chef prit 12 ans de réclusion et ses comparses, des peines s’étalant entre 5 et 8 ans de prison. Jeanne, elle, avait l’éternité pour oublier son rendez-vous manqué avec le bonheur.
 
  

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Photos parlantes

Publié le par Bernard Oheix

C'est un repas de Russes, avec des montagnes de plats et des bouteilles vides de vodka qui s'amoncellent sous nos pieds. Temps des agapes...4 heures ! Nombre de toasts, discours et verres de vodka : 18. Aie ! mes cheveux !

La danse des canards version  "babouchkas"... Une façon comme une autre de représenter la France !

Dans le centre des arts de Novgorod, des couvre-chefs pour lutter contre le froid de l'hiver russe. La présidente sort ses griffes !

Si l'on savait... c'est bien nous qui assurons les destinées du Festival ! Le soir, nous plongions dans l'eau d'un puits artésien (7°)... après un "sauna russe" avec flagellation imposée. Le pied ! Ensemble !

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Histoire vécue (10)

Publié le par Bernard Oheix

Il y a des pages de votre vie qui ne peuvent se fermer. Ma rencontre avec Jean Delmas en est une, François Truffaut, une autre. Pour Truffaut il faudra attendre, je ne suis pas encore prêt. Jean Delmas était un grand monsieur, un intellectuel de cet après-guerre qui a marqué son époque. Il avait un franc parler, une vision du monde très personnelle qu'il assumait, un rapport aux gens basé sur la fidélité et l'attachement. Il a particulièrement compté pour moi, dans ces années de formation universitaire où tout semble possible, même le rêve !
Les larmes du temps
 
 S’enthousiasmer sur la distanciation Brechtienne d’un film réalisé par un obscur réalisateur hongrois sur un Poète Sandor Petofï, dont personne ne connaissait l’existence avant la projection, était le passage obligé d’une époque bénie où le choc des mots accompagnait celui des images. Nous étions en 1973, le mois de Mai continuait à fleurir d’une façon récurrente nos espoirs d’un monde meilleur et les salles de cinéma du Palais des Festivals, l’ancien, gardaient encore en mémoire l’image d’une jeune garde emmenée par Truffaut et Godard empêchant le rideau rouge de s’ouvrir pour la projection du film d’un Milos Forman complice. Au feu les pompiers venait de rater son entrée dans le monde du 7ème Art en étant la dernière séance d’une foire d’empoigne entre le monde des anciens et du nouveau.
Période bénie où les débats idéologiques permettaient des affrontements rhétoriques, où l’embrasement des idées autorisait toutes les contractions intellectuelles, où les théories fondaient le socle des pensées fertiles comme un terreau permettant aux fleurs de la révolte de s’épanouir. On était bien loin d’une mondialisation qui allait, des rouges aux blancs, transformer la vie en une fresque rose aux rêves frelatés d’un moule stérilisateur.
Bande d’étudiants cinéphiles, faux passes en poche imprimés en Corse par une filière non officielle, représentant d’une Voix du Nord dont je n’avais jamais lu une ligne et que je situais dans un no man’s land brumeux, je déblatérais avec délectation, repoussant les arguments de mes adversaires sceptiques, arrivant même à me convaincre que Petofï 73 était un grand film révolutionnaire en dégustant des œufs frites et en buvant des bocks dans une gargote du marché Gambetta. J’avais la tchatche ce jour-là.
Un petit monsieur nous écoutait avec ravissement et j’en jubilais de le sentir accroché à mes lèvres en train de me suivre dans mes contradictions outrancières. J’ai forcé la dose et j’ai escaladé un Everest de la révolution aux flancs de ce poète hongrois qui n’en demandait certainement pas autant.
Au café, à l’heure où les effusions sémantiques se transforment en vague torpeur, il s’est penché vers moi et s’est présenté. Il me proposait de coucher sur le papier ce que je venais de déclamer avec tant de lyrisme afin, peut-être, si c’était possible, si cela convenait, de l’éditer dans une revue de cinéma dont il s’occupait. Il ne me promettait rien mais lançait un hameçon. Je venais de rencontrer Jean Delmas et d’intégrer l’équipe de Jeune Cinéma même si je ne le savais pas encore. Je devenais ainsi un critique, avec sur mon épaule, l’ombre de Jean Vigo qui rodait pour m’insuffler son amour de la déraison.
Ce n’était pas ma première expérience dans le domaine de l’écriture. Pigiste à Nice-Matin, critique à l’Espoir, j’avais déjà ce goût des mots couchés sur le papier et un certain sens de la formule même si je ne le contrôlais pas toujours…dixit Jean Delmas.
Il m’a pris sous son aile, sans doute comme il l’a fait pour tant d’autres, mais en me donnant l’impression que j’étais unique, que nous entretenions des liens privilégiés. Il m’a conseillé, critiqué (souvent), glissant au dernier moment un mot d’encouragement pour me permettre de continuer à m’accrocher et à lui fournir de la copie.
A chaque numéro, entre Andrée Tournès, René Prédal, J-P et Françoise Jeancolas mes articles venaient agrandir mon horizon, me guidant par les mots vers les chemins de ma liberté. C’est ainsi. Jean Delmas était un pionnier, un dénicheur insatiable, un accoucheur de talents. Tous ses enfants n’ont pas grandi dans le sérail. Nombre se sont envolés. On ne trahit vraiment que ceux que l’on aime !
Au cours de mes pérégrinations pour la revue, j’ai eu le privilège de rencontrer François Truffaut qui venait de terminer La nuit américaine et de suivre une rétrospective de son œuvre intégrale. Moments d’une rare intensité où il s’est livré sans concession et dont on retrouve la partie initiale dans le numéro 77 de mars 1974 sous le titre « Le métier et le jeu »
J’avais étoffé cette interview par un article fleuve conséquent, véritable somme définitive (à mes yeux) de son œuvre. « L’éthique moraliste de François Truffaut » ( !!) et Jean avait annoncé sa publication fractionnée avec le reste de l’entretien. Las, il ne parut jamais ! Mon rédacteur ne l’aimait pas et j’en étais d’autant plus furieux que le réalisateur lui-même l’avait lu et semble-t-il, apprécié, allant jusqu’à me l’écrire. François Truffaut ajoutait avec une certaine perfidie et un sens prémonitoire (j’ai toujours sa lettre) qu’il doutait de sa parution dans Jeune Cinéma. Il m’écrivait « Franchement je n’arrive pas à croire que Jeune Cinéma publiera ce texte car il contredit trop leur ligne idéologique, mais je me trompe peut-être et, de toute façon, comme à chaque fois que je me prête à ce genre de dialogue, j’ai l’impression d’avoir un peu éclairci les choses, ne serait-ce que pour moi. »
J’en ai profondément voulu à Jean Delmas. Dans une lettre, il m’annonçait que le reste de cette interview et mon papier seraient publiés au moment de la sortie du prochain film de truffaut. Il ne les a jamais fait paraître. C’est dans cette lettre, à propos d’un compte-rendu du festival de San Remo, qu’il m’écrivait « C’est un éreintement, je ne sais pas si vous vous en rendez compte. Je connais des jeunes chats qui croient caresser en sortant leurs griffes. »
Nos relations se sont, petit à petit, estompées et quelques années après, je l’ai trahi pour écrire dans l’Huma, ma maîtrise a été éditée dans la collection Etudes Cinématographique sous la direction de mon maître es cinéma J.A Gili, et j’ai vogué vers d’autres cieux. Pourtant nous échangions encore des lettres, nous nous croisions dans les couloirs du Palais à chaque festival, et à chaque fois son sourire éclairait un visage que les années creusaient. Il m’aimait malgré tout, sans aucun doute parce que je n’avais pas la fidélité servile. La jeunesse n’excuse pas tout, sauf l’essentiel, la peur du vide. Jean le comprenait et je sais qu’il ne m’en a jamais voulu. J’ai fait ce que je devais faire, j’ai grandi.
En 1978, j’ai reçu une dernière missive de lui. Avec son humour décalé, il m’écrivait « souvent je me demande ce que tu deviens. Tu me diras que j’aurais pu aller voir » et me donnait rendez-vous à Vallauris, dans une maison rustique nichée dans les pins qui s’agrippait aux collines où il élisait domicile, dès qu’il pouvait descendre dans le sud. Nous nous sommes retrouvés avec émotion. Nous avons parlé de tout et de rien, de ma disparition et de mes rêves, nous avons bu, il faisait chaud et les cigales chantaient. La nostalgie d’un temps qui fuit me paralysait, j’avais ma vie à construire. Je l’ai quitté sans lui dire qu’il avait eu tort de ne pas publier mon étude sur Truffaut. 
Aujourd’hui, je le regrette, parce que c’est la dernière fois que nous avons parlé ensemble. La vie m’a aspiré. Il a continué à découvrir des talents et à offrir un espace de liberté à ceux qui trouvaient le monde imparfait, et puis il est parti définitivement. Truffaut aussi. Il ne reste plus personne à qui raconter cette histoire. Alors je la dédie à Jeune Cinéma, à ceux innombrables qui ont tenté de donner un sens au monde en l’éclairant d’un jour nouveau. C’était il y a si longtemps, hier seulement. Une époque bénie où écrire sur le cinéma était parler de la vie, du monde. Toucher les autres, c’était se découvrir ! Jean Delmas et Jeune Cinéma était un rayon de soleil fragile. Puisse cette lumière vacillante maintenir une lueur d’espoir dans un monde d’obscurité que les écrans viennent trop rarement illuminer !
Que vive Jeune Cinéma !
 

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La ville hors du temps

Publié le par Bernard Oheix

La visite de Venise ne me laisse jamais indifférent. A chaque fois que je me rends dans cette ville (c'est la sixième !), je sens la morsure du temps, les vagues d'une mémoire qui échappent à la compréhension de l'homme. J'aime Venise et je m'y sens éternel, ancré dans une humanité capable de produire le meilleur d'elle-même. Mais Venise, c'est aussi se retrouver devant sa petitesse, savoir que l'on n'est qu'un pion sur un échiquier qui nous dépasse, un trait d'union entre le passé et le futur. C'est comme se retrouver au bord d'un prépice, l'histoire nous mord la nuque et le mur de l'indifférence se brise sur les arêtes de ces palais émergeant de la nuit des temps en nous invitant au rêve !  Dans ce texte, je me venge de Venise parce que j'ai peur de l'avenir. J'aimerais être persuadé que nous sommes capables de perpétuer la mémoire de l'homme pour les siècles futurs !

 

Toute la journée, les nuages noirs s'étaient accumulés au-dessus de la ville, énormes masses roulant les unes sur les autres, jouant à se chevaucher, s'entrechoquant en faisant courir des frissons électriques qui nimbaient l'air d'un voile d'angoisse. Le jour semblait se dissoudre dans la nuit, une clarté obscure enveloppait les silhouettes fantomatiques qui se dressaient dans la lagune. C' était une journée de fin du monde, un de ces moments qui échappent au pouvoir de l'homme et lui fait sentir l'immensité du vide qui l'étreint. Les rares passants courbaient l'échine, la tête dissimulée par des fichus noirs, ils sombraient dans les ruelles vides, disparaissant dans les trous des portes cochères, comme avalés par les bâtiments repliés sur eux-mêmes. L'eau des canaux stagnait, des rides parcouraient sa surface, humbles frémissements que l'étrave de quelques rares embarcations venait briser en jetant des éclats froids dans l'obscurité qui gagnait.

La nuit fut effroyable, les forces se déchaînèrent, d'immenses éclairs zébraient le plan d'eau, illuminant les dômes des églises sous une clarté d'argent, drapant les vieilles pierres d'un manteau funeste. Et la pluie qui ne venait toujours pas, et cette conjonction du bruit insoutenable et des flashs à répétitions comme une anticipation de la fin du monde, d'un jugement final qu'elle aurait mérité. Qu'avait donc pu bien faire cette ville pour que les forces de la nature se livrent un tel combat en son arène ?

 

 Au matin, il y eut une accalmie, les roulements démoniaques s'estompèrent, une brise légère vint prêter main forte pour balayer le ciel de ses cumulus et les habitants sortirent, prudemment, avec des gestes hésitants, regardant autour d'eux, cherchant à comprendre. Le silence se fit absolu, les hommes et les femmes fixaient l'eau des canaux, certains se signaient en contemplant le spectacle de désolation qui s'offrait à leurs yeux dévorés d'angoisse.

Les poissons avaient surgi des profondeurs. Ils flottaient à la surface de l'eau, dévoilant leur ventre blanc, bercés par les roulis qui ridaient la surface en une danse macabre. Leurs gueules ouvertes figées sur l'éternité, leurs yeux morts avaient cessé de contempler les êtres qui avaient érigé cette ville hors du temps. Une odeur rance se dégageait de ces millions de cadavres qui gagnaient chaque recoin des canaux sillonnant la cité. Toutes les variétés des fonds s'exhibaient ainsi, impudiques, défi à l'esprit de l'homme et les questions ne trouvaient pas de réponses aux interrogations angoissées. La panique s'était emparée des Vénitiens, l'inconcevable prenait forme dans cette faune dévastée par un mal mystérieux que l'on ne pouvait imaginer.

Il fallut plus d'une semaine pour nettoyer la ville de ses cadavres envahissants, chaque recoin de la cité des doges fut récuré jusqu'à faire disparaître le souvenir même de cette nuit de cauchemar, mais le mal était profond et dans les eaux privées de vie, il y avait une vague prémonition de ce qui allait advenir. Nous n'étions qu'au début de cette agonie entamée par la mort des espèces lagunaires, il importait désormais de compter avec les forces souterraines qui tramaient leur sombre dessein dans les profondeurs aquatiques. Ce ne fut que le premier des actes qui scellèrent le sort de cette ville.

 

La presse et les médias se précipitèrent sur cet événement, trop de symboles étaient attachés à Venise pour que cela ne devint un exercice de style imposé pour tous les journalistes en mal de copie, d'écrire sur le mal étrange qui l'avait meurtrie. Chacun y alla de son couplet, fit intervenir des spécialistes de l'écologie, des prêtres exorcistes, des hommes politiques tentaient de récupérer l'affaire, le monde avait tant besoin de ces sources d'ignorance pour continuer à errer dans l'inconnu. C'est ainsi, devant l'insondable, les vérités sont toujours premières et des tas de raisons vinrent conforter chaque camp dans son incapacité à comprendre ce qui s'était passé dans cette nuit froide.

 

La vie reprit son cours. Parfois, dans le regard qui se tournait vers la ligne d'horizon, dans l'interrogation chargée d'inquiétude des habitants le nez en l'air à la recherche d'un signal prémonitoire, on sentait poindre cette inquiétude profonde qui rongeait les habitants devant leur futur. Apparemment, tout était rentré dans l'ordre, les trains avaient repris leurs rotations, les bus arrivaient en chapelets ininterrompus, déversant leurs cargaisons de touristes ébaudis devant le charme des vieilles pierres qui se fondaient dans l'eau opaque des canaux tissant une toile d'araignée que les gondoliers parcouraient à coups de leur longue rame qu'ils maniaient avec dextérité. Le ciel avait retrouvé son éclat et les oiseaux venaient picorer dans la main des touristes ces graines qui se vendaient auprès des marchands, remplissant l'air de leurs cris et s'envolant en groupes désordonnés réagissant à de mystérieuses impulsions.

Le premier oiseau qui tomba comme une pierre par un après-midi si clair de septembre, pendant que la Mostra du cinéma déployait ses fastes dans un Lido transformé en temple cinéphilique, ne provoqua qu'un étonnement de circonstance, juste une poignée de touristes légèrement dégoûtés de voir ce tas informe de plumes et d'os perdre sa grâce et rejoindre la pesanteur terrestre en chutant sur les pavés de la « calle dei assassini » Ils levèrent la tête et contemplèrent les nuages blancs qui voguaient dans le ciel d'azur et reprirent le parcours de leur visite sans s'occuper plus de cet incident.

Cette semaine là, les pigeons plurent comme des flocons de neige dans une tourmente, par grappes entières, un dernier cri et leur trajectoire se brisait pour plonger à la verticale et recouvrir le sol de leurs débris ensanglantés. Les millions d'oiseaux qui peuplaient le ciel de Venise venaient tapisser les ruelles et les canaux de leurs cadavres désarticulés, comme un linceul gris où les taches rouges éclataient en fruits trop mûrs. Tous les matins, les équipes de nettoyage et les particuliers entamaient leur journée par le ramassage laborieux des volatiles morts. Les bennes se remplissaient de cadavres informes qui attiraient une ronde de mouches et dégageaient une odeur pestilentielle qui planait sur la ville comme une chape indélébile. En quelques jours, le ciel se retrouva vide et la vie disparut des cieux chargeant le coeur des hommes d'une langueur morbide.

 

Qui peut s'intéresser à la mort de poissons et d'oiseaux, qui peut encore avoir le désir de comprendre ces forces qui s'affrontaient dans les marges d'une humanité déboussolée par un monde impitoyable qu'elle avait contribué à ériger ? Les médias n'accordèrent que quelques lignes de circonstance, comme si le sujet de Venise s'était épuisé dans la disparition de ses poissons, comme si d'autres préoccupations plus importantes éclipsaient ce qui se tramait dans cette ville des confins, entre le passé et le futur, entre la tragédie et la grandiloquence d'une pantalonnade.

La vie pourtant s'était emplie d'une inquiétude apparente dans les palais qui bordaient le Grand Canal, au fond des échoppes qui vendaient des souvenirs, des babioles en verre de Murano, des masques emplumés appréciés pour dérober le regard pendant le carnaval, des tissus imprimés de motifs colorés retraçant l'épopée de Marco Polo. Les discussions traînaient dans les bars qui réunissaient les Vénitiens, quand les flots de touristes s'évanouissaient à la tombée de la nuit, et chacun sentait bien que dans cette histoire inachevée, des réponses se devaient d'être apportées pour comprendre le destin funeste qui les entraînait toujours plus loin dans l'horreur. On cherchait des raisons d'espérer, des bribes d'explication, une lueur d'espoir mais la nuit régnait toujours sur le coeur des hommes transis.

 

C'est le 29 septembre que les gondoliers, en se rendant à leur travail, découvrirent toutes leurs embarcations la coque en l'air, exhibant leurs ventres ronds comme autant de coquilles vides, les bords ventrus plongeant dans l'onde glauque, les coussins de satin aux dorures d'argent flottant à la surface de l'eau, dessinant un tableau accouché par l'esprit torturé d'un génie du mal. Le bois d'ébène, les velours rouges, les cordages déliés plongeaient dans la lagune et seules émergeaient ces formes rebondies de squelettes trop pleins, cétacés morbides échoués sur les rives de l'horreur. Le cauchemar continuait, les églises se remplirent ce jour-là de femmes à la piété retrouvée, de génuflexions incessantes pendant la récitation d'actes de contrition, les dons affluèrent dans les troncs des basiliques où la rumeur s'enflait, entretenue par les voix des paroissiens qui imploraient un Dieu tout puissant et lui demandaient pardon pour des fautes inavouées. Les vaporettis refusant tous de démarrer, le moteur en berne, seules quelques barques sillonnaient la lagune, maniées avec des rames par des marins qui scrutaient la surface de l'eau en y cherchant les causes d'un mal inexpliqué, inexplicable.

Les autorités de la ville bloquèrent les cars de touristes et les trains à Mestre, interdisant tout accès à la cité, paralysant au grand dam des milliers de touristes, la région entière transformée en un gigantesque embouteillage, dans les hurlements de colère d'une population qui clamait son incompréhension en manifestant sa rage et sa hargne contre les édiles inaptes à résoudre cette crise. L'économie de la ville durement touchée par les événements précédents était au bord de la faillite, rien ne permettait d'imaginer l'issue de ce qui se tramait dans les abysses d'un mal qui rongeait Venise l'éternelle.

 

Le 1er octobre, l'île de la Giudecca frémit, secouée par un spasme qui la fit vibrer comme un diapason donnant le tempo d'une course contre l'horreur. Passée la première secousse, elle commença lentement et inexorablement à s'enfoncer dans l'eau qui la cernait. A raison de quelques centimètres par heure, les quais disparaissaient dans la lagune aux sons des hurlements paroxystiques des habitants épouvantés. Des scènes hallucinantes voyaient s'entrechoquer la population prisonnière de son île,  certains couraient porteurs de valises bourrées de valeurs qui rejoindraient les flots bourbeux, d'autres se traînaient à genoux sur les quais inclinés pour rejoindre la basilique du Santissimo Redentore et invoquer un Dieu tout puissant miséricordieux, tous gémissaient, criaient leur incompréhension pendant que la terre se faisait dévorer par l'eau. Les caves inondées depuis longtemps, les flots gagnant les étages au fur et à mesure que la langue de terre en arc de cercle était aspirée par les profondeurs, une population affolée et incapable de réagir se cognait comme des mouches au contact incandescent d'une lampe aveuglante, générant un chaos où seuls les plus forts survivaient.

Certains se donnèrent la mort et achevèrent leur parcours sur les rives encombrées de scories si humaines, d'autres se jetèrent à la mer pour rejoindre les rives du fondamento Zattere Ponte Lungo, tous vivaient la terreur comme si le jugement final était arrivé et qu'il fallait désormais solder les comptes de vies inutiles. Des milliers moururent, hommes, femmes, enfants, leurs yeux grands ouverts devant l'incommensurable, leurs corps dérivant à la surface en plongeant le regard sur une éternité de douleurs. Quelques uns survécurent et furent recueillis par les habitants d'en face, ceux qui tremblaient désormais devant le sort qui leur était réservé. Ils contemplaient les yeux exorbités le vide angoissant qui avait succédé à ce fleuron d'une Venise orgueilleuse, l'arc de la Guidecca évanoui, entre les fortins préservés de  San Giorgio Maggiore et de Sacca Fisola qui pouvaient maintenant se contempler par-dessus les détritus flottant sur la nappe grise d'une mer en train de reconquérir ses droits. Incongrue, comme pour se rappeler à la mémoire des hommes, la flèche du  Redentore émergeait des flots, seule trace de la mémoire des hommes, rappel de leur prestige passé, un doigt vengeur crevant la surface pour indiquer aux êtres humains la vanité de leurs efforts.

 

Le lendemain, dans le chaos indescriptible provoqué par ce drame, le même frémissement parcouru la langue de terre comprise entre la darsena Arsenale Vecchio, le Canale Grande et celui de la Misericordia, une queue de terre ferme trouée de canaux qui portaient quelques-uns uns des signes majeurs du génie de l'homme. C'est là, dans ce quadrilatère que la piazza San Marco offre une vue panoramique sur toute la ville par son fier campanile au pied du Palais des Doges, que se situe le théâtre de la  Fenice   où en février 1851 la Traviatta de Verdi fut créée, l'Eglise San Giovani e Paolo regorgeant de tableaux de Tieppolo et des plus grands peintres vénitiens. C'est aussi dans ce paradis que l'hôtel Danieli accueillait les stars, que le Florian servait des capucino à 15 € aux sons de la musique de Vivaldi exécutée par des orchestres trônant sur des estrades décorées d'ors et de pourpre. Il n'y avait plus de salut pour les trésors de l'humanité que recelaient les palais grandiloquents, plus de pauses sur les balcons bordant le Canale Grande pour les fêtes prestigieuses qui réunissaient l'élite du pays, les régates historiques où s'affrontaient en habits de couleurs, les quartiers de la ville pour des joutes sans merci, plus de répit pour la terre qui frémissait en s'enfonçant dans la lagune froide.

Les plus malins n'avaient pas hésité une seconde, fuyant sans s'occuper de leurs biens par les ponts du Rialto et de l'Académia, comme si la peste s'accrochait à leur basque et que tous les démons de la terre réveillaient la terreur qui sommeillait en eux. Ils couraient encore quand, dans un mouvement progressif, la terre bascula sur le flanc, se coucha en se dressant par l'Est et se mit à s'enfoncer pour s'engloutir dans la nuit d'une eau qui reprenait ses droits. C'était comme si la terre s'ouvrait et dévorait le monde des hommes, engloutissait toutes les traces de sa présence.

Autant la Giudecca avait pris son temps pour sombrer, autant la glissade de cette nouvelle portion de Venise dans un abîme sans fond fut rapide, surprenant les habitants sur le pas de leur porte, en train de préparer leurs biens pour un exode définitif, persuadés qu'ils pouvaient encore sauver quelques maigres traces de leur passage sur cette terre en préservant leur vie. Ils n'avaient plus de choix, juste une fraction de temps pour une prière avant de rejoindre le monde des ombres. Une gigantesque clameur monta jusqu'aux nues, un cri poussé par des milliers de gorges terrorisées par l'inéluctable. Des mères se saisirent de leurs enfants, des vieilles femmes se signaient, des hommes se jetaient à l'eau et tentaient de nager pour fuir cette nasse dans laquelle ils étaient prisonniers. Si peu survécurent, si peu s'étaient préparés à affronter le dernier jour de leur éphémère existence que l'air bruissait de mille chants d'imploration, chacun réclamant la pitié d'un sauveur qui les avait abandonnés et ignorait leur détresse. On dénombra plus de deux cent mille morts en cette journée de révolte de la nature mais ces victimes étaient-elles toutes innocentes ?

La nuit fut interminable, de rares embarcations accourues des environs sondaient les flots à la recherche des vestiges de ce qui avait été le coeur d'une ville fière, dressée telle une sentinelle née dans la nuit des temps, qui avait assisté à la tourmente des guerres et des révoltes en se préservant de l'usure des siècles chargés d'histoire. Le pont de la Liberté qui reliait la terre ferme était encombré d'une population tremblante, fuyant en poussant des charrettes et des carrioles bourrées de colis et de valises remplies à la hâte. Quelques-unes , entravant la marche de cette colonne dévastée, furent versées dans les eaux froides. De grands feux rougeoyaient, illuminant la nuit de braises, des pleurs résonnaient en une litanie obscène, scandant les heures d'une oraison funèbre.

 

Au petit matin, alors qu'il semblait que plus rien n'arrêterait la marche du temps, c'est le dernier îlot de ce qui avait été Venise qui frémit et se convulsa avant de s'engloutir. Du Piazzale Roma à la pointe de Santa Maria de la Salute pour remonter jusqu'au Quartier San Polo, l'ultime corne encore émergeante entama sa course vers les profondeurs, se confondant avec la ligne froide d'horizon de cette lagune morte. Il n'y avait plus rien à espérer de cette cité, un gigantesque cimetière de toutes nos convoitises, du rêve de l'homme à dominer la nature, à la plier à sa volonté.

Des rives de Mestre, dans la clarté d'un soleil revenu, la nature enfin apaisée, les hommes pouvaient contempler le spectacle d'un bassin d'eau froide dans laquelle émergeaient, témoins des lustres passés, le cimetière de San Michele et quelques îles épargnées avec leurs dômes d'églises de guingois qui apparaissent incongrues à tous ceux qui percevaient encore la ville en surimpression de cette morne étendue désolée. Un pinceau fantasque avait gommé des siècles d'histoire, un architecte fou avait recomposé dans la frénésie d'une crise de démence, le paysage d'espoir d'une cité lacustre échappant au temps qui camperait éternellement tel un phare de l'humanité, un trésor serti entre la mer et le ciel, un repère pour guider l'homme sur les chemins de sa destinée.

Vous pouvez toujours vous rendre sur les rives de cette échancrure. Entre Chioggia et Jesolo, la mer a reconquit ses droits. Les oiseaux dessinent des trajectoires dans le ciel pur, croisant leur vol en poussant leurs cris de joie, les poissons sont revenus et glissent comme des vifs-argent, traits de lumière à la surface des flots sereins, ils volent au-dessus de l'onde, bondissant entre les vaguelettes qui rident le plan d'eau. Il n'y a plus de gondoles, les chants populaires des gondoliers ne montent plus dans le ciel pour charmer les touristes, il n'y a plus de touristes d'ailleurs et plus aucun bateau ne s'aventure dans ces eaux chargées de mystères qui rappellent tant de souvenirs à ceux qui ne veulent pas oublier.

Est-il possible d'ailleurs d'oublier Venise, cette splendeur qui rayonnait de mille feux ? L'homme n'a pas encore saisi quel étrange carnaval des dieux s'est déroulé dans cette semaine de septembre qui vit l'affrontement de tant de forces souterraines. Il sait qu'une partie de sa magie s'est évanouie définitivement et qu'il se doit de grandir pour apprendre à vivre avec les blessures ouvertes de son inconscient. En a-t-il encore le courage et la force ? Peut-il enfin devenir l'égal des Dieux ?

Il parait que la terre a tremblé du côté de San Francisco, que les oiseaux ont fuit le ciel de Tokyo et que la mer rugit d'étrange façon en se brisant contre les digues des polders néerlandais...

 

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Publié le par Bernard Oheix

Devant les thèmes paticulièrement scabreux de mes nouvelles et les descriptions parfois sanglantes et osées qui en parsèment les pages, nombre de mes proches me demandaient les raisons me poussant à me complaire dans le gore et le sanglant en étalant tant d'insanités au long de mes textes. Ce billet, situé en avant-propos de mes nouvelles, se veut une réponse. Sans les "mots" des autres mais avec mon vocabulaire, un essai maladroit de justification, une tentative désespéré de faire partager le sentiment d'injustice d'un monde dans lequel les droits sont violés et les plus faibles toujours méprisés. Que peut-on faire si ce n'est compatir... et ressentir l'injustice du monde !  Moi, j'écris et mes lettres tracent un chemin de révolte dans le vide. C'est ma seule arme !


Dans le domaine de l’horreur, la réalité dépasse largement la fiction et rien ne peut décrire la vraie douleur de quelqu’un qui souffre dans sa chair, dans son esprit. Les mots sont impuissants, les phrases inutiles, il ne reste que ce déchirement profond de l’être meurtri, cet impossible partage d’une souffrance indicible. Vous pouvez essayer de reproduire avec ce maigre alphabet les cris intérieurs, ils seront toujours assourdis, si loin de la crudité d’un hurlement qui doit jaillir en réponse au mal qui ronge.
Quand l’on regarde les actualités télévisées, quand on parcourt les feuilles d’un journal, plonge dans les reportages d’un magazine, on est appelé à croiser nos regards, nos pensées avec des évènements qui, chacun, représente une somme de douleurs et de drames incommensurables comme aucun scénariste, aucune fiction ne pourrait les rendre. Quoi de plus odieux que la situation au Darfour avec ses populations exterminées, ses enfants violés, cette faim qui dévore une partie de notre humanité ? Quoi de plus intolérable que ces femmes toujours voilées de l’Afghanistan, cette déforestation de l’Amazonie, la situation au proche orient, la haine du juif et de l’arabe, les ravages du sida en Afrique, le commerce de la chair en Thaïlande, le corps décharné d’un homme rongé par la drogue, le ventre vide et si gros d’un enfant au bord d’une route sans destination ?
Et pour tenter de comprendre ma démarche, établir un lien entre le regard apeuré d’un enfant au moment du sacrifice et celui de son bourreau fait-il de vous un propagandiste de ce drame ? Que peut-on découvrir derrière les prunelles exorbitées de l’auteur de cette sauvagerie barbaresque qui ne peut contrôler ses pulsions morbides et souffle sur les braises du cauchemar ? Existe-t-il un châtiment à la mesure de l’horreur accomplie ? Un million de victimes sous les yeux des occidentaux dans la région des grands lacs africains ont-ils valeur de symbole pour des sociétés repues dans leur conformisme et dans la paix illusoire de leurs frontières ?

Dans toutes ces histoires, dans les emballements de ces élans mortifères, il y a toujours en point commun la décapitation des élites intellectuelles et des artistes pour des raisons aussi contradictoires que le pouvoir absolu, la domination de la matière sur l’esprit, le refus d’ouvrir une porte sur l’avenir par les gardiens qui en possèdent les clefs. Tous ceux dont les cris peuvent devenir audibles deviennent suspects, tous ceux dont l’écho peut transformer la souffrance en actes et la dévoiler aux yeux du monde sont des dangers pour les maîtres de l’horreur qui campent sur ces ruines gorgées de douleurs.
Derrière le masque de la religion qui autorise toutes les vilenies, derrière les potentats nationaux, locaux, les caïds de quartiers, il y a toujours le goût du pouvoir, les intérêts privés, la raison de la force sur la force de la raison, histoire éternelle où le plus démuni est toujours la victime. C’est ainsi que se construit le monde, que s’érige l’histoire de demain, dans la frénésie des passions exacerbées !
Ce mal ne touche pas seulement le tiers monde, les pays de la faim, l’obscurantisme des sans espoirs, il gangrène les riches qui entretiennent cette pauvreté, il corrompt les nations arc-boutées sur leur sang, leur race, leur histoire falsifiée, leurs légendes frelatées de héros inutiles. Brecht déclarait : « Bienheureux les pays qui n’ont pas besoin de héros », il se trompait, il n’y a pas de pays heureux, il n’y pas de société « humaine », juste une gigantesque arène où la partition de la mort est la seule conduite que nous avons trouvée pour aller vers le futur en boitillant, cahin-caha, éclopés de la vie, perclus des drames que nous refusons de voir et d’entendre, parmi les millions de morts et de bouches avides qui appellent au secours désespérément sans que jamais on les entende.
Que reste-t-il de ces drames si réels ? Quelques photos jaunies par le temps toujours chassées par d’autres documents encore plus cruels, l’horreur n’ayant pas de frontières et reculant les limites de l’indicible, de l’inaudible ! Le sentiment confus d’un marasme avec en revers cette capacité de fermer les yeux, de clore nos oreilles, de fermer nos bouches afin de ne pas désespérer de nous-mêmes et de continuer à vivre malgré la cacophonie ambiante dans l’atonie la plus totale.
Il n’y peut-être rien à faire. Nous avons accepté la dérégulation sauvage pour une rentabilité à court terme et l’exploitation des plus faibles au profit des nantis, nous nous aidons d’une religion comme une béquille qui nous garantirait la vie éternelle en rémission d’une vie de souffrance, nous acclamons les forts et les portons au pouvoir en démissionnant de notre droit de contrôle, blanc-seing dont ils usent largement devant notre apathie, nous abandonnons notre planète à nos déchets, faisons mourir nos rêves parce qu’il est plus facile de se laisser porter par les flots tumultueux de nos faiblesses que de se battre pour une liberté qui ne serait pas seulement la nôtre, mais un bien de partage, un trésor commun qui impliquerait une vigilance de tous les instants. Il y a si peu d’humanité en l’homme que l’on peut désespérer de lui.
Alors que faire ? Le temps des révolutions est bien terminé, elles ont si peu accouché d’un monde meilleur que l’on peut légitimement s’interroger sur leur utilité. Fermer les yeux et rejoindre la grande masse de ceux qui privilégient l’illusion d’un confort parce qu’ils sont nés du bon côté de la frontière et ne veulent pas sentir la colère gronder dans le ventre de ceux qui n’ont rien ? Léguer à nos enfants un monde où le cancer de l’égoïsme se développe, tenter de vivre tout simplement ? Savoir que l’on a si peu de place et d’importance qu’il n’est nul besoin de revendiquer d’exister et de trouver un sens à sa vie pour aspirer au bonheur.

Peut-être un peu de tout cela ! Etre capable de dire non, de pleurer devant la souffrance des autres, de s’émouvoir et de rêver, de rire et de respecter. C’est par les mots que je veux lutter, en dessinant les contours d’un univers incomplet, en mettant en exergue les plaies de notre tissu social, les déchirures de nos rapports à l’autre, en décrivant la souffrance de la victime tout en tentant de saisir les revers cachés de celui qui commet l’irréparable, en riant de ne pas me prendre au sérieux tout en offrant la description de quelques moments d’inhumanité à la sagacité du lecteur qui me suit dans le parcours erratique de ces troubles si inhumains. Puisse-t-il partager un soupçon d’émotion et panser quelques plaies, puisse-t-il offrir un peu de réconfort à ceux qui en sont trop démunis.
Si le stylo était une arme, il pourrait venger bien des humiliés, si l’esprit primait sur la matière les larmes se fondraient en un océan de douceurs, si le soleil se décidait à briller pour tout le monde, les exclus se retrouveraient exposés à ses caresses. Les mots restent des mots, les idées des idées, mais la douleur est tangible, les blessures saignent et nous avons si peu de temps pour apprendre à grandir et aimer.
Voilà donc un chapelet de nouvelles qui ont pour but de vous étonner, de vous émouvoir, parfois de vous entraîner sur les rives escarpées de l’horreur au quotidien. Partageons-les comme le pain qui accueille ceux qui ont faim à l’issue d’une grande traversée du désert. Rappelez-vous, ce ne sont que des mots, des lettres de papier, des signes tracés sur une feuille blanche. Mais derrière ces mots, on trouve une réalité que même les phrases les plus sincères ne peuvent pas décrire : celle de millions et de millions d’êtres humains qui souffrent dans leur chair et dont les rêves sont bornés par l’ignominie de leurs frères.
De l’écrivain qui compose une partition définitive destinée à venger son talent méconnu au cerveau torturé d’un bourreau exécutant les victimes innocentes d’un génocide, d’un sniper se complaisant dans la brutalité et jouissant de la torture à une naissance en accéléré au bout d’un cordon qui s’avèrera comme un film en raccourci d’une vie incomplète, d’une malle bourrée de chefs-d’œuvre inconnus aux yeux d’une proie terrienne dans un café galactique, de Betty, hantée par les camps de la mort à cet enfant de la guerre à la recherche d’un ennemi fantôme, de tous ces personnages, il ne restera sans doute que l’amertume d’un monde à construire pour que vivent les hommes et qu’ils apprennent à se regarder comme des êtres humains, se détachant de ces liens tragiques qui les réunissent et sont le dénominateur commun de leur incapacité de vivre en harmonie.

Bonne lecture.

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