Overblog
Suivre ce blog Administration + Créer mon blog

La malle en cuir et l'enfant à naître

Publié le par Bernard Oheix

Les angoisses de la création, on connait ! La peur d'être père, on connait ! Alors quand les deux se conjuguent, attention, âme sensible s'abstenir.

La malle en cuir et l’enfant à naître

 Je poussais, tirais, m’escrimais sur cette énorme malle en cuir marron racorni, cerclée de lattes d’un bois dur comme la pierre, d’un poids qui dépassait toutes les ressources de mon énergie. Des petites roulettes grinçaient sur le trottoir de cette bourgade dans laquelle nous avions échoué par cet après-midi orageux d’un été indien. La poussière dans les yeux m’inventait des formes dorées qui faisaient danser au fond de mes pupilles les humeurs de mon sang. J’étais si furieux, si haineux du monde devant l’acharnement à contrarier mes désirs. Il m’aurait suffit de si peu, de ce poids d’une malle qui s’envolerait et  de retrouver ta silhouette comme avant, quand tu étais jeune et svelte et que ta taille tenait entre mes deux mains.

La vision de ce corps chaloupant les mains posées sur le ventre m’insupportait. Qu’avait-il bien pu se passer pour que cette amante qui se jetait à mon cou à toute heure du jour et de la nuit en improvisant des promenades célestes sur mon corps, se transformât en un informe amas de chairs distendues uniquement préoccupée à regarder croître ce têtard vibrionnant que j’avais injecté dans sa matrice soyeuse, un soir de contraceptif en panne. Et j’avais laissé faire cela, moi ? Où était la charmeuse de serpent qui me faisait miroiter le triangle noir de son impatience pour m’engloutir dans sa jouissance.

J’avais tout quitté des plaisirs et des responsabilités de cette terre pour devenir cet écrivain indispensable à l’équilibre du monde et je traînais derrière moi cette femme parturiente, enceinte de mes œuvres, et l’ensemble d’une vie d’écriture dans cette malle en cuir regorgeant de l’intégralité des 7204 pages écrites et refusées par l’ensemble des éditeurs de ce pays.

Le premier tome de mes 453 pages de mémoires, écrites à la plume d’oie et à l’encrier, puisqu’il paraît qu’une première œuvre est toujours autobiographique ce que j’avais décidé d’assumer et même de revendiquer, 4 romans dactylographiés de plus de 160 pages chacun, se situant dans la banlieue d’une mégalopole, avec comme protagonistes de jeunes délinquants à la recherche d’un amour sincère et érigeant une société sans contraintes dans un communisme primitif qui démontrait la profonde nature bénéfique de l’homme libéré des chaînes sociales et des lois asservissant l’individu. Des recueils de nouvelles, une saga sur une famille parcourant trois générations dans un petit village de l’Ouest américain, même si je n’y avais jamais mis les pieds, une thèse sur les dangers de la pollution et les excès d’une écologie subordonnée aux extrémismes, deux romans pour enfants et un porno gothique de 412 000 caractères qui mettait un moine du XVIIème siècle aux prises avec les nonnes endiablées d’un couvent qui s’imposaient le vœu du silence mais pas de la chasteté.

Il y avait aussi un journal regorgeant d’anecdotes sur le monde dans lequel j’étais plongé, d’innombrables articles envoyés mais jamais publiés par la presse inféodée aux intérêts des grands groupes capitalistes, 14 poèmes épiques formant la trame d’une histoire légendée de l’humanité et tant d’autres écrits à la force de mon sang, par cette vision qui me possédait d’un destin hors du commun, d’un talent que les autres me niait mais que je savais enfoui dans les tréfonds de ma personnalité. J’étais un écrivain aussi vrai que je te voyais ahaner en  roulant d’un bord sur l’autre, accrochée à tes espoirs d’enfantement, exhibant ton appendice comme pour signaler, si besoin était, que tu allais accoucher d’un monstre qui nous dévorerait le cerveau et nous sucerait la moelle épinière. Il t’avait, depuis ces 8 mois passés à rondir dans tes boyaux, déjà décervelée, jusqu’à te ramener à l’état animal, phagocyté par un mal mystérieux nommé instinct de maternité.

En attendant, elle était si lourde cette malle que cela en était une torture de progresser sur les pavés inégaux de Charlottesville vers cette pension qui devait nous abriter pour les quelques mois à venir : tu avais cet enfant à pondre et dans ma tête bouillonnait le récit épicurien d’un couple à la recherche du bonheur absolu qu’il me tardait de coucher sur du papier blanc comme l’espoir qui me poussait à persévérer dans la progression de cette malle si lourde, si pesante d’une vie incomplète.

Un ruisseau de sueur dégoulinait de mon front pour suivre la commissure des lèvres et tomber en gouttes régulières aspergeant alternativement les pavés et le devant de ma chemise où une auréole s’étalait, à la mesure de l’énergie que je développais pour trimbaler cette gigantesque valise. Dans un effort surhumain, je fis progresser ma malle maudite sur plusieurs dizaines de mètres, contournant l’angle de la rue et m’engageant vers la pension du soleil. J’ai entendu un cri, une voix angoissée clamant mon prénom, j’ai senti un souffle affolé me caresser le cou et j’ai tourné la tête. Je ne voyais plus rien, l’angle de la rue me dérobant l’agitation qui bruissait, faisant courir des vagues sombres d’autant plus inquiétantes que l’imagination suppléait les sens de l’observation. J’hésitais, ma malle en équilibre et je revins sur mes pas, passant ma tête par-delà le coude de la rue afin de percevoir la cause de ce tumulte.

Elle était allongée sur le dos, jambes écartées, une mare s’étalant sous sa jupe, elle haletait telle une chienne, geignant des « il est là, il arrive » comme une litanie de pleureuses dans une tragédie grecque où l’on discernait les syllabes de mon prénom en un doigt accusateur dévoilant à la face du monde, l’auteur et responsable de cet accouchement diurne sur un bout de trottoir d’une petite ville de province.

« Et merde, elle va quand même pas me le pondre maintenant ! » Et pourtant, elle avait bien entamé le travail et déjà une tête chevelue en forme de pastèque apparaissait dans l’ombre de ses cuisses. Plus de trente personnes s’étaient attroupées, tant pour jouir du spectacle en technicolor de l’arrivée de mon aîné, unique et spectaculaire progéniture, engagé dans l’acte final, que pour tenter de secourir l’enfanteresse en lui offrant les secours d’une population composite où tous les corps de métiers devaient pouvoir cohabiter et régler les problèmes de cette naissance impromptue.

 Je ne savais que faire, ma malle si précieuse abandonnée sur le trottoir, la mère de mon enfant en train de parturer derechef au vu et au su de toute la foule agglutinée, l’angle d’un établissement public comme un coin enfoncé entre les deux pôles de ma vie. Il a bien fallu que je me décide à quitter du regard le passé, mon œuvre d’antan, pour me pencher sur mon présent, ce petit d’homme qui gigotait dans sa frénésie de venir hurler à la face du monde sa présence irréversible. Une infirmière avait pris les choses en main et s’employait à distribuer les rôles en créant un semblant d’harmonie dans ce chaos généré par l’impatience du moutard intempestif et l’imprévoyance de la mère pondeuse. Je me suis penché et j’ai pu vérifier que c’était bien un garçon, ses grosses couilles rouges déjà en exposition, sa voix montant dans l’azur comme un diapason de tous les emmerdements qu’il commençait à provoquer à l’orée de sa courte vie. On me l’a déposé dans les bras que j’avais mécaniquement ouverts et je me suis retrouvé entravé, le visage rond et les yeux comme des boules du nouveau venu m’empêchant de surveiller ma valise.

C’était la première fois que je la perdais de vue et des images cataclysmiques hantaient mon cerveau, un trottoir vide, une malle envolée, mes feuilles manuscrites volant dans le ciel en tourbillonnant vers les nuages gorgés de pluie qui délavaient l’écriture et emportaient mes rêves dans un ruisseau d’encre. Je tremblais de peur et les adultes qui m’entouraient avaient la larme à l’œil de me voir si ému avec ce spermatozoïde géant dans les bras. «  Ma valise, ma malle, est-ce que quelqu’un peut s’en occuper ? » Mon interpellation disparut dans le caquetage alentour, chacun commentant à sa manière le miracle éternel de la conception.

Je sentais la panique me gagner et sans hésiter, devant la crainte du pire, j’ai niché mon fils éternel contre la poitrine accorte d’une rentière en mal d’amour et j’ai pu foncer enfin vers l’angle qui me dérobait la vision de ma malle orgueilleusement dressée dans les rues de Charlottesville, guettant la fin de cette phase natale pour retrouver son maître et unique lecteur. Las ! En lieu et place de mon monument, de cette stèle érigée en mon honneur, un vide de sinistre augure trônait sur ce trottoir de l’infamie. On m’avait dérobé la malle pendant la naissance de cet enfant du bonheur.

7204 pages disparues drainaient de la glace dans mes artères, un froid insidieux qui me paralysait, l’impression d’une fin absurde où tout était écrit sans qu’aucune rémission ne soit possible, un destin vers lequel je me précipitais, tête baissée, avec cette certitude que je l’avais pressenti. Je sais maintenant qu’au moment d’abandonner cette malle en cuir si précieuse pour me précipiter au chevet de cet intrus qui venait me perturber, je sais que j’ai perçu ce piège létal, ce traquenard que me tendait la vie…et que je n’ai pas su réagir et me protéger.

Un vent chaud se mit à tourbillonner, faisant voleter la poussière, asséchant les gorges, enrobant la scène d’un halo qui nimbait d’irréalité cette absence si cruelle. J’avais les tempes qui résonnaient, tam-tam lancinant qui pulsait mon horreur, le regard fixe, incapable de bouger et de prendre une initiative. 7204 pages de ma vie gommées comme si je n’avais pas existé, des pans entiers de ma mémoire brûlés vifs dans un autodafé sanctifiant la naissance du nouveau sur les décombres du monde ancien, des millions de mots s’évanouissant dans la fournaise d’un Lucifer qui se jouerait de moi comme d’un pantin désarticulé. J’étais fou de rage, et je la contenais de moins en moins.

J’ai reculé jusqu’à me retrouver sur le rebord de l’arête qui séparait le trottoir vide de ma malle en cuir de celui de l’attroupement autour de cette femme qui venait d’accoucher de mon enfant. J’ai  vraiment eu la haine.

Mécaniquement j’ai sorti mon revolver et j’ai armé le chien. Je tendais le bras et j’ai tiré à cinquante centimètres au-dessus de leurs têtes pour les faire fuir. Ils se sont égaillés tels des moineaux apeurés en hurlant des mots que je n’entendais pas. Je voyais bien leur bouche ouverte, mais rien n’en sortait, juste ce bruissement de la balle, ce fil tendu qui me reliait à cette forme accroupie qui tentait de protéger son enfant. J’ai visé posément et je lui ai tiré une balle dans la tête : je ne voulais surtout pas que l’on puisse dire que je l’avais fait souffrir. Elle s’est arquée et un flot bulbeux a jailli de sa boîte crânienne explosée. C’était propre et sans bavure et j’allais m’en aller quand un cri strident de nouveau-né a percé la muraille du silence qui s’était érigée autour de moi. Comme un coin d’acier, le hurlement est venu se ficher dans ma perception de ce monde ouaté, blessure au fer rouge qui s’enfonçait à la base de mon cerveau pour remonter vers le lobe occipital. Il se rappelait à mon souvenir et je l’ai saisi par les pieds, petit lapin agité, j’ai enfoncé le canon dans sa gueule ouverte et j’ai appuyé sur la détente. Un tout petit geste pour un être qui avait si peu vécu que le monde ne s’apercevrait même pas qu’il n’était apparu que le temps d’un éclair.

Je suis retourné vers ma malle absente. Je voyais des centaines de pages roulées par le vent, des extraits de ma vie zigzaguer d’un bord à l’autre de la rue, des paragraphes noirs se délaver dans le ciel d’azur, j’ai attendu les sirènes, j’ai tendu mes mains pour leurs bracelets de nickel, j’ai atterri dans cette prison de pierres blanches et j’attends que le temps volé me soit rendu.

Je ne touche plus un stylo, je n’écris plus rien. Mon passé s’est évanoui et je n’ai plus de futur, alors je contemple mon présent vide et j’évite de me raconter des histoires, j’aurais si peur de me retrouver avec moi-même.

 

 

Voir les commentaires

avertissement

Publié le par Bernard Oheix

Chers amis,

Vous allez entrer dans mon univers littéraire, vous êtes au moins trois à connaître mon adresse blog, cela risque de se bousculer !!!  Alors, n'oubliez pas de vous inscrire à la news letter (en bas, colonne de gauche) en inscrivant votre mail et si vous le sentez, n'hésitez pas à mettre vos commentaires après chaque texte. Cela m'encouragera.

Voir les commentaires

La glorieuse incertitude de l'art

Publié le par Bernard Oheix

 
L'industrie culturelle, forme ultime du rapport de l'art à l'économique, n'est pas un monstre froid paré de tous les vices dont l'art se libèrerait d'être déconnecté de son temps et de ses règles. Cette vision mécanique est à bannir même si l'on peut regretter que trop souvent des chefs de produits remplacent les directeurs artistiques au sein des quelques firmes qui se partagent désormais le marché de l'art vivant. Elle est aussi le produit de notre logique, d'un monde que nous avons créé, des règles que nous nous sommes données pour architecturer l'économie de l'art. A nous d'en repérer les failles afin d'introduire dans cet univers de la rentabilité, la notion du long terme en opposition d'un profit à court terme.
Pour l'industrie culturelle née sur l'expansionnisme de deux catégories de consommateurs dans les dernières décennies, les jeunes de moins de 25 ans et les ménagères de plus de 50, le problème est de placer sur des parts de marché, des offres qui se combinent et assurent un taux de pénétration maximum. Si la ménagère a des désirs mesurables d’une grande stabilité que l'on peut approcher par des enquêtes, il n'en est pas de même pour la jeunesse. Inventant le monde au jour le jour, déconnectés de la réalité, les adolescents et leurs grands frères détiennent des moyens conséquents prêts à être engloutis dans les concerts, au cinéma, dans l’achat de matériel audiovisuel... Ils introduisent toutefois un facteur aléatoire, une prise de risque inhérente en corollaire à leur aptitude au zapping, aux modes de consommation, à l’effet kleenex qui brûle aujourd’hui ce que l’on a encensé hier. Ils sont la grande inconnue des équations économiques dans les firmes capitalistes qui tentent de dompter le marché… même si leur absence de défenses permet une captation par l’effet mode entretenu par le levier pub.
 Le succès d'une "Star Academy" provient de la conjugaison du désir des jeunes, assimilation au statut de star/miroir (la réussite sans l’effort !) et de celui de la ménagère, le revival reflet de sa jeunesse passée et de ses émois d’antan. Il génère des profits colossaux, engrangeant sur le dos du consommateur mais aussi de l’artiste (confère son statut et les contrats signés à la sélection qui le dépossèdent de tous ses droits) des sommes astronomiques que le promoteur heureux détourne dans son escarcelle, inversant le rapport traditionnel entre l’artiste et son producteur. On connaît le nom de Gérard Louvain, le deus ex-machina de la « star’ac », qui se rappelle encore les prénoms des premières lauréats de l’Academy, version An 01.
Il est significatif par ailleurs que les artistes issus de cette télévision n’aient plus de noms mais soient revêtus de prénoms, comme s’il était inutile de les affubler d’un véritable patronyme puisqu’ils sont destinés à rejoindre l’ombre dont on les a extraits, dès la fin de leur épopée, dès que les sunlights s’éteignent… même et surtout si une poignée survit à la fuite du temps et obtient un succès de circonstance.
 L'échec d'un certain nombre de comédies musicales, après les triomphes de "Notre-Dame de Paris" et "Roméo et Juliette" démontre pourtant que la cause n'est jamais gagnée d'avance pour ces capitaines d’une industrie culturelle florissante et que, quels que soient les moyens investis et le niveau de compétence des managers, il reste une part non maîtrisable dans le montage d'une opération artistique, cette « glorieuse incertitude de l’art » qui nous laisse espérer que la mécanique des flux de l’argent de la culture ne sera jamais un long fleuve tranquille et viendra toujours perturber la règle du jeu qu’ils tentent d’imposer.

Voir les commentaires

Cali, Aubert et tant d'autres...

Publié le par Bernard Oheix

 
Il existe une vague portante l’exception Française, l’éclosion enfin d’une expression de la chanson réconciliée avec le rock, un style (ou plutôt des styles) qui invite le spectateur à de véritables shows marqués d’une authentique touche à la Française. En cette période où le défaitisme est érigé en dogme, il est rassurant de voir cette lame de fond envahir les plateaux des festivals et des scènes hexagonales. Nous avons tant souffert par le passé de cette dichotomie entre un label français de la chanson à textes et les tentatives sans cesse avortées d’un rock purement jouissif, toujours renvoyé à la maitrise anglo-saxonne, comme si nous ne pouvions opérer ce rapprochement entre la forme et le fond et trouver notre voie par la musique.
C’est enfin fait !
Des anciens (Pagny, Hallyday, Sardou, Higelin, Aubert, Thiéfaine…) aux petits derniers (Da Silva, Anaïs, Jeanne Cherhal, Pauline Croze, Jamait) en passant par les Cali, Raphael, Camille, Bénabar, Mickey 3D, M, Obispo, Calogero… les propositions sont multiples et cette richesse extraordinaire de talents nous fait rêver d’un monde meilleur.
Et encore, c’est sans compter les alternatifs de l’électro, les rappeurs, Diam’s et autres M'Pokora, les reggaemen de Tryo ou Sinsemilia,  les exportés de la culture (Manu Chao, Kassav, Chico et les gypsies, les Muvrini), les cousins francophones (Africains, Berbères, Indonésiens), les Québécoises et même l’Australie qui s’y met !
Ils éclosent et osent. Ils s’émancipent et viennent proposer une vision du monde qui soit plus ouverte et chaleureuse, une communion avec le public où la technique sophistiquée n’enlève rien à la spontanéité de shows « à l’américaine ».
Ils nous permettent de croire enfin que les sons les plus convulsifs peuvent porter des messages d’amour, dénoncer la bêtise et offrir un message d’espoir à ceux qui n’acceptent pas que le monde se transforme en une caricature figée de nos égoïsmes et de nos peurs.
La scène française est en train d’exploser, cela faisait tant d’années que nous l’espérions que nous ne pouvons que gouter notre plaisir et nous laisser embarquer sur les ailes de la musique.
 
PS : Et pour ceux qui douteraient de cette affirmation, rendez-vous aux concerts de Cali et de Jean-louis Aubert… ou de tous ceux qui sont cités dans cette note. Rendez-vous aussi sur n’importe quelle scène de cette belle France qui gagne pour ceux que je n’ai pu mentionner par manque de places…

Voir les commentaires

Les ilotes de l'intellect

Publié le par Bernard Oheix

Dans le monde tourmenté de l’université, les couches successives de réformes morts-nées, les coupes sombres dans les budgets, le vieillissement des équipes pédagogiques et l’absence de perspectives à moyen terme ont entraîné une vague de renoncement et de pertes de sens pour ce lieu qui est sensé formé notre élite.

 

Décréter que 80% d’une couche d’âge doit pouvoir intégrer une formation supérieure est un pari généreux et osé qui ne peut être tenu que si les structures s’adaptent à cette demande nouvelle, que si le phasage avec l’extérieur s’effectue, que si les corps de métiers et les privilèges obsolètes sont remis en cause et accouchent d’une dynamique de transformation au service de l’éducation.

Las ! Le modèle en vigueur ne peut évoluer sous la pression des corporatismes divers. Celui des enseignants accrochés à leurs horaires et à un rythme de renoncement d’investissement de leur pratique d’enseignement au profit tout au plus de leur démarche individuelle. Celui des étudiants, avec leur formation de base décapitée, jouant des peurs et de l’incapacité d’une administration à assumer sa mission et toujours prête au recul pour éviter la tension. Celui d’une coupure profonde entre l’université et le monde du travail, incapables de se comprendre et de transformer en émulation leurs différences.

Le grossissement inconsidéré des effectifs a obligé à ouvrir une brèche dans la formation des cadres et de recruter à l’emporte pièce un corps de chargés de cours. C’est ce corps d’esclaves modernes que nous allons situer dans ce processus d’un grand bateau ivre qui a perdu son cap.

Si l’on analyse une section comme celle des arts du spectacle qui par essence fait la jonction avec le monde réel et ne peut exister que si elle est branchée sur la pratique, les chargés de cours représente plus de 50% des heures et les trois quart du personnel enseignants. Or ces chargés de cours rétribués sur des segments de 20 à 40 heures annuelles pour des montants frisant les 1000€ annuel ne peuvent enseigner que s’ils ont une activité principale, ce qui exonère l’université de toute couverture à l’exception de celle de la retraite.

A raison d’un cours par semaine de deux heures, sur des modules hybrides de 3 à 4 mois, ils sont livrés à des étudiants dont la plupart ont un niveau artistique proche du zéro, une formation de base débilitante (cf les fautes d’orthographe, l’incapacité absolue d’écrire et une difficulté à raisonner). Ils sont recrutés sans véritable examen de leurs capacités, il n’y a aucun suivi de leur enseignement…mais en même temps, ils sont totalement démunis devant une administration qui ne fait aucun cas de leur rôle et refuse de considérer la nécessité de les encadrer dans leurs droits et leurs devoirs. Ils sont devenus des pions corvéables à merci, que l’on sous-paye (ce qu’ils tolèrent soit à cause de la précarité générale et au complément de ressources que représente ce mini-salaire, soit en raison de la réelle image valorisante qui est encore attachée à cette fonction), qui occupent les heures en bouche-trous des enseignants, qui ne peuvent que constater les difficultés de la machine universitaire à former des cadres pour la société civile !

Pire ! L’administration, au moindre problème, a la consigne de « donner raison à l’étudiant », seule façon de se protéger de remous des associations estudiantines, d’autant plus virulentes qu’elles ne représentent qu’une frange toujours plus réduite des étudiants. Le chargé de cours devient ainsi le bouc émissaire de toutes les failles d’un système qui a érigé le renoncement en dogme, qui a réduit ses objectifs à la plus simple expression d’une absence de contestation et d’évaluation de ses objectifs.

Il reste des professeurs permanents qui a tour de rôle s’engagent et maintiennent l’illusion d’un dynamisme, démunis de tout et surtout d’un sens de réalité qui leur fait percevoir le monde extérieur à l’aune de ce prisme déformant d’une université repliée sur elle-même.

Prenons l’exemple de ce stage en entreprise (trois semaines) obligatoire au niveau de la licence. Aucun créneau temps n’est prévu pour qu’il se réalise dans leur année universitaire. C’est bien de cette absurdité d’une école qui veut s’ouvrir mais qui ne sait s’en donner les moyens dont il s’agit. Un stage sans être programmé, sur une période trop courte, dans une région qui ne peut offrir suffisamment de places à  plus de 40 étudiants (sans compter les autres sections comme celle Art, communication et langage), et qui veut faire valider cette option par un représentant des entreprises bombardé chargé de cours comme un roi nu qui erre dans un monde kafkaïen.

Pauvre université à la recherche de son temps perdu, de son lustre passé et qui perd son âme de ne plus avoir de capitaine quand les politiques sont incapables de donner du sens à ce qui en a tant besoin.

 

Pauvres chargés de cours, qui sont les cache-sexes de l’incurie générale, sans qui l’université ne pourrait fonctionner, constitués en un corps de métier au rabais qui s’est créé pour répondre aux besoins mais qui n’ont d’autres perspectives que de colmater des brèches béantes condamnant les étudiantes et les étudiantes à sortir de l’université en étant désormais totalement inadaptés au monde des études comme à celui du travail !

 

Voir les commentaires

La fin de l'humanité

Publié le par Bernard Oheix

La fin de l’humanité ou le début d’une ère nouvelle

A l’heure actuelle, un plan sophistiqué, ( le protocole de Kyoto) produit de discussions et de concessions acharnées au niveau des états pendant plus de 10 ans est donc en action dont les permis de polluer ne sont qu’une des facettes. Il a fallut des cris d’alarmes et le constat des premiers effets pervers de la pollution humaine pour en arriver là. Qu’en est-il exactement de l’avenir ?

Nous pouvons nous poser la question. Entre une partie de la communauté sensibilisée au péril écologique qui nous menace et les impératifs d’une croissance économique qui doit apporter le bien-être et les progrès de la technologie aux habitants de la planète, le gouffre est immense. Ceux-là même qui profitent de cet essor seraient-ils prêts à accepter les sacrifices imposés par une lutte drastique contre toute pollution, une réduction du niveau de vie ? Y a-t-il un modèle alternatif à la situation actuelle (la pollution du développement ou la paupérisation de tous ?) et comment gérer la nécessaire dynamique d’une économie mondiale et libérale ?

 

Les permis de polluer sont une étape transitoire de cette réflexion, l’amorce d’une véritable prise de conscience. En déplaçant la préoccupation de la pollution de l’individu au collectif (on s’exonère de sa propre pollution sur ceux qui n’en ont pas les moyens, qui en occasionne le moins par la faiblesse de leur économie) on ne fait que retarder la prise de décisions. De plus, tout concourt dans notre économie planétaire à faire de ces pays les futurs eldorados de l’industrie (coût très bas de la main d’œuvre, flexibilité et mobilité du personnel, absence de culture d’entreprise et du combat syndical, dynamisme de la nouvelle économie…), et donc par là-même, les futurs pollueurs de notre environnement.

Outre le fait que nous ne connaissons pas avec certitude le point d’équilibre et la frontière de l’irréversibilité des dommages encourus par la planète, du temps de réaction et de l’effet « boule de neige » des paramètres de la pollution, il est évident que les populations du monde entier aspirent à vivre mieux, donc à consommer plus dans notre conception du développement. On en a l’exemple à la fois magique et tragique en Chine et en Inde où la croissance à deux chiffres permet un essor fantastique mais se produit dans un contexte débridé, sans contrôle et sans aucunes préoccupations pour les problèmes écologiques.

Y a-t-il une alternative ? Produire et consommer autrement est-elle une utopie ?

Certains éléments interviendront dans les années futures qui amorceront une réflexion et peut-être des orientations différentes. La fin des gisements de pétrole est-elle un cauchemar de plus, où entrainera-t-elle de la part des chercheurs et des industriels des réponses adaptées à une crise mondiale ? Le nucléaire sera-t-il jugulé ? Une énergie  propre naîtra-t-elle des convulsions actuelles ? Autant de réponses incertaines, de point d’interrogations, autant de facteurs qui peuvent contrarier le cours de notre analyse dans un sens positif comme dans le négatif.

La seule certitude est qu’il y a urgence, que la nature n’attendra pas le bon vouloir de nos dirigeants d’entreprises, de nos chefs d’états et que nos ressources ne sont pas éternelles. Cela nous remet cruellement au centre du monde comme le premier être vivant qui peut influer sur son environnement d’une façon définitive. Cela nous oblige aussi à envisager l’avenir, non seulement en terme économique, mais aussi et surtout sous l’angle d’une morale à inventer pour conduire les affaires du monde et celles de nos entreprises créatrices de richesse et de bien-être.

Voir les commentaires

La dernière étape

Publié le par Bernard Oheix

Il n’était que souffrance, tension extrême, plaie vivante en train de forcer sur ce pédalier, arc-bouté dans l’effort maximal qu’il s’infligeait pour grimper les lacets qui serpentaient dans la forêt, accusant des pentes à 12% permettant d’accéder au sommet herbeux de l’Alpe d’Huez que les nuages ceignaient d’une couronne blanche. Encore 5 kilomètres avant de franchir la ligne d’arrivée.

Myriade d’étoiles dans les yeux brûlés par la réverbération du soleil, mains serrées compulsivement sur le guidon, genoux gauche douloureux, souvenir d’une chute sur les pavés du Paris-Roubaix de 2003, reins brûlants, une carcasse qui se hissait par on ne savait quelle magie dans le tourbillon de ses souffrances, dans un maelström de sensations, un cocktail d’émotions incontrôlées, incontrôlables.

L’excès d’acide lactique dans ses vieux muscles fatigués le contraignait à puiser dans ses réserves, le souffle court en tentant de calmer les battements désordonnés de son cœur. Cela faisait un bon moment qu’il ne regardait plus son tachymètre, c’était inutile, chercher dans ces chiffres un réconfort aurait été vain. Il ne restait plus rien que le noir dans son cerveau, une zone indéfinissable dans laquelle la raison n’avait plus de prise. Même la foule agglutinée s’ouvrant au passage de son vélo comme une vague sous l’étrave d’un navire ne pouvait le distraire de son idée fixe, rejoindre cette banderole tendue en travers de la route et poser le pied par terre, cesser cette sarabande infernale des jambes tétanisées et s’asseoir en laissant les muscles au repos, l’organisme se détendre, seul.

175 kilomètres auparavant, lors de la signature de la feuille de présence de cette grande escale les menant vers ce sommet mythique qui avait tant vécu de faits de légende, les visages las, fatigués, des survivants des 18 étapes du Tour de France affichaient une fausse nonchalance, une tension sourde décryptable par ceux qui ont subi dans leur chair l’incroyable souffrance que génère le vélo. Les photographes figeaient des sourires de complaisance, les anciennes stars du cyclisme passaient de l’un à l’autre en serrant des mains, prodiguant des conseils, le commentateur beuglait dans son micro pour une foule de badauds ébaubis, les suiveurs bichonnaient leurs poulains avec une attention toute particulière pour les leaders des formations, massant les muscles de leurs mains rudes, mais tous savaient… le petit monde de la petite reine n’est pas dupe, il cerne parfaitement la valeur de l’inconscience. Les coureurs encore présents dans la grande boucle connaissaient le prix à payer en douleurs pour rejoindre l’arrivée et repartir le lendemain pour les derniers tronçons de la grande boucle. La fin se profilait à l’horizon, bientôt les Champs-Élysées, un ultime tour de piste et les vacances pour l’organisme, le repos après 22 jours de tourments, les stations du calvaire.

Nous étions le jeudi 21 juillet. Raymond Dalpaison avait 35 ans aujourd’hui. Un ancêtre pour ce monde du vélo qui dévorait les années en brûlant la jeunesse de ses séides. Il avait longuement hésité avant de signer pour une dernière saison synonyme d’un 15e tour pour un organisme récalcitrant. Son corps se déchirait même si sa tête restait intacte. Il s’était laissé convaincre, un salaire confortable bien au-dessus de ce qu’il espérait, la magie de cette caravane sinuant sur les chemins de France, le bruit et la couleur des foules bigarrées, son nom cité lors d’une attaque, les rares échappées auxquelles il était convié par sa direction sportive, tout ce qui reste quand la fureur est éteinte, que le temps a gommé la réalité de l’épreuve physique, que la douleur s’est anesthésiée dans les brumes de l’hiver, quand les contrats se renégocient. Et puis, qu’aurait-il fait de ses longs mois qui s’annonçaient ? Il ne savait que pédaler, encore et toujours, et l’avenir lui faisait peur, il ne comprenait pas ce que la vie lui réservait. Il avait rempilé pour une saison, la dernière avait-il promis à sa femme et à sa petite fille de huit ans qu’il découvrait si différente, chaque fois qu’il rentrait à la maison, c’est à dire si rarement.

Il avait commencé jeune dans la passion. Un passage éclair chez les juniors, des bouquets à la pelle dans les courses amateurs, un recruteur qui l’intégrait dans une formation néo-professionnelle et tout de suite, le grand saut chez les pros, l’aventure au bout du guidon à 20 ans, un remplacement de dernière minute dans une équipe de la grande boucle. Il lui apparaissait que c’était si loin,  cela se perdait dans sa mémoire. C’était son métier désormais. Il avait bien dû débuter un jour, il avait certainement été fier d’intégrer l’aristocratie des forçats de la route avec des rêves de grandeur plein la tête. Ses débuts prometteurs s’étaient brisés sur l’absence de ce petit rien qui différencie les champions de tous les autres. Il n’avait pas l’étoffe du héros malgré un palmarès qui avait fait illusion, quand il était encore capable de ruer comme un chien fou, de surprendre ses adversaires en brouillant les cartes par sa témérité et son inconscience. Une troisième place à la Flèche Wallonne , un accessit à la Golden Race , quelques classements d’honneur dans des étapes du tour de France, du Giro, de la Vuelta, une poignée de victoires inutiles dans des critériums de seconde zone. Il ne s’en souvenait même plus, tant de mois sur la selle, tant d’années pour courber le cou et rentrer dans la normalité d’un peloton qui le dépassait irréversiblement. Depuis quelques années, il avait remisé ses aspirations au rayon de ces livres d’anticipation qu’il dévorait dans les heures creuses meublant son quotidien. Il n’en restait pas moins fidèle lieutenant, équipier parfait toujours prêt à se dévouer pour son leader, à tendre son bidon ou une roue, à ramener vers les échappés un chef à la dérive, capitaine de route capable d’éviter le naufrage en conduisant le « gruppetto » d’un flair si sûr lui permettant d’entrer dans les délais et d’éviter l’élimination sans gloire au revers des pentes que les meilleurs dévoraient à des allures frisant l’impossible mais qui se transformaient en murs infranchissables au fil des kilomètres pour la grande masse des coureurs à la dérive.

C’est son expérience que les formations achetaient, malgré les restructurations incessantes d’un petit monde rongé par l’argent et les sponsors, gangrené par le dopage, crucifié par cette lorgnette qui scrutait chacun de leurs gestes. Cela lui évitait une retraite trop précoce et un chômage qu’il craignait. Trop occupé à pédaler onze mois sur douze, il en avait oublié de réfléchir à son avenir, à une reconversion indispensable. Ce qu’il avait accumulé dans une débauche d’efforts et de litres de sueur déversés sur le bitume, ne le rassurait pas sur sa capacité à survivre à cet univers de complaisance, quand la tunique bariolée de son sponsor deviendrait une relique inutile dans son garage, quand le cycliste qu’il était, déposerait sa tenue de lumière, ses armes et bagages et verrait le peloton disparaître définitivement à l’horizon, le laissant seul sur le bas côté d’une route sillonnée pendant quinze années par tous les temps et sans jamais s’y poser. Une petite maison dans le Limousin, un champ d’herbe verte de quelques arpents, une Laguna gris métallisée et un album de photos écornées ne font pas un futur. Il n’était pas une star, le savait pertinemment, il était un guerrier, c’est son courage et sa volonté qui avait toujours une valeur. Il s’en contentait, ou plutôt, il s’en était satisfait jusqu’à cette ultime montée de l’Alpes d’Huez, le jour même de son trente cinquième anniversaire dans cette fin de carrière crépusculaire. Aujourd’hui.

Raymond Dalpaiso était une figure du tour. Ses partenaires savaient pouvoir compter sur sa lucidité et son dévouement, ses adversaires appréciaient son honnêteté et son courage, tous louaient ses vertus de vieux baroudeur blanchi sous le harnais. Il les avait tous vus, ses gamins impatients, débarquer jeunes, intimidés, dans cette sarabande aux rituels et codes inscrits dans le marbre des certitudes. Depuis de longues années, il jouait ce rôle d’ancien dans lequel il s’accomplissait. Donner un conseil aux « petits » nouveaux, placer une réflexion opportune dans les coups fourrés entre seigneurs, être une référence pour tous, la mémoire active d’un tour, devenir un repère en étant plus souvent derrière que devant. Dire qu’il était aimé dans ce milieu où la souffrance extrême côtoie la banalité du quotidien serait exagéré, mais affirmer que tous le respectaient était une évidence dont il ne s’apercevait pas vraiment, tant sa modestie et sa nature discrète le conditionnaient à se fondre dans l’anonymat du peloton.

Son palmarès presque vierge était rempli d’actes de bravoure. Il faut avoir pédalé pendant 4 heures à 40 de moyenne en escaladant deux cols de 1re catégorie pour saisir l’étendue de ce qui se noue entre les acteurs de cette fête populaire que les médias figent pour un instant d’éternité. Chacun d’entre eux est dépositaire d’un tel capital de souffrance que la gloire de l’un ne ternit pas le courage de tous les autres. Solidarité sans faille qui se déchirait dans des affrontements titanesques mais ressurgissait intacte à l’heure de reprendre la vie normale d’après course. Famille élective des repas, de chambres d’hôtels impersonnelles meublées de solitude, muscles paralysés de se venger des affronts imposés, lassitude du regard des autres quand la machine se déréglait au grand jour et que les zigzags de la route dessinaient les figures absurdes de leur désarroi.

Au matin de cette étape sulfureuse, le directeur sportif et tous ses équipiers avaient tenu à lui souhaiter un bon anniversaire. Dans les mots de chaleur de chacun, il y avait cette nostalgie d’un dernier baroud d’honneur chimérique, le vague regret de ne pouvoir rêver à un impossible acte de gloire. Pour son dernier tour, son dernier anniversaire sur ce vélo, la journée serait une longue litanie de tortures, une succession de kilomètres tissant un collier de bruit et de fureur, un enchaînement de fatigue et de désespoir sans rémission, exposé aux yeux de tous, débouchant sur la certitude d’un lâchage précoce et d’une course contre le temps afin d’éviter l’élimination sans gloire décrétée par des juges intransigeants dans le confort de leur home. Il n’avait plus de temps et tout ne s’était pas déroulé comme prévu.

Les muscles raides s’étaient échauffés au fil des heures, son calme et sa science pour éviter les efforts inutiles, sa capacité à gérer ses propres limites lui avaient permis de rester au contact des meilleurs dans l’avant dernier col, celui qui précédait l’ascension vertigineuse du sommet de l’Alpe d’Huez. Il avait eu de la chance, les tactiques de course n’ayant pas déclenché cette guerre qui l’aurait condamné. Quand il avait basculé au sommet pour 12 kilomètres de descente, il avait par défi contre lui-même, appuyé sur les pédales, dévalant comme un funambule les pentes raides, se grisant de cette solitude qui ouvrait un dernier avenir dans son passé, une ultime chance de briller au firmament, parmi les étoiles. Il ne s’était pas rendu compte de ce trou causé par une descente d’inconscience, en rupture d’équilibre. Il avait frôlé dix fois la chute et dix fois avait rageusement appuyé sur son 52*12 pour s’extirper d’une glissade mortelle, les motos des caméras semés, les suiveurs ahuris de tant de bravoure folle, d’une telle maestria frisant l’absurde.

Au pied des 15 derniers kilomètres, 21 virages serpentaient pour atteindre la station accrochée à son rocher, à plus de 1700 mètres d’altitude, 21 étapes d’un chemin de croix surplombant le vide dans des pourcentages hallucinants qui donnaient le vertige. Jusqu’au 9ème virage, au Ribot d’en Haut, il avait perçu cette ivresse qui côtoie les grands rendez-vous, ceux que l’on se fixe avec le destin, quand rien n’est impossible et que l’inimaginable se conjugue au présent. Au cimetière d’Huez, dans le virage numéro 17 de la chapelle Saint-Ferréol surplombant la combe de la Sarenne, la fringale, le coup de pompe et toutes les horreurs de cette discipline inhumaine s’étaient abattues pour le mettre au pied de son mur à lui, de ses limites, de son impuissance. Depuis, il s’accrochait, le désespoir aux lèvres, refusant de plier, refusant d’accepter la défaite. Pourquoi  ?

Il se le demandait encore, dans les derniers hectomètres d’une ultime  ascension qu’il avait entamée avec 2 minutes d’avance sur les caïds du tour. Il ne pouvait plus reculer, juste avancer mètre après mètre, le regard obstinément fixé sur la roue avant, et toujours appuyer sur ses pédales en béton qui pesaient cette montagne d’efforts qu’il s’imposait, niant la douleur qui le rongeait. Personne n’aurait misé un centime sur le « grégari » transformé en pur-sang, aucun observateur attentif n’aurait envisagé que ce baroud d’honneur débouche sur une autre fin que l’absorption par le peloton d’un inconscient qui les avait provoqués. Lui-même n’aurait jamais initié cet acte final s’il avait un tant soit peu réfléchi. Le fruit du hasard, un concours de circonstances et cette force mentale, ce moral forgé dans des épreuves que les milliers d’heures sur le vélo n’avaient pu éroder. Il avait continué dans l’hystérie croissante de la foule agglutinée, subjuguée par cet exploit. Il poursuivait son calvaire dans l’ivresse d’une fatigue absolue. Mille fois son cerveau relayé par un corps exsangue lui avait ordonné de rentrer dans les rangs, de lever le pied, de surseoir à la douleur en déposant les armes. Mille fois une lumière qui refusait de s’éteindre dans son cœur lui avait ordonné de persévérer, d’aller jusqu’au bout de cette vieille carcasse et de lui donner une dernière chance, un sacrifice ultime. Il ne se rendait même plus compte que les autres coureurs existaient et grignotaient ces minutes glanées dans l’inconscience, il était seul avec son mental en acier ployant sous les coups de boutoirs de cette pente qui n’en finissait plus, dans un combat contre lui-même, contre sa propre faiblesse.

C’est incroyable comme un kilomètre est peu de chose dans votre réalité. Petit ruban d’asphalte. C’est étonnant combien il peut aussi s’étirer et devenir gigantesque, ne jamais mourir et occulter l’horizon. Raymond n’entendait plus rien, ne calculait plus. En automate de douleurs, il s’affranchissait du temps et de l’espace, se propulsant vers le sommet, le regard fixe niant un présent trop douloureux. Ses poursuivants, les Espagnols de la Kelme, Ulrich, Armstrong, un russe au nom imprononçable, d’autres grimpeurs affichant une détermination à saisir l’opportunité de briller, se relayaient pour fondre sur lui. Apercevant sa silhouette dans les lacets, ils s’acharnaient à donner le meilleur, refusant de lui accorder une victoire sans combattre. Il n’y avait plus de raison, plus de règles, plus que ce duel farouche, hors normes, un affrontement de titans avec le dérisoire en enjeu.

Une dernière bosse, un coup de reins, un vélo qui s’arrache à la pesanteur et cela finirait, deviendrait partie intégrante de la légende du Tour. Il sentait désormais le souffle de ses poursuivants sur ses épaules. La ligne de démarcation entre l’exploit et l’échec est si ténue, personne ne pouvait prédire ce qui allait advenir.

La victoire de l’ombre, la lumière écrasant les ténèbres, l’équité sportive, l’aléatoire en suspens. Raymond Dalpaiso maîtrisera-t-il cette infime distance qui le sépare de la ligne rouge d’arrivée ou cédera-t-il enfin à la logique de ceux qui écrivent l’histoire ? La page dorée de son anniversaire se ternira-t-elle d’une conclusion amère, en un griffonnage gommant les heures d’espoir ?

Vainqueur ou vaincu ?  Dans cet interstice si infime qui se glisse entre l’éternité et le néant, il ne se posait même plus de question, il avançait comme un fantôme foudroyé, vers la conclusion logique de cette étape, vers sa défaite, vers sa victoire, vers son destin.

Quand son boyau avant franchit la ligne rouge qui barrait la route, il sut que sa vie de sportif de haut niveau avait trouvé sa conclusion logique sur cette montagne pelée, dans la fraîcheur d’un soir d’été, entre la gloire et l’ombre, que son nom resterait gravé, à jamais, sur les tablettes de la plus grande course du monde, la plus mythique. Il sut alors que ces années de vélo, d’efforts et d’épuisements n’avaient pas été effectuées en vain, que sa fille aurait la fierté un jour de parler de son père comme d’un être qui avait côtoyé les anges, la-haut dans les montagnes. Son corps émacié, ridé de l’intérieur, sa peau tannée, ses cals sur les paumes, son entrejambe à vif, cet écœurement physique qui confinait à l’absurde, ses innombrables déceptions trouvaient enfin une justification dans ce bouquet qu’il prit d’une main faible et dans le regard admiratif de ceux qu’il ne discernait même plus. Il se mit à pleurer comme un gosse, il versa des larmes sur ce bout de macadam qui avait absorbé son sang. Il vieillit ce jour-là et devint un adulte.

Le lendemain, après une nuit où il ne put fermer l’œil, il reprit son vélo pour se rendre au contrôle. Dans le regard des cyclistes qui l’entouraient, une étrange émotion transparaissait. L’hommage de toute une famille à l’impossible exploit de l’un des siens, la reconnaissance de l’exceptionnelle action de celui qui n’aurait jamais dû gagner mais qui venait de faire mentir les oracles.

Il lui restait si peu de temps pour goûter ces moments de bonheur. Il allait en profiter avant de remiser ce maillot dans l’armoire des souvenirs.

     

  

Voir les commentaires

<< < 10 20 30 40 50 51 52