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Ali est né / 2ème partie

Publié le par Bernard Oheix

Voilà donc la deuxième partie des aventuriers du bâteau ivre. On retrouvera notre Erwan en train de lire et de se demander s'il concevra le petit Ali ou pas.  

Personne ne pouvait prévoir que Julien pète un plomb.

Il a pris un couteau de cuisine et l’a lancé violemment sur son vis-à-vis, en l’occurrence le pauvre Christian qui n’y pouvait rien. La lame a ricoché sur son pull et a atterri à terre sous le buffet. Thérèse est intervenue avec promptitude, elle s’est interposée entre eux et a empêché que Julien, dans sa crise, ne se jette sur sa victime. Il lui hurlait au visage qu’il l’avait reconnu le traître, et que ce n’était pas besoin de se déguiser, qu’il était l’ennemi du masque de fer et qu’il le vengerait. Sa visite thérapeutique d’hier à la prison du Fort Sainte-Marguerite avait laissé des traces. Il se prenait pour le vengeur du prisonnier masqué, le fils du roi, alors que tout le monde savait parfaitement que ce n’était pas Christian qui jouait un double jeu. Lui n’y était strictement pour rien. Nous savions pertinemment que son truc c’était les photos de joueuses de tennis, toutes ses belles Kournikova, Mauresmo, Mary Pierce et autres championnes qu’il collectionnait dans des tenues affriolantes, leurs jupettes dans le vent, les jambes écartées dans l’effort pour rattraper la balle. Il ne se séparait jamais de son album et il était en train de hurler que Julien l’avait lâchement agressé parce qu’il était jaloux de ses photos et qu’il voulait lui dérober ses fiancées.
Une voiture est venue chercher un Julien désemparé. Il savait qu’il avait fauté, la violence sur les autres était prohibée, c’est une règle intangible, un principe sacro-saint qu’il ne fallait pas transgresser sous peine de retourner au centre illico. Il était penaud et tout chamboulé, il ne s’expliquait pas son geste et a embrassé Christian en l’assurant qu’il n’en voulait aucunement à ses trésors. Cela a fait un vide et Thérèse nous a réunis pour un groupe de paroles. Cela a cassé l’ambiance. Je n’avais pas du tout envie de parler et j’ai repris mon livre pour me plonger dans la phénoménologie. La page 72 était toujours au fond de ma poche et personne n’avait pu me la voler. J’ai remis la page à sa place et je me suis immergé dans mon bouquin. La lecture a vraiment du bon, j’ai pu tout oublier.

Au bout d’un moment, vu que personne ne voulait s’exprimer, elle nous a libérés et Nono est venu me demander de l’aider à enlever son casque. C’était un magnifique casque de football américain bleu avec des étoiles et le nom de l’équipe de Boston en lettres dorées. J’ai dû refuser car nous avions interdiction de lui ôter. Il faut dire qu’il se précipitait la tête la première contre les portes fermées et les murs dès qu’il en avait l’occasion. Il avait cabossé tant de parois et des cicatrices couraient sur son visage, c’est pour ça qu’on l’obligeait à le porter. Son visage était une carte routière, avec des grosses nationales, des petites départementales et même des carrefours, une plan Michelin déambulant. Il disait que quand il se regardait dans un miroir, son visage se déformait, la partie droite s’estompait et il n’avait plus que la moitié de ses cheveux comme un iroquois.

J’ai vu Nadia en train de parler avec Danièle derrière les fourrés d’aubépine du jardin, des histoires de femmes sans doute, je me suis approché pour écouter discrètement leur conversation. J’aimais beaucoup surprendre les discussions. Elle était en train de lui expliquer qu’aucun rat ne pourrait rentrer par sa minette vu qu’elle s’était ligaturée le sexe avec un fil de pêche, le matin même avant de venir au centre. Elle a soulevé sa jupe et baissé sa culotte. Elle s’était cousue les lèvres intimes et l’on voyait des gouttes de sang perler sur sa fente, le fil comprimait le bouton de son clitoris en l’entortillant, cela me rappelait une paupiette de veau dans une assiette de jus de tomates. Elles ne m’en ont pas voulu de les surprendre, bien au contraire, cela les a émoustillées et Nadia en a profité pour me demander si j’étais enfin prêt à lui faire son enfant.
-Je réfléchis encore, on verra tout à l’heure !

Il y a eu un instant de répit, le calme plat avant la tempête. Françoise a jailli de la maison comme si elle avait le feu aux fesses. Elle était encore débraillée et sortait des cabinets. Elle avait sans aucun doute vu un serpent lui rentrer dans l’intestin pendant qu’elle faisait ses besoins. Cela ne lui était plus arrivé depuis un mois et elle était manifestement terrorisée. Elle s’est arrêtée, a pointé le doigt vers le cumulus blanc qui paressait dans le ciel et s’est mise à hurler: -C’est lui, ce nuage satanique, c’est sa faute, il a réveillé les serpents du diable ! Elle s’est enfuie, elle était vraiment paniquée. J’ai averti Thérèse et nous avons formé deux groupes pour la retrouver.
Nous avons exploré les entrées des immeubles et tous les recoins. Un chien aboyait dans le quartier, cela a attiré l’attention de Nadia très sensible aux animaux. Un berger allemand qui gardait une villa manifestait sa colère et nous alertait. Il grognait et grattait le sol avec ses pattes, furieux contre l’intruse qui l’empêchait de se coucher dans sa niche. Françoise s’était glissée par l’étroite ouverture et l’on ne voyait que sa tête blonde émerger de la pimpante cabane verte et rose. Il a fallu la rassurer, lui promettre que les serpents avaient raté leur coup pour qu’elle accepte de sortir et libère la place pour le chien qui se précipita sur sa gamelle. Heureusement qu’elle ne lui avait pas mangé sa pitance.

Diomède le castrateur, avec les pans de son cache-poussière qui balayaient le sol, ne cessait de demander si c’était de lui que l’on riait quand il n’était pas là. Thérèse l’a rassuré et tout le monde a rejoint le centre pour prendre un thé ou un café avec des petits gâteaux. C’était un moment important, tous assis en rond, à récapituler les évènements de la journée avant de rejoindre nos appartements thérapeutiques. C’était le dernier de nos rendez-vous, après nous aurions la possibilité de nous retrouver chez nous et d’être libre.
Nadia s’est installée à mes côtés et a posé sa tête contre la mienne. Elle ne parlait plus mais je sentais sa respiration, elle était oppressée à l’idée de se retrouver seule. Elle espérait vraiment que je l’inviterais à m’accompagner, que nous passerions la nuit ensemble. J’en avais marre d’être homo et finalement quand la réunion s’est terminée, je lui ai pris la main et nous sommes partis. Nos pas se sont accordés et je crois que Jean-Paul était un peu jaloux, je le comprends, il l’aimait tellement.

Elle a accepté de se laver les dents pour moi et je lui ai préparé une salade de tomates et de la mozzarella. On a regardé la télévision, c’était un épisode de Colombo et on a ri en pensant à Diomède le castrateur à cause de son imperméable. Elle ne m’a plus parlé de Nestor, il avait dû s’endormir et j’en ai profité pour lui faire l’amour. C’était bon et je sais qu’elle a eu du plaisir, quand elle ne fait pas semblant d’avoir un orgasme, c’est qu’elle est vraiment contente. Elle n’a pas simulé, elle est restée les yeux grands ouverts pendant que je jouissais et nous nous sommes endormis dans les bras l’un de l’autre.
C’était vraiment une bonne journée mais je ne sais toujours pas si Ali est né.



PS : En hommage aux personnels qui rendent l’hôpital psychiatrique un peu plus humain et tentent d’harmoniser le monde des cauchemars et celui de la réalité

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Histoire vécue (3)

Publié le par Bernard Oheix

 

Entre la poire et le fromage, le violon et la pizza... imaginez ! On est dans une scène des Soprano, les présents ont des mines sombres et tout cela ne présage rien de bon. Moi, je sors de mon lit, le cadavre est sur la table. Qui saura s'en occuper et faire une autopsie. Désolé, j'ai déjà décroché, c'est un cauchemar, bon soir, je retourne me coucher !

 

L'âme du violon

Nuits du Suquet. 28 juillet 1997. Festival de musique classique se déroulant sur la colline qui domine Cannes, sous les remparts de l’église, dans la moiteur des festivités cannoises. Un festival qui programme des orchestres de chambre, quatuors et autres solistes dans des œuvres prestigieuses. Une manifestation bien en phase avec la douceur des nuits cannoises, sous les étoiles, dans les chants des sternes qui accompagnent le coucher du soleil, une certaine idée d’un art de vivre en train de disparaître, miraculeusement préservé des atteintes du temps.

 

 

Comme chaque saison, nous tenons à accueillir de la meilleure façon nos invités musiciens et utilisons tous les atouts d’une ville qui jongle avec les festivals comme d’autres avec le quotidien. Espace Renault à disposition, restaurant niché dans les ruelles qui serpentent vers l’église, oriflammes qui faseyent dans la brise nocturne, public élégant se pressant sur les gradins à portée de mains de la scène où s’installe le Quatuor Enesco dans un silence religieux.

Le Quatuor Athenaeum Enesco, originaire de Roumanie, a été fondé en 1979 par Constantin Bogdanas et Florin Szigeti au violon, Dan Iarca à l’alto et Dorel Fodoreanu au violoncelle. Ce quatuor a été programmé dans les salles les plus prestigieuses, sur des instruments de légende. Ils ont le rare privilège d’être invités à jouer sur les Stradivarius de la cour d’Espagne.

A Cannes, c’est sur leurs propres instruments qu’ils devaient interpréter des œuvres de César Franck (le quintette pour piano et cordes en fa mineur) et de Antonin Dvorak (le quintette pour piano et cordes en la majeur, opus 81) accompagnés par Gabriel Tacchino, le pianiste directeur artistique du festival. Après avoir assumé la mise en place du concert, les 700 spectateurs sagement installés sur les gradins, le quatuor, instruments en main et le pianiste trônant devant son Steinway, le concert pouvait commencer dans les dernières lueurs d’un couchant qui illuminait de rose le ciel fondant dans le noir. Sophie Dupont, directrice-adjointe de l’évènementiel, devant assurer la permanence, à 22 heures, avec la satisfaction du devoir accompli, je récupérais ma moto et réintégrais mes pénates. L’enchaînement des soirées de spectacles ininterrompues depuis 15 jours avait quelque peu érodé ma résistance aussi décidais-je de m’octroyer une pause et de laisser mon adjointe assurer la clôture et le repas d’après concert. Le sommeil ne tarda pas, portable en veille à la tête de mon lit par sécurité.

 

Sonnerie stridente. Réveil comateux dans la première plongée en apnée de mes rêves. Une voix m’arrache des limbes. « Bernard, viens vite, ils ont écrasé un violon ». Blanc. Il faut que les mots percutent et prennent du sens dans le désordre de mon esprit. Je m’habille et reprends ma moto, regagnant le Suquet en longeant un bord de mer peuplés de fantômes, silhouettes sombres papotant autour des barbecues sur la plage, dans la chaleur caniculaire.

Il est minuit trente. Pizza du port. Quartier général de l’après concert. Une chape de plomb s’est abattue sur les acteurs du festival. Mines endeuillées, on chuchote à voix basse, airs contrits sur les visages blêmes. L’enterrement d’un proche. Trône au milieu de la table, l’objet du malheur. Un étui de violon ouvert de guingois. Dedans comme un oiseau blessé, un violon laisse découvrir son ventre ouvert. Il baille d’un sourire édenté, son tablier défiguré par une esse non-prévu. A ses côtés, comme une relique, un archer brisé en trois morceaux, les fils en bataille, écheveau de la violence humaine sur l’harmonie du monde. C’est un cercueil avec un cadavre encore chaud et les spectateurs ont les yeux exorbités rivés sur le corps du macchabé.

 

Dans l’euphorie d’un concert particulièrement de belle facture, Florin son étui à la main, se rendit sur la place de la Castre afin de récupérer la navette qui devait l’accompagner au restaurant. Une belle femme, quelques amis, des embrassades, et le violon se retrouve sur le sol, à ses pieds. La navette arrivant en marche arrière dans une côte, il s’écarte et oublie son instrument. Cela fait du bruit, une Renault de 10 millions qui roule sur un violon de 60 millions. Un crac à fendre l’âme, c’est un peu de l’âme du violon qui disparaît dans les volutes du gaz d’un moteur qui bute avec acharnement sur un obstacle incongru. Ce n’était après tout qu’un Tomaso Balestrieri réalisé en 1768 à Mantova et son histoire avait la richesse de siècles de grandeurs.

 

Les larmes du violoniste étaient des larmes de sang. Les rapports entre un musicien et son instrument sont très particuliers. On se souvient de Pierre Amoyal et de son Stradivarius volé, la tournée triomphale qu’engendrèrent leurs retrouvailles que nous avons d’ailleurs accueillies sur cette scène du Suquet. Dans ce cas précis, Notre Roumain perdait de son âme en même temps que celle de son instrument.

Le miracle vint de la présence parmi nous, comme invité du festival, du plus grand luthier en activité, Etienne Vatelot, un magicien des instruments, un artiste de la rénovation et de l’entretien. Se saisissant du grand corps malade, il l’observa et scruta longuement les morsures du temps. De ses doigts fins de praticien, il ausculta le bois patiné, les échardes de la table d’harmonie, les torsions qui soulevait les jointures et déclara d’une, voix ferme et assuré « -L’archer est mort, pour ce qui du violon, je m’en occupe, je vous le rendrai comme il était au premier jour, avec un son à l’identique. »

La déclaration à l’assurance fut rocambolesque à souhait, (allez expliquer la rencontre impromptue entre une espace rugissante et un violon gémissant à un assureur !), les jours passèrent et c’est par un froid mois de décembre que notre ami Florin nous informa qu’il avait récupéré son violon et qu’il sonnait encore mieux qu’avant.

Depuis, il dort avec son violon. Il ne le quitte pas des yeux et aucune taille de femme au monde ne peut détourner ses bras de l’étui qu’il a rivé à sa main gauche. Il faut qu’elles s’y fassent et acceptent la cohabitation avec son violon.

Etienne Vatelot  continue de labourer un paradis de champ de violon à l’accord parfait. Il doit rire encore de la gueule béante de l’instrument trônant sur une table jonchée de pizzas dégoulinantes de fromage. Il savait que ses mains de fée sauraient lui rendre son âme et sa puissance.

On a toujours des espaces sur le festival et des voituriers aussi. Ils se racontent toujours, en faisant des marches arrière sur le parvis de l’église, l’histoire du violon qui baillait pour vaincre sa solitude.

 

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Les amants du froid

Publié le par Bernard Oheix

 

En cette période de canicule, une nouvelle écrite dans les neiges éternelles est de circonstance. Nos deux jeunes inuits s'aiment d'amour tendre. La tribu souffrant des mille morts d'une fin annoncée, l'amour entre Nawak et Tura sera-t-il suffisant pour sauver son peuple ? 

                                                                                                               

                                 Extrait de l'encyclopédie matrimoniale 

Edition ID Livres (1972)

Traduction : Jean-Paul Bertrand

 

 

Les rites du froid chez les Inuits

 

 

 

 

Dans certaines peuplades migrantes du nord de l'Arctique, les deux amants doivent affronter l'épreuve de la purification rituelle par le froid. A la première tempête de l'hiver, les promis doivent se plonger dans l'océan glacé avant de s'étendre sur la banquise et d'être recouverts de glace par les deux familles réunies qui vont les veiller pendant le temps de leur hibernation. Les amoureux doivent tenir le plus longtemps possible dans cette gangue de glace qui les amène dans un état semi-comateux de léthargie. Seule la flamme de leur amour est censée pouvoir les retenir à ce monde et réchauffer leurs membres. Il s'agit ainsi de purifier leurs corps des miasmes du passé et de se régénérer afin d'affronter la nuit de l'union dans un état de don total et d'attente de l'autre. Ce rite en désuétude semble s'évanouir sous la pression de la modernité. On peut noter toutefois que dans certaines régions reculées autour de la mer de Baffin, il subsiste des éléments de ce rite encore vivace même s'ils sont caricaturés et se transforment en jeux autour de l'eau et de la glace et perdent de leur dimension d'épreuve initiatique.

 

 

  

Les premières bourrasques du grand blizzard annonçaient la fin du bref été qui avait libéré la nature et l'arrivée de l'hiver. Le mois de septembre à moitié entamé, le vent né dans les montagnes rocheuses plongeait à travers le Manitoba et survolait la baie d'Hudson en se chargeant de vapeur d'eau pour s'enfoncer vers le pôle Nord. Dans les replis de ses contractions, l'âcre douceur cotonneuse annonciatrice des neiges d'automne se reconnaissait au goût sirupeux de l'atmosphère, à cette impression de densité quasi impalpable de l'air sous la langue. La tempête arriverait tôt cette année.

Nawak se tenait dans le vent sur un promontoire qui dominait le détroit de Smith, les terres de Rasmussen chargées de glaces éternelles bordant son horizon, il observait la silhouette menue de son aimée qui courbait le dos dans les rafales et grimpait la butte afin de le rejoindre. Depuis son enfance, il ne se rappelait pas un jour sans que la belle Tura , fille du chaman de la tribu, ne l'escorte dans chaque minute de sa vie. Ils étaient inséparables, s'aimaient aussi naturellement que l'eau et la glace, comme si le destin les avait fait naître pour être les deux moitiés d'une vie. Elle était son passé, son présent et il en était certain, son avenir à jamais.

Ils avaient décidé de l'annoncer à la tribu aujourd'hui même. Aux premières chutes de neige, ils affronteraient le rite du froid pour l'éternité, c'était leur choix et à l'orée de leurs dix-huit ans, ils se sentaient enfin prêts. Ils en avaient longuement parlé ensemble, cela les effrayait bien sûr, mais leur amour indéfectible saurait triompher de l'épreuve et leur ouvrir les voies d'une vie pleine d'espérance.

Elle le rejoignit et se dressa à ses côtés, elle humait l'air comme un chien, inspirant par le nez, cherchant les traces de cette tempête qui leur offrirait l'occasion de s'unir, elle était si heureuse et pleine de vitalité dans l'annonce de son bonheur qu'elle en espérait sa venue avec une impatience qu'elle ne dissimulait même plus.

Il l'observa attentivement et comme à chaque fois, son coeur seemplit d'un trop plein d'émotions. Elle était la beauté d'un peuple, liane fine au visage d'ange, yeux rieurs qui jetaient des éclairs, ses lèvres si pleines comme les baies chargées de suc qui fleurissent au long des cours d'eau au printemps, des dents faites pour mordre dans la vie et dessiner l'espoir. Elle l'aimait depuis son plus jeune âge et il le lui rendait si aveuglement que sa simple absence devenait une torture.

 

 Ils étaient nés pratiquement en même temps, à quelques heures d'intervalle, conçus pendant les grandes chasses qui accompagnaient la migration des troupeaux, un soir de fête célébrant le retour des boeufs musqués et des rennes sur leur terre et les résultats prolifiques des efforts des guerriers. Il y aurait de la viande pour tout l'hiver, des peaux pour se vêtir et l'avenir semblait assuré pour la tribu. Ils avaient bu pour les dieux et dans l'ivresse de cette douce torpeur, leurs parents leur avaient offert la vie comme un bien précieux commun, un don qui les prédestinait à s'aimer.

Leurs premiers souvenirs s'imbriquaient indéfectiblement.  La présence de l'un avait toujours en corollaire celle de l'autre, les cris de Nawak et de Tura se confondaient, ils mangeaient le même poisson, buvaient à la même source, se blottissaient pour dormir sous les couvertures de peaux, découvraient le monde en un accord parfait dévoilant l'horizon, inventant les gestes de l'amour pour entonner le même refrain à l'unisson.

 

Cette époque sonnait le glas d'une période faste, la tribu était importante alors, les jeunes n'ayant pas encore fui vers les comptoirs du Sud, attirés par les dollars des compagnies pétrolières, l'alcool frelaté qui coulait à flots, la vie facile dans des bourgades recroquevillées pour affronter les  froids intenses polaires. Les animaux étaient plus nombreux, on pouvait les chasser et les phoques revenaient à chaque dégel pour offrir leurs peaux incomparables, la viande et l'huile qu'ils emmagasinaient pour subir cette longue nuit boréale.

Les grandes pollutions et les décimations meurtrières des troupeaux par les colons blancs, ces diables de l'extérieur, avaient fini par décourager la nature, exsangue, épuisée et les esquimantsiks s'enfonçaient dans un déclin irréversible. Les femmes avaient vu leur fécondité baisser, les hommes prenaient plus de risques dans ces chasses nécessaires pour assurer leur subsistance, disparaissant dans les effroyables tempêtes qui continuaient à traverser ces terres des confins, là où l'espérance s'arrête au seuil de l'immensité des plaines éthérées du grand Nord.

Au fur et à mesure que les années passaient, la situation devenait plus précaire, les vivres se raréfiaient, les moyens indispensables à leur survie faisant cruellement défaut. Tout manquait dans la tribu moribonde, le moindre incident se transformait en drame, la fin des temps s'annonçait dans l'indifférence des contrées verglacées où la lueur de l'espoir agonisait. Pourtant, l'union de Nawak et de Tura laissait entrevoir la force de l'amour sur la haine, la victoire de la beauté sur la réalité si laide. Ils l'annonceraient ce soir, dans la maigre clarté de la nuit éternelle qui fondait sur leur terre, ils affronteraient le rite du froid, ils s'uniraient pour trouver la paix et l'espoir, perpétuer leur race et ouvrir une porte dans l'univers immaculé de la première grande tempête d'automne. Ils seraient les porteurs du rêve.

 

 La misérable tente de cérémonie accueillait la tribu en entier, le feu de bois lançait des éclairs qui déchiraient la clarté sombre de la nuit boréale. Nawak, le coeur serré, observait ses frères et soeurs accroupis en train de psalmodier. Il y avait le chef, son père, un vénérable vieillard aux traits sculptés dans la terre et sa mère, la toujours belle Nacti-schaw,  le regardait avec fierté se lever pour prendre la parole. Le père de son aimée, le sage chaman, interlocuteur des dieux, celui qui lisait les signes qu'ils leur envoyaient, avait perdu sa compagne dans une chasse aux phoques deux printemps auparavant, il aurait bien voulu se remarier mais n'avait pas trouvé de femme prête à le suivre dans cette vie misérable d'errance, il avait si peu à offrir. Cinq adultes complétaient la fratrie, deux hommes et deux femmes qui vivaient sous la même hutte et un « mojak », un de ces hommes-femmes qui aurait fait la fierté de la tribu du temps de sa splendeur mais qui n'en accentuait que plus sa déchéance. En temps normal, il aurait  ri et couru de l'un à l'autre en apportant la vie et la dérision, comme un rappel de leur humanité si fragile devant la puissance des divinités. Il se tenait en retrait, tête basse et s'occupait du seul enfant de la tribu, un gosse rabougri et souffreteux que des germes mortifères rongeaient de l'intérieur.

La vitalité et la beauté de Nawak et de Tura n'en contrastait que plus violemment dans ce tableau délétère. La grâce de leurs corps, l'éclat de leurs yeux, l'infini tendresse qui distinguait chacun de leur geste étaient un  rappel vivant du prestige passé de la tribu, quand les hommes foulaient leur terre avec la certitude d'être au centre du monde, qu'ils arpentaient ces territoires hostiles en les meublant d'humanité. Les légendes orales des gestes de leur peuple que le chaman entretenait avec soin avaient si peu d'écho dans le coeur asséché des hommes désormais.

 

 Nawak demanda la permission de s'exprimer et le chef lui accorda la parole.

-Depuis la nuit des temps, les Inuits vivent sur cette terre que les cieux ont consacrée en la confiant à notre peuple. Les temps ont changé et sans doute avons-nous courroucé les puissances divines qui ne se reconnaissent plus dans notre tribu. La mort nous guette. Avec Tura, mon aimée, nous avons décidé de leur offrir le sacrifice du froid, cette union de deux êtres avec les forces de l'au-delà destinée à régénérer le monde du milieu, notre terre que nous avons laissé souffrir et qui se venge contre ses enfants.

A la première tempête, nous vous demanderons de nous accompagner et de nous aider à purifier nos corps pour libérer nos esprits. Ainsi seulement, nous pourrons revivre et recréer l'harmonie. Peut-être que les dieux entendront nos suppliques et qu'ils nous autoriseront à restaurer notre splendeur passée. Ainsi l'avons-nous décidé, en toute liberté.

 

 Un frémissement parcouru la maigre assemblée. C'était une terrible épreuve que le rite du froid dans l'union de deux amants. Rares étaient ceux qui avaient eu l'occasion de connaître cette expérience, aucun ne l'avait vécue et chacun sentait dans cette offrande, le don absolu de Nawak et Tura à leur communauté moribonde.

-Vous rendez-vous compte du danger de votre entreprise, le rite du froid est oublié depuis si longtemps, vous êtes jeunes et beaux, vous représentez notre espoir, j'ai peur pour vous.

-Père, nous avons longuement réfléchi, toutes les questions que vous vous posez auront une réponse, c'est au manitou de trancher. Nous nous aimons trop avec Tura pour qu'ils restent insensibles. Il faudra bien qu'ils entendent nos coeurs battre et le sang pulser cette force de vie que nous leur offrons.

 

 Quelques jours s'écoulèrent, rapprochant toujours plus cette tempête que tous attendaient avec des sentiments mitigés. Nawak et Tura se préparaient en exécutant les rituels de la purification aidés par les femmes de la tribu. Le chaman interrogeait longuement les signes que le destin mettait sur son chemin, le chef s'isolait dans sa tente et refusait d'en sortir. La vie semblait suspendue à la décision des jeunes amoureux et à l'arrivée de cette première tempête.

La nuit s'inversait et le jour s'amenuisait, la clarté lunaire prenait possession de la nature et un matin, en se levant, ils découvrirent les traces d'une première chute de neige, quelques flocons fugaces s'accrochant aux lichens, fondant sous les derniers rayons d'un soleil pâle, prémices de cette grande vague qui charriait toutes les passions et sonnerait l'heure de la vérité. Nawak et Tura, ceints des habits de cérémonie, continuaient leurs ablutions, les fumigations montaient en volutes dans le  ciel bas, se fondant dans les nuages lourds, déposant une odeur d'essences végétales brûlées, imbibant l'atmosphère d'une étrange langueur.

 

 

La nuit du 30 septembre, l'horizon se chargea de toutes les colères, réveillant les démons qui déchiraient la voûte céleste d'éclairs impétueux : l'heure des vérités venait les rappeler à la réalité, un tapis blanc recouvrait la nature pendant que de gros flocons noyaient le paysage sous une chape plombée. La procession s'étira sur les contreforts qui menaient au bras de mer encombré de blocs de glace qui se heurtaient avec fracas, les vagues noires jouant avec le ciel bas pour plonger les acteurs de cette étrange cérémonie dans un bain sulfureux où l'espoir semblait mourir dans la fureur des éléments.

Nawak déshabilla la belle Tura , son corps élancé aux attaches si fines, ses seins menus transis par le froid qui la fouettait, la courbe de ses hanches pleines, promesse de ces enfantements que leur amour portait en germe, étaient autant de beauté dans le gris de ce monde en mutation qu'ils allaient invoquer. Tura ôta les vêtements de son homme, ses doigts gourds, maladroits, firent glisser cette seconde peau et découvrirent son corps musculeux et ils se retrouvèrent si nus et beaux que de mémoire d'esquimantsik, jamais un couple n'avait autant porté l'espoir de la naissance du monde.

Se tenant par la main, ils baisèrent leurs lèvres avant de plonger en s'enlaçant dans les flots noirs. La brûlure du froid fut si intense qu'ils eurent l'impression qu'on leur arrachait les membres, leurs coeurs chavirèrent, une plainte jaillit dans leur chair qui résonna jusqu'aux dieux miséricordieux, déchirure que la paralysie de leurs sens engourdis vint anesthésier. Ils fusionnèrent dans l'éternité d'un temps suspendu en s'enfonçant dans l'eau et bien malgré eux, remontèrent vers la surface pour flotter en état d'apesanteur, incapables de tout mouvement.

Avec des gaffes, les membres de leur famille les attirèrent vers le bord du chenal et les hissèrent sur les rives escarpées. Ils les obligèrent à marcher pour se rendre sur l'entablement qui dominait les récifs verglacés. Leur chair avait viré au bleu et leurs lèvres étaient un filet blanc qui tremblait. Chaque goulée d'air leur déchirait les poumons, se frayant un passage en déclenchant une myriade de piqûres, drainant la douleur dans tous les pores de leur peau. Ils devinrent douleur. Ils s'allongèrent sur le tapis blanc que les anciens avaient préparé, en étoile, les yeux dans les yeux, réunis par leurs mains crispées, les corps engourdis engoncés dans cette gangue de  neige qui les enveloppait comme un linceul. Une étrange impression de chaleur vint combattre le froid qui gagnait leur coeur. Ils esquissèrent un sourire, une contraction des lèvres, un rictus si loin de la peur et du désespoir. Ils savaient jusqu'où ils iraient, jusqu'à l'éternité des lendemains figés.

Quand ils furent ensevelis sous un manteau glacé, leurs mains irrémédiablement arrimées, ils entonnèrent avec le filet de souffle dont ils disposaient la complainte des amants du peuple frontière. La famille se dispersa alors et chacun  s'en retourna vers son tipi, le désespoir en bandoulière, les abandonnant irrémédiablement à une solitude sans retour.

Il n'y avait plus d'espoir pour la tribu et ils l'avaient voulu ainsi. Leur don était total et la saga des hommes des grandes solitudes ne pouvait recommencer. Il leur restait à mourir pour que leur histoire perdure et qu'en lettres de feu, dans le ciel divin, la mémoire des nuages porte leur légende au firmament des âmes nobles. 

Rien ne séparerait jamais plus Nawak de Tura. Ils ne faisaient qu'un et le vent porterait leur message d'espoir vers ceux qui l'avaient perdu.

 

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Histoire vécue (2)

Publié le par Bernard Oheix

Bernard juché sur une table en train d'haranguer la foule. Bernard en colère. Bernard aime Arno et lui pardonne malgré tout. Il reste un soupçon de folie sur l'aile de ce barde à la voix pleine de pierres qui roulent et de textes  déchirants qui respirent les brumes du nord... mais on est dans le sud et les soirs sont parfois orageux ! 

 

 

Arno, l'Arlésienne de Belgique.

 

Premier épisode.

Entendre et voir Arno le Belge sur une scène est une expérience hors du commun. La première fois que j'ai eu le privilège de participer à cette orgie sonore, c'était au Midem, dans un des salons du Majestic au milieu des années 90.

 

 

Emancipé de TC Matic, il entamait son parcours solitaire et obsessionnel. Une voix rauque jouant sur les faiblesses de sa tessiture, une dégaine d'alcoolique errant sur scène, accroché au micro comme à une béquille salvatrice, tout cela dans un univers de violence et de désespoir que ses textes aux mots ciselés mettaient en valeur. Désespoir de l'homme, nombrilisme d'une âme torturée, noirceur d'une peine en fardeau de tous les cris qui montent dans les nuits étouffantes de cette fin de millénaire.

Il me devint évident, à l'instant même où il est entré dans les faisceaux de lumières en poussant son premier rugissement, que je le programmerais au plus tôt dans la saison culturelle de Cannes.

Le temps a passé et j'avais toujours son nom dans un recoin de ma mémoire bien active jusqu?à ce qu'un jour, enfin après plus de trois ans, Garance qui le tournait, me le propose au moment opportun. Période de tournée correspondante, salle disponible, budget en phase, inclusion cohérente dans le profil général de la programmation. Banco.

Arno présent, c'est toujours un spectacle en soi... et l'angoisse du dérapage en permanence. Arrivée dans un minibus après avoir voyagé toute la nuit, son équipe de musiciens et de techniciens prend possession de la salle avec trois heures de retard. Fatigue aidant, l'installation et la répétition se déclenchent dans les plus mauvaises conditions entre son équipe, celle du Palais des Festivals et celle de la salle du Noga-Hilton qui nous hébergeait pour la circonstance.

Agrippé à ses basques, je le marque à la culotte pendant la conférence de presse qui fut homérique à souhait. Arno, habillé comme un rocker fatigué, jouant au désesperados provocateur dans le hall rutilant du Hilton et posant devant la mer...cela valait déjà son pesant d'émotions, de celles que l'on vit quand tout peut basculer dans l'horreur.

Il me fallut intervenir deux fois pour calmer les tensions entre son régisseur et le régisseur de la salle. Je m'exécutai sans faillir, tentant de ramener un peu d'ordre dans le désordre ambiant.

19h30. Le public nombreux commence à envahir le hall de la salle en marbre blanc, les miroirs renvoyant l'image d'une foule composite aux antipodes de notre public traditionnel. De vrais « fans » d'Arno, au look un peu déjanté malgré tout !

Coup de fil sur mon portable. Josh, l'assistante de Salomon de Garance Productions, m?annonce qu'Arno ne jouera pas ce soir, qu'il est parti et ne reviendra pas sur sa décision. Silence blanc et long comme un jour sans Arno. La sono ne convenait pas, de notre faute, de leur refus de nous le signaler, de tous ces petits riens qui font les grands dérèglements et dont on ne perçoit plus vraiment qui est le coupable.

Juste un tour en coulisses. Le désert. Je hurle son nom devant les techniciens médusés.

Me voilà donc juché dans le hall, sur une table, devant plus de trois cent personnes, annonçant à la cantonade son impossibilité de jouer « pour des raisons techniques indépendantes de notre volonté ». C'est une première pour moi après 20 ans d'organisation, à 30 minutes d'un concert, auquel je tenais tout particulièrement qui plus est !

Réactions amusées du public. Un vent de défaitisme nostalgique, certains me confient que c'est la troisième fois qu'ils tentent d'assister à un de ses concerts. Cela ne calme pas ma colère?

 

Deuxième épisode.

Je monte à Paris pour un rencontre avec Salomon, le patron de Garances Productions, un des plus gros producteurs de spectacles en France. Débat intense. Nous avons versé 50%, je veux les récupérer, lui veut nous faire régler le solde. Qui est en faute ? La mauvaise qualité de la sono de la salle est évidente. Mais sur simple réclamation de leur régisseur, nous aurions pu en trouver une autre sans aucun problème. L'incompréhension des équipes en conflit a débouché sur cette annulation. Nous menaçant d'avocats, de procès et des pires maux de la terre, nous sympathisons et optons pour une conciliation bien latine. Nous reprogrammons Arno sur la saison d'après, il nous fait un abattement sur son cachet, et tout le monde est content, nous aussi ! Nous devenons par la même occasion des amis et partons pour de nouvelles aventures en terre de culture.

 

 

 

La saison suivante arrive et Arno trône en bonne place dans mon programme. Premier concert. Pour vaincre le signe indien, j'ai changé de lieu. La Licorne, 500 places, meilleure salle pour la musique avec une acoustique rock excellente, située à la Bocca. Les réservations marchent toujours autant, son public étant suffisamment accroc pour ne pas lui en vouloir de ses faiblesses et de ses rendez-vous ratés.

Deux jours avant la date prévue, coup de fil surréaliste de Josh, l'assistante de Salomon qui gère la tournée d'Arno le magnifique :

 

-Bernard, quelle est la pire des nouvelles que je pourrais t'annoncer ?

- Non, pas cela, ce n'est pas vrai ?

-(silence chargé de signification à lire entre les lignes)... Heu !

-C'est une blague ?

-Non ! La mère du batteur est gravement malade, il a décidé de rentrer en Belgique et le groupe ne peut pas assurer sa date. Point final.

 

Vous imaginez le gag. Les gorges chaudes de la presse et des responsables du Palais, l'équipe de l'événementiel en train de tenter d'informer les possesseurs de billets et de prévoir une permanence devant la salle pour le soir prévu afin de désamorcer la tension. Pour la petite histoire, la maman du batteur est bien décédée le jour du concert d'un cancer qui la rongeait. Quelle valeur  possède la musique devant le drame de la vie et de la mort d'un être cher ? Et qu'importent les angoisses d'un directeur devant une scène éternellement vide censée accueillir le groupe d'Arno ?

Troisième épisode

Il est à venir ! Têtu je suis, et reste. Quand j'aime, j'aime vraiment et quelqu'un qui a écrit une chanson comme « dans les yeux de ma mère » forcément, ne peut que croiser ma route de programmateur. Arno a quitté Garances Productions pour voler de ses propres ailes. Il continue de se balader sur les routes de France à la recherche de ce public qu'il aime tant et qu'il trahit parfois. Un jour pourtant, je vais réussir à le présenter à Cannes. Il sera là, en chair et en os, avec son groupe, jouera de sa voix éraillée et nous emportera dans son univers si sombre et ce sera enfin la lumière pour moi.

 

 

 

Arno, à Cannes, c'est comme un coin de paradis qui se refuse. mais je l'aurai, un jour. C'est sûr. L'an prochain, à Jérusalem ?

 

 

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Sur le fil.

Publié le par Bernard Oheix

Un temps de pause dans ce monde en colère. Et si l'humour, à défaut de panser le monde, réussissait à extorquer un sourire à ceux qui composent avec les drames trop humains. Il reste la capacité de rire de tout et parfois, de soi-même. Ceux à qui l'on dérobe l'avenir s'inventent un passé de lumières. Sur le fil est une variation sur les misères du temps qui fuit...

 

 

 Naître entre le premier et le douzième tintement de la cloche de minuit, le 31 décembre 1999, fait-il de vous un être humain du 2ème millénaire agonisant ou  l’acteur d’un monde nouveau en train de s’ériger vers la conquête du troisième millénaire ? Cette question m’a longuement taraudée tant elle me semble symbolique de l’agitation et du désordre que mon corps véhicule. J’ai bien tenté d’en savoir plus, interrogeant sans répit ma mère et mon père, j’ai envoyé des courriels au médecin qui m’avait accouché et à tous ses collaborateurs, j’ai enquêté auprès de tous ceux et celles qui avaient assisté à cette parturition suffisamment dramatique pour marquer les esprits et laisser un souvenir indélébile aux présents qui affrontèrent les affres de ma naissance. Tous sont formels, au douzième coup de minuit, l’ensemble des témoins oculaires peuvent vous confirmer que mon torse et les deux bras étaient à l’air libre et que seul mon ventre et les jambes restaient emprisonnés dans le ventre de ma mère. Ma naissance est donc bien intervenue au moment précis où le siècle bascule et je fais fi des polémiques sur le début du millénaire. Je suis bien né  à 0 heure de l’an 2000.

Je glissais naturellement de ce cocon qui m’avait abrité pendant de si longs mois, personne ne se doutant de ce qui allait arriver, à commencer par ce médecin de garde qui s’était ramené en catastrophe à l’appel du service de garde et qui, les mains tremblantes, tentaient de me saisir au passage en dissimulant son état d’ébriété avancée.

Il est vrai que j’avais surpris tout le monde en avançant péremptoirement la date de ma délivrance, à commencer par ma mère qui ne comprenait pas mon acharnement à venir au monde si rapidement et qui en découvrirait bien assez tôt les raisons, et à fortiori, ce médecin de permanence qui  avait profité  de la proximité d’un nouveau millénaire pour le fêter en l’arrosant abondamment.

Désirant en finir au plus vite et n’ayant qu’une connaissance très intuitive de mon environnement, tirant toute mon énergie de ce placenta qui me nourrissait, j’avais dans l’urgence de ce temps qui filait déjà si rapidement pour moi, décidé d’en finir avec les préliminaires et de naître in petto. Las ! J’aurais dû prendre quelques précautions, observer et capter les signes du dérèglement ambiant, mais j’étais jeune à l’époque et mon impétuosité n’avait d’égale que cette frénésie de vie qui bouillonnait en moi. A ma décharge, notez que je n’avais vraiment pas une minute à perdre.

Le médecin ne tenait pas l’alcool, il le savait pourtant, et quand ma mère a perdu les eaux et que le travail a commencé à marche forcée, il était trop tard, le mal était fait. L’hôpital est un monde clos qui a ses propres règles, où les hiérarchies en place ne se contestent pas, où l’inexpérience d’un médecin commis d’office à ce réveillon de la Saint Sylvestre ne peut bousculer les rituels et les codes en vigueur. Il était l’accoucheur et le resterait pour mon malheur et celui de ma mère. Quand il m’a saisi pour me tirer de ma tanière, au douzième coup de minuit, ses mains tremblaient tellement qu’il m’a lâché et que j’ai ricoché sur le ventre de ma mère. J’ai commencé à glisser sur la peau rebondie et luisante de celle qui m’avait engendré au 1er avril précédent, réconciliation tardive de la sortie nocturne de mon père avec ses collègues du bureau et qui, en titubant, s’était fait pardonner ses infidélités en l’honorant mécaniquement après lui avoir juré de ne plus recommencer et de devenir enfin cet adulte qu’elle pensait épouser de longues années auparavant, quand elle rêvait encore d’un monde à construire dans lequel les femmes et les hommes regarderaient dans la même direction. N’imaginez point qu’elle était faible et inconsistante, mais elle était femme, elle pensait sincèrement que l’amour exonère des vilenies et qu’il suffit de si peu pour ériger le bonheur en art de vie.

Voilà donc que je ricoche sur ses genoux et que je bascule dans le vide. Je sais que je n’ai pas eu peur, juste étonné et perplexe de ces cris qui montaient et couvraient le mien. C’est le cordon qui m’a protégé, un lien ombilical si solide qu’il s’est tendu à se rompre et que j’ai commencé à me balancer, les pieds s’agitant furieusement à la recherche d’un point d’appui, le visage bleuissant sous l’effet d’une anorexie qui me gagnait du fait de ce lien qui s’était entortillé autour de mon cou et qui, tout en m’évitant une chute qui aurait pu être mortelle, m’étouffait inexorablement.

J’ai vu mes premières étoiles dans les éclairs blancs qui déchiraient ma nuit, j’ai entendu un concert d’exclamations et je peux vous assurer que j’ai eu la force de sourire quand le médecin s’est évanoui en régurgitant tout le champagne dont il avait abusé, en ce soir de veille, sur le carrelage de cette salle d’opération transformée en champ de combat, moi, me balançant en cadence dans les hurlements de ma mère, la tête à quelques centimètres des déjections qui jonchaient le pavé froid.

C’est une jeune stagiaire mignonne et délurée qui m’a sauvé en se saisissant d’un de mes pieds pour me brandir, tel un premier trophée accroché à sa future panoplie de sage-femme, tout en me dénouant du collet qui m’asphyxiait et en me frappant vigoureusement les fesses afin de permettre à la circulation sanguine de revenir baigner mes poumons. Je ne suis pas certain qu’elle ait eu raison et que sa promptitude à me protéger soit la meilleure chose qui me soit arrivé…mais que voulez-vous, elle pensait bien faire, elle était à l’orée de sa vie professionnelle. Elle ne savait pas encore, qu’en cette nuit de cauchemar, elle allait sauver un bébé et trouver un mari en la personne du médecin qui, au sortir du coma éthylique dont il était victime, lui fut tellement reconnaissant de son réflexe salvateur, qu’il l’épousa quelques mois après pour se faire pardonner, lui offrant une existence de confort et un statut envié auprès de toutes les élèves infirmières aspirant à trouver un mari dans les plus hautes strates de la hiérarchie médicale.

Mon père avait refusé d’assister à l’accouchement, et même s’il l’avait voulu, il serait arrivé en retard, buvant copieusement à cette occasion, dans une boîte de nuit en anticipation de ma naissance. Il enterrait pour la énième fois sa vie de garçon dans les bras d’une pute polonaise qui lui offrait son corps contre un peu de menue monnaie et la certitude de pouvoir oublier tout ce qui se tramait dans cette salle d’opération d’un hôpital de province qui le terrorisait. Il n’était pas vraiment doué, ce père, et même son spermatozoïde avait des faiblesses, bien qu’il faille reconnaître qu’il n’y était pour rien dans cette malédiction et ne pouvait la deviner. Il ne fait aucun doute qu’il eût mieux valu qu’il ne puisse fertiliser ma mère, en ce 1er avril où il m’offrit un beau cadeau, avec la fécondation réussie de l’ovule qui s’ouvrait aux coups de boutoir de son sexe. Il aurait mieux fait de rester, cette  nuit-là, avec une de ces prostituées qui lui permettaient de fuir son présent et de clore définitivement ses rêves d’adolescent troublé par les charmes d’une demoiselle qui partageait son temps entre le lycée et sa couche et qui m’enfanterait presque dix ans après, dans la douleur d’une fuite éperdue.

Voilà donc l’histoire authentique de ma naissance, pas celle de ma vie qui est encore plus éphémère, mais celle qui prélude à ma destinée tragique. Produit du coït insatisfaisant d’un couple désaccordé, surgi inopinément, une nuit qui fit basculer l’humanité dans un nouveau millénaire, dans les bourrasques d’un dérèglement dont mon horloge interne allait  être le cruel dépositaire, j’ai donc été amené à grandir…et cela je sais le faire !

Si vous calculez bien, j’ai  six années de vie civile derrière moi, un compte très facile à effectuer puisque nous sommes le 31 décembre 2006, et si je vous écris, c’est que dans ma tête, j’ai trente ans, la force de l’âge mental…même si mon enveloppe charnelle atteste que 60 années biologiques m’ont usé prématurément.

Vous ne me croyez pas ? Vous pensez à un de ces délires de mythomane pervers, aux élucubrations d’un fumeur de haschich ou pire, aux dérives d’un psychopathe en train d’échafauder ses plans tordus pour justifier l’innommable ! Allez donc demander à messieurs Hutchinson et Gilford, si vous les rencontrez ! Posez leur la question qui me taraude : pourquoi le chromosome 1 ? Pour quelle raison mon code génétique comporte-t-il une minuscule erreur, une simple faute d’orthographe sur la séquence LMNA  ? Peut-être connaissez-vous cette monstruosité sous le nom de « progéria » (du grec geron qui signifie vieillard), ou plutôt sous sa terminologie populaire de vieillissement pathologique accéléré … Vous avez dû, sans aucun doute, en voir à la télévision les soirs de téléthon, d’étranges enfants au corps difforme, le cheveu rare, les muscles atrophiés, la peau tavelée et le cerveau si jeune dans cette cosse percluse que l’on détourne le regard pour ne point sonder leur vision du néant qui les guette comme un corbeau juché sur leurs épaules.

Je ne verrai pas la fin de ce millénaire, je ne serai pas centenaire, je n’ai fait qu’entrevoir une étape de la vie, et je ne sais pas si je dois le regretter !  Quelqu’un qui naît dans des conditions aussi rocambolesques a-t-il le droit de vivre pour se moquer des hommes et de leurs lois ? Peut-être ai-je un peu de compassion pour tous ceux qui m’ont connu et que j’aurais aimé remercier de leurs soins, ceux qui se sont accrochés à ma vie pour la rendre possible en un si court laps de temps que la tâche en était inhumaine et qu’ils doivent se sentir trahis que je les quitte déjà. Mais le film était en accéléré et l’opérateur n’avait plus le contrôle de ma destinée.

N’ayez pas peur, mon calvaire se termine. Chaque minute me rapproche encore plus de la vraie délivrance, et ce jour-là, je n’aurai pas de toubib ivre pour me laisser échapper, pas de mignonne infirmière nue sous sa blouse en provocation à l’ordre établi, pas de mère éplorée et de père bourré au bar du coin, non, je serai seul comme j’aspire à l’être, je serai libre comme vous ne l’avez jamais été, je serai moi, comme jamais je ne l’ai été.

 

 

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Histoire vécue (1)

Publié le par Bernard Oheix

Ne tentez pas le diable, cela n'arrive qu'une fois... et encore, c'est à se demander ce que j'avais fumé ce jour-là !!!

2 février 2006. Il est 20h30 au théâtre de la porte Saint-Martin. Un siège inconfortable, la pluie et le froid, la foule des grands soirs pour un des évènements de la saison théâtrale. Je suis installé en loge latérale, pas forcément la meilleure place pour voir le spectacle, mais avec  vue plongeante sur le parterre où se presse le public bruyant qui vient se défouler au duo de choc constitué par Patrick Timsit et Richard Berry dans une nouvelle mouture de L’emmerdeur de Francis Veber.

Bruissement et douce rumeur. Un ancien président de la République Française , Valéry Giscard D’Estaing se glisse entre les sièges suivi par des centaines de regards. Certains tendent la main afin de le toucher. Il s’assied et le noir tombe sur la salle.

Les dix premières minutes s’écoulent, la pièce éculée mais efficace fonctionne mollement portée par  un tandem qui ronronne avec professionnalisme. Soudain, juste en dessous de ma loge, un cri monte, couvrant la tirade plaintive de Patrick Timsit. Déchaînement de fureur. Deux spectateurs se frappent dans les cris de leurs femmes éplorées qui demandent qu’on les sépare. Le rire de l’un perturbant l’autre, une remarque appelant une réponse, c’est aux poings que les deux spectateurs ont décidé d’en découdre, oubliant les vertus d’un Molière consensuel, devant les regards ébahis des acteurs rendus muets qui tentent de percer le mystère de cette interruption intempestive. On expulse les deux perturbateurs après deux ou trois minutes d’intense agitation et Richard Berry se tourne vers le public et annonce que le spectacle va recommencer, qu’ils sont là pour jouer et qu’ils aimeraient pouvoir mener à bien cette mission. Applaudissements de la salle.

La pièce mystérieusement se pare d’une aura étrange. Un peu comme si un détonateur venait de déclencher une accélération non prévue par le metteur en scène. Timsit et Berry se cherchent enfin et se trouvent. Tirades qui s’étirent et se percutent, rires de connivence, mise en danger des acteurs sur le fil. Il se passe enfin quelque chose et les rires peuvent monter les soutenir.

Au tiers de la pièce, pour ceux qui l’ont vue, les deux acteurs se retrouvent dans un jeu très « boulevard » enlacés sur le lit de la chambre d’hôtel. Langoureusement, dans un demi-sommeil, Patrick Timsit, l’emmerdeur, passe sa jambe par-dessus la taille de Richard Berry le tueur. Las ! Des hurlements montent dans la nuit sous les regards ébahis des acteurs qui s’adossent à la tête du lit et contemplent abasourdis le trou noir de la salle. Une voix perce le silence glacé. « - Il a une attaque, vite un médecin, appelez les pompiers, au secours ! -».

Pendant de longues minutes le pauvre spectateur va voler la vedette à la scène où les acteurs désemparés errent comme des âmes en peine. Timsit s’installe sur le lit, les yeux absents, Berry se rend en coulisses et disparaît de notre vue. Le temps s’étire à la limite du possible.

Il reviendra par la suite, la pauvre victime évacuée, reprenant sa place, et lancera un « -Nous allons tenter de terminer la pièce » sous les applaudissements nourris des spectateurs complices. La soirée pourra enfin aller jusqu’au bout de la nuit !

Un ancien président, une rixe, un malaise… c’était sans doute beaucoup pour « s’emmerder » dans une soirée parisienne où tout pouvait arriver  !  

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La femme qui se venge

Publié le par Bernard Oheix

Il faut parfois faire attention quand on rudoie un être plus faible. Profiter de sa force a un prix...même si les chemins de la vengeance empruntent parfois d'étranges voies et que la mer recèle des surprises pas toujours agréables !


Paul était corse, pêcheur et alcoolique. Ce n’est pas parce qu’il était corse qu’il buvait, ce n’était pas parce qu’il était pêcheur qu’il se saoulait, non, s’il siphonnait comme un trou sans fin tout ce qui possédait un degré d’alcool supérieur à la moyenne, c’est parce qu’il aimait boire à en perdre la raison. Son alcoolisme était ancré en lui comme sa barque quand il se décidait à lancer ses filets au-dessus d’un banc de poissons particulièrement riche. Son amour pour la dive bouteille avait des racines profondes qui puisaient son origine dans la nature fruste d’une famille de pêcheurs qui avait toujours considéré le 51 comme une composante évidente de la vie en société. Ce penchant naturel s’était enrichi dans les virées adolescentes d’une jeunesse où l’affirmation de soi passait par l’ingestion d’un nombre incalculable de verres en des joutes dont les filles représentaient l’enjeu, dans les tournées conviviales rituelles de ces interminables parties de belote contrée qui l’opposaient à ses copains du bar de l’Arcole où il élisait domicile une fois ses filets relevés et sa cargaison de poissons dans les paniers des ménagères et des restaurateurs. Du plus loin qu’il se souvenait, l’alcool avait toujours balisé les diverses étapes de sa vie, toujours accompagné chaque moment de son existence.
Les petits verres remplis d’un liquide jaune se déversaient plus vite qu’il n’avait le temps de les ingérer et la main experte du barman n’hésitait jamais à lui verser sa dose de poison d’autant plus dangereuse que sa capacité d’absorption était quasi infinie et que l’habitude aidant, il pouvait absorber jusqu’à une cinquantaine de pastis 51 avant que d’en ressentir les effets pervers.
La Corse n’y était pour rien, elle a des défauts, mais que pouvait-elle contre cette culture de la boisson qui le ravageait, le faisant tituber dès que le soleil se couchait alors qu’il prolongeait jusqu’à l’infini le geste mécanique d’avaler, rasade après rasade, des quantités effrayantes de venin. Qui aurait pu lutter contre cette soif qui asséchait son gosier et le poussait à lever un coude qui lui dérobait l’horizon, lui ôtant toutes perspectives et le privant de son libre-arbitre. C’était sans doute, pour lui, le seul moyen d’être en phase avec ce monde dont il percevait les échos à la périphérie de son univers d’un village corse plongeant dans la mer, accroché à la pointe d’un cap Corse qui avait figé le temps. Ce vibrato subtil que l’alcool introduisait dans son corps lui permettait d’échapper à la frénésie d’un univers en pleine mutation, arrêtait les aiguilles du temps.
Au-delà de la pêche et de l’alcoolisme, Paul avait une autre manie, beaucoup plus secrète, dissimulée derrière les portes closes de son deux pièces, enfermée dans la noirceur de nuits qui s’effilochaient dans ses brumes intérieures. Il adorait battre sa femme. Quand il rentrait en titubant, que sa raison se perdait dans le cheminement d’un parcours zigzagant entre les écueils de sa lucidité, il lui restait la certitude que quelqu’un l’attendait sagement pour encaisser le solde de ses rancœurs distribué par ses poings noueux à force de hisser des filets remplis de poissons soyeux. Il s’était maintes fois juré de cesser de martyriser cette femme qui avait uni sa destinée à la sienne par un printemps où tout semblait possible, même l’amour. C’était il y a si longtemps qu’il ne s’en souvenait que partiellement, vague réminiscence noyée dans les brumes qui obscurcissaient sa mémoire. Une rencontre fortuite, deux solitudes, une étreinte brève qui laisse miroiter des heures d’un désir exacerbé par la chaleur, ce refoulement des pulsions que les codes toujours présents dans cette société corse enfermaient dans un corset craquant sous les assauts de leurs corps juvéniles. Cela semblait si naturel de franchir le pas et de fonder une famille, de faire comme les autres et de se passer un anneau au doigt pour l’arborer avec les copains au bar de l’Arcole, son refuge dans lequel il se protégeait du temps qui fuyait inexorablement en chassant sa jeunesse, le poussant vers un âge adulte qu’il était si loin de comprendre et d’accepter.
Les premières années de leur union furent conventionnelles, bien loin de cette image qu’il avait entraperçue d’une vie de volupté ancrée dans le désir et le plaisir. La famille comme repère, les fêtes qui réunissaient les cousins, oncles et autres parentèles en cercles concentriques, les interminables repas où l’alcool coulait à flots pour meubler d’une fausse allégresse ces heures à côtoyer le vide, ne lui offraient que partiellement le confort de se savoir enfin un homme comme les autres, avec une femme et ces enfants qui tardaient à s’accoucher. Malgré une fréquence réelle de rapports sexuels au début de leur union, ils étaient encore jeunes et amoureux, il dût se rendre à l’évidence : rien ne venait se nicher dans le ventre plat de cette épouse, rien qui puisse lui donner la fierté d’annoncer que sa lignée se perpétuait, qu’il était enfin un père et avait charge d’âmes. Il en conçut une amertume d’autant plus amère qu’elle était tue, que le sujet n’était jamais abordé et qu’il était impensable de consulter un médecin en posant une question aussi crûe pouvant remettre en cause la notion même de sa virilité assimilée à cette possibilité d’une stérilité masculine.
La gifle qu’il lui décocha, 5 ans après leur mariage et nombres silences accumulés en strates malsaines ayant érigé un rempart de solitude entre eux, fut presque le produit d’un hasard. Un malheureux concours de circonstances, réaction impulsive devant le mouvement d’humeur de cette épouse qui l’attendait depuis trois heures, le repas servi sur la table ayant depuis longtemps refroidi, devant un mari ivre qui titubait dans l’entrée en cherchant à accrocher son manteau à la patère de bois. Elle voulut le rattraper en tendant le bras. En un réflexe, sa main décolla et lui cingla le visage, lui meurtrissant les lèvres qui sous la violence du choc, s’ouvrirent pour déverser un flot de sang rouge qui zébra son visage de la trace évidente de cette puissance masculine. Ce qui se déclencha en lui est un mystère. Derrière une vague honte rapidement estompée, le sentiment d’un pouvoir absolu s’empara de lui. Il cessa de trembler, l’alcool se fondit dans l’humeur de son sang, il vit cette femme fondre et pleurer, ce rouge ruisseler en la barbouillant d’un maquillage morbide, un bien être l’envahir. Il y avait donc un territoire où il était le maître incontesté. Il aimait cette sensation de maîtriser le monde en dominant cette femme trop connue. Elle se paraît d’une aura singulière, la preuve d’une ingérence possible sur son environnement, d’un monde se pliant à sa volonté. Il adora et derechef, lui assena un coup derrière l’oreille qui la déséquilibra et la fit choir sur le linoléum où ses larmes ensanglantées formèrent des mares noyant les derniers vestiges de leur amour. Il prit alors l’habitude de la battre avec régularité, constance, développant une technique sophistiquée imparable, son silence et sa volonté de dissimuler les traces des meurtrissures l’encourageant d’autant plus à laisser libre-cours à ses penchants dévastateurs. Il adorait, ivre, lui flanquer des dérouillées, la battre comme plâtre, la réduire à l’état d’une chose pantelante, sans volonté, à la merci de sa volonté. C’était si bon qu’il ne se posait même plus la question de savoir si c’était juste. Il sonnait à la porte, c’était beaucoup plus pratique que de faire glisser une clef dans la serrure étroite avec ses doigts tremblants, elle lui ouvrait timide et effacée et au premier signal venant perturber l’harmonie de son ivresse, il envoyait ses poings gommer les aspérités de la réalité en se fracassant sur le visage de sa tendre épouse. Il ne la haïssait pas, loin de là, bien au contraire. Peut-être qu’il aurait eu honte en d’autres temps, sous d’autres cieux, si la boisson ne déréglait point son horloge interne en brouillant ses repères. C’était si naturel de la battre qu’elle lui apparaissait comme l’exutoire parfait et consentant de cette violence qu’il ne pouvait contenir. Il en arrivait même à penser que c’était normal, naturel, que son comportement reproduisait l’essence même des rapports entre les hommes et les femmes, un subtil lien hiérarchique entre la force de l’homme et la douceur de la femme, chacun et chacune tenant un rôle écrit, préexistant, si loin des jugements d’une société figée dans son conformisme, oubliant les lois non-écrites ancrées dans l’inconscient bestial d’un homme rustique acharné à survivre contre une nature hostile.
Et puis, avouons-le, sur qui aurait-il pu déverser ce trop plein de haine si ce n’est sur sa femme ? Il y avait bien longtemps que derrière ses rodomontades, l’alcool avait miné sa capacité à régler par la force, les histoires d’honneur qui embrasaient les comptoirs peuplés d’épaves qui lui ressemblaient tant. Au bar, les mots s’envolaient en collier d’ivresse, chez lui, les poings affinaient les derniers détails de ses bravoures nocturnes.
Au matin, Paul se levait à 5 heures, partait sur son bateau retrouver le silence des vagues, l’espace infini où se diluaient les miasmes de ses nuits rageuses. Il avait quelques heures pour oublier. Il ne pensait à rien, juste un trait d’union entre la mer et le ciel, entre le conscient et l’absence, entre les poissons et le bois dur de cette barque, la sanguinaire, héritée de son père. Il rentrait vers 11 heures à Centuri, petit port niché à la pointe du Cap Corse, posait ses caisses sur le quai, confiant à un assistant la charge de vendre le produit de sa pêche, et filait au bar de l’Arcole pour entamer enfin sa journée par un pastis 51 que le patron, en un rituel figé par l’habitude, déposait devant lui sans même qu’il le commandât. La vie alors se paraît des couleurs de l’arc-en-ciel pour des journées où les frontières entre la réalité et son ivresse s’estompaient au fil des heures.
On peut se poser la question de savoir pourquoi sa femme, la douce Restitude, un nom hérité d’une sainte de Balagne qu’elle portait comme un fardeau mais qui lui collait à la peau tant elle semblait vivre pour subir et expier pour les péchés des autres, ne réagissait point. Pourquoi donc acceptait-elle ce traitement indigne qui la ramenait à l’état de bête de somme, cette indignité dans l’isolement de la cellule familiale, ces coups qui pleuvaient et ne pouvaient même plus dissimuler les traces d’une violence qui s’exacerbait avec le temps sur sa personne ? Par quel étrange pacte étaient-ils unis dans cette tragédie quotidienne ? N’y avait-il donc aucune solution, pas la moindre échappatoire, une si totale absence de perspectives qu’elle acceptait son sort sans rien dire ni faire pour se libérer de cet étau qui l’étouffait ?
On ne le saura jamais. Le poids des conventions si prescientes dans cette société figée, la honte d’être battue et de partager la douleur devant le regard de commisération des autres, l’impression que rien ne pouvait entraver le cours des événements, l’impossibilité de parler dans une île qui cultive le silence comme un trésor, et tant d’autres raisons, sans aucun doute, figeant pour l’éternité les gestes dans une mécanique froide de l’horreur. Elle se persuadât, au fil des jours et des coups métronomiques, qu’elle était née pour endurer ce fardeau et porter une croix. Elle se rapprochait dangereusement d’un Dieu évanescent, jusqu’à confondre son existence avec celle de cette sainte dont elle portait le nom, Restitude, lapidée pour ne pas avoir renié sa foi en un Dieu de miséricorde. Châtiment divin. Elle pouvait enfin mettre son calvaire au service de l’humanité et endosser les fautes des autres dans l’aveuglement de cette barbarie qui rythmait son existence. Elle était prête à faire don de sa vie. Il n’y avait plus de limites à son renoncement. Elle se laissait glisser vers cette fin programmée, dans un rôle déjà écrit, endossant la charge d’être la victime expiatoire, sinon consentante, du moins incapable de s’opposer au cours des événements.

Par un froid soir d’hiver, quand l’alcool aide à chasser le libécciu glacé qui descend des montagnes en ricochant sur les pitons rocheux, titubant dans l’escalier raide qui grimpait vers ce lieu de supplice d’une femme, la sienne, Paul fourbissait ses armes en serrant les poings convulsivement. Il avait déjà dans la bouche, le goût âcre de son forfait, pressentiment d’une fin que l’enchaînement mortifère de cette litanie de coups entraînait. Il entra dans l’appartement si chaud en regard du froid extérieur, il vit ce visage exsangue aux yeux noir enfoncés dans des orbites saillantes, il contempla les ecchymoses léguées par le temps dessinant un glacis d’horreur sur la peau mate, il contempla la peur dans le regard qui plongeait dans ses cauchemars. Il vit si distinctement la gueule d’un poisson emmailloté dans ses filets au moment où il le tirait par-dessus le rebord du bateau, qu’il obéit à son instinct. Comme ses yeux qui roulaient dans l’obscurité d’un jour sans fin, comme ses branchies haletantes s’ouvrant au désespoir du vide, comme un supplice auquel il fallait mettre fin, il frappa et frappa encore jusqu’à mettre de l’ombre dans le regard noir de son épouse, jusqu’à sentir son souffle s’épuiser, un rictus dessiner un acrostiche figeant pour l’éternité son calvaire. Il se sentit mieux. Il se dirigea vers sa couche, se jeta tout habillé sur le lit, maculant d’un sang qui ne lui appartenait pas l’édredon et s’endormit d’un sommeil sans rêves.
Au matin, la force du réveil le tira du néant. Il se leva, enjamba le corps de sa femme et se fit un café en observant le cadavre qui obstruait l’entrée de la chambre. Sa jupe relevée dévoilait des jambes osseuses sans grâce, son coude replié en un angle impossible composait un tableau abstrait qui n’était pas sans charme, une figure géométrique aléatoire, des lignes incongrues aboutissant à un torse maigre qu’une chemise déchirée laissait entrevoir. Elle avait été sa femme. Il avait serré ce corps contre le sien pour des étreintes amoureuses mais il ne s’en rappelait plus vraiment. Elle était grotesque à exhiber sa peau nue marbrée d’ombres noires. Il n’avait ni peur ni remord, c’était si logique. Cette chose allongée sur le carrelage de tomettes rouges ne lui importait pas plus que les poissons qu’il vidait d’un coup de couteau adroit. Cela lui donna des idées. Il savait que cette histoire ne pouvait en rester là, qu’il lui fallait intervenir et trouver une solution. Il but une rasade de vin et descendit à la cave pour se munir d’une scie, de sacs en plastique et de rouleaux d’adhésif.
Dans la baignoire de la salle de bain, le corps chétif n’offrit aucune résistance. Il le désossa avec habileté, démembrant les bras et les jambes qu’il enfournait dans les sacs prévus à cet effet. L’eau coulait à flots emportant le sang qui tournoyait en dessinant des stries que la bonde brisait en l’aspirant dans un bruit de succion. Seule la tête lui posa quelques problèmes, sans doute parce que ses yeux n’arrivaient pas à s’effacer et restaient gravés dans sa mémoire. Il dut s’y reprendre à plusieurs fois pour la détacher, son couteau ripant sur les vertèbres cervicales sans trouver le chemin pour sectionner la moelle épinière. Elle ballottait à angle droit en roulant sur elle-même et à chaque fois, ses yeux morts lançaient des éclairs. En désespoir de cause, il l’arracha avec les mains en tirant d’un coup sec pour mettre fin à ce supplice. Dans l’effort violent pour séparer la tête du tronc, elle lui échappa et roula sur le carrelage, décrivant une ellipse qui la ramena vers lui comme un ballon avec de l’effet. Elle s’arrêta en bout de course sur ses pieds nus et il sentit la langue froide jaillir de sa bouche pour lui lécher le talon d’une caresse morbide. Il frissonna bien malgré lui sous ce baiser. Il l’enfourna dans un sac pour ne plus la voir et continuer son opération. Le torse était si maigre qu’il décida de le laisser entier et de l’envelopper dans une toile cirée qu’il scotcha de chaque côté. Il contempla les sacs épars, un puzzle d’une vie incongrue, et lava méthodiquement le sol et la baignoire jusqu’à faire disparaître toutes traces de son intervention.
Le jour ne s’était pas encore levé. Il transporta en trois fois les morceaux de sa femme dans sa barque de pêcheur, cingla vers la crique de l’île de la Giraglia, en face de Barcaggio, où il avait l’habitude de lancer ses filets. En un dernier hommage à celle qui fut, il immergea les restes de Restitude la Sainte, martyre de Paul le pêcheur, buvant de longues rasades d’un cognac fort et âpre qui lui brûla la gorge. Il possédait une bouteille pour fêter les grandes occasions. A cet instant précis, il fut Dieu et son pouvoir n’avait plus de limites.

Quand il rentra au port, ses caisses regorgeaient d’une cargaison de poissons comme de mémoire de pêcheur on en avait rarement vu dans cette baie. La chance lui avait sourit, comme elle continua d’ailleurs à le faire dans les mois qui suivirent. Il laissa à l’habitude, l’assistant du quai vendre ses prises, et se dirigea vers le bar, éclusa son premier pastis 51 de la journée et entama sa ronde en se saoulant méthodiquement, consciencieusement, refusant d’appréhender le moment où il lui faudrait réintégrer un appartement abandonné qui résonnait encore du bruit mat de ses coups.
Son ivresse fit long feu. Cette porte qu’il dût ouvrir par ses propres moyens avec une clef qui refusait de tourner dans le pêne, le vide sépulcral des pièces dans lesquelles une odeur indiscernable flottait, lui rappelant son forfait, le frigo où quelques restes comblèrent sa faim, le lit enfin avec ses draps propres qu’il avait changés. Par-dessus tout, cette femme lui manquait, ou plutôt, les coups qu’il lui assenait lui faisaient cruellement ressentir son absence. Sa fureur restait sans exutoire, ses poings le démangeaient, et plus la nuit avançait, plus il la haïssait de s’être laissée aller à mourir. Il lui en voulait de n’avoir su résister et de lui offrir par sa mort la solitude et l’impossibilité de calmer sa fureur. Il frappa les murs à s’en déchirer la peau mais rien n’y fit, sa douleur augmentait sa haine contre sa femme, lui dérobant sa vengeance.
Au matin, il alla à la gendarmerie pour annoncer la disparition de son épouse. Un pandore reçut sa déposition, l’affaire en resta là. En Corse, l’omerta est une réalité, un mode de vie hérité des années où un simple regard pouvait dégénérer en violence, où les liens étroits entre les familles constituées en clans entraînaient des rivalités courant sur plusieurs générations dans des « vendettas » meurtrières qui n’épargnaient personne. Il fait nul doute que d’aucuns pressentirent que tout n’était pas clair dans cette disparition. Mais la chape de plomb du silence retomba sur le village de Centuri et les semaines s’écoulèrent sans que quiconque ne retrouva ce fantôme qui avait déjà été enterré, depuis si longtemps, entre les quatre murs d’une prison familiale, sous le joug de son tortionnaire.
On s’habitue à tout, même à la solitude, surtout quand on peut la partager dans des nuits d’ivresse. Il franchit un dernier palier dans son alcoolisme. Il adopta comme règle de faire la fermeture du bar de l’Arcole, toujours le dernier à franchir le seuil de l’établissement pour se rendre comme un somnambule vers son lit et se lever au matin, par la force de l’habitude, pour se rendre à sa barque. Ses forces déclinantes dans l’ingestion inconsidérée multipliée de tous les alcools possibles, fragilisaient son activité professionnelle mais par un de ces mystères qui restent incompréhensible, il revenait toujours chargé de poissons de son lieu de pêche, cette baie dans laquelle se décomposaient les restes de sa femme, quelques mètres sous ses filets, à portée de main, de ces mains qui l’avaient meurtrie. C’est comme si elle me pardonnait, pensait-il dans ses rares périodes de lucidité, comme si elle me fournissait en poissons frais et dodus, les écailles soyeuses, les yeux papillonnant, les corps lustrés, ce sont des prises du seigneur qu’elle m’envoie de l’au-delà ! Il se signait alors, non pas qu’il fut croyant, mais par la force de l’habitude, en un rituel ancré dans son forfait, pour vaguement conjurer un sort funeste.
Pourtant, depuis qu’il avait largué les morceaux épars de sa femme, à chaque fois qu’il lançait son filet dans sa zone, une énorme dorade royale semblait le narguer. Il la reconnaissait à sa couleur verte, parsemée de tâches blanches et de stries grisâtres, à sa crête effilée qui tranchait la surface de l’eau, à son regard perçant qui ne cessait de le suivre. Elle mesurait plus d’un mètre de long. De jour en jour, elle s’aventurait, se rapprochant toujours plus en sortant sa tête ricanante, sa queue fendant l’eau et la guidant adroitement, vif-argent jouant avec les mailles du filet, glissant avec célérité dans l’onde du bateau en une sarabande démoniaque. Il avait la nette sensation qu’elle venait le braver, que cette dorade royale n’avait de cesse de le provoquer. Il se fit un point d’honneur de la capturer et imagina tous les stratagèmes, puisant dans sa science de pêcheur transmise par des générations depuis la nuit des temps, tous les pièges imaginables…en vain. Elle continuait son manège, virevoltait avec adresse, décrivant des cercles concentriques dont la barque était l’épicentre, ses yeux globuleux l’obsédant jusqu’à lui ôter toute faculté de raisonner. Il l’entendait même caqueter, raconter des histoires qu’il valait mieux taire, faire resurgir des fantômes, le désigner du doigt en opprobre, une tâche noire sur la joue qu’il se persuadait que chacun pouvait désormais discerner. Il dépérit. La boisson ne pouvait lui faire oublier cette dorade royale qui le poursuivait de ses assiduités et l’accompagnait sur le chemin de croix de ses angoisses.
Le plus surprenant dans cette affaire est que, si Paul perdait sa soif de vivre, le poisson, l’objet de sa haine, lui, semblait grandir et grossir, profiter de la vie, s’épanouir en une parallèle insupportable inversant les règles de la logique. Quand Paul remettait son moteur en marche pour rentrer au port, les filets chargés, il aurait dû regarder sous l’eau, dans ces mètres interdits où le corps de son délit reposait. Il y aurait vu une armée de crabes campant la garde autour des morceaux de sa femme, les pinces dressées afin d’ériger un barrage contre les intrus. Il y aurait vu son ennemie, la dorade royale se repaître de chaque membre offert, dégager le film de plastique avec ses dents acérées, plonger sa gueule dans la chair lavée par la mer et ingérer jusqu’à la moindre parcelle de cette Restitude des fonds ténébreux dans lesquels elle gisait, abandonnée par tous, dans l’isolement des froideurs hivernales, dans le sourire d’une mort inachevée.
La dorade royale, son amie par delà le temps des vengeances, dévorait méthodiquement cette femme qui s’offrait à elle avec tant de complaisance. Quand elle eut achevé les bras et les jambes, rognant jusqu’aux os les chairs délicates, les tendons si fins, les muscles abandonnés, elle attaqua le torse en ouvrant une large cicatrice du pubis au thorax dans laquelle elle s’enfouissait en se repaissant. Il lui arrivait même de somnoler entre deux bouchées, de laisser le temps s’écouler dans les humeurs de son impérieuse nécessité de l’ingérer totalement. C’était comme un enfantement à rebours, un Don de soi irréversible. Restitude s’en remettait à son alliée, la dorade royale, avec patience et gourmandise. Elle l’invitait à accomplir sa mission, lui réservant le meilleur d’elle-même, ce qu’elle n’avait jamais pu exprimer dans une vie terrestre à l’horizon borné par les coups de son tyran. Les jours passaient et son repas céleste semblait inépuisable. Tous les poissons du coin fuyaient cette orgie mystérieuse, comme s’ils comprenaient que derrière ce festin, des plans obscurs concernant une vengeance divine se tramaient dont il valait mieux ignorer l’aboutissement prochain. Seuls les crabes, gardiens du temple vigilants, étaient autorisés à veiller sur la dépouille de jour en jour plus réduite, alors qu’en parallèle, elle grossissait et irradiait d’une vie éclatante. Elle avait désormais des couleurs vives, des formes rebondies, éclair de feux dans l’onde moirée, quand elle se jouait des mains malhabiles du pêcheur qui tentait vainement de la capturer. Elle savait bien qu’elle gagnerait à ce jeu d’homme.
Il ne restait plus que la tête à dévorer, cette tête qu’il avait eue tant de mal à sectionner qu’il en faisait encore des cauchemars et qu’il ne supportait plus de voir une langue surgir d’une bouche. La dorade royale mordilla le sac de plastique et pratiqua une ouverture. Le visage de la femme surgit de sa gangue. Des yeux tristes et beaux qui auraient dû aimer la vie et contempler des enfants, des paysages sauvages, le soleil se lever, un monde d’humanité dans lequel son rire clair aurait pu résonner. Est-ce le roulis, une vague marine ou simplement une illusion… elle cligna des yeux, l’invitant à plonger ses dents acérées comme des rasoirs dans les pupilles sombres qui s’éclairèrent à l’aube d’une nouvelle vie. C’était le dernier acte qui se jouait, les dernières bouchées avant que la vengeance s’accomplisse, que le concours de circonstances d’une existence de misère se parachève dans un final d’éblouissement. Quand elle eut dévoré le cerveau, que chaque centimètre de ce crâne fut dépouillé de sa peau, qu’elle eut rogné tout ce qui pouvait s’arracher, qu’il fut poli, immaculé comme le miroir impossible d’une pureté divine, la dorade royale sut que sa mission s’achevait, que désormais le cours de l’histoire pouvait reprendre et aller inéluctablement à son terme. Le ventre rebondi des dernières bouchées de feu Restitude, elle se dirigea vers la barque de Paul en remuant sa queue et plongea vers les fonds marins.
Ce jour-là, le pêcheur retira la dorade royale dans des filets vides de tout autre poisson. Une seule prise, ce fantôme qui le hantait, un met des dieux pour une traque aboutissant enfin, une victoire à consommer. Il la contempla avec haine. Il avait bu toute la nuit, et le matin aussi. Il dirigea sa barque vers la plage de Barcaggio, au pied de la tour Génoise qui campe en sentinelle sur l’éperon rouge d’un pic éventrant les flots. Le vent se levait, les vagues grossissaient, creusant des creux découvrant des rochers immergés. Il accosta péniblement et s’engagea vers les dunes de sable en ramassant du bois. Il construisit un trépied avec des branches nouées et embrocha la dorade royale encore frétillante sur une baguette de chêne. Elle ne résista même pas. Des brindilles entassées avec habileté s’enflammèrent et vinrent lécher la peau croustillante, faisant dégager un suc qui rissolait la chair blanche. Les yeux de la dorade royale se fermèrent sur un ultime clin d’œil. Elle savait, elle ! Pendant que le poisson rôtissait en dégageant un fumet chargé d’iode mais aussi, une odeur doucereuse, indéfinissable, étrange, qui prenait à la gorge, il alla chercher une bouteille de vin rouge aux effluves du maquis, l’ouvrit et bu à satiété. Le liquide rouge coula dans son estomac serré, apaisant ce feu intérieur qui le dévorait, cautérisant sa haine. Une miche de pain ferait l’affaire, un citron aussi pour en verser le suc sur la chair si tendre de son ennemie des profondeurs.
Il contempla le poisson au ventre ouvert, huma les fragrances de sa chair et lança vers le ciel, sans réfléchir, un vibrant : -ceci est ton corps, ceci est ton sang, à toi dieu des hommes, je confie la part du diable ! - Il ne savait pas qu’il invoquait Lucifer.
Il s’accroupit et commença à manger avec ses doigts noueux, ses mains qui portaient encore la trace des coups qu’il avait assenés sans merci sur le visage de Restitude. Il décortiqua ce poisson maudit et l’absorba jusqu’à la moindre parcelle avant de s’écrouler, le visage exsangue, en poussant des rugissements qui retentirent dans toute la baie, et jusqu’au ciel même. On les entend encore certains soirs de colère, quand les dieux n’en peuvent plus de la vilenie des hommes.


Le médecin légiste constata que dans sa précipitation, Paul avait mangé trop vite, trop goulûment. Une arête, une simple arête s’était fichée dans sa gorge, bloquant la bouchée qu’il tentait d’avaler, obstruant son œsophage, empêchant toute progression vers son estomac. Il tenta bien de la recracher, mais l’arête fichée profondément dans son tube digestif l’en empêcha. Il s’infligea alors, dans un réflexe ultime, des coups puissants sur le thorax, sur la poitrine, sur le corps afin d’expectorer le corps étranger. Il lui fallut toute l’énergie du désespoir pour se mutiler avec tant d’acharnement, imprimant sur sa peau des formes noires, des bleus sanguinolents, des desseins géométriques de cette fureur qu’il avait toujours exercée sur sa compagne. Il tentait de recracher cette maudite portion d’une dorade royale qui le précipitait dans un monde qui le terrorisait, celui des comptes à rendre à une Restitude enfin sereine. Il cogna et prolongea son supplice jusqu’à ne plus sentir ce souffle de vie qui le maintenait en équilibre. Dans la tension pour s’en libérer, il vomit une bile qui vint colmater les derniers interstices par lesquels un maigre filet d’air accédait encore à ses poumons. Dans cette bile, il y avait un peu de tout l’alcool qu’il avait ingéré dans sa vie. Il mourut sur cette plage dans d’atroces souffrances, seul, sous les rayons pâles d’un soleil qui riait en se gaussant de la petitesse des hommes. Restitude aussi riait, mais rien, ni jamais ne pourrait lui permettre de rattraper le temps perdu, celui de l’innocence.


 

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Le collier de phalanges

Publié le par Bernard Oheix

Il est temps. Vous êtes devant la télé, les pieds sur la table basse, une bière à la main et votre cerveau engourdi fixe la télévision, un numéro d'Envoyé Spécial. Petit à petit, dans les images floues et les commentaires lointains, quelque chose d'étrange et d'horrible monte comme une vague à l'assaut de vos certitudes. Il s'agit de morts, de centaines de milliers de morts, dans les villages, entre voisins, de générations décapitées. Il s'agit de l'Afrique, de Hutus, de Tutsis, vous ne comprenez plus vraiment qui est la victime, qui est le bourreau. Vous savez seulement que l'horreur était à notre porte et que nous l'avons laissée entrer en nous. Vous avez mal. Cette nouvelle est le produit de ce mal, partageons le ensemble

 

 

 

Le collier de phalanges

                      Ce n’est pas facile de tuer un homme ou une femme avec une machette, même un enfant d’ailleurs. On peut s’imaginer avec cette lame tranchante, aiguisée, polie par le temps, bien équilibrée dans la main et  croire qu’il suffit d’en assener un coup bien violent pour ôter la vie. C ’est une illusion. Il faut frapper si fort, balancer le bras sans hésiter, ne pas craindre le contrecoup du choc en étreignant le manche et espérer viser juste au pli du cou…mais c’est si rare de l’atteindre. On peut décapiter d’un mouvement ample quand la lame s’insère entre deux vertèbres cervicales et sectionne les nerfs, les muscles et les veines qui partent de la poitrine pour rejoindre le cerveau, mais cela n’arrive presque jamais.

 

 Dans la plupart des cas, les victimes se débattent, s’agitent, n’ont de cesse de se dérober devant l’inéluctable. Les cris ne sont pas vraiment gênants, bien au contraire, ils donnent une réalité à ce qui est en train d’advenir, ils nous poussent à agir, déclencheurs de nos mouvements, musique de notre acte, mais cette cible mouvante nous interdit toute possibilité de prendre notre temps et de faire du bon travail.

Moi, c’est le bruit de la lame contre la boîte crânienne qui m’a toujours dérangé. Passe encore pour le sang qui jaillit, mais le craquement  des os et les corps qui se cambrent ne sont pas esthétiques. C’est une faute de goût, un déni à l’ordre des choses, une faille dans le rituel des mises à mort. Surtout qu’il est évident qu’un coup ne suffit pas et qu’il faut alors renouveler l’opération plusieurs fois avant de pouvoir passer à une autre proie.

Ma première chasse s’est déroulée  il y a si longtemps. J’en garde un souvenir plutôt précis, des couleurs pourpres, une odeur d’urine, un son strident montant dans le ciel étoilé et que les flammes du feu faisaient danser. C’était une femme du village que je connaissais bien et avec qui j’avais partagé une nuit d’amour, deux étés auparavant, une des premières à m’offrir son corps. J’avais eu du plaisir à épouser ses formes mûres, elle m’avait guidé vers la jouissance, j’étais encore si jeune et je ne connaissais rien de la vie, ou si peu !. Là, couchée sur le dos, les yeux fous, elle me suppliait du regard pendant que les autres la violaient. Elle connaissait le dénouement et la terreur avait fait disparaître toute trace d’humanité de son visage, une peinture de la tragédie si humaine des passions. Les autres m’ont poussé et il a fallu que je m’exécute et  que j’introduise mon sexe dans le sien sanguinolent, que je trace ma voie dans l’écheveau de son ventre meurtri et je n’ai pas pris de plaisir, j’ai fait semblant, je vous l’avoue.

Comme j’étais le plus jeune, 15 ans, et que c’était ma première traque, ils ont voulu que ce soit de ma main qu’elle reçoive la mort, une offrande initiatique pour toutes les promesses d’un avenir que nous devions bâtir sans leur présence, une juste récompense qui scellerait mon sort au destin de mon peuple.  Ils n’avaient même pas besoin de boire pour se forcer à agir, cela semblait si naturel chez eux et cette purge ne faisait que commencer, un début dans l’horreur des nuits de soufre. Ils m’ont propulsé au centre de l’arène dans les flammes dansantes du feu qui embrasait la nuit, et ils ont entonné un chant de gorge, un cri  dans la nuit qui portait les orages. Ils dansaient en m’observant et je sais que c’est à ce moment précis que j’ai  décidé de lui trancher une phalange. J’ai pris sa main qui pleurait et m’étreignait, je l’ai étalée sur la terre rougie de son sang, elle n’a pas résisté,  j’ai sectionné ses appendices qui ne gigotaient même plus, le plus rapidement et proprement possible. J’en ai ramassé un, n’importe lequel, l’annulaire et je l’ai pointé vers l’horizon si lourd qui m’attendait. Elle avait déjà tellement mal que cette douleur complémentaire ne sembla même pas accroître sa peine. Un éclair a jailli dans ses yeux pendant que je brandissais mon trophée. J’ai pris ma respiration, je suis allé chercher au tréfonds de mes peurs, un hurlement qui a ricoché dans la nuit fauve et j’ai jeté en l’air ce misérable morceau de chair comme le doigt accusateur d’un Dieu qui nous avait abandonné. C’est ainsi que ma légende naquit, c’est par ce doigt et cette phrase lancée pour fuir au devant de ma terreur que tout est arrivé dans les rires de ceux que l’odeur du sang enivrait.

Ils l’ont achevée en se ruant à plusieurs sur elle, se disputant l’espace pour lui décocher des coups de pieds, lui enfoncer des braises dans les yeux, lui introduire un tison dans le vagin, ornant la masse sanglante de ses chairs d’estafilades qui zébraient sa peau noire des signes rituels d’une mort trop lente à venir. Vous ne pouvez pas imaginer comme la vie s’accroche désespérément aux moindres anfractuosités d’une enveloppe charnelle, comme il est difficile de chasser toute trace d’humanité de cette coquille qui avait été habitée par une femme de 35 ans. Elle avait ployé son dos sous les calebasses d’eau tirée du puits, ri de voir ses enfants naître,  pleuré devant la sécheresse du cœur des hommes pour finir après d’atroces souffrances, cadavre disgracieux, puzzle incompréhensible de la misère qui fait s’entre-tuer les frères.

C’est un cousin qui a provoqué la suite. Il a ramassé cet annulaire gris cendre et l’a enfilé sur un fil de nylon en forant un trou dans son extrémité pour me le passer au cou en une cérémonie initiatique et je me suis promené toute la nuit avec cet obscène bijou qui brinquebalait en s’égouttant des dernières traces d’un sang noir comme le diable qui s’était emparé de mon âme.

Le soleil se couchait tous les jours, et l’aube revenait invariablement pour les traques des marais, dénichant des fantômes humains le ventre vide, la boue dans les yeux, la certitude  d’une fin que les plus volontaires espéraient rapide mais que les femmes et les enfants subissaient dans les affres des tortures les plus ignobles. On s’habitue à l’horreur, on peut vivre avec les miasmes de la mort à ses basques.

Tous les matins, vers 9 heures, nous avions l’habitude de nous retrouver sur une langue de terre qui jouxtait le marais où se terraient des centaines d’êtres hâves et dépenaillés que la faim et la peur rendaient inhumains. Les femmes apportaient l’alcool et le gibier pour de grands repas qui nous réunissaient tous et au coup de sifflet du chef de la chasse, le vicaire de l’église, les enfants et les vieux s’enfonçaient dans les marigots pour dénicher ceux qui tentaient de se fondre dans la couleur de la boue pour échapper à leur destin. Ils avaient l’ordre de ne pas s’approcher des victimes et de nous rameuter d’un hurlement. Combien j’en ai entendu de ces sinistres signaux qui déclenchaient la ruée des hommes forts, ceux qui portaient les machettes et les houes et n’attendaient qu’un signal pour déchaîner leur fureur et combler ce vide obscur qui emplissait leur cœur de haine.

Suivant les jours, nous pouvions ainsi lever de 10 à 20 proies pour les périodes fastes qui toutes subissaient le même sort. Une agonie de souffrances dans les rires de leurs bourreaux et moi, au milieu, mêlant mes hurlements à ceux des victimes comme à ceux des chasseurs. Rituellement je sectionnais un annulaire et je l’enfilais à mon collier qui ne me quittait plus, comme s’il m’était nécessaire de porter ma croix à chaque heure du jour et de la nuit afin de graver chaque instant de cette page d’une histoire de l’humanité que nous écrivions en lettres de sang. Je ne les comptais pas, il se faisait de plus en plus lourd au fil de ces semaines où la vie s’était figée en un moment d’éternité dans cette région si éloignée de la nature des êtres. Nous étions devenus des animaux et je participais pleinement au sein de cette meute à l’effondrement de l’espoir devant le cancer d’un mal inconnu. Il était si normal de les exterminer.

Pourtant, je peux vous le dire désormais, pas une fois, pas un seul des gibiers que nous dénichions n’est mort de ma main. C’était ainsi. Personne ne pouvait se douter que derrière ce collier de phalanges, emblème de ma fureur et de mon implication, aucune vie humaine n’avait payé le tribut de cette lame qui tranchait les doigts pour éviter de sectionner le fil d’une vie. Je vous le jure sur les saintes écritures, je suis prêt à me faire dévorer par les flammes de l’enfer éternel si je mens, je n’ai jamais tué tout au long de ces chasses qui ont duré de longs mois sous l’œil d’un occident impavide qui attendait que la colère s’apaise. Je n’ai pas tué un homme, pas une femme, même pas un enfant, rien, j’ai simplement continué à enfiler des doigts sur un fil de nylon et le collier grandissait devenant si lourd à porter, tous ces doigts s’agitaient dans mes cauchemars, dansaient une sarabande de lumières crues, me dévoilant toujours plus au fur et à mesure qu’il me dissimulait. C’était ainsi, ma croix à moi, un culte me permettant de me remémorer le passé.

Avant chaque traque, les guerriers, ces cultivateurs que j’avais connus depuis mon plus jeune âge et qui m’avaient guidé sur les pas de mon adolescence, venaient s’incliner devant ma collection d’annulaires en un geste de déférence, cassant le buste pour baiser un des doigts racornis, communiant avec un dieu malin pour quémander la force qui guidait leurs bras vengeurs. Sans doute du fait de mon âge, j’avais un statut à part, mascotte de ce coin perdu dans lequel s’affrontaient les haines séculaires que le mensonge et la cupidité entretenaient. Les biens de ceux qui mouraient devenaient propriété de ses bourreaux par une loi non écrite, implicite, que la quantité de proies rendait d’autant plus attractive. Je ne suis pas devenu riche, bien au contraire. Je n’ai jamais pu dépouiller une des victimes de ses bijoux, de ses habits, de ses armes et parures, de sa besace dans laquelle s’entassaient les maigres biens de toute une vie de manque, parce que je n’ai jamais tué, tranché de gorge, fait couler un sang noirâtre de leurs veines, juste quelques doigts pour m’empêcher de dormir et venir me hanter.

Ils avaient si peu… mais ils étaient si nombreux que des fortunes se sont érigées, que des trésors se sont amassés dans les huttes du village désertées par une partie de leurs habitants. Je suis resté comme je suis né, sans biens terrestres, sans rien à pouvoir troquer. Ma seule richesse, c’était ce collier de phalanges que j’arborais et qui représentait la seule protection contre la barbarie que j’avais pu m’inventer, que le sort m’avait offert. Je n’ai jamais tué et c’est à lui que je le dois. Je n’ai jamais tué, je vous le jure.

Je ne vous demande pas le pardon pour mes frères et pour moi, je ne prie pas pour les victimes, elles sont trop nombreuses, l’éternité n’y suffirait point, je n’exige rien de vous, même pas de pouvoir dormir la nuit, je ne regarde plus le soleil, je l’ai oublié et je n’entends plus le chant des oiseaux. Il n’y a que le vide, et je suis assis au bord de ce vide. Pourtant, j’ai une requête à vous faire, quelque chose  qui me manque tant et que je vous supplie de me rendre, j’en ai besoin pour me rappeler que j’existe, restituez-moi mon collier de phalanges, il faut que je les compte maintenant que la terre s’est arrêtée de tourner, que le bruit a cessé. Rendez-moi mon collier, il me manque tant, je n’existe plus sans lui.

 

 

 

 

 

 

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A vous, les petits nouveaux

Publié le par Bernard Oheix

Salut à vous qui débarquez dans mon blog.

Ma prochaine livraison aura lieu le 6 juillet. Je vous promets une nouvelle bien relevée, de celles qui font faire des cauchemars, son titre est  "Le collier de phalanges" et elle devrait vous donner un bon coup au plexus. Mais oui, mes petits chéris, vous aurez droit aussi à quelques textes gentils, romantiques, doux...mais il faudra les mériter et vous accrocher encore quelques temps avec une prose plus...branchée sur le côté sombre de la réalité ! Tant pis, encore un effort pour être révolutionnaire.

Quelques photos aussi vont débarquer de la boîte à rêves...elles vous feront fantasmer, Claudia Cardinale et Cameron Diaz...y a pire ! Allez-y, circulez, c'est gratuit !

N'hésitez pas à vous inscrire à la news letter (colonne de gauche, en bas, un clic, et on rentre son mail), et en attendant baladez-vous dans les textes en y apportant vos commentaires, et si vous le désirez, transmettez l'adresse de ce blog à vos amis... 

Allez ! A bientôt. Sur ce blog où dans la vraie vie !

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La malle en cuir et l'enfant à naître

Publié le par Bernard Oheix

Les angoisses de la création, on connait ! La peur d'être père, on connait ! Alors quand les deux se conjuguent, attention, âme sensible s'abstenir.

La malle en cuir et l’enfant à naître

 Je poussais, tirais, m’escrimais sur cette énorme malle en cuir marron racorni, cerclée de lattes d’un bois dur comme la pierre, d’un poids qui dépassait toutes les ressources de mon énergie. Des petites roulettes grinçaient sur le trottoir de cette bourgade dans laquelle nous avions échoué par cet après-midi orageux d’un été indien. La poussière dans les yeux m’inventait des formes dorées qui faisaient danser au fond de mes pupilles les humeurs de mon sang. J’étais si furieux, si haineux du monde devant l’acharnement à contrarier mes désirs. Il m’aurait suffit de si peu, de ce poids d’une malle qui s’envolerait et  de retrouver ta silhouette comme avant, quand tu étais jeune et svelte et que ta taille tenait entre mes deux mains.

La vision de ce corps chaloupant les mains posées sur le ventre m’insupportait. Qu’avait-il bien pu se passer pour que cette amante qui se jetait à mon cou à toute heure du jour et de la nuit en improvisant des promenades célestes sur mon corps, se transformât en un informe amas de chairs distendues uniquement préoccupée à regarder croître ce têtard vibrionnant que j’avais injecté dans sa matrice soyeuse, un soir de contraceptif en panne. Et j’avais laissé faire cela, moi ? Où était la charmeuse de serpent qui me faisait miroiter le triangle noir de son impatience pour m’engloutir dans sa jouissance.

J’avais tout quitté des plaisirs et des responsabilités de cette terre pour devenir cet écrivain indispensable à l’équilibre du monde et je traînais derrière moi cette femme parturiente, enceinte de mes œuvres, et l’ensemble d’une vie d’écriture dans cette malle en cuir regorgeant de l’intégralité des 7204 pages écrites et refusées par l’ensemble des éditeurs de ce pays.

Le premier tome de mes 453 pages de mémoires, écrites à la plume d’oie et à l’encrier, puisqu’il paraît qu’une première œuvre est toujours autobiographique ce que j’avais décidé d’assumer et même de revendiquer, 4 romans dactylographiés de plus de 160 pages chacun, se situant dans la banlieue d’une mégalopole, avec comme protagonistes de jeunes délinquants à la recherche d’un amour sincère et érigeant une société sans contraintes dans un communisme primitif qui démontrait la profonde nature bénéfique de l’homme libéré des chaînes sociales et des lois asservissant l’individu. Des recueils de nouvelles, une saga sur une famille parcourant trois générations dans un petit village de l’Ouest américain, même si je n’y avais jamais mis les pieds, une thèse sur les dangers de la pollution et les excès d’une écologie subordonnée aux extrémismes, deux romans pour enfants et un porno gothique de 412 000 caractères qui mettait un moine du XVIIème siècle aux prises avec les nonnes endiablées d’un couvent qui s’imposaient le vœu du silence mais pas de la chasteté.

Il y avait aussi un journal regorgeant d’anecdotes sur le monde dans lequel j’étais plongé, d’innombrables articles envoyés mais jamais publiés par la presse inféodée aux intérêts des grands groupes capitalistes, 14 poèmes épiques formant la trame d’une histoire légendée de l’humanité et tant d’autres écrits à la force de mon sang, par cette vision qui me possédait d’un destin hors du commun, d’un talent que les autres me niait mais que je savais enfoui dans les tréfonds de ma personnalité. J’étais un écrivain aussi vrai que je te voyais ahaner en  roulant d’un bord sur l’autre, accrochée à tes espoirs d’enfantement, exhibant ton appendice comme pour signaler, si besoin était, que tu allais accoucher d’un monstre qui nous dévorerait le cerveau et nous sucerait la moelle épinière. Il t’avait, depuis ces 8 mois passés à rondir dans tes boyaux, déjà décervelée, jusqu’à te ramener à l’état animal, phagocyté par un mal mystérieux nommé instinct de maternité.

En attendant, elle était si lourde cette malle que cela en était une torture de progresser sur les pavés inégaux de Charlottesville vers cette pension qui devait nous abriter pour les quelques mois à venir : tu avais cet enfant à pondre et dans ma tête bouillonnait le récit épicurien d’un couple à la recherche du bonheur absolu qu’il me tardait de coucher sur du papier blanc comme l’espoir qui me poussait à persévérer dans la progression de cette malle si lourde, si pesante d’une vie incomplète.

Un ruisseau de sueur dégoulinait de mon front pour suivre la commissure des lèvres et tomber en gouttes régulières aspergeant alternativement les pavés et le devant de ma chemise où une auréole s’étalait, à la mesure de l’énergie que je développais pour trimbaler cette gigantesque valise. Dans un effort surhumain, je fis progresser ma malle maudite sur plusieurs dizaines de mètres, contournant l’angle de la rue et m’engageant vers la pension du soleil. J’ai entendu un cri, une voix angoissée clamant mon prénom, j’ai senti un souffle affolé me caresser le cou et j’ai tourné la tête. Je ne voyais plus rien, l’angle de la rue me dérobant l’agitation qui bruissait, faisant courir des vagues sombres d’autant plus inquiétantes que l’imagination suppléait les sens de l’observation. J’hésitais, ma malle en équilibre et je revins sur mes pas, passant ma tête par-delà le coude de la rue afin de percevoir la cause de ce tumulte.

Elle était allongée sur le dos, jambes écartées, une mare s’étalant sous sa jupe, elle haletait telle une chienne, geignant des « il est là, il arrive » comme une litanie de pleureuses dans une tragédie grecque où l’on discernait les syllabes de mon prénom en un doigt accusateur dévoilant à la face du monde, l’auteur et responsable de cet accouchement diurne sur un bout de trottoir d’une petite ville de province.

« Et merde, elle va quand même pas me le pondre maintenant ! » Et pourtant, elle avait bien entamé le travail et déjà une tête chevelue en forme de pastèque apparaissait dans l’ombre de ses cuisses. Plus de trente personnes s’étaient attroupées, tant pour jouir du spectacle en technicolor de l’arrivée de mon aîné, unique et spectaculaire progéniture, engagé dans l’acte final, que pour tenter de secourir l’enfanteresse en lui offrant les secours d’une population composite où tous les corps de métiers devaient pouvoir cohabiter et régler les problèmes de cette naissance impromptue.

 Je ne savais que faire, ma malle si précieuse abandonnée sur le trottoir, la mère de mon enfant en train de parturer derechef au vu et au su de toute la foule agglutinée, l’angle d’un établissement public comme un coin enfoncé entre les deux pôles de ma vie. Il a bien fallu que je me décide à quitter du regard le passé, mon œuvre d’antan, pour me pencher sur mon présent, ce petit d’homme qui gigotait dans sa frénésie de venir hurler à la face du monde sa présence irréversible. Une infirmière avait pris les choses en main et s’employait à distribuer les rôles en créant un semblant d’harmonie dans ce chaos généré par l’impatience du moutard intempestif et l’imprévoyance de la mère pondeuse. Je me suis penché et j’ai pu vérifier que c’était bien un garçon, ses grosses couilles rouges déjà en exposition, sa voix montant dans l’azur comme un diapason de tous les emmerdements qu’il commençait à provoquer à l’orée de sa courte vie. On me l’a déposé dans les bras que j’avais mécaniquement ouverts et je me suis retrouvé entravé, le visage rond et les yeux comme des boules du nouveau venu m’empêchant de surveiller ma valise.

C’était la première fois que je la perdais de vue et des images cataclysmiques hantaient mon cerveau, un trottoir vide, une malle envolée, mes feuilles manuscrites volant dans le ciel en tourbillonnant vers les nuages gorgés de pluie qui délavaient l’écriture et emportaient mes rêves dans un ruisseau d’encre. Je tremblais de peur et les adultes qui m’entouraient avaient la larme à l’œil de me voir si ému avec ce spermatozoïde géant dans les bras. «  Ma valise, ma malle, est-ce que quelqu’un peut s’en occuper ? » Mon interpellation disparut dans le caquetage alentour, chacun commentant à sa manière le miracle éternel de la conception.

Je sentais la panique me gagner et sans hésiter, devant la crainte du pire, j’ai niché mon fils éternel contre la poitrine accorte d’une rentière en mal d’amour et j’ai pu foncer enfin vers l’angle qui me dérobait la vision de ma malle orgueilleusement dressée dans les rues de Charlottesville, guettant la fin de cette phase natale pour retrouver son maître et unique lecteur. Las ! En lieu et place de mon monument, de cette stèle érigée en mon honneur, un vide de sinistre augure trônait sur ce trottoir de l’infamie. On m’avait dérobé la malle pendant la naissance de cet enfant du bonheur.

7204 pages disparues drainaient de la glace dans mes artères, un froid insidieux qui me paralysait, l’impression d’une fin absurde où tout était écrit sans qu’aucune rémission ne soit possible, un destin vers lequel je me précipitais, tête baissée, avec cette certitude que je l’avais pressenti. Je sais maintenant qu’au moment d’abandonner cette malle en cuir si précieuse pour me précipiter au chevet de cet intrus qui venait me perturber, je sais que j’ai perçu ce piège létal, ce traquenard que me tendait la vie…et que je n’ai pas su réagir et me protéger.

Un vent chaud se mit à tourbillonner, faisant voleter la poussière, asséchant les gorges, enrobant la scène d’un halo qui nimbait d’irréalité cette absence si cruelle. J’avais les tempes qui résonnaient, tam-tam lancinant qui pulsait mon horreur, le regard fixe, incapable de bouger et de prendre une initiative. 7204 pages de ma vie gommées comme si je n’avais pas existé, des pans entiers de ma mémoire brûlés vifs dans un autodafé sanctifiant la naissance du nouveau sur les décombres du monde ancien, des millions de mots s’évanouissant dans la fournaise d’un Lucifer qui se jouerait de moi comme d’un pantin désarticulé. J’étais fou de rage, et je la contenais de moins en moins.

J’ai reculé jusqu’à me retrouver sur le rebord de l’arête qui séparait le trottoir vide de ma malle en cuir de celui de l’attroupement autour de cette femme qui venait d’accoucher de mon enfant. J’ai  vraiment eu la haine.

Mécaniquement j’ai sorti mon revolver et j’ai armé le chien. Je tendais le bras et j’ai tiré à cinquante centimètres au-dessus de leurs têtes pour les faire fuir. Ils se sont égaillés tels des moineaux apeurés en hurlant des mots que je n’entendais pas. Je voyais bien leur bouche ouverte, mais rien n’en sortait, juste ce bruissement de la balle, ce fil tendu qui me reliait à cette forme accroupie qui tentait de protéger son enfant. J’ai visé posément et je lui ai tiré une balle dans la tête : je ne voulais surtout pas que l’on puisse dire que je l’avais fait souffrir. Elle s’est arquée et un flot bulbeux a jailli de sa boîte crânienne explosée. C’était propre et sans bavure et j’allais m’en aller quand un cri strident de nouveau-né a percé la muraille du silence qui s’était érigée autour de moi. Comme un coin d’acier, le hurlement est venu se ficher dans ma perception de ce monde ouaté, blessure au fer rouge qui s’enfonçait à la base de mon cerveau pour remonter vers le lobe occipital. Il se rappelait à mon souvenir et je l’ai saisi par les pieds, petit lapin agité, j’ai enfoncé le canon dans sa gueule ouverte et j’ai appuyé sur la détente. Un tout petit geste pour un être qui avait si peu vécu que le monde ne s’apercevrait même pas qu’il n’était apparu que le temps d’un éclair.

Je suis retourné vers ma malle absente. Je voyais des centaines de pages roulées par le vent, des extraits de ma vie zigzaguer d’un bord à l’autre de la rue, des paragraphes noirs se délaver dans le ciel d’azur, j’ai attendu les sirènes, j’ai tendu mes mains pour leurs bracelets de nickel, j’ai atterri dans cette prison de pierres blanches et j’attends que le temps volé me soit rendu.

Je ne touche plus un stylo, je n’écris plus rien. Mon passé s’est évanoui et je n’ai plus de futur, alors je contemple mon présent vide et j’évite de me raconter des histoires, j’aurais si peur de me retrouver avec moi-même.

 

 

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