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cinema

1969 : 1re Quinzaine des Réalisateurs. Révolution Permanente !

Publié le par Bernard Oheix

C’est à quelques semaines d’un Baccalauréat qui aurait nécessité un peu plus d’attention et de concentration de ma part, que j’ai eu le privilège de vivre une expérience cinématographique fondamentale qui allait bouleverser mes choix et donner un sens à ma vie. Derrière les ors de la compétition officielle au Palais des Festivals, dans une petite salle de la rue d’Antibes, le Rex, une fête du cinéma s’ouvrait aux portes grandes ouvertes. La Quinzaine des Réalisateurs sous le slogan « Cinéma en liberté » démarrait dans l’effervescence d’un groupe de réalisateurs (Doniol Valcroze, Costa Gavras, Louis Malle, Jacques Deray, Albicocco…) décidés à casser le moule de la sélection officielle et à imposer des oeuvres qui ne se retrouvaient pas sur les écrans du Palais des Festivals. 

« Les films naissent libres et égaux » ! Un foutoir gigantesque, accumulation de 62 long-métrages sans critères de sélection, vont se succéder devant un public qui s’entassait dans les travées, en présence des réalisateurs et des équipes des films. Une orgie à l’accès libre, sans protocole, où l’on pouvait dévorer des films représentants cette génération qui aspirait prendre le pouvoir dans le cinéma en imposant un style de rupture.

Barraventode Glauber Roccha, Le Lit de la vierge de Philippe Garrel, Notre Dame des Turcsde Carmelo Bene, le cinéma Québecois, La pendaisonde d'Oshima, Le nouveau cinéma Français (Luc Moullet, Michel Baulez, Jean Daniel Pollet) des films de cinématographies inconnues du public (Hongrie avec Jancso et Mészaros, Cuba avec Gomez (La première charge à la machette) et Humberto Solas (Lucia). Et tant d’autres bijoux, important l’air du grand large et des cultures nouvelles dans la Ville des paillettes et des stars.

Il y avait aussi des films de la compétition officielle qui venaient à la rencontre de ce nouveau public jeune et passionné. If… la future Palme d’Or de Lindsay Anderson avec le tout jeune Malcolm McDowell qui portait sur ses épaules notre désir de révolte et croisé dans la salle bondée…  Easy Readerde Dennis Hopper, en présence de Peter fonda et de Jack Nicholson que j’aurais pu toucher en tendant le bras…

Des heures scotchées devant l’écran, un monde qui s’ouvrait en direct et des réalisateurs qui s’invitaient pour partager nos rêves d’un avenir meilleur, d’une lecture de notre univers.

Je n’ai pas beaucoup suivi de cours entre les 8 et 23 mai 1969, j’ai beaucoup menti à mes parents sur mes journées et mes soirées, mais j’ai su, après ces 11 jours, que ma vie avait basculé. Désormais, le cinéma y occuperait une place centrale. Je ne pouvais que l’accepter parce que c’était ainsi !

J’ai eu mon Bac malgré tout… et avec mention, s’il vous plait ! En octobre 1969, j’ai intégré l’Université de Nice, section histoire, seule filière qui débouchait sur une Maitrise de Cinéma, mon objectif !

J’étais devenu un cinéphile et je savais ce que je voulais !

Une anecdote : Marat-Sade 

En 1970, une fusion des divers ciné-clubs déboucha sur la création du Ciné-Club de Nice dont Jean A Gili s’occupait. Dans la programmation un film de Peter Brook était prévu, Marat-Sade, tiré de la pièce de Peter Weiss :  La persécution et l’assassinat de Jean-Paul Marat représentés par le groupe théâtral de l’hospice de Charenton sous la direction de Monsieur de Sade. Un film coup de poing avec une Glenda Jackson sublime en Charlotte Corday, Patrick Magee en Marquis de Sade et Ian Richardson en Jean-Paul Marat.

Il se trouve que j’avais visionné ce film à Paris quelques semaines auparavant et que j’avais été enthousiasmé. Jean Gili me demanda alors de présenter le film et je dois dire que j’ai accepté avec bonheur et terreur ! Au vieux théâtre de Nice, devant 500 cinéphiles, sur la scène et au micro… je n’en ai pas dormi pendant quelques nuits, répétant inlassablement dans ma tête une présentation qui devait se faire sans notes, bien évidemment ! Et je dois avouer que si je ne suis pas persuadé d’avoir été génial ce soir-là, l’impression grisante d’être au centre de mon univers cinéma m’a donné un plaisir sans égal. J’ai appris par la suite à maîtriser la scène dans les présentations diverses de ma fonction de Directeur de l’Évènementiel, mais il faut toujours une première fois, et celle-ci, je la dois à mon maître Jean Gili et à son art de former et de transmettre le savoir !

Bien des années après, en 1989, j’aurai l’occasion de croiser la route de Peter Brook et de déjeuner avec lui dans un restaurant de Cannes. Je lui ai raconté cette histoire. Cela l’a amusé et il en a fait un petit dessin qu’il m’a offert en souvenir d’un Marat-Sade à jamais inscrit dans ma mémoire. L’homme était bien à la hauteur du réalisateur !

1969 : 1re Quinzaine des Réalisateurs. Révolution Permanente !

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L'Arrivée du Train en Gare de... Nice !

Publié le par Bernard Oheix

Un nouveau projet en train de naître !

Plonger dans les racines de ce qui a structuré mon existence. Toute ma vie, le cinéma a été présent, comme un fil qui me reliait à la réalité. Ce n'était que justice après tout pour un enfant qui allait grandir dans la ville du Festival du Film ! 

Alors des émotions initiales devant la lanterne magique à la fréquentations des têtes couronnées du 7e Art, il va se passer du temps et bien des aventures !

Voici la première page de ce nouveau chapitre !

J’ai échappé une nouvelle fois à la surveillance de ma mère. Il faut avouer qu’avec mes 2 frères et tout le travail de la maison, elle a fort à faire. Il y a toujours un moment où je peux franchir la porte, traverser la petite cour et ouvrir les deux battants qui me permettent de pénétrer dans ma caverne mystérieuse ! Je me faufile dans le bruit électrique d’une musique et de mots que je ne comprends pas. Ce n’est pas grave ! J’ai l’habitude et même pas peur ! Je m’assieds sur un des fauteuils, mes pieds ballants dans le vide. Il fait noir, mais en levant la tête, je vois un pinceau de lumières qui jaillit d’une ouverture en scintillant.

Et quand je regarde devant moi, c’est l’illumination. Des ombres noires et des taches blanches, des silhouettes qui courent, des masses qui dérapent, des pleurs et des rires. C’est ma caverne secrète et j’aime m’y réfugier même si je ne comprends rien à ce qui s’y déroule.

Nous sommes en 1955 et j’ai 5 ans. Mes parents habitent un appartement de pauvres parce qu’on l’est ! Traverse Longchamps à Nice, derrière la rue de France. Deux pièces où l’on s’entasse, donnant sur l’arrière-cour du « Cinémonde », avec la cabine du projectionniste à laquelle on accède par un escalier métallique extérieur en face de notre entrée et l’issue de secours du cinéma barrée par cette porte à deux battants que j’ai appris à franchir discrètement.

Mais il y a toujours un moment où je sens une main me saisir pour me ramener dans la cour et tomber les reproches de ma mère, « -J’étais folle d’inquiétude, je t’ai dit de ne pas aller dans la salle tout seul, c’est dangereux ! » Frisson rétrospectif délicieux. Il faut alors que je promette de ne plus m’y rendre, ce que je fais en sachant pertinemment que, dès que je le pourrai, je retournerai dans ce monde d’une lanterne magique où rien n’est vrai, mais tout si réaliste…et que ma mère viendra de nouveau me rechercher !

Au fond, entre l’affolement des premiers spectateurs d’un art nouveau, qui se lèvent précipitamment et fuient devant une locomotive qui entre en gare de La Ciotat en fonçant sur eux, et mon attirance pour cet objet confus qui me fascine, il y a la même part de mystère, la même dose de magie qui échappe à la raison ! L’inconscience du public en ce 25 janvier 1896 devant ce film de 50 secondes n’a d’égale que mon jeune âge qui obère ma perception de la réalité, 60 ans plus tard ! Le spectateur est toujours prêt à être un grand enfant, moi, j’étais un petit enfant toujours prêt à être un grand spectateur !

En 1957, nous deviendrons un peu moins pauvres. Mon père troquera sa tenue de livreur en vélo dans une maroquinerie niçoise contre celle plus chamarrée d’un sapeur-pompier à Cannes, et nous déménagerons. Entre temps, j’avais appris à escalader cet escalier de fer, et le projectionniste m’avait ouvert les entrailles de son domaine. Des appareils qui grondent, de la pellicule qui défile, le contrôle par la lucarne, le point à l’objectif… même tout petit encore, je comprenais que derrière le mystère, il y avait la mécanique d’une technique bien rodée que des accidents pouvaient entraver, déchirure de la pellicule, charbons à changer en urgence…

Mais avec ce déménagement de Nice à Cannes, j’ai perdu ma cachette préférée : une salle de cinéma !

L'Arrivée du Train en Gare de... Nice !

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La plus jeune cinéphile du Festival de Cannes

Publié le par Bernard Oheix

Lise Oheix est née le 21 octobre 2015. Il était hors de question qu’elle attende comme son grand père d’avoir 5 ans pour découvrir le cinéma en galérant pour trouver des invitations, ou pire, qu’elle soit obligée de fabriquer de fausses cartes de presse en Corse ! Par la Grâce de quelques contacts (!) que j’avais auprès de Cannes Cinéphile, j’ai réussi à lui trouver un authentique badge pour ce mois de mai 2016.

Le cerbère de l'entrée a fait une drôle de tête en contrôlant la photo de son badge !

Le cerbère de l'entrée a fait une drôle de tête en contrôlant la photo de son badge !

La plus jeune cinéphile du Festival de Cannes

À 7 mois, elle entre dans le Livre Guinness des records comme la plus jeune cinéphile des 69 premières éditions du Festival du Film de Cannes. Elle n’en est pas peu fière, posant pour l’éternité avec son grand-père cinéphile dans le jardin de La Bocca, qui, lui aussi, est assez satisfait de l’entrainer à la découverte des mystères du 7è Art !

Je crains malgré tout qu’elle ne se souvienne pas vraiment de Julieta de Pedro Almodovar malgré la queue d’une demi-heure que nous fîmes avant que, moi, j’entre dans la salle pour voir le film et qu’elle retrouve, pendant ce temps, le confort de son lit parapluie dans notre maison située en face de la salle de La Licorne !

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6 Oscars... sinon rien !

Publié le par Bernard Oheix

180 jours sans un cinéma pour nous ouvrir ses portes, le noir complice, l'écran qui s'illumine, le silence qui tombe et nous aspire... Bon, pas pire que la fermeture des théâtres, des salles de concerts, des opéras... mais quand même !

Et pendant ce temps, quelle mouche a donc piqué la prestigieuse Académie des Oscars ? Déjà, faire une remise de prix alors que les films ne sont pas sortis, la faire en virtuel et en plus primer des films géniaux à l'opposé du glamour ! La Covid a parfois de drôles d'effets !

Par contre, Donald Trump en Oscar du meilleur second rôle, c'est pas mal, surtout en sachant que c'est Joe Biden qui a la meilleure réalisation !

Mais parlons un peu de cinéma avec 3 films merveilleux : l'un se confronte à la fuite du temps et à la perte de la raison, l'autre filme l'errance suite à une vie brisée et le dernier dévoile ce que l'affaire Floyd a mis en lumière, le mépris des institutions pour une couleur de peau !

 Nomadland, Le Père et Judas and the Black Messiah nous permettent (encore  et toujours !) d'espérer du cinéma !

 

Nomadland de la chinoise Chloé Zhao a trusté le prix du meilleur film, de la meilleure réalisatrice et de la meilleure actrice... sauf pour la Chine qui a banni son nom de tous les réseaux sociaux ! Frances McDormand, suite à un accident de la vie, voit son présent exploser. Elle se retrouve dans un van en train de sillonner les routes aux paysages grandioses de l'Ouest américain, croisant des êtres qui, comme elle, soit par nécessité ou par choix, roulent et se retrouvent en une communauté d'errants avec ses rites, ses petits jobs, la solidarité, la chaleur d'un peu d'amour ! C'est l'Amérique des gens blessés magnifiquement incarnée par une Frances McDormand déchirante. Jamais misérabiliste mais toujours sur le fil du désespoir ! Un grand film sur les petites gens !

Le Père de notre (cocorico) Florian Zeller et un chef d'oeuvre de subtilité sur une trame dramatique. Sur un sujet ardu, la perte de ses facultés dû à l'âge, Zeller va introduire un élément introspectif grâce à la technique. En supprimant la mince frontière entre le réel et la fiction, entre une caméra objective et subjective, il oblige le spectateur à démêler le vrai du faux par ses propres moyens ! On rentre littéralement dans la tête embrumée d'Anthony Hopkins. L'acteur est poignant et rien que pour la scène finale il mérite largement cet Oscar d'interprétation. Un film à voir de toute urgence... surtout si vous commencez à chercher les noms de vos amis, à perdre les dates des évènements de votre vie, à comprendre que l'âge a entamé son grand travail de sape mémorielle !

Jonas and the black Messiah est un film qui fait penser à la trilogie  livresque parue chez Actes Sud ouverte avec "Le Brasier Noir" de Greg Iles, un chef d'oeuvre sur le racisme aux États-Unis. Fin des années 60, les Blacks Panthers sont pourchassé par la police et le FBI qui manoeuvrent au mépris de toutes lois et des droits humains pour éradiquer la menace des activistes noirs qui tentent de défendre leurs droits et d'organiser un front uni contre le pouvoir blanc et les capitalistes qui les exploitent ! Sur fond d'un racisme inimaginable, d'une crise sociale, d'un intégrisme "blanc", un informateur est retourné par le FBI qui les conduira vers l'assassinat du leader de la branche de l'Illinois, Fred Hampton, abattu lâchement au milieu des siens en pleine nuit après avoir été drogué. C'est une oeuvre forte qui prend toute sa dimension dans le "-je ne peux plus respirer" de George Floyd, dans les relents d'un Trumpisme qui a réveillé les démons en toute connaissance de causes, dans le mépris et le rejet de toutes les différences et de l'aspiration de tout être à offrir un avenir meilleur à son enfant !

Voilà de quoi permettre d'espérer du rôle de la culture et du cinéma en particulier. Avec malgré tout une interrogation : pourquoi après tant de films qui s'engagent, qui traitent des évènements dramatiques, qui dénoncent, les Z, Nuits et Brouillards, Apocalypse Now, Du vent dans les Aurès et tant d'autres... pourquoi malgré ces cris humains, est-ce toujours les forces de l'obscurité qui l'emportent ? Pourquoi les hommes n'arrivent-il pas à juguler les forces noires à l'oeuvre dans la constitution d'un monde de terreur contre un monde d'harmonie ? Vaste interrogation que les récents évènements mettent au centre du jeu ! Si tous les racistes, les exploiteurs, les oppresseurs, les passeurs prédateurs, les marchands de sommeil, les ultras riches se donnent la main, que restera-t-il de nos espoirs ?

Alors, Marine future présidente ? Oh, réveillez-vous, le vieux monde peut nous mordre la nuque !

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entracte cinématographique !

Publié le par Bernard Oheix

Il reste un poignée d'articles à rédiger pour émerger de mes combles... mais sortir un peu la tête de son grenier est parfois salutaire !

Surtout qu'une décision importante s'est imposée à moi : sauver l'industrie cinématographique en allant à marche forcée au cinéma, dans de vraies salles, des fauteuils confortables, entouré de spectateurs passionnés... Bon, cela n'est pas gagné, vu qu'à la plupart des séances auxquelles j'ai assisté, nous étions de 3 à 10 personnes. Cela facilite les gestes barrières me direz-vous, mais comment imaginer un monde où le public est absent, une salle vide, c'est une partie de notre humanité qui s'envole dans les limbes d'un cauchemar où chaque geste d'amitié devient suspect !

Le monde de la culture est fracassé. Il agonise sur les peurs et la hantise d'une contagion délétère. Que restera-t-il pour nos enfants, nos petits-enfants de cette année 2020 ? Comment remettre en marche une machine sociale qui se grippe sur les réflexes du renfermement, de la peur de l'autre, de la destruction de toutes nos valeurs d'entraide et de solidarité ?

Tenter de sauver l'économie est une chose (encore que si c'est avec les mêmes recettes pour les mêmes causes, on puisse douter de son efficacité !), mais réinstaller l'humain au centre d'un monde qui est le sien, la planète que l'on a tant fait souffrir avec nos comportements prédateurs, en est une autre, autrement plus importante ! Il en va de l'avenir des êtres que nous aimons de pouvoir regarder le futur sans trembler, de comprendre ce qui est en jeu  afin de faire renaître l'espoir !

Alors c'est vrai, aujourd'hui, aller au cinéma n'est peut-être pas le geste révolutionnaire définitif, mais c'est le seul qui est à ma disposition pour tenter de faire perdurer l'espoir d'une renaissance !

De plus, il y a une rafale d'excellents films à notre disposition pour oublier temporairement ce présent qui nous dérobe l'horizon !

 

Des films Français tout d'abord, dans cette veine d'un cinéma d'émotions, d'intelligence et de construction élégante qui est bien notre marque et nous permet d'exister encore et plus que jamais devant les grosses machines américaines dopées à la testostérone des effets spéciaux. 

Les choses qu'on dit, les choses qu'on fait d'Emmanuel Mouret avec Camélia Jordana, Emilie Dequenne, Vincent Macaigne est une subtile variation autour des jeux de l'amour et du hasard (!), un puzzle où chaque sentiment interfère avec l'autre, où l'aile d'un papillon peut transformer la réalité ! C'est joué à la perfection, filmé avec talent et sobriété, et chaque séquence est interconnectée avec une autre comme si chaque choix dévoilait une réalité souterraine où la noblesse des coeurs l'emporte sur la passion funeste ! Sublime d'intelligence !

Les apparences de Marc Fitoussi en est un autre exemple. Karin Viard et Benjamin Biolay sont époustouflants dans cet autre jeu de l'amour et du massacre. Un couple à Vienne à qui tout réussi, lui, chef de l'Orchestre de l'Opéra, elle responsable de la bibliothèque à l'Institut Français... une liaison avec l'institutrice de leur enfant et un homme obsédé qui la traque vont faire basculer le couple dans une descente aux enfers haletante ! Une réussite sur le fil du cordeau de la bienséance confrontée à la passion et où les secrets ne le restent jamais !

Le bonheur des uns... de Daniel Cohen avec une distribution d'exception (Bérénice Bejo, Florence Foresti, Vincent Cassel et François Damiens) s'ouvre sur une scène hilarante que tout le monde a vécue : au restaurant, 2 couples d'amis en train de se "chiner", vient le moment fatidique du choix des desserts ! La réussite de la plus discrète, son exposition médiatique comme écrivaine à succès, va faire exploser les liens d'amitiés et d'amour du groupe. Florence Foresti en vrai/fausse copine jalouse, Vincent Cassel en macho désarçonné, François Damiens en allumé permanent, font de cette comédie un vrai moment de bonheur et de tendresse ! A voir comme un remède contre la morosité ambiante !

Je reste plus circonspect devant Antoinette dans les Cévennes de Caroline Vignal.. mais malgré tout, on passe un bon moment avec Laure Calamy et son âne Patrick ! Et un peu de tendresse ne fait pas de mal dans ce monde de brutes... non mais !

Et dans les films étrangers, 2 bijoux sertis de toutes les passions. L'infirmière de Kôji Fukada qui sur la trame d'un film policier suit, en brisant le rapport temporel, les errances d'une infirmière injustement accusée d'un crime qu'elle n'a pas commis. Derrière, toute un pan de la société japonaise se dévoile... celui d'un amour coupable d'une femme pour une autre femme, la force du paraitre sur l'être, les non-dits et le voile du regard des autres ! Entre Hitchcock et Lynch, le film est construit comme un jeu de piste où le temps bascule en permanence du passé au futur ! Un grand film japonais !

The Perfect Candidate de la réalisatrice Haifa al-Mansour, prouve à l'évidence qu'en Arabie Saoudite, où les droits de la femme sont les plus méprisés, quelque chose est en train de se passer, porté par le courage et la volonté de femmes d'exception. Maryam, médecin dans une petite clinique nichée au fond d'un chemin défoncé, confrontée en permanence aux lois qui l'inféodent aux hommes, va se révolter en assumant de se présenter aux élections municipales contre un homme, contre tous les hommes... Un savoureux cocktail de tendresse, d'humour et d'espoir ! Un film jamais caricatural mais qui ouvre tous les horizons d'un futur où les femmes seront bien cette moitié de l'humanité en marche !

Et voilà... 6 films en 10 jours ! L'amorce d'un printemps cinématographique ! A l'heure où le débat politique et scientifique stagne au degré zéro de l'intelligence, quelques conteurs d'histoires, amuseurs publics, montreurs d'images, nous rappellent que la culture vaut bien un détour par l'écran de nos passions, que l'espoir peut renaître des cendres de notre cauchemar et que les frontières du monde sont à notre portée !

Allez, encore un effort pour être révolutionnaire !

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Hors Normes et La Belle Epoque : 2 visions du cinéma !

Publié le par Bernard Oheix


Voici deux films particulièrement intéressants qui posent le problème du vrai et du faux, de la réalité et de la fiction, deux films qui se répondent en écho pour imposer leur vision d’un monde où rien n’est figé comme on l’imagine.

Hors Normes n’est qu’un film ! Mais un excellent film de Olivier Nakache et Eric Toledano avant tout ! Même si le peech est à faire peur, « des autistes en phase d’adaptation dans des structures parallèles...», on a connu mieux pour attirer le spectateur lambda ! Et pourtant, quelle passion tout au long de ces deux heures, scotchés à l’écran, perdus dans les limbes étranges d'un univers parallèle. Ce n’est qu’un film, car à l’évidence Vincent Cassel et Reda Kateb ont des têtes connues et sont de vrais acteurs, pas des soignants. Alors on imagine sans peine les heures de tournage pour aboutir à ce film, les projecteurs qui ronronnent, les «moteurs», «coupez», les éclairagistes et les techniciens qui s’affairent, les travellings et le point photo, les repères entre les réalisateurs et les comédiens, la machine cinéma en pleine action pour créer l’artifice.
Mais alors pourquoi cette impression de réalité extrême, de naturalisme, de vérité pour un film que l’on pourrait classer dans la catégorie «documentaires» mais qui nous tient en haleine comme un polar social.
Dans l’excellence du jeu des deux acteurs principaux, assurément ! Dans l’impressionnante performance des ados «autistes», coupés de notre réalité dont on ne saura jusqu’au bout s’ils sont d’authentiques acteurs où d’admirables malades. Dans les adolescents «binômes/accompagnants», plus vrais que nature, jeunes de banlieue en phase d’insertion professionnelle que l’on imagine aussi bien sorti d’un casting sauvage dans les cités du 9.3 que d’une école de formation au métier d’acteur.
Tous ces ingrédients assument et portent une histoire fascinante, une fuite en avant vers l’amour de la différence, la capacité de recréer des ponts entre deux publics marginalisés (les autistes et les jeunes en insertion) et leur environnement, la force de la tendresse sur les rigueurs de l’administration. La puissance des actes contre les actes de puissance, l’écoute comme vertu, le coeur contre la raison, l'optimisme comme un rempart contre les forces du mal...
Certains devraient méditer sur les leçons de ce film et traverser la rue pour regarder la réalité. Hors Normes est un film hors norme qui nous donne la certitude que le monde est bien réel et qu’un film peut donner à voir ce que notre cécité nous empêche de discerner : la beauté insondable du monde !

C’est bien tout le contraire pour La Belle Epoque de Nicolas Bedos qui se situe à l’opposé exact de la démarche de Hors Normes. Les héros sont des acteurs de la vie réelle et le cinéma dans le cinéma va pouvoir les «téléporter» dans un monde reconstitué, un monde d’artifices où le génie de la reconstruction avérée s’en donne à coeur joie ! Un auteur de BD en panne d’inspiration et coincé dans une relation amoureuse qui s’épuise (Daniel Auteuil) accepte l’offre de plonger dans une expérience de retour en arrière grâce à un metteur en scène qui offre ce service à coups de décors, acteurs et scénarios élaborés en fonction du désir de l’ordonnateur. 
C’est en 1974 qu’il décide de se retrouver, dans le bar même où son existence a basculé, le jour précis où il a rencontré l’amour (Fanny Ardant) pour en revivre les premiers instants magiques. Le film va basculer entre un vrai présent et un faux passé (ou l’inverse !), entre la réalité de ce qu’ils sont devenus et  le rêve de ce qu’ils étaient, et comme on est assurément au cinéma, le faux (qui est le vrai) et le vrai (joué pour du faux) s’entremêlent dans un joyeux télescopage où tout est légitime, tout est illusoire ! C’est d’un équilibre exquis, tant par le scénario ciselé à l’extrême que dans une réalisation où l’artifice cinéma s’en donne a coeur joie ! Il y a de «La Nuit Américaine» dans cette Belle Epoque ou l'on roule en solex dans des rues de carton pâte, les oeufs durs trônent sur le comptoir, les cigarettes à la bouche, et où les actrices qui campent des personnages censément ayant existé, sont capables de tomber amoureuses du double imaginaire de leur partenaire. 
Et dans un ultime pied de nez, Fanny Ardant convoquera Daniel Auteuil dans «sa» reconstitution de ce même moment pour renouer avec les liens qui ont tissé leur vie et faire renaître leur amour au présent.
Un exercice de style époustouflant où Nicolas Bedos donne la pleine mesure de son amour du cinéma et de son talent pour parler de l’éphémère et de l’artifice.

Deux films à voir en urgence, deux facettes de la richesse du cinéma français, deux approches radicalement inversées qui démontrent l’extraordinaire vitalité de notre cinéma !
Allez, filez devant vos écrans pour faire vivre la fiction du réel !

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Agnes Varda !

Publié le par Bernard Oheix

Agnes Varda !

Agnès Varda, une rencontre, une belle rencontre ! 

Dans mes années de jeunesse, Directeur de l'Évènementiel au Palais des Festivals de Cannes, je m'occupais des empreintes de stars pendant cette quinzaine où tous les regards convergent vers la capitale éphémère du Cinéma. Il y a 20 ans, à l'aube d'un millénaire nouveau, Agnès V est annoncée au Festival avec Les glaneurs et la glaneuse. Avec Nadine Seul, qui suit ce dossier dans mon équipe, nous contactons son attachée de presse. Après quelques tergiversations, elle accepte à une condition "-Que mes empreintes soient placées à côté de Jacques Demy, sinon, c'est inutile de les faire !"

Et la rencontre aura lieu, dans nos bureaux, fait exceptionnel, la plupart des artistes préférant le regard de la foule et des photographes.

Avec humour, elle nous parle de la vanité, du temps qui passe, de mille sujets, importants comme  bénins...

Elle s'amuse de ce moment particulier où règne l'idée d'une postérité à travers ses mains dans la terre cuite, des traces sur un parvis pour célébrer son futur, la preuve tangible qu'elle a occupé une place de choix dans cette grande mécanique de la Culture et du 7ème Art.

Au moment de l'autographe, elle s'amuse avec le mot culture, comme une gamine riante d'une bonne blague à l'histoire.

Au moment de l'autographe, elle s'amuse avec le mot culture, comme une gamine riante d'une bonne blague à l'histoire.

PS : ne cherchez pas sur le parvis du Palais, ce petit coin de paradis qui aurait réuni à jamais Agnès et Jacques, son amour de toujours. Les responsables en poste sont incapables d'exploiter la richesse de 400 empreintes qui croupissent dans les caves du Palais. Une mémoire vivante du Cinéma où se trouvent des trésors enfouis dans l'oubli et l'impéritie du Palais et de la Ville ! Un capital pour le tourisme inexploité, une gabegie !

Et pendant ce temps, en support d'une plaque métallique du plus mauvais effet, une quarantaine d'empreintes sont ignorées, placées à des endroits ridicules, sans commentaires ni information !

Dommage !

Tout le monde parle des empreintes des stars de Los Angeles mais personne ne les a vues... A Cannes, tout le monde les a vues, mais personne n'en parle !

Cherchez l'erreur !

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Retour sur La Stratégie de l'Araignée de Bertolucci

Publié le par Bernard Oheix

 

A travers les hommages rendus à Bernardo Bertolucci, je me suis aperçu que La Stratégie de l’Araignée est comme un trou noir dans sa filmographie. C’est Le Conformiste (1970 avec Jean Louis Trintignant) et Le Dernier Tango à Paris (1972, avec Marlon Brando et sa scène controversée ) qui vont lancer sa carrière et lui permettre d’obtenir les moyens colossaux de sa première fresque (320mn en deux parties) Novecento qui l’installera au panthéon des jeunes cinéastes, (1975/1976, avec une distribution exceptionnelle, Gérard Depardieu, Robert De Niro, Burt Lancaster, Dominique Sanda, Laura Betti, Donald Sutherland, Stefania Sandrelli, Paolo Branco, Sterling Hayden, Alida Valli….).

C’est comme si la Stratégie de l’Araignée était un chapitre vide de sa filmographie. Il est impossible d’ailleurs de trouver ce film dans le commerce, aucune réédition, pas de traces dans les catalogues et les références de la Fnac et autres distributeurs.

Or pour moi, c’est bien ce film qui est le pivot de son oeuvre.

Ex-assistant de Pasolini, c’est avec son 2ème film qu’il reçoit une reconnaissance des critiques (Prix de la jeune critique au Festival de Cannes 1964) et des cinéphiles avec Prima della Rivoluzione (1963/1964) même si le public n’est pas vraiment au rendez-vous. Puis s’ensuivront les années difficiles de 65 à 68 ou il enchaîne des documentaires de commandes (La via del Petrolio, Il canale), un sketch dans le film Amore e Rabbia et son oeuvre la plus déstructurée, Partner avec Pierre Clementi. Influencé (trop !) par Godard et sa révolution esthétique, le film échappe à son créateur et c’est un échec complet sur tous les plans.

Après avoir entamé une analyse et s’être ressourcé, il se consacre à l’élaboration d’un scénario à partir d’une nouvelle de Borges (Thème du Traitre et du Héros).

Il se replonge dans la campagne de Toscane et renoue avec les racines de la culture italienne.

Tara, petit village qui vit au rythme de la campagne et des travaux des champs. Athos Magnani fils débarque d’un train poussif. Il répond à une lettre de l’ancienne maîtresse de son père (Alida Valli) qui a vu sa photo dans un journal et lui demande de venir pour lui parler de son père. C’est son sosie et il en porte le même nom : Athos Magnani (les deux sont interprétés par Giulio Brogi

Toute la ville honore la mémoire de son père, un héros de la résistance communiste tué lâchement dans des conditions mystérieuses, dans une loge de l’opéra pendant le final d’un opéra de Verdi. Statue, place de village, maison des jeunes, Athos Magnani est le symbole même de la résistance et de l’héroïsme face à la barbarie fasciste. Le village est comme figé dans l’or du temps et les vieux, peuplent les rues.

Presque malgré lui, Athos Magnani fils va se retrouver piégé dans Tara à la recherche de ce père mort avant sa naissance.

Et ce qu’il va découvrir échappe à la légende dorée. Derrière son héros de père, un homme lâche aurait trahit sa cause, et cette mort mise en scène en serait le châtiment librement décidé par Athos Magnani lui-même afin d’expier sa trahison dans une scénographie destinée à forger sa légende pour l’éternité !

Sauf que….les faits révélés ne sont qu’apparences. Dans un renversement éblouissant, Le traitre redevient héros.  Devant l’incapacité de ses amis, résistants d’opérette, impuissants à commettre un attentat contre Mussolini qui doit venir au théâtre inaugurer l’opéra, il se décide à fomenter cette fausse trahison pour offrir un héros à la révolution. Ce complot devra marquer les générations futures et enfermera son fils dans une toile d’araignée dont il est la clef. Jeux de dupes, glissement progressif de la déraison, qui possède la vérité ultime sur Athos Magnani père ?

Au-delà de cette sophistication extrême d’un scénario tiré au cordeau, Bertolucci s’est débarrassé de ses « tics » godariens et filme la sensualité de la terre, l’humanité profonde des êtres, noyant d’airs d’opéras les actes et les paysages.

Dans la scène finale bouleversante, Athos Magnani fils attend la micheline annoncée avec du retard. Mais l’herbe a repoussé sur le ballast, il est enfermé à jamais dans la stratégie de son père et ne pourra plus symboliquement, repartir de Tara.

 

Une des clefs qui explique la qualité profonde du film vient de l’utilisation d’un « alphabet » technique en osmose avec l’état d’âme des protagonistes. C’est Godard qui avait déclaré qu’un travelling est affaire de morale, Bertolucci va le prouver par l’image !

 

Une séquence, au début du film en est un exemple, le démontre sans équivoque. Athos Magnani est filmé, immobile de dos, occultant l’espace de l'écran. Dans le basculement de sa marche en avant, on découvre ce qu’il observait, une statue de son père, son sosie. Il va la contourner et s’éloigner sauf que l’angle choisit, le fait disparaître derrière la stèle de son père. En gros, symboliquement, il est avalé par son père, enfermé dans sa toile.

La scène du bal en est un autre exemple magique. Un bal champêtre, il arrive en saharienne et foulard rouge autour du cou. Les fascistes en tenue noire l’observent. Un jeu de panoramiques à 360°  d’une incroyable maestria va enfermer les forces du bien (le rouge) dans le noir des desseins du mal. Afin de le paralyser, les fascistes font jouer l’hymne Mussolinien à l’orchestre et ainsi vide la piste de danse. Giulo Brogi va alors hésiter, suspendre le temps, cherchant une réponse. Il va la trouver par une série de travelling ou il retrace la route du mal pour venir saisir une femme et danser sur l’hymne fasciste sur le plancher vidé de son peuple.

Tout cela dans une forme extrêmement sophistiquée mais s’écoulant avec naturel, en panoramiques et travellings, angles impossibles et contrastes violents où les signes s'affrontent en parallèle de l'histoire.

La scène capitale du dénouement à l’opéra (enfin, du premier dénouement !) en est un autre exemple. Athos Magnani Fils est dans la loge de l’opéra,  filmé de profil, pendant l’air de Rigoletto (Ah, la malédiction !) sensé être celui pendant lequel son père a été tué. Par un effet de travelling optique, quand son visage est sur le point, le fond (l’autre loge où se trouve les amis de son père qui l’auraient tué) est dans le flou. A chaque fois que le point se fait au large, on s’aperçoit qu’un des personnages a disparu. Quand la loge est vide, Athos Magnani fils, affolé, se tourne en champs/contrechamps vers la porte et l’on voit les 3 résistants dans l’entrebâillement. Par une simple mise au point de la focale, on fait vivre l’action de l’intérieur, on dévoile ce qui est dérobé !

 

C’est une forme de structuralisme totalement intégré, des forces soutenant un propos par un alphabet intérieur qui donne une charge « émotionnelle » au discours tenu.

 

Alors, héros ou traitre, il vous appartient désormais de choisir votre option en visionnant en urgence ce film charnière de l’oeuvre d’un cinéaste qui s’est révélé au génie avec La Stratégie de l’Araignée.

Moi, en ce soir de printemps 1971, quand je l’ai découvert sur l’écran de la MJC Gorbella de Nice, il m’a enfermé dans sa toile et je ne l’ai plus quitté. Il est devenu un référent de ma culture, un personnage de ma vie et de mes choix. J’ai décidé de faire ma maîtrise de cinéma (« L’ambiguïté et l’incertitude en miroir » chez Bernardo Bertolucci) sur ce seul visionnement et pendant que j’élaborais mon mémoire, sont sortis successivement Le Conformiste, Le Dernier Tango à Paris et Novecento, comme pour conforter mon choix. Je ne l’ai jamais regretté !

Quand à mon travail, une grande partie en a été reprise en 1979 dans Etudes Cinématographiques (122/126) dans un spécial Bertolucci.

Allez cinéphiles, l’histoire nous mord la nuque, encore un effort pour tenter de comprendre que « bienheureux sont les pays qui n’ont pas besoin de héros (Bertolt Brecht) !

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Hommage à Bernardo Bertolucci

Publié le par Bernard Oheix

 

Nous sommes en 1970. J’ai 20 ans et je termine ma licence. Le sujet de mon mémoire de maitrise d’histoire du cinéma est en train de se préciser. Jean A Gili, mon directeur et maître vénéré (avec Max Gallo, également mon professeur !), spécialiste du cinéma italien, m’aiguille vers Elio Pétri, jeune cinéaste en devenir dans un pays qui explose par l’image et règne sur le 7ème art mondial avec les anciens (Fellini, Visconti, Antonioni, Rossellini, De Sica…) mais aussi la jeune garde qui explore tous les champs de l’image (Bellocchio, Pasolini, Comencini, Scola, Rosi, Sergio Leone).

Elio Pétri a réalisé La Dixième victime et vient de remporter le Grand prix du jury au Festival de Cannes pour Enquête sur un citoyen au dessus de tout soupçon. Jean A Gili organise une table ronde et l’invite à l’université. J’obtiens alors une interview de Elio Petri, un homme charmant, intelligent, cultivé en train de préparer sa prochaine Palme d’Or à Cannes (La Classe ouvrière va au paradis en 1972).

Mes dès sont jetés. Je vais travailler sur Elio et obtenir mon sésame pour une thèse sur le cinéma !

 

Mais voilà, dans les films que nous dévorions à l’époque en flux continu  dans les innombrables salles de cinéma d’Art et Essai de la ville de Nice, la MJC Gorbella propose Une Stratégie de l’Araignée d’un certain Bernardo Bertolucci, auteur d’un Prima della Rivoluzione à la réputation excellente. Je n’avais jamais vu de film de lui (à ma décharge, il n’en avait pas réalisé beaucoup !) et son dernier film Partner avec Pierre Clémenti s’était fait descendre par la critique. Les revues de cinéma qui pullulaient à l’époque et que nous lisions sans modération (Ecran, Cinéma, Positif, Les Cahiers du Cinéma, Jeune Cinéma) l’annonçaient comme un excellent film d’auteur.

 

Je me pointe donc, avec ma bande de potes cinéphiles et nous attendons sagement un film de plus dans notre parcours marathon d’une image en mouvements. Las ! Pour moi, ce ne sera pas un film de plus, mais bien une rupture totale, un choc émotionnel violent, une mise en apnée que seule une oeuvre d’art peut déclencher. Choc esthétique, subtilité du scénario tiré d’une nouvelle de Borges (Thème du traitre et du héros), qualité des acteurs (Giulio Brogi, et Alida Valli), grain de l’image  de Vittorio Storaro. Le lendemain, je téléphonais à Jean A Gili pour lui annoncer que j’avais trouvé mon sujet de mémoire, ce serait Bertolucci et personne d’autre !

 

Et l’aventure commença, féérique. Plusieurs séjours à Rome dont 10 jours à la Cinecittà pour visionner l’intégrale de son oeuvre sur les moviola de l’usine à rêves. L’amitié avec Gianni Azeglio qui avait été  son assistant, la rencontre avec Bertolucci en train de monter le dernier Tango à Paris avec Marlon Brando. Entre temps, Le conformiste était sorti avec Jean Louis Trintignant balayant tous les sceptiques et le propulsant au sein du cénacle des jeunes talentueux cinéastes transalpins.

Pion à l’internat de Sospel, je m’occupais du ciné-club pour les élèves. J’ai choisi la Stratégie de l’Araignée dans le catalogue Jean Vigo (en copie 16mm) et l’ai projetée pour les élèves de 3e qui n’ont pas (il faut l’avouer) toujours compris la subtilité du film même si le débat que j’animais les ramena dans le droit chemin. Dans les nuits qui suivirent, au lieu de les surveiller, je me suis visionné la pellicule 12 fois, notant ligne à ligne les effets, les dialogues, dans le bruit du projecteur et le silence de la nuit !

 

Ma maitrise obtint une mention Bien, les félicitations du jury et Michel Estève, le directeur de la collection Etudes Cinématographiques en publia pratiquement l’intégralité dans un cahier « spécial Bertolucci ».

 

 

Hommage à Bernardo Bertolucci

Jean A Gili devint mon ami et mentor pour la vie. Le succès de Bertolucci le propulsa dans la stratosphère des immortels. Le sulfureux Dernier Tango à Paris balayé par un  Novecento à la distribution éblouissante puis bien après, en 1987, Le Dernier Empereur au 9 oscars…

 

Quelques année plus tard, je deviens Directeur de l’Evénementiel au Palais des Festivals de Cannes. J’ai tracé ma route sur les chemins de la culture vivante dans le temple du 7ème art… Et c’est ainsi que j’ai eu l’occasion de croiser une dernière fois sa route.

 

A l’occasion d’un hommage lors du Festival de Cannes en 2011, j’ai eu l’occasion de « faire les empreintes » de Bertolucci. Elles doivent d’ailleurs toujours être dans les caves du Palais, à pourrir parmi tant d’autres reliques de l’art cinématographique. Ce jour-là, j’étais ému de pouvoir de nouveau le rencontrer. Je me souvenais d’un homme fort, imposant de stature, au regard profond. Je le savais malade mais quand je vis son grand corps que j’avais connu si tonique et musculeux, avachi dans une chaise roulante, j’ai eu comme un pincement au coeur. Pourtant ses yeux vivaient encore, comme un rappel de cette lumière qu’il sut dompter dans une oeuvre riche et exigeante techniquement. En italien, je lui rappelais mon souvenir de lui, cette première étude universitaire réalisée sur son oeuvre, notre rencontre. Il a esquissé un sourire las, mais dans ses yeux, une lueur c’est allumée, celle d’un passé d’insouciance et de créativité, celle d’un espoir jamais trahi que son corps abandonnait mais que son esprit gardait vivace.

 

Il m’a offert cette dédicace tremblée et un chapitre s’est clos pour moi. Mais c’est le livre qui se referme désormais. La trace de mon passé est dans la fuite de son temps. Les autres meurent pour nous rappeler que nous ne vivons que par intérim. Bernardo Bertolucci s’en est allé et quelque chose se referme à jamais pour moi.

 

 

PS : Depuis des années, dans les cours que je dispense à l’Université, au Campus International où dans des séminaires, j’utilise un module sur La Stratégie de l’Araignée, qui est pour moi son chef d’oeuvre. C’est une réalisation qui permet de comprendre la technique dans ce qu’elle a de morale (dixit J L Godard)  et l’analyse de trois séquences, plan à plan, et sans aucun doute la meilleure introduction possible à la complexité et à la richesse du langage cinématographique !

 

PPS :  Cher Bernardo, j’ai vu plus de 30 fois ton film La stratégie, et encore aujourd’hui, chaque fois que je le regarde, j’y découvre des détails, des éléments cachés. Je ne m’en lasse pas et j’espère encore en découvrir le ressort caché de tant de fascination.

 

Ciao Ciao Bernardo, je te rejoindrais bien un jour pour prendre un Thé au Sahara, dans la clarté de La Luna. Avec toi comme Partner tout est encore possible !

Hommage à Bernardo Bertolucci

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Guy, Photo de Famille et Roulez Jeunesse !

Publié le par Bernard Oheix

Quelques films Français en cette chaude rentrée d’automne, une palette de bons sentiments et d’histoires pour mieux lire l’en-dehors. Une plongée bien de chez nous pour des émotions universelles ! Une façon de lire bien différente d’une industrie formatée au divertissement et qui fait honneur à ceux qui produisent, réalisent et interprètent  les pages d’un 7ème Art à la Française !

 

Il y a tout d’abord un bijou d’intelligence et de finesse. Guy d’Alex Lutz qui part d’une idée profondément novatrice, un faux film de reportage devenant fiction. L’argument est simple. Un homme découvre à la mort de sa mère le nom de son géniteur, Guy Jamet, chanteur de variété qui a eu son heure de gloire et qui, surfant sur la vague de la nostalgie, se retrouve de nouveau sous les feux de la rampe. Vidéaste, il décide de le rencontrer sous prétexte de lui consacrer un film de reportage.

Il y a une mise en abysse de la réalité, fausses pistes permanentes entre le passé et le présent, l’être et le paraître, la vérité et le mensonge.

Alex Lutz joue lui même ce rôle d’un vieux « crooneur », plus vrai que nature, tant dans son aspect physique, que dans sa façon de s’exprimer, usé par les années, par ce regard de la gloire qui s’est posée sur lui. Il chante à merveille la ritournelle de ces années dorées d’une jeunesse envolée.

Le quotidien de ce chanteur devient du coup mystérieux, étrange, renvoyant au problème de la filiation, du rapport à la célébrité et au temps qui passe.

Dans le regard de ses fans, il y a toute la ferveur de ses admirateurs de toujours qui remplissent ses galas au nom d’un souvenir ému et viennent communier dans le souvenir.

Le film évite tous les pièges d’une redondance, renvoie parfois vers l’interrogation existentielle (Qui suis-je ? Qui puis-je ?), ouvre des pistes finement suggérées (le chanteur se doute-t-il de quelque chose dans certains regards interrogatifs ?). Bref, ce film, entre les lignes, dessinent le portrait d’hommes et de femmes à la recherche du temps qui passe, d’une parcelle d’humanité et d’un morceau d’éternité !

 

Tout aussi passionnant est Photo de famille de Cecilia Rouaud avec une distribution étincelante.

3 frères et soeurs, Vanessa Paradis gagne sa vie immobile, statue vivante dans les parcs de Paris, Pierre Deladonchamps en game designer autiste, Camille Cottin, la rage au coeur de ne pas réussir à tomber enceinte alors que toutes ses copines pondent allègrement (même la nouvelle jeune femme de son père !), se réunissent avec leurs parents, Chantal Lauby déchirante d’humanité et Jean-Pierre Bacri dans un registre plus sobre qu’à l’habitude, autour de la grand-mère qui ne peut plus vivre seule et veut « retourner » à St Julien, le lieu de leur enfance, pour y mourir. Derrière les déchirures de la vie, il y a, à fleur de peau, tous les mystères de l’amour et de la tendresse. Chronique douce amère d’une France de la confrontation des âges (4 générations coexistent), des familles où se tissent des liens que le temps écharpe, des ressentiments et de la générosité, de l’amour et de l’interrogation sur un futur qui nous guette.

 

Dans un registre plus mineur de la comédie mais d’une facture tout à fait honorable, Roulez jeunesse de Julien Guetta, un premier film avec Benjamin Roux en chef opérateur talentueux, sait naviguer entre les écueils de la facilité et les codes d’un genre, la comédie dramatique porté par un drame social. Alex, campé par un lumineux Eric Judor vit toujours chez sa mère en camionneur étouffé par son omniprésence. il rencontre au hasard d’une course, un fille allumée qui lui lègue en cadeau d’une nuit, trois enfants dont il va devoir s’occuper par nécessité. Entre la chronique sociale d’un Ken Loach et la comédie de moeurs à la française, le film oscille agréablement, cheminant vers les chemins de traverse d’un Tchao Pantin moins sombre et tourné vers l’espoir. C’est d’une facture intelligente et légère qui laisse augurer d’un avenir prometteur pour le réalisateur.

 

Reste une petite déception, Les Frères Sisters de Jacques Audiard. Si attendu, précédé d’une réputation flamboyante et d’une distribution exceptionnelle, ce film « western réaliste » étire sur deux heures les errements d’un duo de tueurs à la solde d’un « commodore » impitoyable traquant deux gentils allumés à la recherche d’un paradis à créer. D’où vient alors ce sentiment de longueur, cette impatience qui nous saisit dans les échanges sans fin entre le quatuor de bras cassés en butte aux hordes de tueurs lâchés leurs basques et la vie sauvage d’un Ouest en pleine conquête en ce milieu du 19ème siècle ! peut-être dans un trop plein d’images, de mots et de fureur. Bon, peut-être aussi dans une trop grande attente d’un « western à la Française ! »

 

En conséquence et malgré tout, vive le cinéma Français, si riche et vivant, si ancré dans la réalité et dans le rêve, dans l’ici et l’ailleurs, apte à nous transporter dans de belles histoires, de belles contrées, campé par des hommes et des femmes qui portent les drames et les joies d’une vie à construire.

Vive le Cinéma, Vive le Cinéma Français !

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