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Les pieds dans le Bernard Tapie (11)

Publié le par Bernard Oheix

 Une vraie de vraie tranche de vie, loin du glamour et de la beauté. De ces histoires qui démythifient les "artistes" (mais BT en est-il un ?) et qui casse l'image d'un être de chair à la hauteur des émotions qu'il provoque ! Hélas, ce n'est pas toujours le cas et si la pièce de théâtre a pu faire rire et émouvoir, elle avait un revers nommé Tapie !
C'était le jour du pygmalion. Il avait traversé comme une comète la fin du Mitterrandisme, entre le sport et la politique, le monde des affaires et celui du spectacle, odeur de soufre, scandales, ange du démon, archétype d'une société en train de muter, sans foi ni loi, il représentait la fin d'un rêve, d'une mutation entre les spots des plateaux télé et les écrous des geôles, l'ombre et la lumière. Il m'avait fasciné quand il avait combattu Le Pen en direct, lui imposant une cuisante défaite médiatique et brisant le mythe de son invulnérabilité, il m'avait désarmé quand plus de 10 % de la population s'étaient reconnus en lui aux élections européennes, enterrant derechef Michel Rocard prisonnier d'un président machiavélique qui tuait ses dauphins afin de perpétuer son règne d'agonie, il avait conquis une Coupe d'Europe de football avec l'Olympique de Marseille et réussi l'exploit de liguer contre lui l'essentiel des acteurs d'un hexagone trop étroit pour son goût de puissance et sa soif de pouvoir. Le flamboyant Bernard Tapie arrivait au Palais des Festivals en tête d'une distribution de Vol au- dessus d'un Nid de Coucou produit d'un marketing parfait qui lui permettait de rebondir une fois de plus au mépris de toutes les lois de l'équilibre.
Il ne faut pas chercher le film de Milos Forman dans cette adaptation de Robert Cordier et Jack Nicholson sous les traits de Bernard Tapie. Nul besoin de se référer à la mise en scène de Dale Wasserman, où même d'imaginer qu'on est au théâtre, puisque tout est fait pour renvoyer à la réalité d'une vie et que Thomas Le Douarec a grossi le trait jusqu'à la caricature afin d'offrir à Bernard Tapie un rôle à la mesure d'un personnage hors du commun. C'est à la limite de la trahison de l'histoire originale, tout tournant en filigrane à la lecture de sa propre vie, les ambitions présidentielles affichées, la thérapie par le football, le refus des règles et la peur de l'enfermement dans une mécanique exhibitionniste où l'acteur et l'homme public se confondent. Je l'avais visionné la saison précédente et j'avais hésité à l'inscrire dans la programmation mais la certitude d'un succès public m'avait convaincu de miser sur cette production. Je dois reconnaître que de ce point de vue mon choix était le bon et que les recettes que je réalisais gommaient les quelques réserves que je continuais à avoir sur la qualité de ce travail.
J'étais particulièrement satisfait. Même si je ne pensais pas de cette pièce, version Tapie, qu'elle resterait dans les annales du théâtre, elle avait largement atteint les objectifs que je m'étais fixés : deux représentations à guichets fermés avec une recette maximale de près de 300 000 francs qui me laissait un delta négatif minime, l'ensemble des personnalités politiques de droite comme des quelques gauches qui survivaient à Cannes et dans les environs, installées dans les sièges réservés de la Municipalité, une médiatisation à la hauteur de l'odeur sulfureuse que dégageait Bernard Tapie, il n'en fallait pas plus pour que je sois heureux à défaut d'être fier de ces programmations
 
Il est de bon ton, et c'est normal, de saluer en tant que directeur de la programmation la troupe qui arrive et les vedettes en particulier. Je ne suis pas un accroc du cérémonial mais je connais la personnalité des artistes qui, derrière les apparences, cachent très souvent des personnages hors du commun et des sensibilités d'écorchés vifs. Il n'est jamais facile de monter sur un plateau devant mille personnes et de se dévoiler, de mimer la haine et les larmes, de mesurer le vide qui sépare la masse des gens assis de sa propre solitude. J'en ai connu des stars roulant les mécaniques en dehors de la scène, usant et abusant de leur image et qui, au moment de rentrer sous les spots, s'agrippent au rideau, livides, décomposées par un trac irrépressible… cela les rend plus humaines et nous permet de leur pardonner quelques- uns de leurs caprices d'enfants gâtés. Chacun vit son trac comme il le peut mais la grande majorité se "shoote" à cette adrénaline si particulière qui les embrase dans le feu de l'action.
Bernard Tapie n'avait pas ce type de problème et quand je l'ai salué, outre les habituelles et conformistes circonlocutions d'usage sur la beauté de la salle Debussy et sur le fait qu'il allait la faire vibrer, son unique préoccupation était de me faire rajouter un certain nombre de places d'invités sur son contingent déjà alloué. Cela aussi ne dérogeait pas à la règle et j'opinai, l'assurant de notre souhait qu'il garde un bon souvenir de ces deux soirées à Cannes. Nous nous sommes séparés dans la plus parfaite entente cordiale, l'échange des politesses ayant bien duré cinq minutes et chacun ayant joué son rôle à la perfection.
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La masse du grand public n'est pas toujours à la hauteur de nos espérances. J'aime l'idée que mes spectacles sont appréciés mais de là à faire un standing ovation à Bernard Tapie comédien, il y a un pas qui s'apparente au grand écart quand bien même je goûtais à ces salves d'applaudissements qui venaient encenser un trublion de la République reconverti en saltimbanque. Une nouvelle fois il avait réussi comme un trou noir à dévorer l'espace des autres comédiens et à phagocyter l'ensemble d'une production à son seul bénéfice.
Comme à l'accoutumée je me suis rendu dans les loges après le final pour dire au revoir à la troupe et les remercier en blablatant sur le bonheur procuré au public et les assurer de notre haute considération. Un quotidien rodé par des centaines de spectacles accueillis dans ce couloir des loges qui surplombent les salles du Palais et ont vu défiler les plus grandes stars des arts vivants, un rituel que les conventions en vigueur maintenaient vivace auquel je ne dérogeais point et qui, suivant mon degré d'adhésion, pouvait se transformer en véritable allégeance aux artistes et aux émotions qu'ils provoquent.
Avec Bernard Tapie, je souhaitais en rester au strict minimum syndical quand je l'aperçus, une serviette sur le dos, se diriger vers les douches. Les acteurs de la pièce s'évanouirent dans leurs loges respectives en entendant sa grosse voix aux inflexions vulgaires m'apostropher "-Toi, le taulier, viens ici, J’ai deux mots à te dire !". Outre qu'il n'est jamais très agréable de se faire interpeller aussi vulgairement, j'ai vu se dessiner dans ma tête toutes les images des affrontements avec le procureur Mongolfier, les stars du ballon, les haines engendrées, la fureur des syndicats…une panoplie qui me blindait contre les éructations d'un petit dictateur de campagne. Je me suis appuyé aux murs, l’attendant, le cœur battant pendant qu’il s’approchait de moi en éructant, le tutoiement vulgaire aux lèvres :
-Tu peux me dire pourquoi n’importe qui peut entrer dans ma loge ?
-Monsieur Tapie, vous nous avez offert le meilleur, je crois que l'on va assister au pire !
-Donc j’ai tort, c’est ça ?
-Vous n’avez qu’à exiger de votre production un garde privé, lui, il saura contrôler vos invités.
-Voilà, j'ai tort, n'importe quel connard de mes couilles peut rentrer dans ma loge pendant que je suis à poil et j'ai tort. C'est un moulin à vent ici, qu'est-ce qu'elle fout ta sécurité de merde !
L'homme qui m'infligeait ses groupies la veille, s'offusquait de leur sans-gêne aujourd'hui, rentrait dans sa loge blanc de colère quand deux midinettes tortillant des fesses, la bouche soulignée d'un gros trait de rouge à lèvres, dans les volutes d'un parfum de supermarché, arrivèrent en lançant à la cantonade "-On vient voir Bernard Tapie". Je les reçues vertement, les jetant méchamment, me vengeant sur elles de ma frustration quand la tête de l'avorton en peignoir émergea de l'encadrement et m'annonça "-Celles-là oui, elles peuvent venir". J'ai éclaté de rire et lui ai lancé un vibrant "-Merci Monsieur Tapie" où l'ironie le disputait à la commisération pendant que sa porte claquait violemment.
En dévalant les escaliers vers la sortie des artistes, blême, le cœur battant la chamade, (on ne se prend pas les pieds dans le Tapie sans y laisser des plumes), je repensais à la gentillesse d’un Michel Bouquet, à l’élégance d’un Claude Rich, à la gentillesse d’un Noiret, de toutes ces femmes illustres que j’avais croisées dans le couloir des loges, à toutes ses vraies stars des planches que j’avais eu le bonheur d’accueillir et qui m’avaient gratifié d’un mot gentil, d’un remerciement ému, d’une phrase reconnaissante pour les avoir programmées sur la scène du Palais des Festivals.
J'ai compris ce jour-là pourquoi cet individu aux talents multiples, à l'énergie colossale, ce bateleur muni d'un "killer-instinct" hors du commun n'avait jamais réussi à retenir le temps dans ses mains d'or : il reste un parvenu vulgaire, incapable de se contrôler et comme un golem, ses forces destructrices le dévorent de l'intérieur. Il y a trop de haine en lui pour pouvoir dompter cette fureur qui le fait trébucher chaque fois qu'il arrive au sommet, il n'a pas assez d'humanité pour conserver l'estime des autres et de soi-même dans cette lutte permanente pour un pouvoir vidé de tout sens.
En conclusion, monsieur Bernard Tapie est définitivement personne non gratta dans un lieu que je dirige. Cela ne doit pas le traumatiser outre mesure, mais moi, cela me fait un bien fou de savoir que nos chemins ne se recroiseront plus jamais sur une scène et que mes programmations sont expurgées d’un roquet jappant de la république !
 

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Pérégrinations et protocole

Publié le par Bernard Oheix

Après un mois d'absence, j'ai intérêt à me faire pardonner. Je vous offre un peu de ma vie en gage de réconciliation, non qu'elle soit d'une richesse folle.... Quoique ! Quelqu'un qui pose avec Monsieur Bouquet pour l'éternité et serre les mains de Jacques Chirac et du Prince Albert de Monaco...en une semaine, ne peut être totalement inutile sur cette terre de passion !
Voici un petit voyage au coeur d'un monde en train de s'évanouir.

Tout à commencé le 2 février avec Carmen, (quelle entame pour quelqu'un qui a aimé une belle espagnole aux yeux de braise !) dans un grand audit du Palais complet. Bizet, belle distribution, beaux décors, belles voix, très belle recette ! Mais c'est avec Goran Brégovic, le 3 février, que tout a continué. Imaginez... 20 choristes, un orchestre symphonique, les voix bulgares, une fanfare... et devant, un percussionniste et Goran, ex-rock star, créateur de musiques de films géniales et leader de cette formation qui va faire chavirer le Palais des Festivals rempli de plus de 2000 personnes. J'en rêvais, il l'a fait. Avec douceur et gentillesse, élégance et noblesse. La musique est un melting-pot incroyable, entre la fanfare, la messe grégorienne, les volutes classiques, les voix cristallines, les accords de rock et reprises de morceaux à la sauce Brégovienne. Ambassadeur de la paix, Goran Brégovic se situe dans le camp de ceux qui fuient les horreurs de la guerre fratricide qui a déchiré en lambeaux son pays. Vive le barde brégovic !


Une semaine à Paris et sur les routes de France !
Du théâtre bien sûr. Post-it, petite pièce sans saveur sur les émois de 3 jeunes femmes... La danse de l'albatros où Martin Lamothe s'échoue sur la grève de l'humour, ses ailes de nain incapables de dominer un texte insipide. Reste l'événement. Michel Bouquet est l'avare. Plus personne ne pourra interpréter ce rôle sans faire référence à sa voix criarde, à ses mouvements compulsifs, à la perversité de ses yeux fureteurs. Il est génial, sublime, émouvant et désespérant. C'est Monsieur Bouquet, au crépuscule flamboyant de sa carrière. Merci monsieur Bouquet de nous rappeler que le théâtre peut aussi rendre merveilleux le monde qui nous entoure.
Après la représentation, Il m'accueille dans sa loge et nous parlons de ses passages à Cannes (j'avais eu l'honneur de le recevoir avec Noiret il y a 5 ans et dans la pièce de Ionesco, le roi se meurt en 2005) de son avenir (!). Il est un vieux comédien qui mourra sur les planches pour le bonheur de ces textes qui chantent sous sa voix !
Quand à ma virée au Stade de France pour voir une équipe nationale se déliter sous la maestria des argentins, elle ne fut une réussite que parce que je l'ai vécu avec mon fils et que nous avons communié aux souvenirs des exploits de notre Zizou, le vrai, celui qui envoyait des coups de boules pour projeter le ballon au fond des filets et non sur la poitrine d'un italien goguenard !
Destination Annecy, chez mon pote Jean-Eric Ougier, celui des feux d'artifices, qui viendra tirer à Cannes cet été. Un manoir accroché à la colline, au-dessus du lac. Un peu de neige et la pièce de Samuel Benchetrit, Moins deux avec Jean-Louis Trintignant. Bof ! Bof ! Pièce inintéressante au possible. Vive le grand air et les génies des alpages ! Pour le fun, quelques descentes de pistes rouges et bleues m’ont prouvé que le ski n’est pas comme le vélo… on oublie avec le temps et la forme météorique qui était la mienne n’a sans aucun doute pas arrangé la situation. Bon heureusement, il n’y avait pas de photographe dans le coin !


Retour au bercail donc avec l’ouverture du sommet des chefs d’états africains. De mon bureau, j’ai vu défiler une des plus imposante panoplie de potentats imaginable. Combien de pots de vin, de crimes et de prévarications étaient réunis pendant deux jours sous le toit du palais. En uniformes, en boubous, costumés, ils refaisaient le monde avec la certitude de ne rien vouloir y changer.
Par contre, le vendredi, à la sortie des artistes, Chichi himself est sorti de son cordon de sécurité pour un bain de foule des plus surprenants. Il m’a serré la main en me remerciant pour ce que j’avais fait pour la réussite de son dernier sommet (sic). Bon, OK, je n’avais rien fait du tout mais cela m’a fait plaisir quand même. Le mot gentil, sourire au vent, plaisanterie en coin, le bougre, il m’a impressionné et j’ai mieux compris la fascination qu’il provoque. Pas seulement celle du pouvoir mais aussi celle d’un tribun populaire, d’un homme normal. Et dire que je n’ai voté qu’une fois pour lui ! Vive Jacques Chirac… surtout s’il ne se représente pas, on ne va pas oublier son bilan de sitôt !


Mardi 20 février. Le jeu de la vérité, une bonne comédie de ma programmation et rebelote avec les affaires d’état. Cette fois-ci c’est notre Prince Albert de Monaco qui s’y colle. Coup de fil discret de la sécurité. Gardes du corps sympathiques tout droit issus du film « men un black ». Je demande comment je dois accueillir le prince. La Réponse vient sans tarder : Monseigneur ! Et me voilà donc serrant la main de mon auguste visiteur et lui donnant du Monseigneur long comme un jour sans pain. Après la pièce (gros succès), je l’emmène dans la loge rejoindre les comédiens et je participe aux effusions de mise. Ils ont réservé une table en face du Palais et je les accompagne cérémonieusement et sur un dernier Monseigneur, ils me quittent pour s’engouffrer dans le restaurant. Je tiens à vous le dire, il est normal notre Prince Albert et plutôt sympathique. Il va quand même falloir que je fasse attention, deux têtes couronnées dans la même semaine, c’est un coup à se retrouver dans Gala ou Voici !


Le festival des jeux démarre alors pour une semaine d’épouvante. Je suis déjà sur les rotules quand 120 000 personnes se ruent sur les stands, que 15 000 joueurs luttent pour l’emporter dans tous les jeux de la terre possible. C’est fascinant et épuisant. 50 nationalités, des rencontres des discussions, un gala de magie superbe, la remise des récompenses dans un spectacle où j’officie avec parait-il, une grande sobriété et beaucoup de classe… c’est nouveau cela !
Je me garde une nuit, le samedi, pour plonger dans le OFF. Des centaines de joueurs répartis dans deux salles qui se rencontrent avec des passions et des cris en testant des prototypes où des jeux plus standard. Moi, c’est au poker que je vais flamboyer, mes adversaires coriaces, des sommités du monde des jeux, vont y perdre leur latin et leur talent et j’empoche la mise d’une soirée qui écrit une page de ma légende en lettres d’off !!! Oui, mes amis, même diminué, je bande encore pour quelques cartes dessinant des figures ésotériques que je suis le seul à pouvoir décrypter. Ego flatté, Bernard est content.
Les Stargotz vont s’y retrouver cul nu à ce petit jeu de dupes. Moi, j’encaisse royal la mise et je leur souhaite une belle revanche, dès l’an prochain. Le festival des jeux c’est la folie et la passion, c’est l’enfer et le paradis, c’est un long marathon qui nous pousse dans nos derniers retranchements. A ce petit jeu, j’ai encore quelques forces pour me transcender quand il est nécessaire de conforter ma réputation !


Le lundi 26 février, exsangue, je goutte enfin un peu de repos bien mérité. Quelques examens qui m’assurent que je vais vivre encore 3 décennies et le Palais accueille des spectacles de la saison en cours, les danses et légendes du monde et surtout, le violon sur le toit, excellente comédie musicale qui résonne du tintamarre des événements troubles de notre société (racisme, antisémitisme, ultranationalisme et autres ismes en odeur de putréfaction qui envahissent notre univers du 3ème millénaire). Une belle leçon d’humanité que cette comédie sur la tragédie des exclus.
Voilà mon petit tour d’horizon. A bientôt sur ce blog, vos commentaires me ravissent !!! Continuez

PS : Il est urgent d’écouter un morceau de Bizet tiré des pêcheurs de perles, « Mi par di udir ancora ». Ce morceau est hallucinant. Il est en boucle sur ma chaîne !
PPS : Pas besoin de vous précipiter pour aller visionner lady Chatterley, le césar de l’année. C’est une grosse daube, un long téléfilm ennuyeux et inintéressant. Le snobisme parisien a encore frappé !

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La femme sans plaisir

Publié le par Bernard Oheix

Femme sans plaisir, femme outragée... Il y a des nuits de soufre, des actes qui ne peuvent s'effacer. Elle aurait sans doute aimé être comme toutes les autres. Vie brisée, il reste l'horreur d'un chemin qui mène vers le crépuscule. Quand le plaisir volé se réveille, il faut solder les comptes d'une vie sans raison. On se brûle à fuir ses cauchemars.
 
 
 
 L’homme agitait mécaniquement son visage à quelques centimètres du sien. Elle percevait les poils de son nez qui jaillissaient de ses narines en une touffe disgracieuse, sa moustache drue qui recouvrait ses lèvres, ses yeux froids de poisson mort qui la fixaient comme une marchandise sous des sourcils en accents circonflexes et ne s’interrogeaient même pas sur la nature de cette femme qu’il avait achetée comme un steak à la boucherie chevaline. Son haleine l’enveloppait. Il avait fumé, une âcre odeur de nicotine s’exhalait de sa bouche ouverte laissant entrevoir des dents jaunies. Fragrances de reliefs de repas, un couscous épicé, du vin vulgaire au relent aigre, du fromage, elle pouvait lire son déjeuner dans ses odeurs mêlées qui l’étouffaient et la portaient à la nausée. Il la chevauchait, c’est bien le mot, sans un regard, ni une parole, comme si elle n’existait pas, simple élément dont la présence s’imposait pour la satisfaction de son propre plaisir mais qui n’avait aucune réalité. Ses bras s’appuyaient contre le coussin sur lequel sa tête reposait et ses aisselles dégageaient une odeur de sueur d’homme, une vague et écœurante proximité avec la nature bestiale d’un être qui faisait peser son membre entre ses lèvres intimes. Elle s’arc-boutait et chaque progression du sexe masculin déclenchait une pression de tout son corps pour ne pas sentir cette tétanie qui envahissait ses cuisses. Comment avait-elle pu en arriver là ? Par quel mystère un destin facétieux l’entraînait dans cette ronde du désespoir, dans cette absurde situation qu’elle ne contrôlait plus. Elle pressentait des vagues monter à l’assaut de son corps, elle eut peur soudain.
 
 
Jeanne aurait pu vivre la vie d’une petite fille normale, dans une famille normale, avec des parents aimants et attentionnés. Elle avait tout. Une maison avec de grandes fenêtres, un jardin intérieur plein de mystères dans lequel son rire résonnait, certes un papa trop absent, sans cesse en déplacement, mais qui compensait le vide de sa présence en la couvrant de cadeaux à chaque retour, une maman qui l’aimait, journaliste pigiste dans les pages locales du quotidien, la santé exubérante, une beauté de petite fille, l’insouciance des jours heureux pour celle que le destin porte sur les rivages du bonheur. Elle eut tout cela et encore plus, jusqu’au jour anniversaire de ses six ans, une fête interrompue par le départ précipité de sa mère au chevet de son père terrassé par une rupture d’anévrisme. Elle ne comprit pas vraiment ce qui se passait, juste s’aperçut-elle que l’absence de son père se prolongeait bien au-delà du raisonnable. Elle était prête à s’en offusquer quand sa mère si pâle depuis quelque temps, qui semblait incapable de l’aimer, devant faire un reportage, la confia à un voisin qui la gardait pendant que la nounou était en voyage dans son Portugal natal. Elle le connaissait bien cet homme qui venait la chercher à l’école et la ramenait à la maison, puis jouait avec elle en lui racontant des histoires de princes et de princesses.
Elle ne se souvenait pas vraiment de ce qui s’était passé en cette nuit de cauchemar. Un éclair sombre, la peur et l’angoisse. Elle, si petite, si pure, que l’ombre de cet homme recouvrait et qui se forçait un passage dans la douleur de ses chairs. Il avait l’air si gentil quand il lui offrait des bonbons, qu’il la balançait sur ses genoux et qu’elle riait à gorge déployée devant ses mimiques. D’habitude, il la serrait dans ses bras pour des gros câlins, il l’enveloppait de sa gentillesse et la couvrait de cadeaux, lui faisant même oublier le vide que son père avait laissé.
Il paraît qu’il y a un innommable, des actes que l’on ne peut décrire, ni seulement imaginer. Il semble que Jeanne ne put jamais mettre de mots sur ce qui lui était arrivé. Il y eut des flashes, des gyrophares qui lançaient des traits de feu sur sa douleur, des hommes bleus envahissant ce coin de paradis pour le souiller, des images à jamais enterrées dans des abysses sans lumière. L’homme avait disparu, emportant sa douleur, son souvenir, son enfance.
Elle grandit, paraît-il, prenant des années et des formes de jeune fille mais le vide seul occupait l’espace de son présent. Ce n’est que vers l’adolescence qu’elle tenta de se reconnecter aux autres. C’était si loin, le temps de l’oubli était sans doute venu. D’ailleurs, avait-elle jamais existé cette nuit d’horreur ? Elle en doutait parfois. Il y avait si peu de souvenirs auxquels se raccrocher, si peu de matérialité à la peine si profondément enfouie dans son inconscient.
Elle avait perdu une partie de sa grâce. Elle ne s’aimait pas vraiment, plus vraiment. Elle mangeait trop, s’habillait mal, ses résultats scolaires étaient inégaux, ses évidentes dispositions intellectuelles se brisant sur cette difficulté à se faire confiance, à s’estimer à la hauteur de la situation. Ses camarades étaient des inconnus qu’elle fuyait, les adultes une menace souterraine, le monde, une chausse-trappe dans laquelle elle ne voulait pas tomber sous peine de rompre ce fil qui la reliait à la réalité.
Pourtant, vers ses dix-sept ans, un garçon se fraya un chemin à travers les barricades qu’elle dressait pour l’atteindre, écartant ses peurs et ses angoisses. Ce n’était pas le plus beau des garçons de sa classe, loin s’en faut, mais il était patient et tendre. Ils restèrent de longues heures à se lire des poèmes, les yeux dans les yeux, s’écrivant des lettres dans lesquelles, à sa passion, elle feignait de répondre par l’intensité d’un sentiment qu’elle était loin d’éprouver. Le temps fit son œuvre. Sa résistance s’émoussa. Un jour elle décida de lui offrir son corps parce qu’elle n’en pouvait plus d’attendre et d’avoir peur. Elle le fit cliniquement, se dévêtant dans la lumière crue d’un après-midi d’automne, s’allongeant sur son lit, écartant les cuisses comme elle savait qu’il fallait faire.
Il était amoureux et vierge. Il lui grimpa dessus et la pénétra avec appréhension, sans attention, jouit rapidement et dégorgea son membre avec la satisfaction d’une étape franchie dans sa vie d’homme. Elle ne ressentit rien, juste un peu de dégoût, un vide d’émotions, une parcelle de son corps qu’on lui avait volée, il y avait si longtemps, réclamait toujours son dû. Elle s’attendait à si peu qu’elle ne fut pas surprise, elle n’eut même pas peur, rien dans son corps qui ne put meubler cette nuit d’offrande où un homme était né sans que la femme puisse tracer un trait sur son passé et exiger son présent.
Pourtant cela lui fit du bien. Devenir normale, pouvoir parler de son amant à ses amies, la stabilisa paradoxalement. Elle n’osait pourtant se confier totalement et exprimer ce vide d’un corps qui résonnait encore des coups du passé, mais elle affectait de devenir une femme et cela la grandissait. Et puis, comment mesurer ce que l’on ne connaît pas, ce qui reste une énigme dans les replis de cette chair dissimulée par un voile de plus de dix années d’obscurité ? Comment exprimer l’indicible ?
Elle passa son bac de justesse, intégra l’université de droit dans une ville distante de quelque cent kilomètres qui l’éloigna de sa mère et du territoire de son bourreau disparu. Ses résultats se bonifièrent d’être livrée à elle-même. Elle apprenait doucement à se connaître. Les rudiments de la philosophie et de la psychologie inculqués à l’école lui permirent, sinon de mettre le doigt sur le mal qui la rongeait, tout au moins d’apprendre à vivre avec lui. Elle cernait confusément ses turbulences intérieures et jonglait avec les arêtes vives de ce diamant enfoui dans son cœur. Au fond, elle aspirait à être normale et y parvenait pratiquement, seule la solitude qu’elle ressentait avec des amants de passage lui rappelait vaguement qu’on lui avait brisé ce capital d’amour que la nature lui avait octroyé. Elle ne jouissait pas, ne comprenait même pas ce que ce mot recouvrait, ne pouvant concevoir un abandon total dans des bras qui l’enserraient. Le produit de ce frottement incongru dans son intimité d’un sexe masculin ne provoquait qu’un ennui profond, une nostalgie de ce qui aurait dû être et ne pouvait se déclencher.
Elle chercha auprès d’amants plus mûrs cette expérience définitive d’un abandon qui lui apporterait enfin la sérénité. Malgré la tendresse et le réel amour que certains lui offrirent, son sexe restait désespérément hermétique à tout jaillissement de son plaisir. Elle apprit à faire semblant pour ne pas heurter ses partenaires et les conduire à se libérer sans trop tarder, comme si leur plaisir en soi, lui suffisait et permettait d’accepter son propre handicap. Elle avait une vie normale, tous les aspects extérieurs d’une désespérante normalité. Seule, elle mesurait ce gouffre qui la séparait des autres et des attributs de leur jouissance.
Sa licence en poche, elle décida d’intégrer l’école de la police nationale. Dans son choix, inconsciemment, elle protégeait ses sœurs d’une atteinte subie, leur fournissant une protection, elle qui aurait tant eu besoin d’être rassurée et aidée. Comme souvent, un mal déclenchait son contraire, une blessure non cicatrisée la volonté de soigner. Elle fut brillante, sortant major de sa promotion et affectée à la ville de Marseille, dans une unité de terrain chargée d’infiltrer la maffia locale.
Les réseaux de drogue et de prostitution fleurissaient, se gorgeant de proies si faciles, ces filles de l’Est livrées pieds et poings liés à la gourmandise des consommateurs locaux. Les autorités avaient décidé de pénétrer le réseau et une nouvelle arrivée, inconnue des truands qui tenaient d’une main de fer cette toile du désespoir, était une opportunité qu’ils se dépêchèrent de saisir. Dans sa naïveté, elle accepta avec ferveur cette mission dangereuse, comme la rédemption tant attendue depuis cette nuit de fureur qu’elle portait comme une chaîne et qui l’entravait. Le plan fut soigneusement élaboré, rien n’étant laissé au hasard, toutes les précautions prisent pour assurer sa sécurité. Une équipe serait en permanence en connexion avec elle reliée par un biper, une arme de poche dans son sac qu’elle maîtrisait au prix de longues heures de pratique, des entraînements intensifs dans un centre secret la préparant du mieux possible à son infiltration du réseau de truands. Elle était volontaire et acceptait le prix éventuel à payer pour cette mission sacrée.
Elle devait, sous les habits d’une call-girl de luxe approcher un des responsables du quartier nord et obtenir des renseignements susceptibles de devenir des éléments à charge contre lui. Elle avait du temps devant elle, jouait à la guerre et oubliait la nature profonde de son mal. Elle se mouvait comme un poisson dans l’eau dans cet univers de turpitudes, s’approchant toujours plus de cette zone où elle pourrait se regarder dans un miroir sans craindre son reflet. Elle ne se souvenait toujours pas de la douleur et de l’horreur, juste une réminiscence qui, loin de l’empêcher d’agir, l’entraînait à se rapprocher des flammes dans l’espoir inavoué de se brûler. C’était bon de jouer aux cow-boys et aux indiens, de se sentir une autre, dans la peau d’une femme de vie facile aux aventures romanesques. Elle se grisa et perdit lentement le sens du danger, la dimension réelle du combat en train de se mener entre les forces de l’ordre et celles du désordre. Personne ne s’en rendit compte, ni ses chefs qui ne la connaissaient que si peu finalement, ni ses collègues qui prirent pour du sang-froid ce qui n’était qu’inconscience, ni elle-même, ligotée par son passé et le jeu qu’elle s’inventait pour chasser des démons évanouis.
Après deux mois de traque, elle réussit à cerner le personnage et à se retrouver dans son entourage, figure locale de la nuit, rassurante par son omniprésence et l’apparente facilité avec laquelle elle se fondait dans son alter ego, cette femme de tous les phantasmes, libérée, vivant de ses charmes, fumant et buvant en séduisant les hommes des comptoirs. Sa vie n’avait de prix, à ses yeux, que dans cette farce qu’elle inventait pour fuir sa réalité.
 
Cette nuit aurait dû être comme toutes les nuits. Une observation patiente, des prises de photos et de notes permettant de circonscrire son entourage et d’évaluer ses méthodes dans cette périphérie où on l’avait cantonnée. Tout un matériau qui s’accumulait et devait permettre l’arrestation de la bande qui régnait sur le commerce florissant du vice et de la drogue de ces trottoirs de Marseille. Quand le chef lui envoya un de ses lieutenants pour lui demander son prix pour une passe, elle aurait pu se défiler, disparaître, renoncer à sa couverture, sur un simple appel de son biper, voir ses collègues faire irruption pour faire cesser la mascarade. Elle ne le fit pas. Sans doute se sentit-elle plus forte qu’elle ne l’était. Peut-être, inconsciemment aspirait-elle à cette confrontation définitive avec son passé caché. Peut-être, aussi, ne s’aimait-elle pas suffisamment pour renoncer à s’avilir. Elle donna un tarif et suivit le chef dans cette chambre d’hôtel sordide. Elle se dévêtit et écarta ses jambes nerveuses et fuselées, les ouvrant largement, scrutant son sexe, cette cicatrice verticale qu’elle connaissait si peu, dans l’attente des assauts de l’homme. Elle contempla sans rien ressentir ce membre raidi qu’un préservatif vint encapuchonner, détachée d’elle-même, sans comprendre réellement ce qu’elle faisait. Elle avait si peu à perdre et tant à expier que rien ne pouvait désormais arrêter le cours des événements enclenchés.
 
 
L’homme la regardait avec étonnement. Dans son sexe froid, il n’y avait qu’une mécanique bien réglée de possession. Un pacte mutuel où quelques billets échangés devaient permettre une transaction, la libération de la semence de l’homme contre l’asile d’un sexe chaud, un trou sans vie. Rien n’aurait du entraver cette combinaison, ce rituel d’une décharge sans passion. Il ressentait pourtant le corps de cette femme se contracter, cette tension des muscles des cuisses qui prolongeait en ondes de choc la butée de son membre contre les parois intimes de la femme. Elle partait dans le plaisir, dérogeant à la règle, s’embrasant comme une brindille au feu de l’amour. Elle se tétanisait, refusant cette vague montante, une déferlante qui asséchait sa gorge, brouillait son regard, lui faisait se mordre les lèvres pour ne pas hurler le dégoût de son plaisir.
Les billets de son salaire d’une passe étaient rangés dans son sac, posé sur la table de nuit branlante, froissés par les doigts d’un homme sale qui portait tant de crimes et de honte dans son corps qu’elle avait envie de vomir de percevoir enfin ce que le plaisir était, ce qui se dessinait dans le corps d’une femme qui jouissait. L’homme posa sa bouche sur la sienne et lui força les lèvres pour pointer sa langue dans son être, s’enfonçant si profondément qu’elle ne pouvait plus respirer. Un cri perça malgré elle quand l’orgasme la saisit, l’obligeant à s’arquer, tous les muscles raidis par cette expulsion de toute sa douleur, de ses années volées par un homme qui lui avait dérobé son enfance, pour qu’un autre l’achève dans cette chambre miteuse, dans un amour tarifé qui ouvrait un gouffre sous ses pieds.
Des larmes coulaient de ses yeux, toutes celles qu’elle n’avait pu faire couler quand il aurait fallu et qui s’imposaient désormais pour achever son parcours de douleurs. L’homme se redressa en appui sur ses genoux, le sexe toujours raide. Ses yeux la fixaient, l’incompréhension laissant place à une moue dubitative. Elle sentit l’horreur la gagner pendant que les derniers spasmes de l’orgasme agitaient son corps de réflexes irrépressibles. Il contempla le tableau de cette femme écartelée par le plaisir et un rictus déchira sa face en accrochant des ombres noires dans son regard.
Il prit son sac et le vida sur le lit. Son examen lui permit de se forger une certitude. Cette femme nue dévoilait tant de secrets qu’il aurait mieux valu taire, son sexe parlait trop d’une vie qui n’était pas la sienne. Des papiers n’auraient jamais du se trouver là où ils étaient dissimulés.
Il confia la femme à ses sbires qui la violèrent à tour de rôle. Elle ne cria même pas. Son esprit s’évadait déjà, refusant l’horreur, sa vieille complice, regardant vers un futur impossible, se demandant si tout aurait été différent si elle n’avait jamais croisé la route de son bourreau à l’orée de ses six ans d’enfance.
Son corps fut retrouvé dérivant dans les eaux sales du vieux port de Marseille. Malgré son sexe lacéré, malgré la douleur des coups, son visage tuméfié, elle souriait étrangement, emportant ses secrets dans un monde qui lui avait dérobé ses rêves.
La bande fut arrêtée et jugée. Le chef prit 12 ans de réclusion et ses comparses, des peines s’étalant entre 5 et 8 ans de prison. Jeanne, elle, avait l’éternité pour oublier son rendez-vous manqué avec le bonheur.
 
  

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Photos parlantes

Publié le par Bernard Oheix

C'est un repas de Russes, avec des montagnes de plats et des bouteilles vides de vodka qui s'amoncellent sous nos pieds. Temps des agapes...4 heures ! Nombre de toasts, discours et verres de vodka : 18. Aie ! mes cheveux !

La danse des canards version  "babouchkas"... Une façon comme une autre de représenter la France !

Dans le centre des arts de Novgorod, des couvre-chefs pour lutter contre le froid de l'hiver russe. La présidente sort ses griffes !

Si l'on savait... c'est bien nous qui assurons les destinées du Festival ! Le soir, nous plongions dans l'eau d'un puits artésien (7°)... après un "sauna russe" avec flagellation imposée. Le pied ! Ensemble !

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Histoire vécue (10)

Publié le par Bernard Oheix

Il y a des pages de votre vie qui ne peuvent se fermer. Ma rencontre avec Jean Delmas en est une, François Truffaut, une autre. Pour Truffaut il faudra attendre, je ne suis pas encore prêt. Jean Delmas était un grand monsieur, un intellectuel de cet après-guerre qui a marqué son époque. Il avait un franc parler, une vision du monde très personnelle qu'il assumait, un rapport aux gens basé sur la fidélité et l'attachement. Il a particulièrement compté pour moi, dans ces années de formation universitaire où tout semble possible, même le rêve !
Les larmes du temps
 
 S’enthousiasmer sur la distanciation Brechtienne d’un film réalisé par un obscur réalisateur hongrois sur un Poète Sandor Petofï, dont personne ne connaissait l’existence avant la projection, était le passage obligé d’une époque bénie où le choc des mots accompagnait celui des images. Nous étions en 1973, le mois de Mai continuait à fleurir d’une façon récurrente nos espoirs d’un monde meilleur et les salles de cinéma du Palais des Festivals, l’ancien, gardaient encore en mémoire l’image d’une jeune garde emmenée par Truffaut et Godard empêchant le rideau rouge de s’ouvrir pour la projection du film d’un Milos Forman complice. Au feu les pompiers venait de rater son entrée dans le monde du 7ème Art en étant la dernière séance d’une foire d’empoigne entre le monde des anciens et du nouveau.
Période bénie où les débats idéologiques permettaient des affrontements rhétoriques, où l’embrasement des idées autorisait toutes les contractions intellectuelles, où les théories fondaient le socle des pensées fertiles comme un terreau permettant aux fleurs de la révolte de s’épanouir. On était bien loin d’une mondialisation qui allait, des rouges aux blancs, transformer la vie en une fresque rose aux rêves frelatés d’un moule stérilisateur.
Bande d’étudiants cinéphiles, faux passes en poche imprimés en Corse par une filière non officielle, représentant d’une Voix du Nord dont je n’avais jamais lu une ligne et que je situais dans un no man’s land brumeux, je déblatérais avec délectation, repoussant les arguments de mes adversaires sceptiques, arrivant même à me convaincre que Petofï 73 était un grand film révolutionnaire en dégustant des œufs frites et en buvant des bocks dans une gargote du marché Gambetta. J’avais la tchatche ce jour-là.
Un petit monsieur nous écoutait avec ravissement et j’en jubilais de le sentir accroché à mes lèvres en train de me suivre dans mes contradictions outrancières. J’ai forcé la dose et j’ai escaladé un Everest de la révolution aux flancs de ce poète hongrois qui n’en demandait certainement pas autant.
Au café, à l’heure où les effusions sémantiques se transforment en vague torpeur, il s’est penché vers moi et s’est présenté. Il me proposait de coucher sur le papier ce que je venais de déclamer avec tant de lyrisme afin, peut-être, si c’était possible, si cela convenait, de l’éditer dans une revue de cinéma dont il s’occupait. Il ne me promettait rien mais lançait un hameçon. Je venais de rencontrer Jean Delmas et d’intégrer l’équipe de Jeune Cinéma même si je ne le savais pas encore. Je devenais ainsi un critique, avec sur mon épaule, l’ombre de Jean Vigo qui rodait pour m’insuffler son amour de la déraison.
Ce n’était pas ma première expérience dans le domaine de l’écriture. Pigiste à Nice-Matin, critique à l’Espoir, j’avais déjà ce goût des mots couchés sur le papier et un certain sens de la formule même si je ne le contrôlais pas toujours…dixit Jean Delmas.
Il m’a pris sous son aile, sans doute comme il l’a fait pour tant d’autres, mais en me donnant l’impression que j’étais unique, que nous entretenions des liens privilégiés. Il m’a conseillé, critiqué (souvent), glissant au dernier moment un mot d’encouragement pour me permettre de continuer à m’accrocher et à lui fournir de la copie.
A chaque numéro, entre Andrée Tournès, René Prédal, J-P et Françoise Jeancolas mes articles venaient agrandir mon horizon, me guidant par les mots vers les chemins de ma liberté. C’est ainsi. Jean Delmas était un pionnier, un dénicheur insatiable, un accoucheur de talents. Tous ses enfants n’ont pas grandi dans le sérail. Nombre se sont envolés. On ne trahit vraiment que ceux que l’on aime !
Au cours de mes pérégrinations pour la revue, j’ai eu le privilège de rencontrer François Truffaut qui venait de terminer La nuit américaine et de suivre une rétrospective de son œuvre intégrale. Moments d’une rare intensité où il s’est livré sans concession et dont on retrouve la partie initiale dans le numéro 77 de mars 1974 sous le titre « Le métier et le jeu »
J’avais étoffé cette interview par un article fleuve conséquent, véritable somme définitive (à mes yeux) de son œuvre. « L’éthique moraliste de François Truffaut » ( !!) et Jean avait annoncé sa publication fractionnée avec le reste de l’entretien. Las, il ne parut jamais ! Mon rédacteur ne l’aimait pas et j’en étais d’autant plus furieux que le réalisateur lui-même l’avait lu et semble-t-il, apprécié, allant jusqu’à me l’écrire. François Truffaut ajoutait avec une certaine perfidie et un sens prémonitoire (j’ai toujours sa lettre) qu’il doutait de sa parution dans Jeune Cinéma. Il m’écrivait « Franchement je n’arrive pas à croire que Jeune Cinéma publiera ce texte car il contredit trop leur ligne idéologique, mais je me trompe peut-être et, de toute façon, comme à chaque fois que je me prête à ce genre de dialogue, j’ai l’impression d’avoir un peu éclairci les choses, ne serait-ce que pour moi. »
J’en ai profondément voulu à Jean Delmas. Dans une lettre, il m’annonçait que le reste de cette interview et mon papier seraient publiés au moment de la sortie du prochain film de truffaut. Il ne les a jamais fait paraître. C’est dans cette lettre, à propos d’un compte-rendu du festival de San Remo, qu’il m’écrivait « C’est un éreintement, je ne sais pas si vous vous en rendez compte. Je connais des jeunes chats qui croient caresser en sortant leurs griffes. »
Nos relations se sont, petit à petit, estompées et quelques années après, je l’ai trahi pour écrire dans l’Huma, ma maîtrise a été éditée dans la collection Etudes Cinématographique sous la direction de mon maître es cinéma J.A Gili, et j’ai vogué vers d’autres cieux. Pourtant nous échangions encore des lettres, nous nous croisions dans les couloirs du Palais à chaque festival, et à chaque fois son sourire éclairait un visage que les années creusaient. Il m’aimait malgré tout, sans aucun doute parce que je n’avais pas la fidélité servile. La jeunesse n’excuse pas tout, sauf l’essentiel, la peur du vide. Jean le comprenait et je sais qu’il ne m’en a jamais voulu. J’ai fait ce que je devais faire, j’ai grandi.
En 1978, j’ai reçu une dernière missive de lui. Avec son humour décalé, il m’écrivait « souvent je me demande ce que tu deviens. Tu me diras que j’aurais pu aller voir » et me donnait rendez-vous à Vallauris, dans une maison rustique nichée dans les pins qui s’agrippait aux collines où il élisait domicile, dès qu’il pouvait descendre dans le sud. Nous nous sommes retrouvés avec émotion. Nous avons parlé de tout et de rien, de ma disparition et de mes rêves, nous avons bu, il faisait chaud et les cigales chantaient. La nostalgie d’un temps qui fuit me paralysait, j’avais ma vie à construire. Je l’ai quitté sans lui dire qu’il avait eu tort de ne pas publier mon étude sur Truffaut. 
Aujourd’hui, je le regrette, parce que c’est la dernière fois que nous avons parlé ensemble. La vie m’a aspiré. Il a continué à découvrir des talents et à offrir un espace de liberté à ceux qui trouvaient le monde imparfait, et puis il est parti définitivement. Truffaut aussi. Il ne reste plus personne à qui raconter cette histoire. Alors je la dédie à Jeune Cinéma, à ceux innombrables qui ont tenté de donner un sens au monde en l’éclairant d’un jour nouveau. C’était il y a si longtemps, hier seulement. Une époque bénie où écrire sur le cinéma était parler de la vie, du monde. Toucher les autres, c’était se découvrir ! Jean Delmas et Jeune Cinéma était un rayon de soleil fragile. Puisse cette lumière vacillante maintenir une lueur d’espoir dans un monde d’obscurité que les écrans viennent trop rarement illuminer !
Que vive Jeune Cinéma !
 

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La ville hors du temps

Publié le par Bernard Oheix

La visite de Venise ne me laisse jamais indifférent. A chaque fois que je me rends dans cette ville (c'est la sixième !), je sens la morsure du temps, les vagues d'une mémoire qui échappent à la compréhension de l'homme. J'aime Venise et je m'y sens éternel, ancré dans une humanité capable de produire le meilleur d'elle-même. Mais Venise, c'est aussi se retrouver devant sa petitesse, savoir que l'on n'est qu'un pion sur un échiquier qui nous dépasse, un trait d'union entre le passé et le futur. C'est comme se retrouver au bord d'un prépice, l'histoire nous mord la nuque et le mur de l'indifférence se brise sur les arêtes de ces palais émergeant de la nuit des temps en nous invitant au rêve !  Dans ce texte, je me venge de Venise parce que j'ai peur de l'avenir. J'aimerais être persuadé que nous sommes capables de perpétuer la mémoire de l'homme pour les siècles futurs !

 

Toute la journée, les nuages noirs s'étaient accumulés au-dessus de la ville, énormes masses roulant les unes sur les autres, jouant à se chevaucher, s'entrechoquant en faisant courir des frissons électriques qui nimbaient l'air d'un voile d'angoisse. Le jour semblait se dissoudre dans la nuit, une clarté obscure enveloppait les silhouettes fantomatiques qui se dressaient dans la lagune. C' était une journée de fin du monde, un de ces moments qui échappent au pouvoir de l'homme et lui fait sentir l'immensité du vide qui l'étreint. Les rares passants courbaient l'échine, la tête dissimulée par des fichus noirs, ils sombraient dans les ruelles vides, disparaissant dans les trous des portes cochères, comme avalés par les bâtiments repliés sur eux-mêmes. L'eau des canaux stagnait, des rides parcouraient sa surface, humbles frémissements que l'étrave de quelques rares embarcations venait briser en jetant des éclats froids dans l'obscurité qui gagnait.

La nuit fut effroyable, les forces se déchaînèrent, d'immenses éclairs zébraient le plan d'eau, illuminant les dômes des églises sous une clarté d'argent, drapant les vieilles pierres d'un manteau funeste. Et la pluie qui ne venait toujours pas, et cette conjonction du bruit insoutenable et des flashs à répétitions comme une anticipation de la fin du monde, d'un jugement final qu'elle aurait mérité. Qu'avait donc pu bien faire cette ville pour que les forces de la nature se livrent un tel combat en son arène ?

 

 Au matin, il y eut une accalmie, les roulements démoniaques s'estompèrent, une brise légère vint prêter main forte pour balayer le ciel de ses cumulus et les habitants sortirent, prudemment, avec des gestes hésitants, regardant autour d'eux, cherchant à comprendre. Le silence se fit absolu, les hommes et les femmes fixaient l'eau des canaux, certains se signaient en contemplant le spectacle de désolation qui s'offrait à leurs yeux dévorés d'angoisse.

Les poissons avaient surgi des profondeurs. Ils flottaient à la surface de l'eau, dévoilant leur ventre blanc, bercés par les roulis qui ridaient la surface en une danse macabre. Leurs gueules ouvertes figées sur l'éternité, leurs yeux morts avaient cessé de contempler les êtres qui avaient érigé cette ville hors du temps. Une odeur rance se dégageait de ces millions de cadavres qui gagnaient chaque recoin des canaux sillonnant la cité. Toutes les variétés des fonds s'exhibaient ainsi, impudiques, défi à l'esprit de l'homme et les questions ne trouvaient pas de réponses aux interrogations angoissées. La panique s'était emparée des Vénitiens, l'inconcevable prenait forme dans cette faune dévastée par un mal mystérieux que l'on ne pouvait imaginer.

Il fallut plus d'une semaine pour nettoyer la ville de ses cadavres envahissants, chaque recoin de la cité des doges fut récuré jusqu'à faire disparaître le souvenir même de cette nuit de cauchemar, mais le mal était profond et dans les eaux privées de vie, il y avait une vague prémonition de ce qui allait advenir. Nous n'étions qu'au début de cette agonie entamée par la mort des espèces lagunaires, il importait désormais de compter avec les forces souterraines qui tramaient leur sombre dessein dans les profondeurs aquatiques. Ce ne fut que le premier des actes qui scellèrent le sort de cette ville.

 

La presse et les médias se précipitèrent sur cet événement, trop de symboles étaient attachés à Venise pour que cela ne devint un exercice de style imposé pour tous les journalistes en mal de copie, d'écrire sur le mal étrange qui l'avait meurtrie. Chacun y alla de son couplet, fit intervenir des spécialistes de l'écologie, des prêtres exorcistes, des hommes politiques tentaient de récupérer l'affaire, le monde avait tant besoin de ces sources d'ignorance pour continuer à errer dans l'inconnu. C'est ainsi, devant l'insondable, les vérités sont toujours premières et des tas de raisons vinrent conforter chaque camp dans son incapacité à comprendre ce qui s'était passé dans cette nuit froide.

 

La vie reprit son cours. Parfois, dans le regard qui se tournait vers la ligne d'horizon, dans l'interrogation chargée d'inquiétude des habitants le nez en l'air à la recherche d'un signal prémonitoire, on sentait poindre cette inquiétude profonde qui rongeait les habitants devant leur futur. Apparemment, tout était rentré dans l'ordre, les trains avaient repris leurs rotations, les bus arrivaient en chapelets ininterrompus, déversant leurs cargaisons de touristes ébaudis devant le charme des vieilles pierres qui se fondaient dans l'eau opaque des canaux tissant une toile d'araignée que les gondoliers parcouraient à coups de leur longue rame qu'ils maniaient avec dextérité. Le ciel avait retrouvé son éclat et les oiseaux venaient picorer dans la main des touristes ces graines qui se vendaient auprès des marchands, remplissant l'air de leurs cris et s'envolant en groupes désordonnés réagissant à de mystérieuses impulsions.

Le premier oiseau qui tomba comme une pierre par un après-midi si clair de septembre, pendant que la Mostra du cinéma déployait ses fastes dans un Lido transformé en temple cinéphilique, ne provoqua qu'un étonnement de circonstance, juste une poignée de touristes légèrement dégoûtés de voir ce tas informe de plumes et d'os perdre sa grâce et rejoindre la pesanteur terrestre en chutant sur les pavés de la « calle dei assassini » Ils levèrent la tête et contemplèrent les nuages blancs qui voguaient dans le ciel d'azur et reprirent le parcours de leur visite sans s'occuper plus de cet incident.

Cette semaine là, les pigeons plurent comme des flocons de neige dans une tourmente, par grappes entières, un dernier cri et leur trajectoire se brisait pour plonger à la verticale et recouvrir le sol de leurs débris ensanglantés. Les millions d'oiseaux qui peuplaient le ciel de Venise venaient tapisser les ruelles et les canaux de leurs cadavres désarticulés, comme un linceul gris où les taches rouges éclataient en fruits trop mûrs. Tous les matins, les équipes de nettoyage et les particuliers entamaient leur journée par le ramassage laborieux des volatiles morts. Les bennes se remplissaient de cadavres informes qui attiraient une ronde de mouches et dégageaient une odeur pestilentielle qui planait sur la ville comme une chape indélébile. En quelques jours, le ciel se retrouva vide et la vie disparut des cieux chargeant le coeur des hommes d'une langueur morbide.

 

Qui peut s'intéresser à la mort de poissons et d'oiseaux, qui peut encore avoir le désir de comprendre ces forces qui s'affrontaient dans les marges d'une humanité déboussolée par un monde impitoyable qu'elle avait contribué à ériger ? Les médias n'accordèrent que quelques lignes de circonstance, comme si le sujet de Venise s'était épuisé dans la disparition de ses poissons, comme si d'autres préoccupations plus importantes éclipsaient ce qui se tramait dans cette ville des confins, entre le passé et le futur, entre la tragédie et la grandiloquence d'une pantalonnade.

La vie pourtant s'était emplie d'une inquiétude apparente dans les palais qui bordaient le Grand Canal, au fond des échoppes qui vendaient des souvenirs, des babioles en verre de Murano, des masques emplumés appréciés pour dérober le regard pendant le carnaval, des tissus imprimés de motifs colorés retraçant l'épopée de Marco Polo. Les discussions traînaient dans les bars qui réunissaient les Vénitiens, quand les flots de touristes s'évanouissaient à la tombée de la nuit, et chacun sentait bien que dans cette histoire inachevée, des réponses se devaient d'être apportées pour comprendre le destin funeste qui les entraînait toujours plus loin dans l'horreur. On cherchait des raisons d'espérer, des bribes d'explication, une lueur d'espoir mais la nuit régnait toujours sur le coeur des hommes transis.

 

C'est le 29 septembre que les gondoliers, en se rendant à leur travail, découvrirent toutes leurs embarcations la coque en l'air, exhibant leurs ventres ronds comme autant de coquilles vides, les bords ventrus plongeant dans l'onde glauque, les coussins de satin aux dorures d'argent flottant à la surface de l'eau, dessinant un tableau accouché par l'esprit torturé d'un génie du mal. Le bois d'ébène, les velours rouges, les cordages déliés plongeaient dans la lagune et seules émergeaient ces formes rebondies de squelettes trop pleins, cétacés morbides échoués sur les rives de l'horreur. Le cauchemar continuait, les églises se remplirent ce jour-là de femmes à la piété retrouvée, de génuflexions incessantes pendant la récitation d'actes de contrition, les dons affluèrent dans les troncs des basiliques où la rumeur s'enflait, entretenue par les voix des paroissiens qui imploraient un Dieu tout puissant et lui demandaient pardon pour des fautes inavouées. Les vaporettis refusant tous de démarrer, le moteur en berne, seules quelques barques sillonnaient la lagune, maniées avec des rames par des marins qui scrutaient la surface de l'eau en y cherchant les causes d'un mal inexpliqué, inexplicable.

Les autorités de la ville bloquèrent les cars de touristes et les trains à Mestre, interdisant tout accès à la cité, paralysant au grand dam des milliers de touristes, la région entière transformée en un gigantesque embouteillage, dans les hurlements de colère d'une population qui clamait son incompréhension en manifestant sa rage et sa hargne contre les édiles inaptes à résoudre cette crise. L'économie de la ville durement touchée par les événements précédents était au bord de la faillite, rien ne permettait d'imaginer l'issue de ce qui se tramait dans les abysses d'un mal qui rongeait Venise l'éternelle.

 

Le 1er octobre, l'île de la Giudecca frémit, secouée par un spasme qui la fit vibrer comme un diapason donnant le tempo d'une course contre l'horreur. Passée la première secousse, elle commença lentement et inexorablement à s'enfoncer dans l'eau qui la cernait. A raison de quelques centimètres par heure, les quais disparaissaient dans la lagune aux sons des hurlements paroxystiques des habitants épouvantés. Des scènes hallucinantes voyaient s'entrechoquer la population prisonnière de son île,  certains couraient porteurs de valises bourrées de valeurs qui rejoindraient les flots bourbeux, d'autres se traînaient à genoux sur les quais inclinés pour rejoindre la basilique du Santissimo Redentore et invoquer un Dieu tout puissant miséricordieux, tous gémissaient, criaient leur incompréhension pendant que la terre se faisait dévorer par l'eau. Les caves inondées depuis longtemps, les flots gagnant les étages au fur et à mesure que la langue de terre en arc de cercle était aspirée par les profondeurs, une population affolée et incapable de réagir se cognait comme des mouches au contact incandescent d'une lampe aveuglante, générant un chaos où seuls les plus forts survivaient.

Certains se donnèrent la mort et achevèrent leur parcours sur les rives encombrées de scories si humaines, d'autres se jetèrent à la mer pour rejoindre les rives du fondamento Zattere Ponte Lungo, tous vivaient la terreur comme si le jugement final était arrivé et qu'il fallait désormais solder les comptes de vies inutiles. Des milliers moururent, hommes, femmes, enfants, leurs yeux grands ouverts devant l'incommensurable, leurs corps dérivant à la surface en plongeant le regard sur une éternité de douleurs. Quelques uns survécurent et furent recueillis par les habitants d'en face, ceux qui tremblaient désormais devant le sort qui leur était réservé. Ils contemplaient les yeux exorbités le vide angoissant qui avait succédé à ce fleuron d'une Venise orgueilleuse, l'arc de la Guidecca évanoui, entre les fortins préservés de  San Giorgio Maggiore et de Sacca Fisola qui pouvaient maintenant se contempler par-dessus les détritus flottant sur la nappe grise d'une mer en train de reconquérir ses droits. Incongrue, comme pour se rappeler à la mémoire des hommes, la flèche du  Redentore émergeait des flots, seule trace de la mémoire des hommes, rappel de leur prestige passé, un doigt vengeur crevant la surface pour indiquer aux êtres humains la vanité de leurs efforts.

 

Le lendemain, dans le chaos indescriptible provoqué par ce drame, le même frémissement parcouru la langue de terre comprise entre la darsena Arsenale Vecchio, le Canale Grande et celui de la Misericordia, une queue de terre ferme trouée de canaux qui portaient quelques-uns uns des signes majeurs du génie de l'homme. C'est là, dans ce quadrilatère que la piazza San Marco offre une vue panoramique sur toute la ville par son fier campanile au pied du Palais des Doges, que se situe le théâtre de la  Fenice   où en février 1851 la Traviatta de Verdi fut créée, l'Eglise San Giovani e Paolo regorgeant de tableaux de Tieppolo et des plus grands peintres vénitiens. C'est aussi dans ce paradis que l'hôtel Danieli accueillait les stars, que le Florian servait des capucino à 15 € aux sons de la musique de Vivaldi exécutée par des orchestres trônant sur des estrades décorées d'ors et de pourpre. Il n'y avait plus de salut pour les trésors de l'humanité que recelaient les palais grandiloquents, plus de pauses sur les balcons bordant le Canale Grande pour les fêtes prestigieuses qui réunissaient l'élite du pays, les régates historiques où s'affrontaient en habits de couleurs, les quartiers de la ville pour des joutes sans merci, plus de répit pour la terre qui frémissait en s'enfonçant dans la lagune froide.

Les plus malins n'avaient pas hésité une seconde, fuyant sans s'occuper de leurs biens par les ponts du Rialto et de l'Académia, comme si la peste s'accrochait à leur basque et que tous les démons de la terre réveillaient la terreur qui sommeillait en eux. Ils couraient encore quand, dans un mouvement progressif, la terre bascula sur le flanc, se coucha en se dressant par l'Est et se mit à s'enfoncer pour s'engloutir dans la nuit d'une eau qui reprenait ses droits. C'était comme si la terre s'ouvrait et dévorait le monde des hommes, engloutissait toutes les traces de sa présence.

Autant la Giudecca avait pris son temps pour sombrer, autant la glissade de cette nouvelle portion de Venise dans un abîme sans fond fut rapide, surprenant les habitants sur le pas de leur porte, en train de préparer leurs biens pour un exode définitif, persuadés qu'ils pouvaient encore sauver quelques maigres traces de leur passage sur cette terre en préservant leur vie. Ils n'avaient plus de choix, juste une fraction de temps pour une prière avant de rejoindre le monde des ombres. Une gigantesque clameur monta jusqu'aux nues, un cri poussé par des milliers de gorges terrorisées par l'inéluctable. Des mères se saisirent de leurs enfants, des vieilles femmes se signaient, des hommes se jetaient à l'eau et tentaient de nager pour fuir cette nasse dans laquelle ils étaient prisonniers. Si peu survécurent, si peu s'étaient préparés à affronter le dernier jour de leur éphémère existence que l'air bruissait de mille chants d'imploration, chacun réclamant la pitié d'un sauveur qui les avait abandonnés et ignorait leur détresse. On dénombra plus de deux cent mille morts en cette journée de révolte de la nature mais ces victimes étaient-elles toutes innocentes ?

La nuit fut interminable, de rares embarcations accourues des environs sondaient les flots à la recherche des vestiges de ce qui avait été le coeur d'une ville fière, dressée telle une sentinelle née dans la nuit des temps, qui avait assisté à la tourmente des guerres et des révoltes en se préservant de l'usure des siècles chargés d'histoire. Le pont de la Liberté qui reliait la terre ferme était encombré d'une population tremblante, fuyant en poussant des charrettes et des carrioles bourrées de colis et de valises remplies à la hâte. Quelques-unes , entravant la marche de cette colonne dévastée, furent versées dans les eaux froides. De grands feux rougeoyaient, illuminant la nuit de braises, des pleurs résonnaient en une litanie obscène, scandant les heures d'une oraison funèbre.

 

Au petit matin, alors qu'il semblait que plus rien n'arrêterait la marche du temps, c'est le dernier îlot de ce qui avait été Venise qui frémit et se convulsa avant de s'engloutir. Du Piazzale Roma à la pointe de Santa Maria de la Salute pour remonter jusqu'au Quartier San Polo, l'ultime corne encore émergeante entama sa course vers les profondeurs, se confondant avec la ligne froide d'horizon de cette lagune morte. Il n'y avait plus rien à espérer de cette cité, un gigantesque cimetière de toutes nos convoitises, du rêve de l'homme à dominer la nature, à la plier à sa volonté.

Des rives de Mestre, dans la clarté d'un soleil revenu, la nature enfin apaisée, les hommes pouvaient contempler le spectacle d'un bassin d'eau froide dans laquelle émergeaient, témoins des lustres passés, le cimetière de San Michele et quelques îles épargnées avec leurs dômes d'églises de guingois qui apparaissent incongrues à tous ceux qui percevaient encore la ville en surimpression de cette morne étendue désolée. Un pinceau fantasque avait gommé des siècles d'histoire, un architecte fou avait recomposé dans la frénésie d'une crise de démence, le paysage d'espoir d'une cité lacustre échappant au temps qui camperait éternellement tel un phare de l'humanité, un trésor serti entre la mer et le ciel, un repère pour guider l'homme sur les chemins de sa destinée.

Vous pouvez toujours vous rendre sur les rives de cette échancrure. Entre Chioggia et Jesolo, la mer a reconquit ses droits. Les oiseaux dessinent des trajectoires dans le ciel pur, croisant leur vol en poussant leurs cris de joie, les poissons sont revenus et glissent comme des vifs-argent, traits de lumière à la surface des flots sereins, ils volent au-dessus de l'onde, bondissant entre les vaguelettes qui rident le plan d'eau. Il n'y a plus de gondoles, les chants populaires des gondoliers ne montent plus dans le ciel pour charmer les touristes, il n'y a plus de touristes d'ailleurs et plus aucun bateau ne s'aventure dans ces eaux chargées de mystères qui rappellent tant de souvenirs à ceux qui ne veulent pas oublier.

Est-il possible d'ailleurs d'oublier Venise, cette splendeur qui rayonnait de mille feux ? L'homme n'a pas encore saisi quel étrange carnaval des dieux s'est déroulé dans cette semaine de septembre qui vit l'affrontement de tant de forces souterraines. Il sait qu'une partie de sa magie s'est évanouie définitivement et qu'il se doit de grandir pour apprendre à vivre avec les blessures ouvertes de son inconscient. En a-t-il encore le courage et la force ? Peut-il enfin devenir l'égal des Dieux ?

Il parait que la terre a tremblé du côté de San Francisco, que les oiseaux ont fuit le ciel de Tokyo et que la mer rugit d'étrange façon en se brisant contre les digues des polders néerlandais...

 

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Pourquoi écrire ?

Publié le par Bernard Oheix

Devant les thèmes paticulièrement scabreux de mes nouvelles et les descriptions parfois sanglantes et osées qui en parsèment les pages, nombre de mes proches me demandaient les raisons me poussant à me complaire dans le gore et le sanglant en étalant tant d'insanités au long de mes textes. Ce billet, situé en avant-propos de mes nouvelles, se veut une réponse. Sans les "mots" des autres mais avec mon vocabulaire, un essai maladroit de justification, une tentative désespéré de faire partager le sentiment d'injustice d'un monde dans lequel les droits sont violés et les plus faibles toujours méprisés. Que peut-on faire si ce n'est compatir... et ressentir l'injustice du monde !  Moi, j'écris et mes lettres tracent un chemin de révolte dans le vide. C'est ma seule arme !


Dans le domaine de l’horreur, la réalité dépasse largement la fiction et rien ne peut décrire la vraie douleur de quelqu’un qui souffre dans sa chair, dans son esprit. Les mots sont impuissants, les phrases inutiles, il ne reste que ce déchirement profond de l’être meurtri, cet impossible partage d’une souffrance indicible. Vous pouvez essayer de reproduire avec ce maigre alphabet les cris intérieurs, ils seront toujours assourdis, si loin de la crudité d’un hurlement qui doit jaillir en réponse au mal qui ronge.
Quand l’on regarde les actualités télévisées, quand on parcourt les feuilles d’un journal, plonge dans les reportages d’un magazine, on est appelé à croiser nos regards, nos pensées avec des évènements qui, chacun, représente une somme de douleurs et de drames incommensurables comme aucun scénariste, aucune fiction ne pourrait les rendre. Quoi de plus odieux que la situation au Darfour avec ses populations exterminées, ses enfants violés, cette faim qui dévore une partie de notre humanité ? Quoi de plus intolérable que ces femmes toujours voilées de l’Afghanistan, cette déforestation de l’Amazonie, la situation au proche orient, la haine du juif et de l’arabe, les ravages du sida en Afrique, le commerce de la chair en Thaïlande, le corps décharné d’un homme rongé par la drogue, le ventre vide et si gros d’un enfant au bord d’une route sans destination ?
Et pour tenter de comprendre ma démarche, établir un lien entre le regard apeuré d’un enfant au moment du sacrifice et celui de son bourreau fait-il de vous un propagandiste de ce drame ? Que peut-on découvrir derrière les prunelles exorbitées de l’auteur de cette sauvagerie barbaresque qui ne peut contrôler ses pulsions morbides et souffle sur les braises du cauchemar ? Existe-t-il un châtiment à la mesure de l’horreur accomplie ? Un million de victimes sous les yeux des occidentaux dans la région des grands lacs africains ont-ils valeur de symbole pour des sociétés repues dans leur conformisme et dans la paix illusoire de leurs frontières ?

Dans toutes ces histoires, dans les emballements de ces élans mortifères, il y a toujours en point commun la décapitation des élites intellectuelles et des artistes pour des raisons aussi contradictoires que le pouvoir absolu, la domination de la matière sur l’esprit, le refus d’ouvrir une porte sur l’avenir par les gardiens qui en possèdent les clefs. Tous ceux dont les cris peuvent devenir audibles deviennent suspects, tous ceux dont l’écho peut transformer la souffrance en actes et la dévoiler aux yeux du monde sont des dangers pour les maîtres de l’horreur qui campent sur ces ruines gorgées de douleurs.
Derrière le masque de la religion qui autorise toutes les vilenies, derrière les potentats nationaux, locaux, les caïds de quartiers, il y a toujours le goût du pouvoir, les intérêts privés, la raison de la force sur la force de la raison, histoire éternelle où le plus démuni est toujours la victime. C’est ainsi que se construit le monde, que s’érige l’histoire de demain, dans la frénésie des passions exacerbées !
Ce mal ne touche pas seulement le tiers monde, les pays de la faim, l’obscurantisme des sans espoirs, il gangrène les riches qui entretiennent cette pauvreté, il corrompt les nations arc-boutées sur leur sang, leur race, leur histoire falsifiée, leurs légendes frelatées de héros inutiles. Brecht déclarait : « Bienheureux les pays qui n’ont pas besoin de héros », il se trompait, il n’y a pas de pays heureux, il n’y pas de société « humaine », juste une gigantesque arène où la partition de la mort est la seule conduite que nous avons trouvée pour aller vers le futur en boitillant, cahin-caha, éclopés de la vie, perclus des drames que nous refusons de voir et d’entendre, parmi les millions de morts et de bouches avides qui appellent au secours désespérément sans que jamais on les entende.
Que reste-t-il de ces drames si réels ? Quelques photos jaunies par le temps toujours chassées par d’autres documents encore plus cruels, l’horreur n’ayant pas de frontières et reculant les limites de l’indicible, de l’inaudible ! Le sentiment confus d’un marasme avec en revers cette capacité de fermer les yeux, de clore nos oreilles, de fermer nos bouches afin de ne pas désespérer de nous-mêmes et de continuer à vivre malgré la cacophonie ambiante dans l’atonie la plus totale.
Il n’y peut-être rien à faire. Nous avons accepté la dérégulation sauvage pour une rentabilité à court terme et l’exploitation des plus faibles au profit des nantis, nous nous aidons d’une religion comme une béquille qui nous garantirait la vie éternelle en rémission d’une vie de souffrance, nous acclamons les forts et les portons au pouvoir en démissionnant de notre droit de contrôle, blanc-seing dont ils usent largement devant notre apathie, nous abandonnons notre planète à nos déchets, faisons mourir nos rêves parce qu’il est plus facile de se laisser porter par les flots tumultueux de nos faiblesses que de se battre pour une liberté qui ne serait pas seulement la nôtre, mais un bien de partage, un trésor commun qui impliquerait une vigilance de tous les instants. Il y a si peu d’humanité en l’homme que l’on peut désespérer de lui.
Alors que faire ? Le temps des révolutions est bien terminé, elles ont si peu accouché d’un monde meilleur que l’on peut légitimement s’interroger sur leur utilité. Fermer les yeux et rejoindre la grande masse de ceux qui privilégient l’illusion d’un confort parce qu’ils sont nés du bon côté de la frontière et ne veulent pas sentir la colère gronder dans le ventre de ceux qui n’ont rien ? Léguer à nos enfants un monde où le cancer de l’égoïsme se développe, tenter de vivre tout simplement ? Savoir que l’on a si peu de place et d’importance qu’il n’est nul besoin de revendiquer d’exister et de trouver un sens à sa vie pour aspirer au bonheur.

Peut-être un peu de tout cela ! Etre capable de dire non, de pleurer devant la souffrance des autres, de s’émouvoir et de rêver, de rire et de respecter. C’est par les mots que je veux lutter, en dessinant les contours d’un univers incomplet, en mettant en exergue les plaies de notre tissu social, les déchirures de nos rapports à l’autre, en décrivant la souffrance de la victime tout en tentant de saisir les revers cachés de celui qui commet l’irréparable, en riant de ne pas me prendre au sérieux tout en offrant la description de quelques moments d’inhumanité à la sagacité du lecteur qui me suit dans le parcours erratique de ces troubles si inhumains. Puisse-t-il partager un soupçon d’émotion et panser quelques plaies, puisse-t-il offrir un peu de réconfort à ceux qui en sont trop démunis.
Si le stylo était une arme, il pourrait venger bien des humiliés, si l’esprit primait sur la matière les larmes se fondraient en un océan de douceurs, si le soleil se décidait à briller pour tout le monde, les exclus se retrouveraient exposés à ses caresses. Les mots restent des mots, les idées des idées, mais la douleur est tangible, les blessures saignent et nous avons si peu de temps pour apprendre à grandir et aimer.
Voilà donc un chapelet de nouvelles qui ont pour but de vous étonner, de vous émouvoir, parfois de vous entraîner sur les rives escarpées de l’horreur au quotidien. Partageons-les comme le pain qui accueille ceux qui ont faim à l’issue d’une grande traversée du désert. Rappelez-vous, ce ne sont que des mots, des lettres de papier, des signes tracés sur une feuille blanche. Mais derrière ces mots, on trouve une réalité que même les phrases les plus sincères ne peuvent pas décrire : celle de millions et de millions d’êtres humains qui souffrent dans leur chair et dont les rêves sont bornés par l’ignominie de leurs frères.
De l’écrivain qui compose une partition définitive destinée à venger son talent méconnu au cerveau torturé d’un bourreau exécutant les victimes innocentes d’un génocide, d’un sniper se complaisant dans la brutalité et jouissant de la torture à une naissance en accéléré au bout d’un cordon qui s’avèrera comme un film en raccourci d’une vie incomplète, d’une malle bourrée de chefs-d’œuvre inconnus aux yeux d’une proie terrienne dans un café galactique, de Betty, hantée par les camps de la mort à cet enfant de la guerre à la recherche d’un ennemi fantôme, de tous ces personnages, il ne restera sans doute que l’amertume d’un monde à construire pour que vivent les hommes et qu’ils apprennent à se regarder comme des êtres humains, se détachant de ces liens tragiques qui les réunissent et sont le dénominateur commun de leur incapacité de vivre en harmonie.

Bonne lecture.

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2007, a(p)née nouvelle

Publié le par Bernard Oheix

Mes vœux…pour 2007.

Les hommes et femmes politiques enfin au service de l’être humain pour créer un monde plus juste.

Du travail pour nos enfants, un salaire pour l’espoir et des responsabilités pour s’inscrire dans une société qui avance grâce à ses jeunes.

Que la mort épargne les plus faibles et démunis, ceux qui n’ont pas encore pu rêver et ne connaissent du monde que son versant noir.

Que les savants s’inclinent, enfin, devant un principe de réalité… celui de notre planète qui souffre des effets pervers de cette économie dévorant la matière première en aliénant son futur.

Que chaque viol, violence, blessure et accident soit ressenti par les victimes comme par les bourreaux. A part égale de souffrance, on peut rêver d’un bras qui s’arrête au moment de frapper.

Que les patrons cessent d’être rétribués au prix des marges préservées pour leurs actionnaires en licenciant le personnel et qu’une prime leur soit offerte chaque fois qu’ils créent un emploi.

Que chaque larme ait son contrepoids en rires.

Que la solitude ne soit que le produit d’un choix et que chaque femme rencontre un homme, au-delà de la beauté de ses traits et de son intelligence : juste en partage !

Que les églises ferment leurs portes, les religions prêchent enfin la tolérance et les textes sacrés exposés dans les musées afin d’apprendre aux enfants à aimer leur prochain.

Que plus aucun coup de tête ne vienne affirmer le prima de la bêtise sur l’esprit et le corps : Zizou, je t’aime quand même… mais faut pas déconner, qu’est-ce qui t’as pris ce jour-là !!!

Que les beaux matins et la douceur hivernale ne soient pas la production d’un réchauffement climatique pernicieux. Je veux continuer à me baigner les 31 décembre et  1er janvier par plaisir et non par nécessité.

 

Enfin, que tout le monde, (moi y compris !) soit riche, beau et intelligent. Et que chacun écrive, peigne, danse, chante chaque jour de cette année 2007 comme si cela devait être le dernier jour de l’humanité... le plus beau !

PS : Et spécialement pour mes 59 bloggés (chiffre officiel au 31 décembre 2006), la santé, l’amour et l’argent avec un soupçon d’acharnement pour continuer à suivre mes pérégrinations dans le monde des mots !

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Voici un texte paru le 1er janvier 1983, à la Une du Courrier de l'Ain, comme une madeleine exhumée des tiroirs de la mémoire. A l'époque, je sévissais sur les rives de la Reyssouse en arpentant les étangs de la Dombe. J'étais jeune et déjà persuadé que le temps me mordait la nuque et m'en voulait personnellement. Je ne savais pas encore ce que vieillir voulait dire ! Je ne le sais toujours pas, mais j'ai vraiment peur maintenant !

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Bonne Année ….

Ce n’est pas parce qu’on n’est rien qu’il ne faut rien faire… ou ce n’est pas parce qu’on n’est rien qu’on peut tout faire !

Imaginons, né dans la nuit des profondeurs, ce gigantesque bang originel. Une contraction violente de l’espace dans le torrent tumultueux du temps infini. Une boucle libérant une énergie fantastique dans une cascade vertigineuse.

 

Galaxies, soleils, étoiles, planètes ne sont qu’un devenir dans cette vague déferlante.

Plus près, grains de sable déjà avec des filets d’atmosphère : le hasard malicieux.

Plus bas encore, des croûtes légères de pierre et de terre, minces parois qui filtrent les flammes, nous y sommes presque, pour de la chair et du sang.

L’homme, impondérable produit d’une alchimie involontaire vient de naître. C’est toujours un enfant, gavé de terreurs enfantines et dans ses cauchemars, le bang résonne douloureusement. Il s’en souvient, c’est sûr.

La terre est née il y a un an, jour pour jour, échos répétitifs d’un bang toujours premier.

Et chaque année, disons le premier janvier (mais c’est peut-être un autre jour !), le bang tonne de nouveau, toujours présent, toujours aussi violent.

Je vous vois. Vous avez 25 ans. J’ai 33 ans. Il a 56 ans. Prouvez-le-moi. Cherchons notre passé. Photos, articles, souvenirs intacts de dates et d’objets : objets sans histoire, photos qui figent le temps pour mourir avec lui, souvenirs troubles et flous. L’unité est illusoire.

Alors, vous vous projetez vers les autres, garantie de votre existence dans cet univers où chacun dépend d’un tiers invisible : classes sociales, civilisations précolombiennes, art primitif, classes d’âge, lieux de naissance, couleurs de peau, famille de naissance ou famille de coeur…

Il parait que c’est sûr. Il semblerait qu’il faille le croire puisque les autres le disent.

Mais au fond de vous-même, dans votre lit d’ombre, vous entrevoyez ce combat entre la vie et la mort, qui, tous les 365 jours de l’année, vous fait progresser vers votre point de départ : le bang ultime.

Et cela vous terrorise, comme l’enfant a peur de l’ombre.

Et chaque 1er janvier, résonne le bang originel que nous refusons d’entendre.

Et chaque année une nouvelle boucle revient faire un croche-pied au temps.

La spirale se resserre en nous. Quand cette spirale deviendra une étoile filante, nous saisirons que nous ne sommes rien, et nous aurons l’avenir et l’espace en nous… pour nous.

 

 

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Père Noël (1)

Publié le par Bernard Oheix

Souvenirs, souvenirs... En 1981, J'étais directeur à la MJC de Bourg en Bresse pour mon premier vrai travail après 10 années d'études. Il y avait trois quotidiens et un hebdo dans une ville de 40 000 habitants perdue entre les étangs de la Dombe et les plaines de la Bresse. Deux déserts de volailles et de génisses laitières. Le journal local du Courrier de l'Ain par l'entremise de son directeur PDG, chroniqueur, livreur et animateur, (c'était la fin de l'âge d'or, quand les gens achetaient encore un journal qui était fabriqué par des journalistes aimant leur métier) me proposa d'écrire une nouvelle pour le jour de Noël. Banco. Le texte parut à la Une du journal du 25 décembre 1981. Il eut un certain retentissement dans la ville (n'exagérons pas quand même, ce ne fut pas la révolution espérée !!). Dans le climat ambiant burgien, il possédait manifestement des vapeurs iconoclastes qui remuèrent nos bons bourgeois de cette cité alanguie par des années de conformisme. C'était le but recherché ! S'ensuivirent des années de collaboration épistolaire et quelques textes à venir pour mon plaisir et le vôtre... je l'espère ! 

Le Père Noël a un bouton sur le nez

Il pleuvait, ou neigeait, bruinait, glaçait, ventait. Un temps de réveillon pour Père Noël. Ses grosses chaussures s'enfonçaient dans la boue et la pluie glissait le long de sa chevelure grisâtre, gouttant entre son cou et le col de sa chemise, l'imbibant d'une moisissure froide.
« Un petit Cognac me ferait du bien, pensa-t-il. La nuit allait être interminable. La nuit sans étoiles, à se faufiler dans des millions de foyers, par le toit, le radiateur, les ventilateurs et lucarnes de toutes sortes.
Une nuit épuisante à visiter les maisons, une par une, avec ses deux hottes, toujours aussi lourdes pour ses vieilles jambes variqueuses qui, depuis des millions d'années, s'escrimaient à le porter.
Des larmes perlaient de ses yeux et suivaient les étranges contours des cicatrices qui marbraient son visage. Deux abcès avaient percé sur sa joue, et le dernier chicot de sa gueule noirâtre branlait sérieusement, menaçant de tomber en le condamnant à la purée... ou plutôt à la mousseline.
Toutes ses articulations n'étaient que douleurs, brûlures et ganglions. Quelques bubons avaient paralysé son bras gauche et une hernie discale l'immobilisait à moitié.
Quant à la tachycardie, elle emballait son coeur au rythme des la maladie de Parkinson et des quelques crises d'épilepsie qui parsemaient sa longue nuit.
Des centaines de Noël, des milliers d'heures à marcher et à monter, descendre, ramper, pour atteindre le coeur de la maison, de la hutte, de la grotte ou de la paillotte.
Et à chaque fois, les mêmes gestes. Prendre des jouets de sa hotte dorsale, les déposer devant les chaussures (avec ses tremblements, plus question de les enfiler dedans), ramasser les péchés de toute l'année, les glisser dans sa hotte ventrale.
Action répugnante s'il en est. Ces péchés froids, gluants, puant le rance et la rancoeur, la mauvaise humeur, la colère, les coups et les cris, ces fautes accumulées pendant 364 jours et qu'il fallait solder la nuit de Noël !
La nuit de l'horreur, oui !
Le Père Noël, on le montre sans hotte ou de dos... mais jamais de face ou de profil. On verrait alors ce que lui même refuse de regarder, ce qu'il sent grouiller contre son ventre, ce qui le mine et l'use : tous les péchés de chaque foyer de cette terre maudite, tous les péchés qu'il faut bien liquider... Et qui fait le sale boulot ? Le gentil Papa Noël, bien sûr ! Et qui est-ce qui trinque ? Le Père Noël, naturellement...
Tenez, par exemple, au B2 du 94 de la rue de l'Ane Rouge de notre ville. Quatorze foyers seulement pour un meurtre, deux viols, huit vols (dont quatre à main armée), un nombre incalculable de mensonges et tromperies (qu'il avait enfournés sans même les trier), des adultères en série, de la jalousie et de l'hypocrisie, de la petitesse... et caetera, et bla bla bla...pouët, pouët...
Non, ce n'est plus possible, se dit le Père Noël, en attaquant dans la foulée le B3 du même numéro de la même rue, toujours de notre ville.
Quand il arriva au 4ème étage, il eut la surprise de sentir quelqu'un s'approcher. Très étonné, (d'habitude les gens étaient trop saouls pour l'attendre), il chaussa ses lunettes triple foyer et regarda le petit bébé (six mois) ramper vers lui.
-Ô mon Père Noël, je t'attendais. Que tu es beau et gentil. J'espère que tu m'apportes des jouets magnifiques.
Le Père Noël faillit se laisser attendrir et caresser la petite tête bouclée. Un réflexe lui fit plonger les yeux dans ceux de l'adorable chérubin.
« Et merde ! » s'écria-t-il, en déchirant sa carte syndicale : le « génial-bébé-menteur-tricheur-flagorneur » était né, et le Père Noël renonça définitivement à apporter des jouets le 25 décembre. Les péchés s'accumulèrent alors dangereusement au fil des ans, plus personne ne les vidant au jour de Noël !
La suite, vous la connaissez, non ?
Goldorak qui appuya sur le bouton rouge pendant que le Père Noël défroqué se saoulait la gueule en enfer avec Lucifer.
Décidemment, quand il n'y a plus de Père Noël, il n'y a plus rien.
Plus rien du tout !

Bernard n'est pas le Père Noël... même si Sophie est une fée qui a croisé son chemin, il y a quelques siècles. La Belle et la Bête de la culture cannoise !

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Les fossoyeurs de la Danse

Publié le par Bernard Oheix

Texte polémique. Moi qui aime la modernité, qui tente de rester désespément "branché", d'ouvrir les yeux, et de me mettre au tempo de la modernité, je pondrais un hymne "réac" !!! Que nenni ! Avant de le mettre en ligne, je l'ai transmis à Jean-Marc G, mon pote immergé dans la danse comme une taxifolia dans un aquarium monégasque, en lui demandant ce qu'il en pensait. Sa réaction est mitigée. En gros, il comprend ma position en soulignant : " c'est un texte violent qui pose la question que pose  toute violence... à savoir sa légitimité... Tu revendiques le plaisir et c'est cette absence que tu dénonces. Ma question alors est : la violence de l'absence (fût-elle celle du plaisir) est-elle préférable à l'absence de violence ?"

J'ai décidé de boire. C'est aussi une réponse et contrairement à ce que je pensais au départ, de mettre mon texte en ligne. Après tout, c'est un espace de ma liberté. Je ne sais pas si j'ai raison au fond, mais je suis persuadé, par ce texte, d'exprimer tout haut ce que beaucoup pensent tout bas. Ce n'est pas une justification, la majorité n'a pas toujours raison parce qu'elle est majoritaire, surtout dans le domaine artistique ! Mais moi, Bernard, premier public avant tout de mes spectacles, je revendique le droit de vivre, d'avoir des émotions, de pleurer et de crier, de sentir des fulgurances, d'espérer et de craindre... jamais de m'emmerder, de sentir mes paupières peser, de couper mes sens en quatre pour laisser résonner le vide de l'orgueil.

C'est ainsi, je le mets en ligne et après, c'est à vous de réagir à ce texte. Il est là pour cela. Bon courage.



De Maguy Marin à Carolyn Carlson, de Bill T Jones à… tant d’autres créateurs, un vent de folie est en train de consumer le public de la danse. Dans leur nihilisme artistique et leur ego surdimensionné, ces créateurs attirent autour de leurs oeuvres, les derniers feux d’un public alléché par des noms qu’une critique inconséquente célèbre et loue. Ces spectateurs payent, et souvent cher, pour assister à des spectacles indigents dont ils ressortent brisés à jamais dans leur volonté de découvrir l’expression d’une danse moderne. Qui est coupable de cette complaisance ? Le critique enfermé dans sa tour d’ivoire pour qui, danse, doit nécessairement rimer avec ennui, pour qui le nec plus ultra de leur critique anémique est de vanter une « non-danse » comme forme ultime de la déconstruction de l’art chorégraphique ? Le programmateur qui veut faire mode et se laisse subordonner en donnant carte blanche à des créatifs sans projets pour être « branché » et s’attirer ces mêmes pseudos critiques qui ne font illusion que dans le cercle si fermé de leurs intimes ? Le créateur, dans son impuissance régénératrice, vivant et occupant les espaces d’une danse largement subventionnée et qui ne doit rendre de comptes qu’à sa conscience et pousse son suicide intellectuel en refusant tout plaisir au spectateur ?
C’est Maguy Marin qui déclarait dans une conférence de presse que l’art chorégraphique d'aujourd’hui ne pouvait que restituer la laideur du monde. Sans aucun doute, à la lecture de ses derniers spectacles, est-elle en phase avec elle-même… laideur des déplacements, des costumes, de la musique insupportable, de l’absence de dramaturgie. Tout est cohérent dans sa volonté désespérée de chasser le plaisir du spectateur… sauf qu’elle vide ses salles, y compris pendant les représentations. Au Festival de Danse de Cannes, pendant sa précédente création, les 400 personnes se sont évanouies dans le bruit infernal des guitares saturées, fuyant par grappes le non-spectacle proposé en création mondiale(sic !!!) et ce qui est terrible, c’est que cela ne fait même plus polémique… juste un grand refus du spectateur de se faire piéger dans un inutile débat sans fond… juste la certitude qu’on ne les y reprendra plus et qu’ils ne sont pas près d’y revenir et de faire confiance à ces noms médiatisés qui font la danse actuelle.
Alors voici donc nos créateurs, occupant les postes clefs de la danse, gérant les centres dramatiques, subventionnés par les pouvoirs publics, trustant les festivals, insérés dans un réseau si petit et sans ambition, en train de se saborder parce qu’incapables d’assumer leur mission de création. C’est le cas au Festival de Danse de Cannes, au Monaco Danse Forum, à Montpellier, à la Maison de la Danse de Lyon…
Pourtant, une danse moderne et festive, cela existe. Des Maguy Marin en train d'inventer une Cendrillon ou May B, œuvres de jeunesse qui ont fait son succès… (mais qu’elle doit renier, au vu de son regard désespéré actuel), et qui portaient tant d’exubérance et de magie à l’époque, il y en a beaucoup. De Preljocaj à Thierry Malandin, de la danse « afro » de Georges Momboye aux délires si ludiques de Jean-Christophe Maillot dans ses grandes fresques, Kafig qui invente une chorégraphie de la banlieue et définit un art moderne du mouvement, de tous ceux que la critique ignore, car marqués du sceau d’un néoclassique infamant ou d’une modernité trop banale à leurs yeux, mais qui permettent au public de ressortir d’un spectacle de danse avec des rêves plein la nuit et des émotions dans le cœur.
Car il s’agit de cela. Le cœur. Le désir. L’amour. Ceux qui verrouillent la danse actuellement en sont cruellement démunis. Ils creusent la tombe d’une danse moderne et ambitieuse, branchée sur le versant ensoleillé du mouvement. Cet art si proche de l’être humain quand il parle aux sens, devient un cauchemar quand plus rien ne le soutient, que le seul ego désespérant d’un créateur vide de toute richesse.
C’est le public qui paye cette débauche, c’est lui qui fuit désormais la danse et se réfugie vers les grands ballets classiques et la danse folklorique. Alors, l’âge d’or de la danse contemporaine ne déboucherait que sur cet échec sanglant : des salles vides, pire, des spectateurs à jamais écartés des chemins de la beauté. Peut-être notre système a-t-il échoué et faut-il refonder les axes de subventionnement de la danse en cassant les institutions. Il faut réinventer la danse et c’est aux créateurs d’effectuer ce voyage en tendant la main au public, en l’invitant à ses agapes afin de partager et de communier dans un espace meublé de tous nos rêves. Il y a péril en la demeure et ce sont tous les acteurs de la culture qui sont concernés.

Juste pour terminer. Il existe beaucoup de spectacles passionnants, d'oeuvres complexes et riches, de visionnaires en recherche d'équilibre. Surtout ne vous trompez point, continuez à chercher la pépite, la perle rare, elle mérite des efforts et quelques déceptions ! Surtout, sortez, couverts peut-être, mais sortez !

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