Mon Bouvard à moi !
C'était il y a bien longtemps, près de 20 ans déjà. Philippe Bouvard éclairait la télévision de ses sourires, de son humour et de sa voix qui savait charmer en décapant. Il était une star, à l'image des innombrables personnalités qu'il recevait dans ses émissions. Un personnage central des médias à qui tout réussissait et dont le visage était connu des plus humbles comme des plus célèbres !
Mais justement, ce jour-là, nos chemins se sont croisés...
C'est dans un train qui me ramenait à Cannes que j'ai reconnu sont visage, non loin de moi, sur un fauteuil de 1ère classe d'un TGV qui nous ramenait de Paris dans ces années de l'an 2000 où il occupait des fonctions en collaborant avec Nice-Matin.
J'étais allé faire mon "marché" en dévorant une dizaine de spectacles afin de bâtir ma programmation de la saison à venir. Un rituel que j'effectuais régulièrement où, en tant que Directeur de l'Évènementiel du Palais des Festivals de Cannes, j'étais reçu avec égard par les responsables des oeuvres espérant une programmation au sein du prestigieux Palais de Cannes.
Il faut avouer qu'avec une quarantaine de spectacles dans la programmation d'hiver et tout autant dans les festivals d'été, j'étais un client potentiel particulièrement bien reçu !
C'est pendant que le train dévorait l'espace que l'idée m'est venue. Je me suis levé, dirigé vers son fauteuil et assis à ses côtés en le saluant.
"-Bonjour monsieur Bouvard. J'espère ne pas vous déranger mais j'ai une proposition à vous faire."
Il m'a regardé, et à cligné des yeux en hochant la tête.
Je me suis présenté et son regard s'est fait incisif à l'énoncé de mon titre. J'ai foncé tête baissée... Je lui ai dit que j'étais l'organisateur chaque été du plus grand festival pyrotechnique au monde, avec plus de 300 000 spectateurs à chaque soirée à raison d'un feu par semaine pendant 5 semaines et d'un hors compétition en final où les prix étaient attribués. La Vestale d'Argent était décernée par un jury de personnalités que je composai et tous les 5 ans, les vainqueurs de chaque édition luttaient pour remporter la Vestale d'Or, le nec plus ultra des récompenses pyrotechniques.
Pendant tout mon exposé, il est resté attentif et quand je lui ai proposé d'être le président du jury pour l'édition à venir, il a penché la tête... J'ai attendu sa réaction.
Il a soupiré. Monsieur, je suis honoré de votre proposition, mais je dois la décliner. J'ai tenté de le convaincre, en insistant et il a plongé ses yeux dans les miens.
"-Je vais vous dire la vérité. J'avais 10 ans quand la grande guerre à commencé. Je l'ai vécue dans des conditions atroces, j'ai entendu les bombardements, j'ai vu les éclairs de feu me hanter. Depuis, je ne supporte plus les feux d'artifices, cela me replonge dans mes cauchemars d'enfant. Je suis désolé et tiens à vous remercier d'avoir pensé à moi, mais c'est strictement impossible !"
Le Festival à bien eut lieu, la présidente du Jury, Marthe Villalonga et tous les membres ont dévoré les feux, se sont acharnés à faire triompher leurs favoris et une édition de plus s'est achevée dans la fête d'un repas de clôture au Majestic.
Mais je garde au fond de moi le regard désorienté d'un homme célèbre rattrapé par les peurs de son enfance, le tapis de bombes qui l'empêche de s'accomplir, s'est ancré au fond de son être comme une blessure éternelle.
Moi qui, naissant en 1950, avait croisé les derniers vestiges de cette guerre (blockaus sur la plage, discussions des parents, souvenirs des grands parents...), j'ai vu la peur dans son regard et j'ai communié dans le respect avec une blessure qu'il ne pouvait effacer !
Merci monsieur Bouvard pour ce partage avorté et désolé, j'aurai aimé vous avoir dans mon jury afin de fuir avec vous les miasmes du passé !
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