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Empire of Light.... Ma madeleine à moi !

Publié le par Bernard Oheix

Il y a une délicieuse saveur nostalgique dans les ombres cachées de ce Palais des Lumières de la côte sud anglaise. C'est à une plongée dans les années du punk et des skinheads ultras racistes, des ravages de la politique de Tatcher, que Sam Mendes nous invite sur fond d'un cinéma agonisant et de sa gérante, femme mûre brisée, malade et qu'un souffle d'espoir va entrainer dans un tourbillon d'émotions qu'elle ne pourra maîtriser.

L'arrivée d'un jeune noir dans l'équipe qui ouvre les séances au public va bouleverser l'équilibre précaire qui la maintenait en mode survie. 

Brève rencontre impossible, agonie d'un monde dans lequel les faibles n'ont plus leur place et qui annonce d'autres drames à venir. Mais il reste la magie d'un flux de lumières créant l'illusion du mouvement et d'une réalité que personne ne peut emprisonner, celle d'un univers artificiel qu'un projectionniste peut enclencher en pesant sur un bouton pour faire vaciller les certitudes. 

Quand Stephen, jeune noir brillant qui ne peut intégrer l'université, débarque dans l'équipe de bras cassés qui gère un cinéma, il ne se doute pas que son arrivée va ébranler tout l'édifice, un magnifique bâtiment à l'ancienne dont une partie est désormais abandonnée mais que deux salles aux velours rouges et aux charmes surannés continuent à faire vivre aux ors d'un passé glorieux.

Entre la formidable actrice Olivia Colman, femme subissant les blessures d'une vie, une mère qui ne l'a pas aimée, des hommes qui ont abusé d'elle, dont ce directeur du cinéma, son patron, qui profite d'elle au rythme de ses désirs lubriques, et qui survit avec des médicaments aux dérapages de son inconscient, et ce jeune noir brillant, une étrange amitié amoureuse va naître. Quelques étreintes, ce "lithium" que l'on décide de ne plus ingérer pour se sentir vivante à ses côtés, et surtout, la découverte de ce racisme viscéral d'une société qui chasse le nègre, "le bamboula", afin d'exorciser ses démons !

les maigres fils qui la reliaient à la réalité vont exploser, la laissant face à ses démons, provoquant une nouvelle crise et son enfermement.

Pourtant, ils vont se léguer mutuellement deux cadeaux inestimables : pour lui, la poursuite de ses rêves avec son intégration à l'université et un parcours de vie qui s'ouvre enfin à l'avenir, pour elle, grâce à Stephen, le visionnement pour la première fois d'un film avec une plongée dans un monde d'artifice qui bannit la peur du présent.

Alors c'est vrai que le film est brouillon, part dans tous les sens, manque de rigueur dans son écriture... mais qu'importe devant ce projectionniste fascinant qui créé la l'illusion, devant le sourire d'une femme qui cherche un peu de bonheur et le trouve dans le faisceau d'un arc de lumière, devant ce jeune exilé qui part à la conquête d'un monde entre deux univers.

C'est un hommage au 7ème Art et à un monde qui change. C'est une plongée dans la vie de quelques individus réunis par les hasards de la vie qui voient s'écrouler le monde d'avant pour plonger dans le futur.

C'est avant tout un formidable film sur le racisme à l'heure où il s'est banalisé jusqu'à devenir le crédo officiel de tant de gouvernants et de faiseurs d'une histoire frelatée.

A l'heure où on laisse se noyer des familles dans l'eau saumâtre d'une Méditerranée sans un regard pour leur désespoir, où l'on érige des murs pour ne pas voir les gens mourir, où des guerres trouvent des boucs émissaires aux plus nauséabonds des exutoires  ou l'autre devient un ennemi de la raison, il est salutaire de sentir qu'un film peut avoir envie d'aimer la différence et que l'humanité peut se nicher dans un regard, dans un geste dans un coeur libéré de toute obsession par l'alchimie d'un projecteur qui braque son faisceau sur le rêve d'un monde meilleur. 

Alors je ne résiste pas au plaisir de vous faire partager la 1ère page d'un livre sur mon "cinéma Paradiso" que j'ai composé en hommage à cette lucarne qui m'a tenu éveillé tout au long d'une vie où les films ont jonglé avec ma réalité. Le cinéma m'a façonné et m'a accompagné toute une vie consacré à la culture et à la fraternité. Mon Empire Of Light s'est échoué  sur les bords de la Manche, dans une Angleterre qui nous a offert tant de bonheur avant de sombrer dans le cauchemar d'un monde moderne où le présent s'écrit avec le sang de ceux qui n'ont plus rien !

1) L’Enfance Nue ou comment devenir un cinéphile.

1) L’arrivée d’un train en gare de ... Nice !

J’ai échappé une nouvelle fois à la surveillance de ma mère. Il faut avouer qu’avec mes deux frères et tout le travail de la maison, elle a fort à faire. Il y a toujours un moment où je peux franchir la porte, traverser la petite cour et ouvrir les deux battants qui me permettent de pénétrer dans ma caverne mystérieuse ! Je me faufile dans le bruit électrique d’une musique et de mots que je ne comprends pas. Ce n’est pas grave ! J’ai l’habitude et même pas peur ! Je m’assieds sur un des fauteuils, mes pieds ballants dans le vide. Il fait noir, mais en levant la tête, je vois un pinceau de lumières qui jaillit d’une ouverture en scintillant.

Et quand je regarde devant moi, c’est l’illumination. Des ombres noires et des taches blanches, des silhouettes qui courent, des masses qui dérapent, des pleurs et des rires. C’est ma caverne secrète et j’aime m’y réfugier même si je ne comprends rien à ce qui s’y déroule.

Nous sommes en 1955 et j’ai cinq ans. Mes parents habitent un appartement de pauvres parce qu’on l’est ! Traverse Longchamps à Nice, derrière la rue de France. Deux pièces où l’on s’entasse, donnant sur l’arrière-cour du « Cinémonde », avec la cabine du projectionniste à laquelle on accède par un escalier métallique extérieur en face de notre entrée et l’issue de secours du cinéma barrée par cette porte à deux battants que j’ai appris à franchir discrètement.

Mais il y a toujours un moment où je sens une main me saisir pour me ramener dans la cour et tomber les reproches de ma mère, « -J’étais folle d’inquiétude, je t’ai dit de ne pas aller dans la salle tout seul, c’est dangereux ! » Frisson rétrospectif délicieux. Il faut alors que je promette de ne plus m’y rendre, ce que je fais en sachant pertinemment que, dès que je le pourrai, je retournerai dans ce monde d’une « lanterne magique » où rien n’est vrai, mais tout si réaliste...et que ma mère viendra de nouveau pour me récupérer.

Au fond, entre l’affolement des premiers spectateurs d’un art nouveau, qui se lèvent précipitamment et fuient devant une locomotive entrant en gare de La Ciotat en fonçant sur eux, et mon attirance pour cet objet confus qui me fascine, il y a la même part de mystère, la même dose de magie qui échappe à la raison. L’inconscience du public en ce 25 janvier 1896 devant ce film de 50 secondes n’a d’égale que mon jeune âge qui obère ma perception de la réalité, 60 ans plus tard. Le spectateur est toujours prêt à être un grand enfant, moi, j’étais un petit enfant toujours prêt à être un grand spectateur !

En 1957, nous deviendrons un peu moins pauvres. Mon père troquera sa tenue de livreur en vélo pour une maroquinerie niçoise contre celle plus chamarrée d’un sapeur-pompier à Cannes, et nous déménagerons. Entre temps, j’avais appris à escalader cet escalier de fer, et le projectionniste m’avait ouvert les entrailles de son domaine. Des appareils qui grondent, de la pellicule qui défile, le contrôle par la lucarne, le point à l’objectif... même tout petit encore, je comprenais que derrière le mystère, il y avait la mécanique d’une technique bien rodée que des accidents pouvaient entraver, déchirure de la pellicule, les charbons générateurs de l’arc électrique à changer en urgence...

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