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Le système Castafiore

Publié le par Bernard Oheix

 

Il y a plus de 10 ans, Karl Biscuit et Marcia Barcellos faisaient le choix de s’implanter sur Grasse, dans les Alpes-Maritimes. Cette idée saugrenue fit sourire bien des opérateurs culturels à l’époque. Le choc de l’ancien, du provincial, d’une ville qui espère s’ouvrir à la modernité tout en plongeant ses racines dans l’arrière-pays, les champs de lavande en jachère d’une industrie de la parfumerie à l’agonie…confrontés à une des compagnies les plus créatrices de la danse, forgée aux expérimentations de Philippe Decouflé, de Dominique Boivin et aux collectifs des années 80 qui tentèrent d’importer un vent nouveau aux conformismes naissants d’une nouvelle danse en train de s’instituer comme la référence au bon goût !


Karl Biscuit à la scénographie et à la musique, Marcia Barcellos à la chorégraphie, tous les deux en phase sur l’essentiel : une vision follement décalée, étrange, entre la BD, l’humour et la danse au service de spectacles décapants illustrant des histoires impossibles dans des mondes improbables.

Leur dernière création Stand Alone Zone devant être créée pendant le Festival de Danse, ils ont proposé leur travail dans une série de « scolaires » afin de le rôder et de se présenter dans les meilleures conditions devant la presse et les professionnels en décembre. C’est ainsi qu’un jeudi, dans un théâtre rempli de jeunes excités (il faudra que l’on reparle de l’éducation du public qui, des jeunes aux séniors, devient de plus en plus méprisant et inconvenant en ne respectant plus la distance qui sépare la salle de la scène !), Karl et Marcia livrèrent une première mouture de leurs divagations épiques.

Le rideau s’ouvre sur un monde futuriste postapocalyptique né dans un imaginaire à la Bilal, un travail technique époustouflant avec des images de synthèse et une vision en 3D délimitant la scène. Le scénariste convoque Mélies pour dessiner des arbres volant dans des puits d’oxygène, un vaisseau spatial décollant pour un voyage infini, décors mêlant quelques rares éléments concrets et une luxuriance graphique dans les ruines d’une ville du futur. Ce qui est fascinant d’entrée, c’est la qualité de la fusion entre le réel et l’abstrait, des personnages évoluent parmi d’autres « fantômes » sans que les limites entre les deux soient bien clairement définies. Parfois, les deux dimensions s’enchevêtrent et un animal émerge du décor pour kidnapper une danseuse. Franju à la rescousse pour cette histoire surréaliste d’un bébé atteint d’une maladie (il lui pousse des fleurs dans le cerveau) qui ne peut être sauvé que par un remède qu’il faut dénicher derrière les neuf salles secrètes gardées par un colosse. Déambulations dans cette ville en lambeaux, entre la poésie et l’aventure, le rêve et le cauchemar, spectacle écologique et dynamisant, une immense bouffée d’oxygène rythmée par les compositions savantes de Marcia Barcellos qui calque la chorégraphie sur les états d’âme des protagonistes. Un combat de boxe hypnotique dans une salle qui tournoie sur 360°, une descente inversée dans un ascenseur qui s’enfonce dans les entrailles de la terre, des mouvements syncopés, découpés dans le silence, la frénésie qui s’empare des danseurs, tout est en suspens, bien plus authentique que cette nature qui enferme nos rêves. C’est une plongée hallucinée, hallucinante dans un univers fantasmatique qui nous paraît si proche qu’on peut le caresser des yeux. Les costumes très sophistiqués, la musique empruntant du classique au bruitage avec des plages en sourdine composant un requiem moderne, l’agencement des couleurs (du rouge, du noir et des pastels !), tout est soigné, peint à la palette de la perfection, une prouesse quand on connaît les moyens dont dispose la compagnie, une preuve si besoin est que le génie peut, parfois, compenser les contraintes matérielles. Les Castafiore sont libres parce que le monde se plie à leurs désirs.

Ils réussissent à introduire, telle une composante à part entière du spectacle, le regard d’une vidéo qui occupe l’espace, envahit l’action et devient partie intégrante de l’œil du spectateur.

Une prouesse due à la combinaison de la maîtrise technique et à l’inventivité d’une gestuelle qui entraîne la plongée dans un univers de mystère. C’est la magie ancienne appliquée au monde du lendemain, ou le passé à la rencontre du futur au service d’une esthétique de la déraison.


Bravo à toute l’équipe du Système Castafiore (costumier, décorateur, techniciens, danseurs) et rendez-vous le samedi 28 novembre à 18h, au Théâtre Croisette-Hôtel Palais Stéphanie à Cannes. Pour 14€, une place au paradis vous attend. Vive Marcia et sa grâce aérienne, vive Karl et son génie dévorant la réalité pour la façonner aux songes d’une nuit torturée.

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Toujours Paris...

Publié le par Bernard Oheix

 

Petite moisson sur les scènes parisiennes. Que le théâtre se porte mal est une évidence, mais l’indigence générale des propositions de cette rentrée 2009 inquiète. Depuis quelques saisons, l’on perçoit la vacuité de nombre textes, la pauvreté des décors et des mises en scène enchaînées par les mêmes stakhanovistes (des noms, des noms !). Pour quelques belles créations, combien de reprises poussives, de comédies ringardes, de pièces construites autour d’un casting improbable censé faire « événement » et drainer la foule…

Manifestement, la recette n’est pas au point, les salles plus souvent à moitié vides qu’à moitié pleines, les rangs abandonnés s’étalent dans le noir et nous permettent d’allonger nos jambes en fond de fauteuils d’orchestre.

 

En général, je « monte » sur Paris deux fois en automne et deux fois en hiver avec comme objectif de voir 4 à 5 pièces présélectionnées par les tourneurs et producteurs en vue de les programmer dans la saison d’après. Sur la vingtaine, j’en sélectionne une douzaine, la difficulté étant de faire coller les disponibilités des salles avec les dates et l’organisation des tournées… Un casse-tête chinois d’autant plus excitant quand les désirs sont forts, intenses portés par des pièces qui marquent…Mais quand ce n’est pas le cas ?

La première vers laquelle on m’aiguille, sélectionnée par un tourneur historique de la place de Paris, s’appelle Vie Privée avec une distribution alléchante. Las ! Un texte débilitant de Philip Barry sur un thème totalement inintéressant (l’ancien mari vient au remariage de sa femme pour la reconquérir), une Anne Brochet quasi absente (et ce n’était pas que du jeu !), des situations d’un vaudeville médiocre font de cette rentrée en matière, la matière d’un authentique désespoir. J’ai fini au Foota-Djalon devant un tilapia braisé (la tendre douceur des joues du poisson !), épicé à l’achéké, saucé de piments, seule possibilité à l’évidence de sauver cette soirée en la relevant de la saveur d’une Afrique éternelle !

Le lendemain, Théâtre Saint-Georges, un tandem efficace blanchi sous le harnais des planches de la Capitale. Eric Assous à l’écriture, Jean-Luc Moreau à la mise en scène. Une distribution de qualité. P H Gendron des « Avocats et Associés », Manuel Gelin…Sur une belle évidence, Les hommes préfèrent mentir, une comédie de boulevard (niveau rez-de-chaussée), voit un homme annoncer qu’il quitte sa femme pour sa maîtresse qui attend un enfant, puis quelques années après, au cours des retrouvailles, annoncer qu’il quitte son ancienne nouvelle pour la nouvelle ancienne femme de son ami (un peu compliqué non ?)…C’est lourd à souhait, poussif et ce n’est pas les quelques rires arrachés au temps qui passe qui peuvent sauver la pièce d’un naufrage parfois pesant !

Tout autre (enfin !) sont Les Autres, œuvres de jeunesse de Jean-Claude Grumberg, 3 pièces réunies par l’écriture libre d’une période (les années soixante) qui autorisait une grande liberté de ton et une charge sans merci des convenances. Si la première se situe sur le terrain d’un absurde à la Ionesco, les deux suivantes s’inspirent d’un ton « Charlie Hebdo », avec une « beaufitude » vécue de l’intérieur. Une famille française moyenne en vacances en Turquie égrène les poncifs du touriste insupportable de veulerie et de méchanceté. L’éducation des 2 enfants, les liens mari et femme, le rapport à l’étranger, le mépris profond des « autres » sont des constantes que nous avons tous, hélas, rencontrées chez nos congénères en goguette dans les pays exotiques. Honte sans vergogne, la médiocrité au crible des petites mesquineries, page peu glorieuse de notre passé de coloniaux où l’indigène n’est même pas l’ennemi, il est un néant qui ne compte pas, une quantité négligeable devant la fierté d’un nationalisme très Vème république. Reste l’ultime opus, un homme arrivant chez lui après une « petite » embrouille avec un « crouille », un « bicot », texte incendiaire sur le fascisme ordinaire, la peur des autres et la morgue du petit cadre pétri de certitudes et voyant chez tous les étrangers, la marque du diable et de l’horreur. Dans un récit dialogué d’une formidable méchanceté (Ah ! Liberté chérie de ton d’une époque où l’on pouvait tout dire pour montrer son contraire, qui oserait de nos jours écrire un tel texte, à ce niveau hallucinant de subversion par les mots, par les images, par les idées d’une France plongée dans le racisme quotidien ?).

Une belle leçon d’action civique en revers des convenances, une démonstration par l’absurde de la haine des « autres », portée par une Evelyne Buyle (femme soumise d’avant 68 et la révolution féministe!) et un Daniel Russo étonnant de force brute et de veulerie, petit Français moyen qui aurait dénoncé les juifs à la milice pour le Vel d’Hiv, envoyé des lettres anonymes à la kommandantur et continué à vivre sans états d’âme.

Dernière pièce de cette première série automnale, le Parole et Guérison tant attendu sur les rapports entre Freud et Jung. Sur un texte de Christopher Hampton, une mise en scène de Didier Long, Barbara Schutz (la première patiente de Jung sur laquelle il appliquera les méthodes révolutionnaires de Freud et qui deviendra après sa guérison une thérapeute) et Samuel le Bihan (Jung) portent la pièce avec brio. Barbar Schutz est éblouissante pleine de fureur et de passion, parfois, Le Bihan quelque peu empesé, un brin monolithique dans son personnage d’abord ami et fidèle, fils spirituel du père de la psychanalyse puis opposé à Freud. Leur « divorce » idéologique interviendra sur fond de désaccord entre l’orthodoxie freudienne et la volonté de son disciple, Jung, d’explorer des champs nouveaux (la religion) afin de permettre à la psychanalyse d’offrir un champ totalement nouveau et un outil pour façonner un homme moderne, complet.

C’est intelligent, le type de pièce qui vous donne l’impression de réfléchir et la certitude d’être un peu plus cultivé à la sortie qu’à l’entrée. Mais avouons-le, vaguement ennuyeux, légèrement poussif avec quelques « boucles » inutiles, une sensation subtile que la machine lancée sur son erre s’échouera naturellement sur les hauts-fonds d’un discours intellectualisant les passions humaines. Le goût du pouvoir autocrate de Freud est suggéré tout comme la volonté de Jung de rompre avec le dogme freudien en s’évadant de la contrainte du « père ». Il règne, sur le plateau, une certaine froideur surlignée par un dispositif scénique glacé. On est loin de la luxuriance d’un Hystéria ou de la tension d’un Caïman, deux pièces déjà présentées portant sur la psychanalyse. Reste un travail tout à fait honorable, un jeu d’acteurs plutôt cohérent, une finesse évidente du propos. Une belle soirée donc pour les amateurs d’intelligence !

 

Et voilà, Paris dans le froid et la pluie d’octobre. Quelques rencontres pour remplir les journées et les nuits, un Yves Simon attentionné avec qui nous sifflons une bonne bouteille de blanc à la Méditerranée en décortiquant le monde et en cherchant les points de rencontre de deux existences en parallèle…La famille et les amies dans nos périples nocturnes, la fête des vendanges à Montmartre un samedi, Valentin le tourneur et Laurence la manager pour des retrouvailles, les spectacles comme un trait d’union entre la vraie vie et le rêve…

PS : En rentrant de Paris, je suis allé courir au bord de ma mer jusqu'à La Napoule et je me suis baigné dans une eau translucide, fraîche sans être froide, salée...En ce 18 octobre, je suis redevenu un enfant du Sud, et c'était bon, j'étais chez moi !

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Los Frappa "Dinguos"

Publié le par Bernard Oheix

Ils sont là mes producteurs préférés, ceux qui ont répondu à mon invitation de partager 4 jours de musique sur Cannes et de nouer des liens indéfectibles de travail et d'amitié. Bref aperçu de leur chaleureuse présence !Chacun m'avait apporté une spécialité de sa région en cadeau...Un Tour de France des "gâteries", le Père Noël en septembre ! J'ai dû manger des trucs bizarres, d'Amiens, du Jura et d'ailleurs...Heureusement, il y avait un excellent Bordeaux pour faire digérer le tout !


Le monde de la culture en général et de la musique en particulier ne représente pas grand-chose en regard du poids économique de l’industrie, du commerce, des banques…Pourtant, dans une société en crise, quand l’emploi fond comme neige au soleil (les mines sont fermées depuis longtemps et c’est pas dans le textile ou l’automobile que l’on créera les centaines de milliers de salaires nécessaire !), quand les grandes crises artificielles (comme celle des banques !) tétanisent le corps social, que la spéculation l’emporte sur la création de richesse, que le « papy boom » débarque des retraités encore jeunes sur le marché de la consommation, alors, l’industrie culturelle devient un complément effectif de la vie économique, un réservoir d’emplois et de richesse qui, bien que modeste, a sa place entière dans la société du loisirs du XXIème siècle.

Notons que c’est dans ce domaine que l’esprit « capitaliste » originel est encore possible. Avec une mise de départ dérisoire, on peut toucher le jackpot, une voix faire couler des richesses, un texte, accumuler des biens. Esprit d’aventure, pas de règles, pas de normes…la culture est un Eldorado pour les aventuriers de l’esprit, les marginaux et ceux qui refusent une société trop formatée !

A l’intérieur de ce vaste domaine, on retrouve les clivages traditionnels de l’économie réelle. Il y a les gros producteurs et les grands artistes, indissolublement liés jusqu’à faire des couples solides qui trustent les entrées. Camus/Halliday, Coullier/ Polnareff, Drouot/Leonard Cohen…Les gros producteurs détiennent les grandes salles (Zéniths et autres Palais des Congrès), s’échangent les artistes « bancables », ne sécrètent que peu d’emplois, ayant recours aux statuts particuliers de ce secteur d’activité, privatisant les gains conséquents de ce secteur d’activité.

Il reste alors les autres, artistes en mal de cachets, techniciens subissant l’intermittence des intermittents, les promoteurs locaux qui œuvrent à 3% du chiffre d’affaires et sont tenus à des objectifs impossibles de remplissage de salles, les tourneurs et producteurs positionnés sur des niches tellement pointues que plus personne ne les trouvent, les responsables des structures exsangues, tétanisés par la raréfaction des subventions, l’augmentation des tarifs artistiques, la fuite du public …

Effectivement, dans ce constat amer, le public a démissionné de son rôle moteur. Il ne va pas toujours là où il devrait aller et ne cherche plus depuis longtemps. L’esprit d’aventure est en train de se perdre, la télé et les médias poussant à une banalisation et une consommation de plus en plus ciblée de produits formatés à des prix rédhibitoires. Tous les lieux et les acteurs trinquent alors devant ce rouleau compresseur sans âme dont le public est totalement complice. C’est l’ère des méga-shows et des foules de 50 000 personnes agglutinées dans des conditions indignes d’un spectacle vivant. Spectateurs robotisés, consommation et merchandising, fric es-tu là ?

Et mes « frappadingues » alors, me direz-vous ?

Dans cet univers de plus en plus aseptisé d’une industrie culturelle en marche forcée vers une productivité artificielle, il existe encore une armée du soleil, des hommes et femmes qui pensent la culture autrement, vivent l’artiste et le spectateur au quotidien, investissent leur temps avec passion afin de construire les bases d’une rencontre authentique entre le public et la scène. Ils sont des accoucheurs de bonheur, des praticiens de l’esthétique, panseurs de maux pour bonheurs éphémères…

On se rencontre au WOMEX (marché des Musiques du Monde, à Bab El Med, dans des concerts et des Festivals. Ils aiment la vie, rire, se défoncer et éperonner les conventions, être iconoclastes. Ils ont entre 25 et 40 ans, sont les cadres de demain, survivent difficilement dans cette jungle où les chausse-trappes sont nombreuses…Ils ne perçoivent que les miettes du festin de la culture mais en représentent les forces vives, régénérantes. Quand l’un d’entre eux sombre, il y en a toujours qui se lèvent afin de porter le flambeau de ceux qui marchent debout et perpétuent leurs espoirs. J’aimerais avoir leur âge, leur passion et leur insouciance, je les aime parce qu’ils sont fiers et beaux et qu’ils font exactement ce que je ferais à leur place si d’aventure, on m’enlevait une vingtaine d’années.

Moi, j’ai vécu les glorieuses années d’une culture rempart, frontière, bien que largement assistée, elle avait conquis son indépendance dans les luttes. Elle était apte à se revendiquer telle une citadelle inexpugnable. J’ai été Directeur de MJC, puis au Palais des Festivals de Cannes…Je ne savais pas que ce capital extraordinaire pouvait fondre et se dissoudre aussi rapidement dans l’indifférence, la montée des haines et l’ostracisme d’une société qui se contracte sur elle-même, soumise devant les idéaux religieux et le fanatisme, l’égoïsme et le mercantilisme.

C’est sans doute pour cela que je les apprécie encore plus mes « frappadingues » car ils me donnent la certitude que l’essence de l’art, la rencontre des univers multiples, des cultures différentes, des individus se fondant dans un groupe pour garder leur authenticité, tous ces gestes d’avenir ont encore des passeurs de rêves, mes amis remuant de la culture, cœur gros et plein d’espoir, les frappadingues de Séville !

Certaines et certains étaient à Cannes pour les Concerts de Septembre…Ourida Yaker (la femme forte d’un Maghreb ouvert, celle-là, c’est un roc, elle résiste à tout !) et Sabine Grenard (la douce et efficace spécialiste des voix…A Filetta, Sam Karpiena, Darko Rundec, c’est elle !), avec leur Band of Gnawa, superbe projet charnière entre un plan culture et le showbiz. La secrétaire du groupe informel de Séville, Aurélie Walfisz, administratrice du Festival d’Amiens, pétulante et hilarante, remplie de tendresse et capable d’autodérision jusqu’à en pleurer des larmes de joie. Elle sème le rire sans se départir de son air lunaire. Claire Henocque, la « big mama » du reggae (Alpha Blondy), une gamine élégante en pays de barbus fumeurs d’herbe qui a les yeux remplis de vie et sait utiliser sa fausse naîveté pour mieux cerner les autres. Laurence Samb, une métisse sénégalaise belle comme un soleil d’Afrique, perdue entre Berlin et le Niger, à moitié toujours ailleurs. Elle suit le groupe en prenant des chemins de traverse, appel de la solitude et recherche d'un équilibre intérieur, à la fois indépendante et fusionnelle…Et puis les mecs aussi. François Saubadu, grosse agence à Turin, qui fait des affaires sans oublier de vivre et cherche le geste juste, l’équilibre dans le désordre, toujours prêt à s'enthousiasmer pour un artiste et à passer du futile au sérieux. Valentin Langlois, visage d’ange absent, redoutable dans le décalage, toujours attentif derrière sa nonchalance affectée, il analyse son entourage sans en donner l'impression et possède l'art d'être juste où il faut comme s'il n'y était pas. Laurent Benhamou, de Crunk Production, féroce dans son humour et sa volonté de foncer à 100 à l’heure dans le fou rire et la passion de vivre. Il dérègle les codes, éperonne le consensus et lance des éclairs de génie qui laissent un sillon enflammé derrière lui ! 

Au départ, j’avais prévu de les héberger dans une résidence hôtelière et de leur offrir les spectacles. Ils se sont retrouvés au Gray d’Albion, 4*, plage privée, badges « all accès », mangeant au catering avec les artistes, copinant avec la sécurité, ils se sont fondus dans le Palais comme s’ils y avaient toujours trainé leurs guêtres, terminant tard dans la nuit, à la fermeture du Sun7 avec Thomas, le patron, qui les a adoptés en leur servant forces « morito » ou « Champagne-vodka ».
Sur la plage des Rochers Rouges, ma plage ! C'est là que l'on dispersera mes cendres dans quelques décennies. Un des rochers (celui que l'on entrevoit en arrière-plan), sera officiellement dénommé "Le Rocher de Bernard"). En attendant, ils ont fière allure ces Guevarra de la culture, à poser pour l'éternité en consommant les biens fort terrestres d'une Côte d'Azur hospitalière !


Ils ont eu droit à ma plage privée des « Rochers Rouges », à des baignades tous les jours avec un soleil estival, à des pâtes chez mon voisin « Di Giuglio » et nous avons ri en reconstruisant le monde comme si la vie pouvait se résumer à un grand pied de nez à la conformité et à la tristesse.

Les concerts furent fabuleux (cf. comptes rendus précédents) et je les aime toujours plus, mes « frappadingues », parce qu’ils sont une partie de mon passé et un morceau de cet avenir qui m’est dérobé. Ils me permettent d’exister encore et de rêver que la culture sera, demain, au centre du monde, une vraie fraternité basée sur l’harmonie universelle !  


Ils sont repartis. Au mur l'affiche montage qu'ils m'ont offerte et le chapeau vert mascotte qui fit toutes les scènes de Séville à Paris et se retrouva sur la tête le chanteur des Gnawas. J'ai une mission, le convoyer jusqu'à Copenhague où je les retrouverai pour la plupart  pour de nouvelles aventures  !

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Les Concerts de Septembre (4)

Publié le par Bernard Oheix

 

Le cycle s’achève. Il nous reste deux groupes et l’événement tant attendu du retour d’Archive dans la Ville de Cannes…quelques heures de délice, le calme après la tension des jours précédents. Je suis en terrain de connaissance avec ces Suisses et mes Anglais que je connais bien, avec qui j’ai réalisé le plus beau concert de ma vie professionnelle (cf. article blog d’octobre 2007) et un dernier disque que j’ai modestement contribué à réaliser en organisant l’enregistrement des cordes, cuivres et percussions avec l’Orchestre de Cannes, dans un studio à Nice, toujours avec mon compère des coups tordus, Michel Sajn. Il est avec moi d’ailleurs, tout comme Evelyne, Gaby, la garde azuréenne prétorienne d’Archive, un groupe génial qui s’est fait un nom dans la région…aussi grâce à notre action depuis de longues années !

 

The Young Gods.

Les papes suisses d’un punk-rock, étant passés au « sampler », redécouvrent les charmes d’un esprit soul. Cela aurait pu n’être qu’une aventure sans lendemain, si ce n’est qu’ils investissent ce « soul sudiste » avec l’inventivité et la générosité musicale qui les caractérisent. En acoustique, 3 guitares et un batteur-percussionniste vont imprimer un rythme totalement moderne à ces chansons folks, les transcendant pour agrémenter la mécanique et entrer en résonance avec une lecture moderne de ce répertoire. La voix puissante, chaude et juste de Franz Treichler est sertie d’une cohorte de bruits (accordéon diatonique, corne de brume, frottements sur les cordes, tapotements sur les caisses des guitares…etc.). C’est une musique d’intelligence qui s’ancre dans le rythme effréné, casse les mélodies, fait monter la pression pour se lover en boucles, étirer les plages, jouer sur les contrastes et accentuer les effets ou gommer les césures. Cela reste une musique de cœur mais sonnant avec la tête, un projet intellectuel qui rend à la nature première du son une efficacité et une énergie primitive.

Le Young Gods habitués à un public de fans dans des salles à visage humain, verront les 1500 personnes du Grand Auditorium se lever pour un rappel de 15 minutes, une découverte pour beaucoup, une confirmation pour ceux qui les avaient déjà entendus dans ce répertoire fascinant qui marque un tournant dans la vie du groupe !

 

Archive. (Prononcer Arkaïve).

On ne va pas refaire l’histoire, je ne vais pas vous reparler d’Archive, de la qualité de ses leaders (Darius Keeler, Danny Griffiths, Pollard Berrier…), de l’excellence de leur univers musical, du choc que provoque la première fois qu’on les voit en scène…Et puis, après tout, pourquoi se gêner, oui ! Je vais vous en reparler, je vais retenter de vous convaincre que vous avez raté le concert du siècle, l’opéra-rock le plus étonnant de ces dernières années dans le Palais des Festivals.

Scène vide, teinte verte, fantômes d’instruments se découpant dans l’ombre…Une bande débite l’ouverture de leur dernier album, Controlling Crowds, note stridente répétitive, étirée à l’infini en écho jusqu’à ce que les musiciens s’installent et déclenchent le feu. Bullets avec un « Personnal responsability », (vous êtes responsables), ressassé entre les plages des claviers nous interpellant jusqu’à ce que les guitares et la batterie décochent des flèches et embrasent notre culpabilité. Des silhouettes hagardes errent sur l’écran, images de foules aux yeux vides, coupables d’être absents et de ne pas s’opposer à la mécanique de l’horreur.

C’est l’histoire d’un groupe constitué en collectif dont les têtes pensantes sont Darius Keeler et Dany Griffiths qui navigue entre la musique planante, le rap, le rock et intellectualise la place de l’être humain dans un monde désaxé. Parfois, les mélodies tentent de calmer le jeu et font régner l’harmonie mais très rapidement, la rythmique vient briser les repères et par paliers monte en crescendo jusqu’à la fusion totale. Les chanteurs sont puissants, Pollard Berrier, Rosko John et Steve Harris enchaînent, se répondent en unissant leurs voix, libèrant les paroles du corset de notes qui les emprisonne. Ils sont une colonne vertébrale qui permet à la symphonie moderne de trouver son équilibre.

Dans Collapse/Collide, Maria Q apparaît sur l’écran, filmée de face, chante en revers du groupe qui interprète en live la musique, jeu de miroir inversé, voix d’ange sur univers planant.

Les morceaux s’égrènent, défense du dernier album sur plus d’une heure, avant que quelques tubes soient repris pour un dernier set de 45 minutes qui leur permet de revisiter leur œuvre à la lumière de cette composition de l’orchestre. Un sublime « Again » bouleverse le public qui depuis longtemps s’est immergé dans leur monde caverneux, entre le déchaînement et la supplique, le rock et l’opéra, le fragile et la dureté de l’acier. Puis les musiciens quittent le groupe un par un, individuellement, laissant le vide se réinstaller sur la scène habitée de leur fantôme.

Un rappel de 4 morceaux viendra parachever la soirée après plus de trois heures de musique, violent à l’extrême, envoûtant, les claviers et la batterie grimpant sans cesse vers une crête sonore inaccessible, celle d’une musique pure, obsessionnelle, découpant l’espace et le temps en plages impossibles, déferlement de notes comme un tsunami qui emporte tout sur son passage.

Et la dernière note envolée, le public se retrouve d’un seul coup dans un monde réel plus cru, balayé du conformisme et du consensuel, comme si le message du groupe pouvait résonner longtemps dans l’obscurité de nos solitudes. C’est Archive à son zénith, porteur de rêves, une note incessante dans la paix intérieure, le ferment d’une révolte que le cœur envoie à la tête et qui ne laisse personne indifférent… La musique est belle quand elle sonne juste !
Touf, c'est un ami d'Angéla, ma fille. Fan absolu d'Archive, tous leurs disques, 5 fois en concert...Il vient spécialement de Paris pour les voir et je lui ai fait la surprise de l'emmener backstage pour rencontrer Dany et Darius. Il est sur un nuage et va se souvenir longtemps de ce concert et de sa rencontre avec ses idoles !

Quand à mes frappadingues, ils arrivent !

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Les Concerts de Septembre (3)

Publié le par Bernard Oheix

On enchaîne après la folie Peter Doherty avec une soirée plus traditionnelle. Enzo Avitabile, découvert à Marseille, déjà programmé pour une Fête de la Musique à qui j'avais promis de le faire revenir dans une salle et Goran Bregovic qui a déjà rempli le Grand Auditorium du Palais des Festivals avec son Grand Orchestre des Mariages et des Enterrements.
 

Enzo Avitabile & bottari.
Le souffle de la passion. Photo de Alain Hanel.


Energia, energia ! Un ludion souffle dans son saxe et s’agite sur scène. Derrière son orchestre (clavier, guitares, basse, batterie), 8 Bottari commencent à taper furieusement sur leurs fûts de bois, leurs bras exécutent une danse lancinante débouchant sur un halètement convulsif qui donne une résonance mystique à la musique électrique. La voix se glisse entre les grondements chauds des percussions et les nappes stridentes des instruments. C’est parti pour un show échevelé, dopé à la faconde napolitaine, entre rock transe et tarentelles traditionnelles. C’est un vrai spectacle visuel, une danse avec le cœur en balance, comme si nous entrions en phase avec le mouvement interne d’une horloge biologique survitaminée. Enzo Avitabile dévore l’espace et le temps, joue avec les spectateurs, relance à l’infini les bras en l’air un public qui le suit, accepte d’entrer dans son univers d’humeur positive. C’est un homme adorable, ancien saxe de Pino Daniele, humble et fier à la fois, transfiguré par la scène et attentif au public. Il s’impose dans ce mixte étonnant où la logique s’abandonne aux rythmes des battements d’hommes en noir qui parlent aux dieux de la percussion.

Il est heureux mon Italien de choc ! Et moi je suis aux anges sur une planète musique. Enzo c'est la perfection à la Napolitaine !

Goran Bregovic et l’orchestre des Mariages et des Enterrements.
On l’avait accueilli avec sa grande formation, chœur d’hommes, orchestre classique et voix bulgare. Ils nous reviennent dans leur dernier spectacle, à 9, et d’entrée, vont donner le tempo en pénétrant par la salle avec les cuivres dans des duos d’instruments qui rivalisent et se répondent d’une aile à l’autre. 2 heures après, épuisés, les spectateurs vivront un « kalachnikov » d’anthologie pour la clôture d’un concert qui aura transcendé les 1400 personnes. Avec Alen, son double (et non son fils comme il se dit !), à la percussion et à l’accordéon, deux voix féminines et les 5 cuivres, il introduit une vraie pulsation de fête, un air d’entraînement qui nous oblige à nous lever pour l’aube de la vie, comme si la fête slave était là pour réveiller les morts et pousser les vivants à communier dans le bonheur.
L'attitude type de Goran...assis, bras écarté, la voix dirigée vers les cieux à dialoguer avec les dieux qu'il tutoie ! Photo de Alain Hanel.


Elégant dans son ensemble immaculé, assis de travers sur une chaise, presque évanescent, il impose sa présence dans la finesse d’un jeu de sobriété en totale opposition avec la frénésie des cuivres qui percent la muraille des sons pour déchirer le monde. C’est du Bregovic à l’état pur et ses tubes nous reviennent, remontent à la surface, musiques de films, chants « trad » et compositions originales dénonçant les marchands d’armes et les voleurs de rêves, bien plus dangereux que les voleurs de poules qui hantent ses œuvres. La frénésie est totale et le public a quitté ses sièges depuis longtemps, ivre de bonheur et les bras se lèvent pour le célébrer dans un triomphe à la romaine comme le Palais en a rarement vu !


PS : Goran logé au Gray d’Albion, un 4* de luxe c’est normal, mais allez expliquer à Brégovic qu’il loge à Cannes, rue des Serbes sans qu’il se sente particulièrement honoré ! Le hasard fait parfois bien les choses !

 Dans sa loge, après le concert, détendu et heureux, Sabine C, son agent, une amie à la photo, la nuit n'est pas terminée, les "frappadingues" guettent et nous attendent pour une plongée dans le rêve !

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