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La femme au visage d'ange

Publié le par Bernard Oheix


Bon, vous aviez oublié quel être pervers je suis, suppôt de mécréant, attiré par le mal, capable de se complaire dans la peinture du sordide en jouissant de la douleur des autres. Cela fait quelques temps que je ne vous ai pas présenté une nouvelle bien crade, glauque à souhait, avec du sang et du sexe, de la drogue et des coups...
Voilà donc l'histoire tragique d'un ange déchue, à vous de comprendre et de trouver le coupable. Et si c'était vous, le lecteur ! Et si c'était nous ?

Un visage au teint de pêche et deux yeux immenses à la prunelle d’un bleu translucide. La courbe de la joue, l’arc d’un sourcil et l’arête délicate du nez. Le front si lisse. La bouche en cœur découvre de petites dents à l’émail immaculé. Un casque doré de cheveux cendrés si fins que les pales du ventilateur les font bruisser dans le silence absolu qui règne, unique touche vivante de ce tableau d’une mort alanguie. Icône douloureuse, portrait d’ange déchu. C’est ainsi qu’elle m’est apparue pour la première fois, allongée sur la table d’autopsie, le corps dissimulé sous un linceul blanc. Elle reposait, la tête de guingois, elle respirait encore la sérénité d’une fin espérée, comme si ce bref passage d’un monde bien concret à un autre plus évanescent n’était que pure formalité, simple trait d’union entre la vie et la mort, entre l’horreur et le bonheur.

J’ai fait glisser le drap sur ses épaules, j’ai dévoilé sa nudité. Choc. Sa peau était marbrée, chaque centimètre arborant la marque de son calvaire. Teinte jaune en cercles concentriques, cœur marron, strates en auréoles d’un bleu sombre comme les nuits de son enfer. Tableau d’apocalypse des souffrances infligées. Calvaire au quotidien, des coups si profonds s’inscrivant à jamais dans sa chair pour écrire une partition abjecte. La peau était lacérée en plusieurs endroits, des blessures anciennes aux lèvres desséchées qui baillaient. Des marques de brûlures de cigarettes parsemaient sa poitrine maigre. J’ai observé ses bras. Des orifices purulents couraient le long de ses veines, chaque étape l’enfonçant toujours plus dans une dépendance à l’héroïne la plus dure, la plus sordide, d’une plongée dans l’enfer de son existence pour rien, pour le néant d’une vie sans illusion. Elle se piquait sans amour, sans considération pour une enveloppe charnelle qui ne lui importait plus, pour une coquille vide dont l’âme s’était depuis longtemps évanouie dans les affres de l’abomination. Il fallait suivre la géométrie de ses trous béants pour saisir les frontières de son désespoir. Des aiguilles sales qui injectaient un soupçon d’oubli en lui inoculant la force de survivre en la condamnant. Des infections à répétitions, germes de mort dans une chair déjà putride.

Le drap qui la recouvrait a chu sur le carrelage froid, dévoilant son ventre. Sa nudité incongrue parlait d’elle-même. Il n’y avait pas besoin de légende. Son pubis rasé surmontait un amas de chair informe. Cette alchimie mystérieuse d’un corps de femme se trouvait soudain confronté aux délires d’un tableau de la perversion. Un pilori lui avait labouré le sexe au fil d’heures sordides. Les lèvres écartées de son intimité n’étaient que crêtes racornies striées de traînées de sang séché. Son clitoris violacé se dressait comme un ergot racorni inutile, petit phare attirant la tempête, siège d’un plaisir qu’on lui avait dérobé, simple indication d’un corps brisé à qui l’on pouvait tout demander, sauf la jouissance, sauf la certitude d’exister. Plus profondément encore, une cicatrice verticale aux rives ourlées de scarifications, une ultime étape avant la plongée dans son enfer.

Elle avait 19 ans. Elle pesait 38 kg. C’est peu, même pour un petit bout de femme d’1,52 m. Malgré tout, c’est beaucoup pour une anorexique qui régurgite depuis de longues années tout ce qu’elle ingère et vomit par la bouche toute la haine accumulée dans des journées sans lumière. De ses ténèbres, le plus étrange est qu’elle ait conservé ce visage d’ange, comme pour rappeler aux hommes le poids de leurs crimes. On l’avait retrouvée dans la chambre d’un squat crasseux, à peine éteinte, brûlée au soleil d’une longue agonie, dans les déchets d’une humanité d’infortune. Elle s’appelait Rosemonde et sa destinée lui avait échappée, il y a bien longtemps, des siècles si l’on considère le poids de ses douleurs, quelques années seulement si l’on parle d’une femme qui aurait pu être une enfant malicieuse au regard dévorant la vie.

 

Rosemonde était née dans la banlieue de Paris, un petit cottage simple et nu, intermédiaire entre la cité où s’entassaient des peuples chassés par la misère de leur terre d’origine et la ville noyée de lumières qui flamboyait en bordant leur horizon. Un trait d’union traçant une frontière indélébile entre leur aspiration à être propriétaire en s’affranchissant de leur condition modeste et le cancer de cette zone promise à la fureur d’habitants sans espoir. On était en 1983 et l’union de la gauche se fondait dans la nuit. Sa mère avait voté Mitterrand, son père, militant communiste, vivait la trahison de ses idéaux comme un renoncement à un monde meilleur, plus juste, un monde où les hommes auraient regardé l’avenir avec confiance. Il prônait une radicalité et un alignement sur les vestiges d’un empire soviétique encore rassurant.

C’est une voiture volée qui vint le percuter au sortir d’une réunion de la cellule Maurice Thorez du Parti Communiste dont il était le secrétaire actif. Deux jeunes sans permis avec plus de 2 g d’alcool charriant la haine dans leur sang. Ils cherchaient à fuir la sirène hurlante d’un véhicule de la gendarmerie et à 120 Km à l’heure, éperonnèrent une silhouette flou. Il mourut sur le coup et sa fin fut le début du calvaire de Rosemonde.

On peut survivre à la disparition d’un être cher. Le temps a des vertus cicatrisantes et l’on apprend à vivre sans l’aimé. C’est ainsi depuis toujours, une loi de la nature qui protège ceux qui restent devant ceux que le destin appelle à se fondre dans le grand désert tout blanc. Au début, la douleur semble si violente qu’il apparaît que plus rien n’a d’importance et que les contours du monde s’estompent à jamais. Et puis les vagues de la réalité viennent submerger la douleur, offrir l’asile d’un oubli salvateur. L’absence au cœur, on peut se reconstruire et renaître à l’espoir. Il reste une épine dans la chair comme un rappel vivace de celui qui fut, mais la vie est plus forte que la mort. On fait avec. Et Rosemonde n’avait que 8 ans après tout.

Sa mère n’avait jamais travaillé, elle élevait cette fille trop vite née d’une union précoce. Elle était passée sans transition de l’état d’apprentie coiffeuse à celui de génitrice enfermée dans un pavillon trop étroit. C’était son mari qui tenait les fils de sa vie, elle fut abandonnée à elle-même. Sa peine se doublait d’une angoisse devant l’avenir. Elle dut se résoudre à vendre le pavillon trop tôt pour en tirer profit, l’essentiel de la vente couvrant le crédit qui courait sur 20 ans dont les intérêts dévorèrent le maigre pécule qu’elle put en tirer. Elle se retrouva dans cette cité qui bordait leur horizon et qu’elle avait tenté de fuir, seule et sans ressources.

Peut-on lui en vouloir de n’avoir su élever cette fille qu’elle comprenait si peu ? Elle trouva un travail de serveuse dans un bar de nuit, fréquenta quelques hommes pour rompre sa solitude et entendre des mots d’amour que plus personne ne pouvait lui susurrer sur l’oreiller de ses nuits blanches. Elle but, et prit l’habitude de se faire raccompagner chez elle. Au début elle fermait la porte et demandait à ses hôtes d’une nuit d’être silencieux. L’usure du temps, une proie si facile, l’ingestion d’alcool, elle était payée au rendement et au pourcentage, l’argent facile que lui octroyaient quelques clients, eurent rapidement raison de ses ultimes résistances.

C’est à l’âge de 12 ans que Rosemonde fut violée par deux clients ivres que sa mère avait eu l’imprudence de ramener chez elle. Elle s’abattit sur le canapé, terrassée par les nombreux verres ingérés, frappée d’un sommeil comateux sans rêves. En déambulant dans la maison, ils trouvèrent la chambre de l’enfant, une petite fille si belle et fragile au regard terrorisé. Elle était assise dans son lit, muette, et regardait la nuit se déchirer devant elle. Ils jouèrent à la poupée avec son corps sans défense. Leurs doigts sales parcourant sa peau si tendre et pinçaient avec violence son épiderme délicat. Elle serrait les dents et son corps se fermait devant l’assaut. Elle ne pleurait pas. Le premier la força de son sexe dur, de ses tissus déchirés un filet de sang s’écoula traçant un chemin d’ignominie sur le drap froissé. Le deuxième la retourna pour la sodomiser et elle s’évanouit en mordant l’oreiller, seule et unique révolte d’un jouet trop vivant dans les mains de ses bourreaux Ils lui dérobèrent les maigres restes d’humanité et d’amour qui restaient ancrés en elle. Rosemonde était prête à affronter son destin.

Sa mère refusa de voir le drame qui s’était joué sous son toit. Inconsciemment, sa culpabilité l’étouffait. Elle l’enferma dans un silence de complicité et rien ne pu s’exprimer qui aurait dû la libérer de ce qui l’oppressait. Elle cessa de parler pendant des mois avant de retrouver un semblant de vie normale. Ses études étaient mauvaises, sa vie sociale inexistante. Elle semblait incapable de suivre le cours d’une pensée, le raisonnement qui devait la mener d’un point à un autre. Il n’y avait plus de centre pour elle, plus de contours non plus, juste un grand vide délétère dans lequel elle s’enlisait de ne pouvoir enfin être la victime nommée des autres. Le silence était assourdissant.

A 14 ans, elle se prostitua pour la première fois, un homme lui tendit un billet de 100 francs pour qu’elle le suce dans la cave de son immeuble. Elle n’hésita pas, se retrouvant dans les hoquets de son dégoût, enfin en accord avec ce mal qui la rongeait insidieusement et qu’elle expurgeait en déglutissant le sperme de ce sexe enfourné entre ses lèvres fines. Elle était encore belle, un visage d’ange mais son cœur était noir, de la noirceur de ceux qui l’avait avilie à jamais. Son anorexie date de cette époque. Elle prit l’habitude de dégueuler tout ce qui tentait de pénétrer dans son corps. Elle était incapable de conserver la moindre parcelle de nourriture sans l’expulser avec rage. Il lui restait le sexe des hommes pour se remplir et bientôt, l’héroïne à s’injecter dans les veines pour se fuir.

Sa carrière de pute fut brève, intense et violente. Un concentré en quelques années de ce qui prend une vie d’avilissement chez la plupart des autres prostituées. Elle vivait en accéléré, comme un film dont la vitesse se serait déréglée, pantin aux gestes mécaniques. Elle brûlait les étapes de son chemin de croix.

Un petit loubard du quartier avait mis la main sur elle. Contre un peu d’argent, quelques joints ou une bouteille de gin, il l’offrait à qui la voulait dans la cité. Sa réputation grandissait, débordant largement les cages d’escaliers et les caves sombres et humides dans lesquelles elle se vautrait. Petites transactions marchandes insatisfaisantes. Il la céda pour 2000 balles, le prix d’une chaîne pour écouter sa musique, à un mac de Belleville qui l’installa dans un studio et elle reçut, pendant près de deux années, des clients plus fortunés, exigeants venant chercher leur content de sensations brutes. Elle apprit les gestes de l’amour tarifé, les codes en vigueur, se mettre à quatre pattes pour se faire enculer, se vêtir de cuir et fouetter des postérieurs gras et luisants, se faire uriner sur le visage et simuler des orgasmes avec sa voix de petite fille qu’elle conservait comme un trésor caché. Elle lavait les queues dures ou molles d’hommes qui ne la voyaient pas, elle s’occupait de leur vider leur tension en gros crachats saccadés de sperme d’une bite soudain folle, tétanisée. C’était une bonne gagneuse qui ne lésinait pas sur le travail et rapportait gros à ses protecteurs, un investissement rentable. Elle eut même son heure de gloire éphémère dans le monde de la nuit perverse.

C’est à cette période qu’elle se piqua pour la première fois, de l’héroïne pure et dure qu’un client s’injectait avant de se faire enfoncer un goulot de bouteille dans l’anus. Elle goûta aux paradis d’artifices. C’est là qu’elle sut avec certitude que son calvaire allait enfin cesser et qu’une voie pour échapper à son enfer se dessinait. Elle se piqua alors avec l’énergie du désespoir, attendant ces quelques minutes de rémission d’un fix avec la volupté d’un ange déchu. Tout son argent passait chez les dealers du quartier et elle perdit rapidement pied, n’eut plus goût à son travail, accomplit mécaniquement sa mission sans prendre garde à ses clients. Les réputations se font vite et se défont encore plus rapidement. Le mac, ne pouvant plus la contrôler malgré les coups qu’il lui assenait pour la faire rentrer dans le rang, se dépêcha de la revendre 20 000 francs à une bande de Croates qui tenait les trottoirs de Vitry. Il avait largement amorti son investissement dégageant même une plus value conséquente. Il savait, dans cette lie qui était son quotidien, que l’on ne peut lutter contre le désespoir absolu d’un être, même la peur est inopérante. Quand le fiel s’est installé, l’on ne peut que s’incliner. Le mac perdit ainsi un de ses meilleurs placements, les Croates misèrent sur du court terme.

Elle du faire de l’abattage par vents et par pluie, dans le froid, toutes les nuits de chaque semaine sans jamais un jour de repos, exposant ses formes faméliques sous des tenues de cuir, ombres sans visage qui lui défonçaient le cul sans capotes dans des voitures qui empestaient la bière et la sueur, à même le goudron et les immondices des impasses dans lesquelles les anonymes sans paroles venaient assouvir leur besoin pour quelques billets qu’on lui arrachait immédiatement. Elle devait rembourser sa dette, à ses souteneurs comme à la société, à ses clients comme à ses espoirs avortés. Il n’était pas question de rentrer avant d’avoir gagné 5000 francs en moyenne, entre 15 et 20 clients par nuit suivant leurs demandes spécifiques. Elle y arrivait difficilement, c’était si dur de se traîner sur ce carré de trottoir sale pendant des heures à attendre qu’un éclair de feu puisse de nouveau l’embraser en la projetant dans un ailleurs sans rémission. Il y avait les coups qui pleuvaient quand elle n’atteignait pas son objectif, des bâtes de baseball, des ceintures à bout clouté, du fil de téléphone pour la ligoter et jouer de son corps en d’interminables joutes horrifiques. Il existait tant d’autres moyens de faire plier sa volonté sans briser son désespoir. Et jamais elle ne mangeait, le mot obscène de nourriture la révulsait. Elle grignotait quelques miettes et se vidait à son tour dans un flot de bile noire comme son anéantissement.

Elle passa à des drogues moins chères et plus sordides, des cocktails coupés à la strychnine, des compositions artisanales incertaines qu’on lui fourguait parce qu’elle était connue désormais, que l’on savait que rien ne l’arrêterait dans sa chute, qu’elle pouvait tout ingérer, même les drogues qui font exploser la tête sans apporter de bleu à l’âme, sans soleil, juste des éclairs sauvages qui privent d’horizon et laissent pantois, la bouche sèche, le corps envahi d’amertume. Et plus elle consommait de son poison, plus elle devenait une poupée mécanique privée de sens, incapable d’assurer son service, rebut de la fange, pute de bas étage jetant l’opprobre sur cette corporation de matrones où toutes se côtoyaient, s’épiaient et se dénonçaient sans vergogne. Rosemonde puait la mort et rien n’indispose plus celui qui paye que ces relents putrides, quand plus rien n’a d’importance et que le jeu ne terrorise même plus. Il lui fallait descendre encore d’un étage dans la boue de l’humanité avant de s’en évader. Elle plongea alors vers son destin funèbre avec le détachement de ceux qui ne peuvent que tomber en se brisant les ailes.

Elle fut rétrocédée pour effacer une dette de poker à un Turc taillé dans la pierre. Un géant d’Anatolie aux muscles noueux, le front bas, la moustache noire et fournie. Il s’était fait une spécialité d’apporter du sexe à bon marché dans les foyers de travailleurs immigrés de la région parisienne. Zones de non droit tenues par des caïds locaux profitant de toutes les faiblesses de ceux que la solitude rongeait et qui s’abîmaient les mains à défoncer les rues et bâtir des maisons accueillantes aux fenêtres ajourées. Une aubaine pour des ventres sans tendresse. Son cerbère troquait une chambre contre un bon repas et une passe gratuite, redistribuait 5 francs par client au responsable du bâtiment et les résidents, avertis par quelques relais occultes, se présentaient avec leurs 50 francs à la main, faisant la queue dans le couloir à l’éclairage glauque. Une queue pour la queue. Ils disposaient de dix minutes pour satisfaire leur besoin. La pièce était plongée dans la pénombre tant son corps dénudé désormais inspirait du dégoût. C’est le Turc qui encaissait directement à l’entrée. Elle pouvait se faire, les bons jours, jusqu’à 80 clients à la chaîne. Près de 4000 balles en petites coupures même s’il fallait déduire les frais et entretenir Rosemonde en drogue.

Chacun entrait et dans la pénombre, malaxait son sexe afin d’entrer en érection et se frayait un chemin dans les replis de sa chatte déchirée, accentuant toujours plus le vide qui régnait en elle. A certaines aubes blafardes, son ventre dégoulinait de sperme, ruisselait sur ses jambes, s’écoulait sur le carrelage froid, formant une mare dans laquelle le Turc glissait en comptant les billets fatigués qu’il attachait avec un élastique. Elle n’était qu’une poupée froide en latex, presque morte. Un endroit où éjaculer à bas prix pour un salaire de l’horreur, l’antre noir de la mort rampante.

 

Qui est responsable ?

Elle ne se posait plus ce genre de questions depuis très longtemps, plus de ces interrogations inutiles qui font resurgir des mémoires enterrées, des bribes d’un passé en lambeaux. Le mac lui jetait quelques billets gluants sur le visage, lui donnait sa dope, et la raccompagnait dans un squat sous la garde d’un de ses cousins qui se faisait sucer pour passer le temps. Il fallait qu’elle tienne le plus longtemps possible, il avait encore tant de dettes de jeu, une malchance permanente aux cartes qui durait depuis de longs mois. Il savait que ce n’était qu’une mauvaise passe et que la fortune reviendrait pour lui sourire. En attendant, il honorait ses dettes grâce à l’abattage de Rosemonde, celle que tout le monde pouvait s’offrir tant son prix n’était plus une contrainte. Elle était 38 kg de viande avariée.

 Elle se couchait entre des draps sales, se piquait dans un endroit de sa peau encore accessible à la seringue crade qu’elle conservait à la tête de son grabat. Elle devait chercher sa veine et fouailler longuement avant de pouvoir pomper le venin dans son sang. Il en restait si peu. Alors, seulement, elle se laissait aller dans un coma bienfaiteur, dans cet état d’insensibilité pendant lequel elle n’avait plus faim, plus soif, le cerveau au ralenti incapable de fonctionner sur le temps. Elle s’accrochait à des images simples comme le bonheur. Un coin de rideau propre, la couleur pâle du ciel, l’éclair d’un rayon lumineux. Le vide aussi.

 

Un matin, il la retrouva le regard fixe, l’œil halluciné, le souffle court. Il décampa et disparut de la ville pendant quelque mois. Ce n’est qu’au bout de trois jours qu’un coup de fil anonyme informa les pompiers de sa présence dans l’immeuble sordide. Ils vinrent la chercher et l’ambulance la déposa à l’hôpital. Un dernier halo blanc au fond de sa rétine et elle s’éteignit comme une chandelle au souffle de la tourmente.

 

Qui est responsable ?  

Son père, qui aurait pu éviter cette voiture folle s’il avait un peu moins pensé à Staline et un peu plus à sa fille ? Sa mère, si seule et désemparée dans un monde où elle n’avait pas de place ? Ces deux monstres qui la forcèrent à des jeux d’adultes dans leur ivresse et souillèrent à jamais son corps meurtri en déchirant son horizon ? Son premier copain qui la refilait à des potes pour quelques cigarettes de shit ? Toute cette chaîne de souteneurs qui organisaient sa fuite dans l’indicible sans un regard pour sa douleur et son corps en lambeaux ? Celui qui lui fit découvrir l’héroïne et la fixa à jamais dans des territoires sans frontières ? Les Croates ? Les Turcs ? Les travailleurs immigrés qui abusaient de son corps pour 50 francs ?

 

Qui est responsable au fond de cette tragédie ?

Pas le manque de chance, il est si également partagé que l’on ne peut s’appuyer sur lui pour la juger. Pas son courage emporté comme un fétu de paille par les passions avides, elle était si démunie devant la force brutale de l’homme. Pas une fatalité morbide qui ferait que certains devraient payer à l’aune de leur sang afin que les autres puissent leur survivre. Non, il reste la pureté miraculeuse d’un visage d’ange étrangement épargné pour nous renvoyer aux miroirs de nos actes. Ne voulait-elle point, tout simplement, nous faire regretter par-delà les nuages de ne pas l’avoir protégée et par notre propre faiblesse, de l’avoir condamnée à une si brève vie de douleurs ? Tant de gens à la croiser sans la voir. A l’ignorer par dédain. A détourner les yeux. Tant d’autres à sortir des billets sales pour des plaisirs égoïstes. Tant d’appels pressants restés sans réponses.

Tant d’indifférence.

 

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La mariée des Anges

Publié le par Bernard Oheix

 

Un petit discours pour un grand départ au large. Marie-Ange depuis 11 ans dans cette équipe superbe de l'Evénementiel du Palais des Festivals de Cannes, qui travaille avec intelligence dans une harmonie étonnante. Il fallait bien que l'histoire nous rattrappe, que l'envol des autres précède des horizons si proches, annonce un futur de parenthèses... Oui, un petit discours à lire entre les lignes, qui a tiré quelques larmes des beaux yeux de "La Marie-Ange de l'ombre", la voix éternelle de l'Evénementiel.

Cette voix va cesser d'informer, mais elle nous en dit plus sur nous-mêmes que beaucoup d'autres bien inaudibles ! 

 

Tant d’années partagées…que le temps passé impose parfois sa dure sanction !

Tu vas nous quitter, Marie-Ange, tu vas entrer dans un monde nouveau, celui de la retraite, celui du temps retrouvé, de cette liberté à laquelle nous aspirons tous mais qui nous fait parfois si peur. Sauras-tu relever le challenge d’une nouvelle vie à construire, d’horizons mystérieux à découvrir, de rivages désertés de tes certitudes et de ce qui fait le quotidien de ta vie depuis tant d’années vécues de concert ?

J’ai eu l’occasion au cours des anniversaires qui parsèment la vie d’une équipe de travail, de faire des mots d’amour pour des collègues qui surfaient sur le cap des 30 ans avec leur beauté orgueilleuse, qui éperonnaient la montagne des 40 ans avec la certitude d’une vie de richesse, qui glissaient irréversiblement sur les pentes cinquantenaires avec l’angoisse au fond du cœur d’un crépuscule annoncé… Mais des départs en retraite de Russie, combien peu en avais-je fait ! Si je compte bien, hormis l’Eve en feu qui tricha quelque peu en anticipant son âge de révision finale, tu es la première à partir en retraite légale sous mon ère, annuités réalisées, satisfaction du devoir accompli, médaille en prévision au revers de ton décolleté discret.

Et oui, Marie-Ange, tu seras éternellement la première de ma longue carrière à renvoyer vers l’hypothèse de mon propre départ, vers la fin des mythes : je ne suis pas indestructible et coulé dans l’airain, tu ne seras plus ma collaboratrice dévouée et efficace et je te suis de bien près sur ton chemin de croix.

 Tu annonces ainsi la fin d’une époque, le début d’une mutation en profondeur, les changements nécessaires pour que la nature conserve ses droits : les vieux à la casse, place aux jeunes ! Je suis d’une extrême maturité, tu n’es plus toute jeunette, mais au fond, est-ce tellement important ? Les flacons ne sont-ils point porteurs d’ivresse !

Et puis, souvenons-nous de ces 11 ans passés en commun…quasiment le tiers de ta vie professionnelle en compagnie d’une horde culturelle affriolante, de ces gorgones gardiennes du temple piaillant comme des orfraies, de ces soubrettes de la culture avec un grand C comme Chaleur, Câlin, et autres Chiennes de Charme de Crime d’amour… même si quelques bouledogues traînaient au milieu en tentant de délimiter leur territoire, surtout quand les adorables Claudettes stagiaires de chic promenaient leur élégante silhouette dans les bureaux sombres du fond.

La moitié de ta vie dans ce beau Palais des Festivals, tu l’as passée à recoudre les boutons de la braguette de ton directeur, à pratiquer un massage shiatsu sur la nuque fatiguée dudit directeur, à apporter un succulent fourré au chocolat adoré par ton directeur, à concocter un café pour calmer sa langueur et à répondre accessoirement à des foultitudes d’âmes en peine en train de se poser la question du contenu d’une pièce de théâtre, de l’heure de fin d’un concert ou de la longueur des moustaches du capitaine. Tant d’heures au téléphone pour que le monde continue de tourner dans le bon axe, que les salles soient pleines et que la culture rayonne dans le firmament cannois.

Car disons-le tout net : tu as choisi de venir nous rejoindre en ton âme et confiance. Tu as décidé de venir te brûler au monde de la nuit. Au passage, tu as subi une diminution de salaire conséquente, preuve si besoin était, que tu n’étais plus vraiment consciente et que les vers de la sénilité devait agir déjà en prévision de cette heure fatidique où tu rejoindrais le monde des inactifs. .

Depuis, en plus de ton occupation annexe d’être la Mère Térésa de tous les paumés de la Culture, la matrone des stagiaires déboussolés devant cet univers iconoclaste, tu as glissé d’innombrables plaquettes dans autant d’innombrables enveloppes, boudiné de tes mains agiles des documents retors, assisté des invités en les faisant patienter pendant que le personnel de l’Evènementiel se gaussait et ripaillait de fraises Tagada et autres gâteries importées par Marie, Sophie et tous les autres.

Je me dis devant ce tableau noir, que j’aurais pu t’aider et t’offrir un peu de rêves. Mais je l’ai fait, mon Ange, dans ces soirées où tu t’immisçais afin de partager avec le public les rires d’un acteur, les larmes d’un auteur, l’autre émotion d’une salle communiant avec un spectacle magique.

Car tu en as vécu de belles soirées, tu t’es payée sur la bête humaine, notre culture, et je ne sais pas si tu as gagné une portion de paradis en travaillant avec nous, mais je reste persuadé que tu as obtenu, par ton action, le droit de revenir incessamment en deuxième semaine. Notre cadeau d’adieu est un passeport permanent pour les salles de spectacles… ce n’est que justice après tout que de pouvoir goûter enfin au plaisir qui t’a torturée de si longues années.

Je pourrais aussi te confier plein de choses émouvantes. Combien ton calme était précieux, comme ton charme opérait, toutes les nombreuses fois où les producteurs, les artistes, les tourneurs me confiaient à Séville, Essen où en Russie, la mission de saluer La Marie-Ange de la Miséricorde de leur part, même s’ils ne te connaissaient que par le biais d’un téléphone.

C’est ce téléphone que l’on te greffa pour le meilleur et pour le pire à ta naissance, qui t’accompagna tout au long de ta carrière et qui nous permettra de maintenir un lien permanent avec toi. Car tu n’en as pas fini avec nous. Il y aura bien un bouton de guêtre qui sautera, un concert à ne pas rater, quelques millions de tracts à encarter bénévolement en encadrant des stagiaires rétifs… Nous saurons t’appeler et te rappeler qu’il n’y a pas qu’être grand-mère qui compte dans la vie et que la verdeur du cœur et un cerveau en pleine activité restent le meilleur gage pour mourir en pleine forme…à l’âge de 100 ans ! Ces 40 années qui te restent à vivre ne seront pas de solitude puisque nous serons toujours là pour te dire : Marie-Ange, on t’aime, reste avec nous !

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Indignation

Publié le par Bernard Oheix

 

J’ai longuement hésité avant de publier ce texte. Mais ce blog est un espace de liberté, le mien avant tout, parce que je l’ai décidé et créé. C’est aussi le vôtre, parce que vous pouvez interrompre à tout moment votre présence en cliquant sur « end », voire répondre à mon texte dans la rubrique des commentaires. Je ne parle pas de politique, ou ce serait dans un sens si large que la grille de lecture ouvrirait sur des espaces infinis. Ce n’est pas une polémique autour de la libération d’Ingrid Betancourt qui m’a poussé à écrire ce texte, mais il s’agit bien d’humanisme, d’ouvrir les yeux sur la réalité, d’accepter nos imperfections pour remettre du sens dans la marche de l’humanité. Ma parole n’a de sens que parce que je décide d’ouvrir mon cœur, je vous livre donc mes états d’âme concernant cette indigestion d’une libération orchestrée par les dieux de la pub !

 

 

 

Voilà donc libérée la femme la plus célèbre des otages de la planète, on ne peut que s’en féliciter. Le sort d’une femme à qui l’on a dérobé six ans de sa vie ne peut que nous toucher.

Mais on va en bouffer des commentaires, des discours et des sourires béats. On peut être certain que cela va pleurer dans les chaumières, je vois déjà les yeux humides de la ménagère de 50 ans ! Qu’elle soit de la grande bourgeoisie, notable parmi les notables, avec une famille riche et des soutiens effectifs, des relais dans l’opinion, tant mieux ! Est-elle pour autant obligée de nous infliger une génuflexion et la prochaine bénédiction du Pape ? Pourquoi notre président campe-t-il comme un Artaban au siège de la victoire ? Cela a un fâcheux goût d’infirmières Bulgares, de récupération et d’autocongratulation. Oublié la pantalonnade de l’avion sanitaire, l’agitation vibrionnante d’un ministre Français des Affaires Etrangères, les discours de la méthode et les positions divergentes d’avec Alvaro Uribe, envolée la thèse de la négociation forcenée, de l’appui du sulfureux Chavez…Que la victoire est belle, surtout quand elle tombe si opportunément d’un ciel assombri par tant de nuages !

Reste un monde dans lequel on voudrait nous refourguer une nouvelle icône, une madone du courage, qu’elle est sans doute, mais dont l’utilisation sent la poudre aux yeux à plein nez !

Que fait-on pour les centaines, les milliers d’otages des Farc comme de toutes les autres organisations terroristes ou mafieuses qui restent derrière des barbelés et n’ont, comme défaut, que d’être pauvres et invisibles ? Que fait-on contre la forme la plus aboutie de l’esclavage moderne d’un ultralibéralisme qui conjugue l’oppression de l’homme au service de l’économie ? Ces millions de travailleurs immigrés qui triment 7 jours sur 7, dans des conditions indignes, sans aucune protection, bien au contraire, avec l’aval et sous la férule des autorités. Qu’ils soient Chinois, Pakistanais, Arabes, noirs, jaunes ou blancs, qu’ils viennent de quelques horizons que ce soit, ils sont des otages modernes, et eux, n’ont pas l’espoir d’une libération prochaine. C’est leur vie sur les chantiers des Emirats, dans les souks de l’Orient, dans les ruelles sordides de notre confort, qui est leur enfer quotidien !

Que fait-on pour les enfants soldats embrigadés dès leur plus jeune âge, à qui l’on apprend à tuer comme d’autres respirent ? Que fait-on pour les poupées Russe ou Moldave jetées sur les trottoirs de notre prostitution, otages de l’avilissement de la femme par l’homme pour une poignée d’€ ?

On a construit une société où les plus forts sont de plus en plus forts, où les riches sont de plus en plus riches, où ceux qui ont raison, ont raison contre tous les autres, et l’on voudrait nous fourguer une Jeanne d’Arc en barrage à la terreur !

C’est le monde qui est malade, malade d’égoïsme, malade de l’abus du pouvoir, de la perte de l’identité et des repères, de l’acculturation forcenée. Ce sont les mêmes qui sèment la mort par asphyxie à des populations entières en butte à la famine parce que la spéculation a gagné les cours des matières premières. Que les fonds de pension décapitent par leur exigence de rentabilité des pans entiers de l’économie, on trouve cela normal, c’est le capitalisme triomphant de ceux qui n’ont même plus en mains les rênes du travail, mais en possèdent les leviers pour se distribuer des dividendes. Que l’on massacre la planète en refusant d’ouvrir les yeux, que l’on ai créé les conditions des haines qui déciment des populations en Afrique, que le colonialisme se soit transformé en une oppression encore plus terrible dans des pays qui crèvent de faim pendant que leurs dirigeants corrompus croulent sous les richesses, que les flux avec les pays pauvres soient en défaveurs de ceux-ci, que la crise des « subprimes » soit soldée par les plus pauvres et pas par ceux qui en ont largement profitée et se sont constitués des trésors de guerre, à l’abri de toutes fluctuations…

Je ne peux avoir de commisération sélective, je ne peux imaginer que l’utilisation de la libération d’une Ingrid Bétancourt serve la juste cause des opprimés, des vrais, ceux qui sont nés pour être des esclaves et le resteront à jamais.

Alors désolé, Ingrid. Vos larmes sont touchantes mais n’assèchent que vos yeux, les miens sont ouverts sur des drames tellement plus terribles, où la vie n’a plus de valeur, où l’espoir ne peut renaître puisqu’il n’a jamais existé !

Et si nous décidions tous d’ouvrir les yeux, alors ce ne serait point des larmes qui en jailliraient, mais des rires, celui des enfants qui auraient enfin un avenir pour chasser leur passé de misère.

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