Overblog
Suivre ce blog Administration + Créer mon blog

Ali Papa et les 40 voleurs de la Banque Nationale de Lutèce

Publié le par Bernard Oheix

Ali Papa et les 40 voleurs de la Banque Nationale de Lutèce
 
Imaginez ! Un couple âgé, qui a travaillé toute sa vie dans cette période où l’on savait qu’une vie de labeur déboucherait sur une retraite dorée. Un peu d’argent, un appartement, des enfants et petits-enfants et les années qui s’accumulent, avec cette mémoire qui fout le camp, ces noms que l’on cherche, cette désagréable impression de perdre pied et de ne plus retrouver ses repères. Le moindre des gestes nécessite un effort titanesque, le moindre des souvenirs représente une victoire amère sur ce temps qui ronge un passé en lambeaux !
La peur grandissante… de tout, de rien. On voit ses forces décliner et l’on a encore assez de lucidité pour comprendre que l’on est de plus en plus diminué. On sent l’usure faire craquer les articulations, raidir les muscles, voûter les échines. C’est cela la vieillesse, état inéluctable devant lequel tous les hommes sont égaux, ce qui donne du prix à la vie, ce qui nous guette mais que l’on vit d’abord par procuration avec ses proches !
Imaginez un fils devant la panique de celui qui a représenté l’ordre, la loi, la force et la sécurité : le père tutélaire comme un phare, indiquant les directions d’une vie et qui se retrouve soudain à la remorque de son enfant ! Imaginez son regard apeuré devant le moindre de ces papiers abscons qui nous dévorent, de ces lois et de ces virements qui semblent animés d’une vie propre. Prélèvements, cartes bleues, contrats d’assurance, crédits, remboursements… Tout un quotidien qui se pare, d’un seul coup, d’une aura maléfique, incompréhension doublée d’une technologie qui sous couvert de rapprocher les individus, les isole dans des tours d’ivoire inexpugnables !
 
Imaginez le coup de fil affolé d’une maman inquiète, elle qui s’est toujours appuyée sur les épaules de son mari, le chef de famille incontesté, et qui doit appeler à la rescousse le fils présent.
-Tu sais, papa est affolé, il a reçu un dossier de la banque, il ne comprend rien, c’est un document pour une carte, ça a l’air très important…Est-ce que tu peux passer nous voir ?
Rendez-vous pris, déjeuner. A la fin du repas, dans une colère presque enfantine, le père sort un dossier bien numéroté, avec ses onglets, avec ces traits rouges et bleus qui caractérisent son souci de tout classifier, de mettre de l’ordre dans le désordre. Justement, tout est en ordre, extérieurement… C’est sa capacité d’en saisir le contenu qui est émoussée, qui dérègle cette mécanique si bien ordonnée que des années de classification et de rangement semblaient à jamais préserver. Peut-on l’en blâmer, nous qui archivons nos dossiers sans les lire, qui signons des contrats sans vouloir prendre le temps d’en étudier les codicilles, nous qui nous faisons berner sans arrêt par des requins qui ne pensent qu’à s’engraisser sur notre dos ! Combien avez-vous de cartes de crédit dans votre portefeuille, combien d’agios scandaleux que vous laissez passer par faiblesse ! Combien de réclamations qui finissent à la poubelle ? Combien de bénéfices pour les banques sur le dos d’un client lambda, celui qui refuse de passer sa vie en procédures parce que le soleil brille derrière la porte austère de la banque !
 
J’ouvre le dossier. Un contrat en bonne et due forme, déjà paraphé par la banque avec un mot agrafé : « à signer et à renvoyer-Urgent ».
Le contrat portait sur l’acquisition d’une carte « premier », gold et compagnie, toute belle pour la modique somme de près de 20€ de gestion…mensuelle ! Une carte « premier » pour un couple de retraités dont le dernier voyage remonte à 10 ans…en Vendée dans la famille, qui effectue ses retraits à la banque une fois tous les 15 jours et qui utilise sa carte bleue environ 3 fois par mois !
 
Je file à la banque. Les deux personnes mentionnées sur le contrat opportunément en congés, je demande à voir un des responsables. Après les salutations d’usage, je sort le dossier et l’étale sur le bureau.
-Que pensez-vous d’une carte « premier » pour des vieux qui ne voyagent plus depuis longtemps et n’utilisent jamais leur carte bleue ?
-Heu !
-Est-ce que cela ne s’apparente point à de l’abus, un racket organisé sur des personnes âgées, par exemple ?
-Attendez, montrez-moi… (Sourire crispé et gêné dudit responsable)
-Comment se fait-il qu’on leur facture 18€ de frais de gestion par mois depuis des années ?
-Ha ! Oui, je comprends. Leur carte précédente ne se fait plus, il fallait changer…
-…en leur refilant une Rolls Royce alors qu’ils ne savent pas conduire !
-Oui, c’est sûr… Attendez, on va réparer cela. Je vous assure, ce n’est pas de la malhonnêteté, ils n’ont pas dû se rendre compte !!!!
 
L’air soudain affairé, il plonge dans son ordinateur et me propose une carte simple, un relevé mensuel, l’accès à Internet pour 40€ annuels. Dans un accès de pure générosité (la peur d’une éventuelle action contre leurs méthodes scandaleuses ?), il octroie à mes parents une gratuité pour un an.
Soit, si je calcule bien, depuis plus de 10 ans, mes parents par ignorance, règlent 18€ par mois de frais de gestion soit la modique somme de 18*12 mois*10ans=2160€ (1 million 420 000 francs… pour parler comme eux en ancien franc !), dérobés en toute légalité par une banque qui spolie ses clients âgés sans vergogne en leur proposant des services totalement inadaptés, pire, en leur mentant et en ayant des pratiques à la limite de l’abus de confiance !  Le système allait s’emballer, pourquoi s’en priver, quand soudain, l’accès de panique d’un vieux monsieur désarmé a enrayé la machine et le bon ordonnancement de ce racket organisé. La banque, seigneuriale, se dédouane en faisant l’aumône de 40€ représentant les frais de gestion d’une carte simple amplement suffisante !
 
Voilà donc le produit de cet ultralibéralisme qui a envahi notre société. Avant dans nos campagnes, il y avait le curé, le docteur, l’instit et le banquier pour représenter le succès et l’ordre, attirer l’estime des petites gens. Désormais, le docteur ne veut faire que 35 heures… mais désire rester dans l’aristocratie de la bourgeoisie et des notables en se faisant plein de pognon sur le dos de la sécurité sociale (donc de nos impôts !), le curé ne pense qu’à toucher les petits enfants et refuse le préservatif pour les jeunes, devenant un allié objectif de la diffusion du Sida, l’instit est en grève et n’aime plus les enfants, (il fait ce métier parce qu’il n’a rien trouvé d’autre)… et voilà que même le banquier détrousse les petites vieilles et se fait prendre la main dans le sac !
 
Décidément, tout part en live, en vrac, en sucette ! Reste le sourire de soulagement d’un petit vieux perdu dans la jungle moderne d’un système de plus en plus imperméable à toute humanité. Reste la satisfaction d’une maman devant « l’exploit » de son fils. Reste surtout l’écœurement du fils à la pensée du sommeil heureux de ces employés de banque qui, sans vergogne, manipulent les clients pour atteindre leur « chiffre », avoir la reconnaissance d’un sous-chef et devenir une ligne en bleu dans un listing central où d’autres sous-chefs font des tableaux que plus personne ne comprend ! Ils dorment du sommeil du juste en rêvant de primes conséquentes et prennent des vacances dans des paradis exotiques pendant que leurs victimes âgées s’acharnent à survivre dans un monde dont on a dérobé l’horizon !
 
On comprend mieux les profits colossaux et indécents des banques en France… mais à quoi servent-ils ? Des dividendes versés aux actionnaires (en majorité des fonds de pensions américains… qui gèrent les retraites des vieux aux Etats-Unis !). On comprend enfin les raisons des salaires mirifiques et des parachutes dorés des patrons de la banque ! N’ayez jamais besoin d’un prêt, ils vous appliqueront des taux proches de l’usure, n’ayez jamais besoin de liquidités si vous êtes artisan ou commerçant ! La banque est devenue un frein au développement de l’économie, elle est à l’image d’une société sclérosée, d’un patronat frileux et incapable d’assumer ses missions, parlant de libéralisme mais se réfugiant en permanence sous l’aile de l’Etat, se cooptant pour verrouiller le système, s’achetant mutuellement le droit de ne pas ouvrir les yeux sur la réalité !
Mais bien sûr, personne n’y est pour rien, c’est le système, n’est-ce-pas ! C’est la fatalité ! C’est la faute aux ouvriers qui se mettent en grève ! Ce sont les fonctionnaires ! Les Chinois Les Américains, l’Europe, l’OMC…
 
Alors, vive la Banque Nationale de Lutèce et ses 40 voleurs !
 

Voir les commentaires

Antonioni : la main passe

Publié le par Bernard Oheix

Je ne pouvais rester insensible à la disparition de quelques gloires du 7ème Art. Serrault, Bergman, et enfin Michelangelo Antonioni. Cela m'a remis en mémoire ma rencontre avec le maître italien, une des dernières pages de légende de l'histoire du cinéma. Je vous l'offre, c'est un cadeau que je me fais aussi, autant qu'à vous !
 
Mai 1997. Soirée du 50ème anniversaire du Festival du Film. Scène du grand auditorium Louis Lumière, pour une répétition de la cérémonie officielle. Toutes les palmes d’or vivantes sont réunies et s’agitent, s’interpellent, s’embrassent. J’hallucine éveillé.
Avec Nadine S…nous nous sommes imposés à la hussarde, avec nos plaques de terre afin de compléter notre collection de tous ceux qui ont échappé, depuis les années 80, à la cérémonie d’une prise d’empreintes. C’est une occasion unique, c’est aussi pour un cinéphile comme moi, un moment de bonheur intense, un privilège, la possibilité d’accumuler des heures de bonheur pour les années futures.
Lindsay Anderson et Robert Altman discutent de If et de Mash, Lelouch entretient Costa-Gavras d’un énième projet, Scorcèse et Coppola se souviennent de l’époque où ils étaient les jeunes loups du cinéma américain devant les frères Cohen et David Lynch goguenards, Wim Wenders pose son regard halluciné sur les fourmis humaines, Olmi et Kusturica se tombent dans les bras en parlant javanais, Pialat refuse de baisser son poing devant Imamura qui plisse les yeux…
Ils sont tous là, heureux le temps d’un soupir, 24 images à la seconde qui s’impriment sur ma rétine en un souvenir éternel. Les agapes divines sont des moments de grâce !
La mémoire au présent, dans un esprit bon enfant, le joyeux « bordel » d’une colonie improbable constituée de toutes les gloires vivantes qui ont illuminé la cérémonie de clôture de chaque édition de ce Festival.
J’avais étudié la liste des présents et m’étais réservé trois noms dont celui d’Antonioni, un mythe vivant, l’homme qui m’avait offert des moments de grâce pure. Imaginez, le créateur de Profession : reporter avec un Jack Nicholson au sommet de son art dans les décors troubles de l’architecture de Gaudi dans un Barcelone d’avant les Jeux Olympiques, quand La Sagrada Familia n’offrait encore qu’un pan de rêve comme repère à la folie de l’homme. Blow-up, sa palme révolutionnaire de 1967 et cette partie de tennis sans balle que seul le son mat des contacts fait résonner dans le vide des certitudes, Zabriskie Point et le désert de la mort (que je visiterai bien plus tard en pèlerinage), en hommage à toutes les révoltes adolescentes et à un cinéaste crépusculaire qui sut les capter dans l’œil de son objectif.
Mais il y avait aussi l’homme de l’Avventura qui désarçonna la linéarité du récit, La notte, Il grido, des acteurs de folie (Alain Delon, Jeanne Moreau), Le désert rouge avec Monica Vitti…
Voilà donc Bernard O… s’avançant, sa plaque de terre entre les mains vers son Dieu vivant ! Vivant quoique !
J’avais « éclipsé » (du titre d’un de ses films !), un petit détail : Michelangelo Antonioni avait eu une attaque cérébrale quelques années auparavant et, hémiplégique, se tenait prostré dans un fauteuil roulant, visage incliné vers le sol, les mains tremblantes posées sur les genoux D’un seul coup, je prends conscience de l’absurde de la situation. « Faire les mains » d’un paralysé, fut-il un génie, la mince affaire… Ô temps suspend ton viol !
J’improvise, attire une petite table auprès de lui, dépose la plaque en lui expliquant en italien l’opération que je vais effectuer. Ses yeux me fixent, perçants, insistants. Il ne répond rien et se laisse guider. J’imprime chaque doigt dans la glaise et arrive le moment fatidique de signer et de dater la plaque de terre argileuse. Je regarde interrogatif sa femme qui se tient derrière le fauteuil, elle opine de la tête en un « laissez faire » peu convaincant.
Monsieur Antonioni s’agrippe au stylo en tremblant. Il pose la pointe sur la terre et en bâtonnet, hésitant, tirant la langue, commence à tracer les premières lettres d’un Michelangelo interminable. Chaque trait est un effort, chaque tiret, une insupportable douleur. Je guette ce temps étiré, cette progression d’un mal qui ronge le cerveau, je transpire avec lui et quand, après avoir terminé les chiffres de l’année, il relève la tête, je vois, je sens une immense fierté dans ses yeux.
Cet homme qui avait signé quelques-uns des chefs-d’œuvre du cinéma, cet homme qui avait influé sur les destinées d’un Art majeur, cet homme, soudain, comme un enfant, était fier d’avoir imprimé sa marque dans la terre, pour l’éternité ! Dans son regard, je jure que j’ai vu le bonheur dans un visage décharné, le rire dans le rictus de la maladie. Il n’y avait rien de misérable dans son contentement extrême, c’était bien le grand Antonioni qui se trouvait devant moi, c’était vraiment lui qui avait signé d’une main tremblante… mais les éclairs de ses yeux me rappelaient combien le bonheur est fugace, combien le temps seul est juge de nos espoirs, combien le combat entre l’esprit et le corps peut s’avérer une lutte entre le bien et le mal !
J’ai perçu ce « bien » dans ses yeux, comme un gamin effronté, mais c’était Antonioni qui rêvait au crépuscule de sa vie, d’un monde dans lequel sa signature figerait à jamais la place prépondérante qui lui revenait au Panthéon des gloires du 7ème Art.
J’ai alors osé. Je me suis penché vers lui, je lui ai confié qu’il était un Dieu vivant et j’ai glissé un papier afin qu’il me dédicace un carton, pour moi, rien que pour moi, plaisir égoïste destiné à satisfaire mon égo, volonté de conserver la trace de ce moment unique et privilégié.
Il a souri goguenard et s’est penché vers la feuille blanche pour une nouvelle composition dont j’étais le bourreau définitif. Je vous l’offre en gage d’amitié, parce que cette signature n’est pas seulement celle d’un homme hors du commun, elle est aussi la preuve que je n’ai pas rêvé ce jour-là !
autographebo.jpg
Nous faillîmes ne jamais avoir sa plaque sur l’allée des Etoiles. En effet, par la faute d’un concessionnaire malhonnête, dans l’impéritie de cet artisan choisi pour des raisons qui n’avaient rien à voir avec celles de l’art, cette plaque sans moule explosa à la cuisson et fut irrémédiablement perdue. Heureusement, Nadine S…, il y a trois ans, réussit à récupérer une nouvelle empreinte. Elle sera exposée, un jour, sur le parvis du Palais des Festivals, elle ira rejoindre ses congénères dans un univers de talents, de d’éclairs blancs et noirs offerts aux mains avides des touristes penchés vers ces traces augustes des légendes qui ont illuminé les écrans de nos phantasmes.
Antonioni s’en contrefiche désormais. Il compose avec ses copains Fellini, Visconti et tant d’autres Eisenstein, Griffith et Bergman, des œuvres que les humains ne pourront jamais comprendre ! Il a l’éternité pour cadrer l’immensité du désir, les sons de l’univers pour structurer le vide, les clefs du royaume pour comprendre enfin ces femmes qu’il adora avec constance, l’avenir pour imaginer des signes que les hommes saisiront peut-être et comprendrons enfin, un jour !
Merci monsieur Antonioni pour ce sourire de satisfaction qui erre sur nos lèvres quand je repense à notre rencontre et à cette « cérémonie » d’empreintes du mois de mai 1997 !
 

Voir les commentaires

Mon destin

Publié le par Bernard Oheix

Cela faisait un petit moment que je ne vous avais point offert une de ces nouvelles que j'aime, de celles qui puisent leur inspiration dans ces failles qui m'inspirent, dans le décalage entre la réalité et sa perception... Vous verrez, on est au coeur du sujet !

 
A Erwan Bonthonneau, mon complice en écriture.
 
 
 Entre les certitudes et les croyances, il y a un chemin de traverse, une passerelle si ténue que nombre d’entre vous ne la percevront jamais, qui peut vous mener de la nuit à la clarté, un guide vous autorisant à plonger du rationnel vers le monde fantastique. Cette faille, si vous n’êtes pas prêts à l’intégrer dans votre vie, alors fermez ce livre, arrêtez de lire, vaquez à vos occupations et cessez de vous interroger pour vous contenter de regarder le temps s’écouler et vous rapprocher toujours plus de votre destin : une mort au travail, inéluctable et si précoce. Mais si vous êtes prêts à l’emprunter, s’il y a suffisamment de folie dans vos gènes, alors continuons ensemble, je sais que vous comprendrez mon histoire, qu’elle vous touchera dans votre conscience, qu’elle réveillera des souvenirs si anciens cachés dans votre propre vécu.
Moi, j’ai su deviner l’avenir, ma mémoire au passé portait mon devenir et je sais d’ores et déjà dompter les vagues montantes qui inscrivent en lettres de feu ce qui doit advenir, ce qui va m’arriver…et ce que j’entrevois ne me plait pas, me fait peur, me donne la nausée, mais c’est ainsi, je dois l’accepter. Je me plie à cette logique même si mon corps la refuse, même si ma tête résonne des hurlements engendrés par la terreur née de cette vision si claire, si évidente, qu’il n’y pas d’alternative et que je ne peux qu’être passif. Je n’ai pas envie de clore ce chapitre, je veux encore en écrire quelques pages.
 
Comment vous expliquer ? On peut imaginer plonger dans les racines d’un irrationnel de pacotilles, divinations nées d’un don que la nature offre à certains pour en priver la grande majorité, issue de la nuit des temps, vestige de la perte par l’homme de sa part divine, comme une malédiction des dieux envers cet être si imparfait qu’il a créé à son image. Marabout, vaudou, incantations dans les effluves d’essences d’herbes inconnues, absorption de produits divers portant le cerveau vers les rives de la divination, séances soufiques que le rythme obsédant transcende, cœur de poulet et marc de café, rêves aux clefs multiples que l’on décrypte en tentant de percer les mystères de la nuit…
L’homme s’est affranchi de ses liens et a voulu grandir sans regarder autour de lui, comme si, à l’évidence, le temps de la maturité était celui de cette libération de ses peurs les plus secrètes. Il n’a eu de cesse de s’émanciper de la tutelle des dieux pour se confondre avec l’être suprême qui l’entravait et lui ôtait ce libre arbitre auquel il aspirait. C’était ainsi et je ne me posais pas de questions, je vivais au jour le jour quand bien même ma part d’ombre envahissait de leurs ténèbres ce fil qui me reliait à ma réalité.
 
Tout avait commencé le plus banalement du monde. Je faisais mes études, normalement, loin de cette brillance qui caractérisait nombre de mes collègues, attentif à réussir et me placer dans ce grand peloton humain qui, de ma famille vers mes amis, me menait vers une classe d’âge qui nous réunissait pour apprendre, nous gorger de savoir et trouver notre place dans ce troupeau composite d’une humanité en marche vers le troisième millénaire. Tout au plus louait-on ma perspicacité, une capacité innée à m’échapper des sentiers battus pour trouver des solutions originales et arriver au même but que mes congénères sans passer par les passages obligés de cet apprentissage. J’étais au fond, terriblement banal et totalement atypique, définition qui pouvait correspondre à tant d’individus que je réussissais à me fondre dans la masse sans détonner le moins du monde.
C’était sans compter mon horloge biologique, un faisceau convergent de gènes qui s’étaient éveillés à la vie et qui envahissaient mon cerveau, juste quelques ricochets sur l’onde étale de mes sentiments. Rappelez-vous cette expérience que nous avons tous partagée d’un subtil décalage introduisant la sensation de percevoir concrètement ce qui est en train de se dérouler. Cela s’apparente au cinéma, quand l’image se trouble, quand la pellicule saute et qu’elle se dédouble : vous êtes dans l’instant unique du vécu et vous le percevez en surimpression comme si c’était déjà arrivé, comme si vous pouviez relire le monde…et tout recommencer. Chacun à un moment de son existence a pu partager cette sensation et émerger, sonné de cette vague abstraite qui vient percuter vos certitudes en dévoilant un monde souterrain où rien n’est impossible. Ce qui est un accident chez vous, ce qui intervient comme une césure paradoxale de votre rapport au monde était mon quotidien, un état permanent, une façon de vivre, un continuum qui intercalait le passé et le futur en un affrontement permanent que j’ai dû apprendre à dominer pour survivre.
Ma raison vacillait entre les deux pôles de cette tension et j’oscillais sans cesse entre un moi passé et un moi futur, entre celui qui sait ce qui va advenir et celui qui vit l’histoire, entre la divination instinctive et la mémoire écorchée du futur. Le monde n’est pas toujours beau à revivre à l’infini quand vous ne pouvez le transformer et que vous êtes condamné à le subir sans pouvoir le changer. Il est bien là le problème, ne pouvoir influer sur votre destin puisque vous ne relisez qu’à l’infini votre propre histoire, l’impression étrange de comprendre ce qui survient tout en ne pouvant intervenir. J’ai grandi avec cette épine dans l’âme, une écharde qui s’enfonçait toujours plus dans les chairs à vif de mes sens exacerbés. C’était ainsi.
Au fil du temps, cette perception s’est affinée, mes deux personnages, celui qui vivait et celui qui avait déjà vécu les évènements, campaient face à face avec toujours plus de netteté, un intervalle se créant entre ces deux pôles de mon appréhension de la vie. De la vision trouble initiale, je suis passé insensiblement par un jeu de focale inconscient, à la maîtrise absolue de ce processus qui libérait un intervalle et me permettait progressivement d’intervenir sur le déroulement de l’histoire. C’est ainsi que j’ai commencé à transformer la réalité et à apporter des réponses qui modifiaient mon présent.
A l’époque, adolescent, nous jouions avec mes frères et sœurs à un jeu qui faisait fureur dans notre famille. Passionnés de cinéma, nous nous gorgions de films programmés en continu sur les chaînes de télévision et installés sur le canapé, mon frère aîné lançait le chronomètre au clap de départ. Après 20 minutes, je devais donner les clefs du film, les ressorts du scénario, les noms des tueurs et les ingrédients de l’action. Je n’échouais jamais, aucun scénariste, aucun comédien, quelle que soit la qualité du réalisateur ne pouvait me tromper. Leur talent et leur inventivité se brisaient sur ma sagacité, cet instinct qui m’autorisait une lecture à partir des quelques éléments des scènes d’introduction. Au fond, est-ce si différent de l’aptitude d’un autiste à mémoriser les centaines de pages d’un bottin téléphonique, où d’un jongleur mental qui sent les divisions et les multiplications les plus sophistiquées et donne ses réponses plus vite que la machine sensée aider l’homme à se dépasser. J’étais fier au début de ce jeu qui m’auréolait d’une gloire qui sentait le souffre. Il m’était si facile de lire dans le jeu du comédien, dans les hésitations de son regard, dans l’agencement des séquences initiales, dans l’ossature de l’histoire que rien ne pouvait entraver cette lecture instinctive, cet art d’une « devinance » immédiate échappant apparemment à la logique la plus élémentaire.
En grandissant, avec cette culture que j’ingérais par tous les pores d’un cerveau éponge qui s’imprégnait de son environnement et se musclait de tout ce qui se déroulait autour de lui, le jeu a perdu de sa saveur et j’ai mis un frein à cette démonstration vaine de mes ressources cachées. Je commençais à comprendre ce qui se tramait dans les replis de mon subconscient et tentais de le dissimuler, tant cette force qui me portait m’apparaissait comme une source inquiétante d’ennuis qu’il me fallait désormais celer aux yeux des autres.
C’est qu’entre-temps, ces deux êtres qui m’habitaient avaient crû, déployant leurs ailes et prenant chacun une autonomie qui libérait des espaces d’intervention entre eux. Un signe prémonitoire intervint par une après-midi festive, sur le passage piéton qui menait à l’entrée de l’école, effervescence d’un dernier jour consacré à la fête. Un enfant se tenait à mes côtés quand je l’ai vu prendre son élan, j’ai perçu son crâne exploser sur la calandre de cette voiture qui fonçait sur cette avenue urbaine, deux jeunes en fuite après un vol de véhicule que les policiers pourchassaient. J’ai su exactement ce qu’il fallait que je fasse, tendre la main, l’empêcher de bondir, le retenir par le col pendant que le véhicule vrombissait et nous passait devant sans puiser sa cargaison de malheur, de drame et de sang. Une main réflexe, sans doute un geste impulsif qui ne m’a pas totalement éclairé sur ce potentiel qui gisait au fond de moi et ne demandait qu’à s‘épanouir.
 C’est un peu plus tard, dans l’été qui suivit cet incident que je compris toute la force et l’énergie qui couvaient dans mon étrange aptitude à anticiper les événements. J’avais 16 ans et ma nièce se servit un bol de chocolat au lait brûlant. Du haut de ses 8 ans, elle babillait, les vacances s’annonçaient si belles, le cabanon sur la plage de Gruissan résonnait du bonheur des retrouvailles de notre famille et le soleil luisait déjà à l’horizon promettant une de ces journées de vacances idylliques, un vrai bonheur que rien ne devait troubler.
J’ai vu exactement ce qui allait se passer. Mon moi du futur m’a interpellé, il m’a lancé un signal que je ne pouvais ignorer. J’ai perçu son mouvement pour se saisir d’une tartine de pain entraînant le basculement du bol sur sa poitrine, j’ai entendu son cri de terreur et senti l’odeur de sa chair caramélisée. Mon moi du présent n’a eu que deux secondes pour réagir. Ma main s’est glissée à la vitesse de l’éclair et j’ai projeté le bol vers le sol me brûlant au passage, à la stupéfaction de tous les présents. Deux thèses s’affrontèrent, il y avait ceux peu nombreux, qui étaient persuadés que j’avais protégé ma nièce, il y avait aussi ceux qui pensaient que mon geste était gratuit et qui, n’ayant rien appréhendé du drame en train de se tramer, se persuadaient que j’étais bien un danger pour mon environnement. Etrange concours de circonstances, ce don que je possédais bien malgré moi, devenait la source de mes ennuis et le fait de sauver ma nièce entraînait l’opprobre sur ma personne, démontrant à l’évidence ma dangerosité, une faille dans ma personnalité controversée, reflet subtil d’une peur de l’inconnu.
J’ai tenté d’expliquer la situation en pure perte dans le brouhaha et l’agitation qui régnaient. Je suis alors parti me baigner, me faisant rouler par les vagues, transi et tremblant du contrecoup de cette violence qui m’embrasait, incapable de contrôler les pulsions amères qui bouillonnaient dans mon sang. Je savais exactement ce que j’avais vu et je comprenais le prix à payer pour pouvoir intervenir sur les évènements afin de les contrecarrer : je serais toujours si seul devant mon avenir !
 
Je suis entré à l’université, licence de psychologie, maîtrise d’ethnologie sur les rites sacrés dans les civilisations primitives de l’Océanie, thèse sur les alchimistes du Moyen-Age débouchant sur une titularisation à la Sorbonne dans le département de l’histoire des civilisations et de leur rapport au sacré, accumulant un savoir que j’espérais susceptible de pouvoir m’éclairer sur les composantes de ma personnalité secrète. Car depuis longtemps, depuis ce petit déjeuner sur la plage de Gruissan d’un matin ensoleillé d’été, je dissimulais à mon entourage les ressorts profonds qui m’animaient, ces gestes d’outre monde qui surgissaient à l’improviste quand la situation impliquait que je réagisse afin de me préserver ou d’influer directement sur mon entourage.
Il faut dire que la faille s’élargissait entre ma perception du présent et son annonce prémonitoire. J’en arrivais à posséder un capital temps de près de 15 secondes, une éternité dans le cours de la vie, pour transformer la réalité, intervenir sur le déroulement des actes, un laps de temps qui créait un gouffre dans mon rapport à l’autre. Je percevais le plaisir de la femme avant que l’orgasme s’en saisisse, je connaissais les réponses usuelles des commerçants à mes questions, les interrogations de mes étudiants et les tentatives de séduction de mes étudiantes, je naviguais dans mon univers en étant toujours ailleurs, devant, quelque part dans un territoire inconnu où rien ne me raccrochait à mes frères humains. Je taisais tout cela, mais j’inquiétais bien malgré moi et ma solitude était un prix si lourd à payer pour des élans intérieurs cachés.
J’ai aussi profité de la situation. Avant qu’ils m’en interdisent l’entrée, les casinos étaient devenus un terrain d’expérimentation pour cet apprenti sorcier possédant la vision du futur. Sur la plupart des jeux de hasard, le délai dont je disposais n’était pas suffisant pour anticiper les résultats, un mur sombre s’intercalait entre mes mises et le lancement de la boule à la roulette par exemple. Il en était tout autrement à la passe anglaise ou au black-jack, quand la certitude des réponses me permettait toutes les fantaisies et les gains les plus improbables. La police des jeux m’épiait et je les narguais, les provoquant ostensiblement, c’était ma période de révolte contre cette hantise de voir ma grenade interne se dégoupiller pour me sauter à la face. Ils m’ont suivi, filmé, déshabillé, passé au scanner jusqu’à conclure un accord dans lequel les sociétés fermières des casinos entérinaient leurs pertes contre une renonciation définitive à jouer dans leurs établissements. Cet amusement avait trop duré de toute façon et je m’étais lassé de ces suites prévisibles et de ces parties interminables débouchant sur le vide des certitudes.
Dans le monde réel, les opportunités d’utiliser pour le bienfait de l’humanité, un intervalle de temps si long et bref à la fois entre les questions et les réponses ne sont pas légions. Quelques drames domestiques évités, deux ou trois situations où cet avantage concret autorisait des fantaisies d’autant plus ignorées qu’il me fallait taire et dissimuler cette faculté que la nature m’avait léguée et qui semblait se stabiliser autour d’une minute de décalage et ma vie si plate, si conforme au destin des autres se télescopait avec la fracture temporelle qui me rendait unique et si vain.
Deux êtres en un pour un vide sidéral et un don qui semblait si incongru qu’il en devenait fardeau, m’ôtant la capacité de vivre comme le commun des mortels sans offrir de contrepartie conséquente à une faille dans laquelle je m’engloutissais. J’errais dans mes profondeurs inutiles, je sombrais dans les questions existentielles, c’était trop peu et si démesurément inhumain que les réponses au pourquoi de cette faculté m’enfermaient dans un monde feutré de silence, dans l’isolement de mes pensées suicidaires. J’ai survécu pourtant à toutes mes tourmentes et je suis encore là, mais pour combien de temps ?
 
Je me sentais fatigué, sans doute d’avoir vécu deux vies en une, si épuisé que j’avais l’impression fugace de perdre du temps sur mon temps, que ma marge se décalait subtilement en se réduisant insensiblement. Je me suis chronométré et si au début de ces mesures, la fraction de l’anticipation me semblait stable, quelques signes m’alertèrent qui me permettaient de penser que la situation évoluait, que la vague redescendait sur les rives fracturées de mon sablier interne.
 
J’avais quitté l’enseignement par lassitude pour devenir un cadre dynamique jonglant avec les comptes des clients fortunés qui confiaient leur argent à ma banque afin de les faire fructifier en surfant sur les cours des actions fluctuantes. Mon talent caché ne me servait pas à grand chose en l’occurrence, trop de paramètres interférant pour qu’il puisse s’épanouir et être déterminant dans mes choix, si ce n’est qu’il m’avait appris à saisir l’instant en me liant à cet instinct hors norme que j’avais développé pour survivre dans ma jungle. Star du nouveau marché, je gagnais beaucoup d’argent, une monnaie fictive se concrétisant par des revenus tangibles, aberration d’un monde dans lequel les bénéfices de la spéculation généraient une spoliation toujours plus grande de ceux qui travaillaient à l’enrichissement des possédants. Ma villa avec piscine, les voitures de marque, les femmes d’un soir d’une jet-set frelatée étaient le quotidien d’une vie que je sentais s’effilocher. Qu’avais-je fait de mon talent, à quoi bon la possession de ce don ?
Je me souvenais de mes premières terreurs à la découverte de cette différence, de ce sentiment de panique quand il m’était apparu que je pouvais transcrire l’avenir en acte et influer sur le présent. Je me rappelais aussi de mes rêves quand la maîtrise du processus me permettait de me vivre comme un personnage hors du commun, moitié ange, moitié démon, dépositaire d’un savoir oublié que les dieux nous avaient repris en nous affranchissant de leurs liens. Pour en arriver à cette vie si vide de sens, il m’avait fallu tant de reniements, tant de lâcheté que le compte ouvert de mes faillites me rendait totalement débiteur devant ceux qui devraient juger de mes actes, dans ce futur qui m’obsédait.  
 
 C’est sans doute dans le champagne qui coulait à flot, dans l’argent si facilement gagné et si inutilement dépensé, dans cette existence si piètre, que ma foi s’est éteinte et que mon capital temps s’est épuisé. Dans les derniers mois qui se sont écoulés, au fur et à mesure que le sens de ma vie m’échappait, je percevais la vague refluant qui emportait mon talent dans ses rouleaux, disparition progressive de ce qui m’avait si longtemps fait peur mais qui vivait en moi depuis la nuit des temps. Je pense que je n’ai pas assez aimé la vie, que je n’ai pas compris le sens du message qui m’était adressé.
 
Je sors de chez le médecin. Après les examens nombreux, scanner, prise de sang, test d’effort, échographie, je lui ai posé la question fatale de mon mal. J’ai retrouvé mon don, juste une fraction lucide de tout ce que j’avais gaspillé, juste le temps d’anticiper sa réponse que j’ai reçue comme un coup violent. Il n’a pas eu besoin de parler, il m’a regardé et j’ai compris. Cette masse de chair spongieuse qui avait élu domicile si près de la zone de mes exploits, ce furoncle glissé entre mes désirs et mes peines aurait raison de moi, l’évidence s’imposait d’une vie définitive, d’un point d’exclamation qui me conduirait vers le dernier laps de temps en ma possession…et celui-là, impossible de le maîtriser, le contrôler, l’entraver, seulement le subir à un rythme que je ne pouvais estimer.
 
Qu’ai-je fait de ma vie ? Il n’y a sans doute que moi pour savoir combien j’ai perdu au jeu que l’on m’a distribué. Toutes ces cartes étalées qui auraient dû me permettre de vivre entre le présent et le futur s’évanouissent dans ce moment présent dont le germe d’une tumeur au cerveau annonce ma disparition prochaine. Je ne laisse rien, pas d’enfants pour me perpétuer, pas de femmes pour me pleurer, pas d’amis pour chanter ma mémoire, rien que le futur retiendra.
J’étais pourtant celui qui pouvait le dominer, qui aurait dû jongler avec la mémoire du temps.
 
 
 

Voir les commentaires

Des corses (encore) et des blacks (toujours) !

Publié le par Bernard Oheix

Quelques pérégrinations dans les manifestations alentour et déjà le souffle d'un été brûlant (désolé pour le reste de la France !). C'est la montée en puissance d'une période où les programmes naissent comme des petits pains, où la culture s'enfourne en grandes brassées, où l'on ne sait plus comment gérer un agenda pléthorique ! C'est la dure loi d'un programmateur de choc, avis aux âmes sensibles ! 
 
 
21 juin, Fête de la Musique. Parvis du Palais des festivals.
Joséphine. C’est la voix féminine des Muvrini, une hispanisante installée à la croisée des cultures, entre la polyphonie, la chanson et le Flamenco. Elle a le redoutable privilège d’ouvrir les festivités d’un été qui s’annonce chaud… devant un public fuyant, immaîtrisable, 50 personnes qui se battent en duel, un alcoolique accroché à sa bouteille et la nuit qui tarde à tomber. Bon, elle se lance avec courage, son bassiste insulaire débonnaire la regarde tenter de rameuter le public avec son « caron ». Et puis, sa voix monte, la musique s’impose, les chansons s’enchaînent, elle rayonne de plaisir. Elle a une belle personnalité, une vraie voix et rallie les indécis qui commencent à se regrouper autour de la scène. Elle obtient enfin son succès avec la nuit qui tombe, au moment de sortir du cône de lumière pour laisser la place au groupe vedette ! On la reverra sur Cannes, dans de meilleures conditions, elle le mérite !
Enzo Avitabile e i Bottari.
Napolitain, s’appuyant sur la tradition des « bottari », ces percussionnistes qui tapent sur des futs de bois ((tonneaux de vins) à coups redoublés. Je les avais découverts il y a quelques années, aux Docks du Sud, à Marseille. Un choc, depuis je rêvais de les programmer mais les aléas des calendriers… C’est donc chose faite, et bien faite ! Ceux qui ont assisté à ce concert ne sont pas prêts de l’oublier. Sur une base rythmique impulsée par les « bottari », Enzo développe une musique toute en énergie, ébouriffe les « tarentelles », décape les chants napolitains et assure un show de toute beauté. La foule est conquise depuis longtemps, elle oscille, tangue et suit les musiciens, une section cuivres et cordes qui brode des mélodies énergiques. La voix de Enzo Avitabile est particulière, une voix de basse qui sonne en écho des « bottari » et le spectacle est aussi visuel, dans les costumes, dans les attitudes d’un groupe soudé qui communie avec l’assistance. Un grand concert pour cette fête de la musique dont on se souviendra longtemps !
 
Robin Renucci affiche sa «corsitude» avec constance et humilité. Il œuvre dans son village d’Olmi-Cappella au développement d’une pratique du théâtre qui se situe hors des sentiers rebattus des stages agréés par Jeunesse et Sports. Sur les places des villages, dans des sites aux décors naturels confondants, des textes classiques résonnent et éperonnent le bon sens, portés par des stagiaires qui viennent de la France entière afin de parfaire leur métier et les conditions de la transmission d’un savoir !
Il est le premier ambassadeur de son film « sempre vivu » et anime le débat dans cet esprit des lumières d’un après 68 où la parole était reine. Il joue juste de sa participation, dénonce les tares d’un système aveugle, renvoie à une pratique libérée du corset des conventions, parle d’éducation populaire sans que cela fasse vieux, bien au contraire !
Un vrai bain de jouvence, merci monsieur Renucci ! Reste le film. Autoproduit, réalisé par une équipe corse sous la direction de Robin Renucci, s’inspirant d’un stage d’écriture pour le scénario, puisant dans le vivier de comédiens locaux pour cette farce douce-amère, (on reconnaît mes potes Cimino et Berlinghi), la signature des montagnes sauvages comme cadre de cet attachement à une terre aimée. Le maire d’un village improbable attend de pied ferme le ministre de la culture afin de signer la charte de création d’un théâtre perdu dans les montagnes Corse et meurt d’une crise cardiaque juste avant que l'hélicoptère ne se pose ! C’est la réalité (la première pierre devait être posée le lendemain du débat !), c’est une fiction, une farce qui décrypte la société Corse avec de gros sabots et une tendresse évidente. Le meilleur côtoie l’a peu près, mais la caméra est toujours si proche de l’émotion que l’on a le désir d’adhérer simplement, sans se poser de problèmes. Le fait que le Maire ressuscite, que le chœur des villageoises comparent les mérites d’Antigone ou d’un auteur contemporain, que les deux fils (le nationaliste et le flic) se déchirent pour se retrouver… tout cela n’est que comédie, art de dire son amour pour les gens et sa terre. Merci monsieur Renucci et bientôt à Cannes pour une pièce de théâtre de Florian Zeller (Si tu mourais, le dimanche 17 février 2008. Salle Debussy, dans le cadre de "sortir à Cannes")
 
Roman de gare.
Oui, j’avoue ! Moi qui déteste Lelouch, qui ne supporte plus son cinéma depuis des lustres, j’ai aimé sincèrement son dernier film. Une variation plutôt dépouillée sur le thème du véritable auteur d’une œuvre (les fameux nègres), un Pinon génial, une façon de filmer chaude, une belle histoire où s’imbriquent les thèmes de la création et de la reconnaissance, de l’amour et du désir, du suspense et de l’incertitude. Même si parfois il continue d’en faire un peu trop (les conditions de vie dans la montagne de la famille d’Elle, le dénouement policier !), on passe un vrai bon moment de cinéma. Finalement, Claude Lelouch n’est pas mort…tant mieux !
 
6 et 7 juillet
Les Jardins du Paradis. MJC Picaud.
Traditionnelle clôture de la saison pour la MJC Picaud qui ose cette année une programmation ambitieuse de qualité. Sur le thème des 1001 Afrique, Anne-Marie Bourrouil et son animatrice ont composé deux soirées magnifiques. Le cadre est enchanteur, des jardins ombragés, des stands d’associations engagées dans la lutte contre l’exclusion. Cela fleure la France ouverte, tolérante et généreuse. On peut manger un Yassa ou un Tadjin, boire du punch au gingembre et boire le thé sous la tente accueillante de l’inénarrable et passionnée Laïla. Notre ami Basile anime les intermèdes et avec son talent naturel, dit un mot pour chacun, présente les associations et introduit les groupes qui vont se succéder.
6 juillet.
Tarik. Un personnage attachant que j’ai déjà programmé deux fois. Il revient avec un groupe nouveau, une inspiration renouvelée et quelques surprises (une reprise ébouriffante d’Edith piaf !). Belle mise en bouche d’un raï décomplexé, se confrontant aux rythmes d’une musique plus ouverte et nourrie d’influences occidentales. Son groupe déroule un set propre... même si l’ambiance à quelques difficultés à monter, le public tardant à arriver et se montrant plutôt timoré.
Desert rebelle. Des touaregs à la guitare mordante entouré de Guizmo de Tryo, du bassiste de Manu Chao. Cela donne un concert hybride, un blues parfois lyrique, parfois brouillon, entre une authenticité et une modernité pas toujours maîtrisée !  Le passage de la kalachnikov aux riffs endiablés ne s’effectue pas toujours dans l’harmonie mais il y a quelque chose d’émouvant et d’authentique à voir ces musiciens exilés vendre une cause ignorée, une véritable guerre contre les touaregs et leur mode de vie ancestral dans l’indifférence du monde. Il nous rappelle que la musique est aussi un combat pour exister, et ne serait-ce que pour cela, il nous donne des sons venus d’ailleurs ouvrant sur l’inconnu.
Gnawa Diffusion. Collectif de fusion, entre plusieurs influences musicales, dernière tournée du groupe avant dissolution, les Gnawa Diffusion ont une énergie absolue, une capacité de tirer le spectateur vers la vibration, un reste de ces gnawas qui offre la transe en offrande. Le leader à une voix magnifique et orchestre autour de lui un groupe soudé qui fait reculer les limites de la musique. Cérémonie secrète, ode à une pulsation, les musiciens se laissent aller au fil du concert jusqu’à un final de tempête, une vraie orgie de sons. La cause est entendue. Les Gnawa Diffusion sont vraiment un grand groupe de fusion qui a marqué les musiques de métissage. Une place est à prendre apparemment !
7 juillet
Fanga. Afro-beat nerveux, un tantinet usant, même si les musicos se donnent avec chaleur. Au bout d’une demi-heure, les sons semblent s’accumuler et donnent le tournis. Bon, on aime ou pas… moi, vous avez compris !
Ismaël Lo. Le seigneur est de retour. Pas de distance pour moi, je plonge et j’en redemande même si la sono mais longtemps à accepter sa voix. Les réglages effectués, on le retrouve comme on l’avait laissé, génial, humaniste, doux et musicalement au top. Son dernier disque, « Sénégal » est un bijou, il le prouve même si Le Jammu Africa fait chavirer la foule enfin au rendez-vous. On ne l’appelle pas le Dylan Africain pour rien. Il nous balade dans ces rythmes africains doux amers, dans le Mbanga lascif, joue de son charme et de cette fascination qu’il génère parce qu’il est généreux ! Voilà, la messe est dite une nouvelle fois, elle sent le parfum d’une Afrique si belle et sereine, si forte dans sa beauté…
Xalima. Badou avait une tâche qui semblait impossible. Clôturer après Ismaël, un challenge et pas des moindres pour lui qui avait ouvert l’an dernier avant Omar Pene. De concert en concert, le groupe et son leader prennent une aisance et une assurance qui leur permet de se laisser aller, de fusionner avec le public. C’est le cas encore, dans ce set tout en brio. Badou dompte la scène, impose une voix chaude et des rythmes nerveux bien utiles pour éviter toute comparaison avec son prédécesseur. Il a reçu l’appui de certains musiciens qui se fondent dans le collectif. Ses compositions font mouches, le public le suit dans son univers et danse enfin sans retenue. Magnifique Xalima, un groupe qui fait mouche et devrait voir s’ouvrir grandes les portes du succès.
 
Il est temps de partir. Les organisateurs sont quelques peu dépités. Entre la réussite réelle de leur projet artistique et les comptes à venir, il y a un maigre filet sans protection. Pour quelques 300 personnes absentes, ils vont devoir assumer un déficit douloureux pour eux qui ont si peu de moyens ! Ils vont aussi se trouver confrontés à cette question que tout organisateur se pose immanquablement : pourquoi est-ce si difficile de faire bouger le public, l’attirer devant un tel plateau artistique, dans un cadre magique pour un prix modique d’entrée de 18€  ? Il y a quelque chose d’injuste, d’immoral de penser que tant d’efforts butent sur les mêmes écueils de l’indifférence et du renoncement. Tant pis, on se consolera en disant que les absents avaient vraiment torts…
 
10 juillet.
Youssou N’Dour. Une petite Palestre, (il est dur de programmer actuellement !), mais un public de blackettes superbes, toutes avec leurs habits de fête et des sourires pleins les yeux, les corps qui chaloupent, les visages enjoués, un vrai public de fans, où 50% de blancs se sentent heureux et acceptés, comme si la musique pouvait gommer les différences, donner de l’amour à ceux qui en sont trop souvent privés. Fierté de nos frères blacks, beauté et générosité d’un show énergique, avec des musiciens géniaux (3 percussions, 3 claviers, un danseur une choriste, basse, deux guitare et une voix…et quelle voix, inimitable, chargée de soleil, puissante, envoûtante. C’est cela un concert de Youssou N’Dour, une messe païenne pour faire parler les tripes, un tumulte intérieur qui trouve sa grâce dans les sons d’une Afrique fière d’elle-même. Comme le déclare Youssou dans une intervention, « -quand on parle de l’Afrique, on parle du Sida, de la guerre et de la pauvreté… Je veux chanter une autre Afrique, la new-Africa ». S’ensuit un duo voix/clavier où la voix lutte contre les nappes sonores qui envahissent la salle, passe par dessus l’instrument et s’impose dans une complainte déchirante. Vous avez saisi, j’aime l’Afrique et l’Afrique me le rend bien !
 
Fin de soirée agitée. Je vais saluer, avec mon pote Pape S, Youssou qui a des mots gentils pour moi, se souvient avec précision de son concert dans le Palais des Festivals d’il y a deux ans et m’honore d’un vrai sourire d’amitié. Badou traîne dans le coin, Mystic Man, le reggae man que j’accueille le 7 août, se promène dans les couloirs au milieu d’une foule de jeunes filles qui a totalement débordé une sécurité débonnaire. Tout se passe dans la plus extrême des gentillesses et la bonne humeur résonne dans les couloirs et loges de La Palestre. Puis, bien plus tard, dans le bureau d’Andrée P…, la programmatrice de la Palestre, avec Pascale K…, Viviane S…, Evelyne P…et d’autres amies de ce milieu si particulier de la programmation, on boit une coupe, puis deux, on refait le monde, échange de ces souvenirs qui parsèment un parcours de rencontres, de ses ombres de personnages de légende qui nous accompagnent la nuit, quand la rumeur se tait et que nous restons avec nos rêves en bandoulière, redevenus humains parmi les humains. Les lumières de la scène s’éteignent, il est temps de plonger dans la réalité.
 
Voilà, ce soir je vais à Monaco assister au concert de Muse, les jours passent, la magie demeure !

Voir les commentaires

Les larmes de Marie.

Publié le par Bernard Oheix

Ce sont les 5... ans  de Marie-Antoinette P..., ma collaboratrice la plus proche dans mes fonctions de l'événementiel. Elle gère mon planing, mes rendez-vous, filtre les importuns et ment comme un arracheur de dents en lieu et place de son directeur. C'est Marie, plus de 15 années à se cotoyer, à se vivre au quotidien. C'est un texte que j'ai écrit pour elle, pour ce temps de partage et parce que la fuite du temps nous touche tous et que de la jeunesse à la maturité... avancée, il n'y a qu'une maigre frontière que l'on franchit sans même sans rendre compte. Ô Marie, si tu savais...

Ô Marie-Antoinette,
 
 
Que tu vinsses dans cette Direction de l’Evénementiel fut déjà, en soi, une étrange et incroyable histoire d’un monde facétieux.
Que tu t’y plusses encore plus, un pied de nez à la raison de ceux qui considèrent que l’univers possède un centre et continue de croître.
Y aurait-il le moindre sens à tout cela ? C’eût pu être ?
Mais que nenni -comme tu dirais- Que nenni !
Souvenons-nous ! Coincée à ton petit bureau, dans un secrétariat de la direction où régnait une princesse éphémère, tu me fus imposée, sans ménagement, toi la femme de l’autre, celle qui pactisait avec les puissants, les seigneurs de la guerre. A l’époque, je n’aimais rien tant que mon indépendance, tout sauf la contrainte, et vive l’anarchie !
Il a fallu du temps. Tu venais d’un monde de lois et de componction, nous étions jeunes et les crocs encore bien acérés, nous déchirions la vie à belles dents, acharnés à survivre dans une jungle qui ne nous faisait pas de cadeaux !
Quand donc et à quel moment précis tout cela bascula ? Les crises se sont succédées, toujours moins fortes au fur et à mesure que nous nous apprivoisions mutuellement, que ton silence extérieur résonnait de nos cris intérieurs, que la confiance nous autorisait à nous libérer dans cette bulle devenue tienne et que tu ne trahis jamais. C’est sans doute le maillon fort de cette relation atypique. Dans l’amour, on débute par la passion pour finir dans la haine… Avec toi, ce fut le contraire, non qu’il se trouvât de la haine, plutôt de l’indifférence, débouchant sur une vraie tendresse, celle patinée par 15 ans de collaboration, 15 années qui ne laissent plus beaucoup d’ombres dans les liens qui unissent un collectif composé de bric et de broc.
Si je devais définir cette famille de travail, je dirais que c’est la connaissance de l’autre et le respect de tous qui la caractérisent. Tu en fais partie, avec tes différences, ton parler fleurant les lettres de la belle France, ton caractère d’acier bien trempé… pas toujours facile mais toujours compensé par cette chaleur qui te caractérise, ce souci de bien faire, cet engagement au service de tous. Tu es devenue une militante de l’événementiel. Je ne suis pas totalement certain que ce soit toi qui aies vraiment gagné au change. Je suis par contre intimement persuadé que nous avons déniché en ta personne, une de ses âmes sœurs qui font que le monde peut brinquebaler vaille que vaille en avançant vers la lumière.
55 ans de ta vie se sont écoulés. Je n’ose t’en souhaiter autant ! Mais quel que soit ton avenir, les 15 années, 60 trimestres, la dizaine de saisons d’hiver et les milliers de spectacles organisés par l’évènementiel pèseront largement en ta faveur au moment du jugement final. Avec nous, tu auras d’ores et déjà conquis un pan d’éternité, quelques arpents de paradis !
Voilà Marie, surtout, ne change pas, nous avons mis tant de temps à nous comprendre qu’il nous convient parfaitement que tu restes cette Marie-Antoinette avec qui nous partageons tant d’heures !
 
PS : Continue de traquer nos fautes, c’est une entreprise de salubrité publique à laquelle tu te consacres pour le meilleur de nos écrits et le pire de ta patience… Ah ! les accents de Bernard, les doubles consonnes de Sophie, les tirets et les accords avec le COD… Elles te manqueront toujours assez tôt ces preuves de notre affection qui provoquent l’usure de tes yeux !
                                                         Bernard OHEIX et toute l’équipe de l’Evènementiel
                                                         30 mai 2007. 


Un qui a toujours échappé à ma plume, c'est Jean-Marc S... Il se débrouille pour avoir son anniversaire pendant que tout le monde, moi y compris, est en vacances ! C'est ainsi que l'on a raté son cinquantième anniversaire. Bon, un an après, il fallait solder les comptes et régler l'addition. Ce fut fait aux iles, lors d'une sortie avec toute l'équipe de l'événementiel, les pieds dans l'eau, à moitié à poil : on se sent particulièrement inspiré !
 
Jean-Marc le défi : 50+1.
 
 
 
Tu pensais échapper aux foudres de ma plume acérée, tu espérais que, profitant de cette période qui te vit naître, tu passerais éternellement au travers. Bien sûr, ta mère en accouchant au mois de juin, se doutait bien qu’elle te mettrait à l’abri de ma vindicte. La plupart de tes collègues et amis se reposant d’une saison usante ou emmagasinant un peu d’énergie avant de plonger dans les spectacles de l’été, chaque année quand arrive le 10 juin, les troupes dégarnies oublient ton anniversaire. Elles vaquent à la préparation de leur maillot, à la perte de leur cellulite pour séduire sur les plages, au bronzage de leurs traits si fins et charmants…et tout cela au détriment des anniversaires de Jean-Marc et de ces années qui s’accumulent sur ses épaules d’athlète.
Car disons-le tout net. Même si tu fais le cake, que tu as l’air d’un jeune homme, que pas un poil de graisse n’épaississe ton tour de taille et qu’apparemment les filles continuent à lorgner vers tes biscotos, (il faudra que tu m’en donnes les recettes à défaut des noms et adresses de tes multiples conquêtes !), mon cher Jean-Marc, tu n’es plus de la prime jeunesse. Un demi-siècle à errer dans le noir, à servir dans l’ombre, à être celui qui veille au grain dans les coulisses des artistes, cela devrait user énormément.
Alors donne-nous ta recette, je t’en supplie. Pourquoi pas de cheveux blancs, pourquoi pas de rides aux coins de ta bouche, pourquoi ces yeux bleus rieurs qui restent insondables !  Peut-être dans ton bonheur retrouvé, dans cette compagne qui t’accompagne, dans cette confiance et assurance dégagée dans un métier qui te voit t’épanouir enfin ! Le stress, connais plus ! Les doutes envolés ! Les sautes d’humeur qui t’ont parfois embrasé, terminées ! Il reste des certitudes humbles, des évidences cachées.
Oui Jean-Marc, tu connais ton métier sur le bout des doigts, oui, tu affrontes les problèmes sans te braquer… comme si tu en avais tellement vu de ces cas de figures destinés à briser les harmonies que plus rien ne pouvait désormais te surprendre. Oui, tu es devenu un être normal !
Cela n’a pas toujours été le cas, avouons-le ! On a connu un JM au sortir d’épreuves, pas toujours bien dans ses baskets, pas toujours en phase… mais comme s’il te fallait un coin à toi, un peu de temps, de l’amour et de la confiance pour que le miracle de ta transmutation intervienne, tu es enfin arrivé à dompter ces forces qui t’ont tant bouleversé.
Un visage préservé des atteintes de l’âge, un esprit sain dans un corps sain, une nonchalance jamais dédaigneuse, un calme olympien, une distance qui n’éloigne pas…on finirait presque par penser que tu resteras à jamais dans cette direction. Fais attention, Jean-Marc, il va falloir payer le prix de cette jeunesse éternelle. Dorian Gray avait conclu un pacte avec le diable pour conserver sa jeunesse : avec qui as-tu tracté, donne-moi son téléphone avant que l’irrémédiable ne me fasse succomber !
Y en a marre de te faire des compliments. Pique-nous une de tes colères, noie une stagiaire, dévore tous les pans-bagnats…fais quelque chose qui nous rappelle quel infâme subordonneur tu fus.
Non, décidemment, tu as trop changé, tu es même devenu fréquentable et les jeunes filles qui débarquent en stage à l’Evènementiel, repartent toutes avec ton numéro de téléphone sans même que tu aies tenté de les violenter : c’est pas juste, d’abord !
N’empêche que tu as 51 ans passés, que l’an prochain tu en auras 52 et qu’avec ce que nous prépare Sarko 1er, au train où vont les choses, tu seras obligé de te faire aimer encore au moins 15 ans dans cette direction avant de prendre une retraite bien mérité ! Na !
Et puis, même si tu n’es pas content, je sais que tu vas partir d’un grand éclat de rire et que tout cela finira dans la joie. Les années forgent l’amitié… nous sommes tous de grands forgerons et ce ne sont pas les filles de la direction qui m’ont poussé à écrire cette hommage qui te diront le contraire.
Jean-Marc… 10 juin ou pas 10 juin, 2007 ou 2015, c’est tout le temps ton anniversaire ! Surtout, continue comme cela, les minettes de l’Evénementiel t’aiment trop pour que tu changes.
Bon anniversaire toute l’année !



Et puis il reste mon frère, le petit dernier, 50 ans avec toutes ses dents. Il fallait marquer le coup, ne serait-ce que pour rentabiliser notre voyage au find fond de l'Aveyron. 60 personnes pour une vraie fête pleine d'émotions et de tendresse. Il en restera ce texte, lu devant une foule d'amis qui lisaient bien malgré eux entre les lignes ! A vous de pratiquer cet exercice maintenant !


50 ans et après…
 
 
Si l’on devait définir, ta naissance, loin d’être le produit mythique d’un gros bourdon qui vient titiller un choux-fleur, on parlerait plutôt, d’une erreur de calcul. Ogino Ergo Sum, était la devise de nombre pères de famille nombreuse de ce baby-boom. En effet, en cette époque bénie des natalistes, il n’y avait que deux méthodes pour échapper aux lois procréatrices de Dame Nature :
1)      sauter du train en marche… mais cela, tout être normalement constitué ayant testé cette variante sait que l’opération est complexe, comme c’est difficile et combien la chute peut être plus dure…
2)      rationaliser et à l’aide d’un diagramme savant définir à quel moment le spermatozoïde vibrionnant se trouvait démuni quand la bise est venue, échouant devant les portes closes d’un ovule épuisé… mais là, il faut savoir calculer et nos parents, manifestement, n’avaient que le certificat d’études et se trouvaient loin du compte devant la méthode du docteur Ogino qui sema tant de tempêtes sur son passage.
Première erreur donc, entraînant l’arrivée intempestive d’un têtard de plus dans le marigot d’une tribu oheixienne où régnait déjà l’anarchie.
Les trois mousquetaires ne souhaitaient point, pour être honnête, se retrouver quatre et le chérubin à tête d’angelot qui débarquait en gazouillant des areuh, avait quelque peu tendance à perturber nos jeux virils et la recherche de nos premiers émois et conquêtes de territoires féminins.
 
Nous te le fîmes payer lourdement, t’affublant d’un surnom qui t’allait comme un gant : tu fus irrémédiablement BéBé jusqu’à ce que notre père intervienne pour nous demander de cesser de t’avilir avec ce surnom, Jean-Marc seyant plus (encore que !) à l’affirmation de ta toute nouvelle personnalité.
Nous savons tous que tu fus le préféré, le petit dernier, le chouchouté, le cafteur, celui qui passait derrière les voies tracées à coups de taloches par tes grands frères.
 
Il y a une morale à tout cela : nous partîmes pour des courses lointaines, par des nuits sans fond, dans une mer sans lune et tu ratas manifestement un 68 glorieux qui fut notre bâton de maréchal. Tu restas sagement auprès de tes parents pendant que nous courions la prétentaine en nous dévirginisant… et pas seulement en politique !
 
S’ensuivit une période où tu payas rubis sur l’ongle ce privilège d’être le petit dernier. Les dieux dans leur sagesse t’enlevèrent la protection de tes grands frères et tu dus enfin, affronter les parents. Souvenons-nous, le jour où tu débarquas en solex à Nice, quémandant un asile familial à ton frère (en l’occurrence, Bernard !). La terreur qui s’empara de moi à l’idée de supporter ce mioche mal grandi, au regard torve, le nez encore plein de morve, moi qui jouissait d’une liberté estudiantine chèrement gagnée. In petto, j’ai chargé ton solex dans ma 2CV, j’ai quand même fait l’entremetteur auprès des parents désarmés et t’ai abandonné à ton triste sort… à chacun son poids de douleurs, il faut parfois savoir souffrir plus... pour se guérir mieux !
 
Là tu montras ta petitesse. Tu te dévoilas aux yeux de tous comme un jouet aux mains crochues du destin. Une amourette anglaise dont tu ne cicatrisas pas vraiment, une belle bouchère au nom d’étoile avenante et te voilà marié, petit gratte-papier faisant mine de tenir une comptabilité, toi qui jamais ne compris les chiffres, conduisant une R12 Gordini avec des bandes jaunes latérales et une queue de castor accrochée au rétroviseur… Oui, mesdames et messieurs, ce personnage a roulé dans une Gordini en faisant vrombir son moteur pour attirer les regards. Tu étais perdu avant même de commencer à vivre !
L’étoile de ta vie pâlissait pourtant. Jeune couple déjà vieux, tu frémissais sous les tortures de ces mondes inconnus que tu n’avais fait qu’entrevoir. Le théâtre comme thérapie, le théâtre comme un moyen de toucher les filles (vous faisiez beaucoup d’exercices corporels à cette époque !), la voix se plaçait enfin, juste au mitan de tes désirs. C’est là que la chance de ta vie intervint avec violence. Une femme enfin, une vraie, avec des seins partout et un corps voluptueux, une de celles qui avaient de l’expérience et trouverait les moyens de t’enchaîner en te laissant libre. Entre deux platines volantes, un Corse irascible et quelques femelles pas encore grandies, tu allais trouver UNE place. Chantal, car il s’agit bien d’elle, t’offrit ses bras, un appui et une décisive épaule compatissante, non pas que tu redevins le bébé de notre enfance, cela c’était une histoire terminée, non, tu allais crever les planches de ton talent, éclabousser les peuples assoiffés de culture, vivre l’authentique vie du saltimbanque et nous lâcher la grappe enfin ! C’était ton aventure même si tu égaras rapidement ta gondole, même si un flou dégénérant introduisit un facteur aléatoire dans une carrière brisée dans l’œuf par une gorgone jalouse de ton talent, cette Christine de Toth mystérieuse qui en voulait certainement plus à ton corps d’éphèbe qu’à l’art de ton théâtre.
Il te manquait la rage de vaincre. Pour devenir un acteur, il faut acter, tu te contentas d’être brillant, tu décidas de suivre un penchant naturel pour l’art de vivre et l’art du théâtre perdit une de ses valeurs montantes.
 
Qu’à cela ne tienne, tu avais une formation en comptabilité, un physique de beau gosse et une femme de pouvoir : tu te carras dans son sillage et vint l’époque des jeunes cadres, des voyages à Bali, des Opels métallisées, d’une consommation à tout crin : c’était sans doute le prix à payer pour oublier ta carrière avortée, dont il faut le dire, il te reste encore de quoi animer les fins de soirées arrosées !
 
Mais voilà. Au lieu de résister jusqu’à la retraite qui se profilait (plus que 25 ans à tenir !), les démons du bouddhisme et l’appel du grand air, une vie saine dans un corps sain, vous poussent à émigrer dans un exil intérieur. La découverte d’un paysage bucolique, les indigènes accueillants, la rudesse du climat vous amènent à rompre de nouveau avec le monde civilisé. Fermier, puis bistroquet, on pouvait penser la boucle bouclée et le nirvana atteint dans les délices des petits blancs servis à l’aube à des clients accrochés au comptoir de cette verte région de la Diège… Que nenni !
 
 
 L’air du pays vous manquait sans doute. La mer, les femmes nues, le soleil mais aussi le rapprochement vers les enfants, petits-enfants et parents. Tu vins soulager tout ce monde en démontrant au passage tout l’art de la finance qui caractérise votre couple. Perte des indemnités de Chantal, aventure exotique dans le textile, vente de vos actifs…tout cela pour l’horizon glorieux d’une épicerie où les sandwiches et les bonbons coulaient à flots. Vous survécûtes à raison de semaines chargées, 70 heures en moyenne pour un smic douloureux…station debout, même pas le temps d’exploiter cet authentique talent pour les cartes qui te mena vers les championnats de France de tarots.
 
La mer toujours recommencée, le bruit et la fureur, et tous ces amis abandonnés sur ces plateaux vous rongeaient le cœur. Une nouvelle fois vous décidez de prendre tout le monde à contre-pieds et de remonter dans l’Aveyron pour bâtir enfin les fondations de votre sérénité.
Le dernier achat d’un castel à retaper, un emploi dans une usine d’haltérophilie où tu retrouvas ta ligne en perdant les kilos inutiles, travailler moins et gagner moins, voilà votre horizon, voilà le funeste sort qui t’attend, voilà le piège dans lequel tu t’es enfermé, voilà comment tu devras décompter le temps qui désormais s’inverse pour courir vers une fin annoncée.
 
Même si le soleil n’a pas toujours brillé pour toi, cher frère, tes 50 ans tu les as mérités. Ils t’ont permis de grandir, de t’épanouir, de vivre au grand jour en bâtissant un empire intérieur. Ceux qui te connaissent savent combien tu es courageux, altruiste, combien tu as toujours voté à gauche, secouru les petites vieilles, distribué ton sourire et ta bonne humeur à la volée, permis aux autres de donner le meilleur d’eux-mêmes.... Flambeur, flagorneur, menteur…c’est vrai, tu l’es un peu quand même… mais point trop n’en faut ! Juste une once, une petite dose qui t’autorise à ne point être dans un moule préfabriqué, une perfection utopique, une vue de l’esprit. Non, tu es de chair et de sang, tu es bien le dernier des Oheix de cette génération bénie des Dieux qui enchanta la France de l’après guerre !!!
Unique, merveilleux, bon… etc … mais je vais en rester là, car tu vas te mettre à croire aux sornettes que je raconte et du coup, devenir insupportable pour les 50 années à venir !
 
Bon anniversaire, frangin !

Voir les commentaires

Les barbares de la Méditerranée

Publié le par Bernard Oheix

Vous ne pouviez couper à un compte-rendu sur la Transmed. Le voici donc, agrémenté de quelques photos. J'espère que cela vous fera saliver. Je suis presque devenu un marin au long cours...
 
Au départ, Dieu créa la terre... et puis la mer en pensant en nous !
Un équipage de choc se constitue quand Philippe C, mon ami de 35 ans me propose de partir à l'horizon afin de vérifier si la terre est ronde ! Nous recrutons Hervé C et le dimanche 3 juin, sous les regards de nos épouses éplorées, nous larguons les amarres, hissons la grand voile et cinglons vers la ligne d'azur qui plonge vers l'inconnu ! Car des inconnues, il y en a dans cette Transmed des Passionnés qui nous mènera de Saint-Raphaël à Hammamet en passant par la Corse et la Sardaigne.
 
Que je vous présente l'équipage.
Il y a, Philippe C... alias Captain Fifi, seul maître à bord, fin connaisseur de la mer dont un des défauts, il faut l'avouer, est de refuser de se plier aux diktats des éléments, de considérer que la technique est au service de l'homme (et non l'inverse !) et que de toutes les façons, le voilier est une affaire de courage et qu'on est là pour s'éclater, non mais ! Au demeurant, un homme, secret et mystérieux, attachant même s'il ne dévoile rien de sa nature profonde. Promoteur immobilier atypique, actif et passionné survivor de la crise de la fin des années 90, honnête parmi les requins, petit parmi les grands, grand dans ce monde de nains... c'est mon pote quoi ! On ne se connaît que depuis l'université, notre première rencontre datant de 1970. C'est un des êtres les plus brillants et des plus cultivés que le sort m'ait permis de croiser et notre amitié a perduré à toutes les vicissitudes d'une vie de labeur et d'éloignement. Pour l'anecdote, on joue une grille de loto (la même !) depuis 1980 et nous serons millionnaires ensemble ! En attendant, il a décidé de s'acheter son bateau et merde à Vauban !
Il y a Hervé C...alias Maître Queue Hervé. Lui je ne le connais que depuis 1971. Hervé est un cas. Vous avez toujours l'impression qu'il se moque de vous, qu'il comprend qu'à moitié et que de toute façon, il se fout de tout ! Bon, si on creuse un peu (pas beaucoup), on s'aperçoit qu'il est sensible, une vraie fleur bleue, qu'il a un coeur comme les autres et un cerveau plus développé que la moyenne des gens. Lecteur émérite, sensible, cultivé, passionnant... il n'a qu'un défaut, il ne connaît rien à la voile, ce qui est parfois gênant sur un bateau. Son recrutement est intervenu car c'est un cordon bleu hors pairs, un pêcheur talentueux et que nous avions le secret espoir qu'il devienne notre esclave sexuel pour les longues nuits de veille d'un bateau ivre ! Bon, cela a échoué pour le dernier point mais pour le reste, il a été à la hauteur de sa réputation !
Et puis, votre serviteur?Bernard O...dit Force Brutale, celui qui est chargé des basses besognes et dont on apprécie le cocktail subtil de robustesse physique conjuguée à une finesse intellectuelle particulièrement vive ! Au début, Captain Fifi a bien tenté de lui inculquer les rudiments de la voile mais, il faut l'avouer, assez rapidement, « étarque la drisse de bôme » s'est transformé en « tire sur la ficelle rouge avec les points noirs » seul langage à sa portée et espérance qu'il puisse accomplir sa mission sans trop de casse. J'avais aussi la redoutable responsabilité de lever l'ancre, de nettoyer le bateau et de faire la vaisselle, c'est dire l'importance des tâches qui étaient confiées à Force Brutale !
 
Qui dit équipage seyant, dit navire pimpant. 38,5 pieds (environ 12 mètres), un mat (très haut), une coque (longue et effilée), deux voiles (qui ont tendances à faseyer), 3 cabines(petites), un carré(avec un coin cuisine, une douche et des toilettes, teinte couleur bois, panneaux en arrondis, poignées rutilantes... redessinés par Stark, banquettes bleues azur). En outre, de partout, on trouve pleins de cordes qui trainent, des protubérances brillantes, des bitoniaux infâmes pour les doigts de pieds, des objets bizarres uniquement présents pour vous torturer. D'après les on-dit, il (notre voilier) serait taillé pour les régates et la course au loin, aurait traversé plusieurs fois l'Atlantique, se caractériserait par un caractère fougueux, une capacité à remonter au vent ! Vous avez compris qu'une Formule Un de la mer nécessite une attention toute particulière et que l'objectif affiché de Captain Fifi était de foncer sur la mer avec notre nef au nez et à la barbe de tous les régatiers prêts à en découdre aves le Romulus et ses pirates de la Méditerranée.
 
Le voyage. Un aller simple vers le Paradis.
 
Dimanche 3 juin/Lundi 4 juin : St-Raphaël-Baie de Sagone : 125 miles. 24 heures.
 Première spéciale de 15 miles au démarrage. Nous finissons 5ème alors que nous avons le plus petit bateau. Tout le monde remarque notre dextérité (!!). Nous nous installons pour la nuit. Mer un peu grosse. Vaseux, l'équipage laisse au capitaine le soin d'assurer. Mon quart de nuit (24h-2h) est très long. Il n'y a plus de vent et je demande au Captain s'il faut mettre le moteur. Il me répond que le vent se lèvera bien assez tôt (sic) et se rendors. La « pétiole » s'installe et je regarde le noir d'une étrave encalminée. Mon quart se transforme en assoupissement. J'ai honte mais je me suis endormi à la barre jusqu'à 3h30. Je suis gelé au réveil. Philippe qui me succède se fait accompagner par un rorqual de 8 mètres qui joue avec le Romulus. Moi, je récupère de mon sommeil pendant ma garde !
Mardi 5 juin/mercredi 6 juin : Baie de Sagone/ Alghero 110 miles
Tout dérape. Une panne de répartiteur (on ne le saura qu'après) met en l'air la batterie, nous fait perdre le GPS, nous empêche de mettre le pilote automatique... mais je dors et ne m'en aperçoit pas. Captain Fifi fait un long quart de minuit à 6 heures et quand je me révaille frais et dispos, il me donne la barre, règle le moteur et va s'écrouler sur sa paillasse !
On arrive à Alghero vers 11 heures, le réparateur nous arrange le « répartiteur » et le soir repas succulent au « Pavone ». La vie est très dure pour les marins perdus !!
Jeudi 7 juin : Alghero/Aristano : 45 miles
Une colonie de dauphins nous adoptent et fait route de concert avec nous. Ils ont de bonnes tête et je reconnais Flipper parmi eux. Ancré en baie. Ruines d?une ville romaine que nous visitons grâce à l'annexe que je guide d'une main experte. Cadre somptueux d'un cap magnifique  Nuit douce, température idéale. Mer chaude... ça y est, on est sous les tropiques !
Vendredi 8 juin. Aristano/Carlo-Forte 50 miles.
Un bon vent nous permet d'avancer à 7-8 noeuds dans une mer tendue. Enfin de la vraie voile pour notre soif d'aventures C'est génial. Un espadon de 1 mètre vient se suicider sur la traîne d'Hervé. Nous sommes en train de créer notre légende et d'écrire quelques pages d'or de la marine nationale.
Samedi 9 juin. Journée à quai. On se réapprovisionne en eau, électricité, carburants, fruits frais pour lutter contre le scorbut (!!). Je brique le Romulus qui resplendit au soleil, nous observons les indigènes et leurs coutumes ancestrales en consommant notre espadon à la tahitienne (filets fins cuits dans le jus de citron avec petits oignons.. miam-miam !) Les femmes sont belles, la petite trattoria, où nous mangeons le soir, fabuleuse.
Dimanche 10 juin/lundi 11 juin/mardi 12 juin. Carlo Forte/Hammamet. 240 miles
47 heures perdues au milieu de nulle part. La mer chaude et le grondement de notre moteur de 30CV. Pas de vent mais du soleil. On paresse, farniente en attendant la nuit. Mon quart du dimanche (2h-4h) avec Les Pink-Floyd, Placébo, Archive et autres Muse dans les oreilles, dans la nuit sereine, les étoiles et la mer noire, est un moment de bonheur absolu, de vertige total : c'est comme si j'avais fumé un joint !! Le lendemain nous nous faisons tirer par le bateau avec une corde à noeuds en pleine mer. La 2ème nuit est cauchemardesque. Nous sommes au près d'un rail où d'immenses paquebots tracent à plus de 20 noeuds un sillage d'enfer. La nuit, vous perdez complètement toutes perspectives, les distances s'abolissent, les directions se confondent. Au large du Cap Bon, je perd pieds et appelle Captain Fifi à la rescousse quand un pêcheur nous fonce dessus. Il se retrouve en slip, en pleine nuit, accroché à la barre en train d'effectuer un 360° salvateur. Je suis peut-être Force Brutale mais il me manque manifestement encore un peu de cette science de la mer qui a forgée les grands héros de notre jeunesse. C'est pas bien grave, j'admets que je ne serai jamais un marin de légende, un équipier attentif peut-être...quoique, même cela !
 
Ainsi donc, après un dernier passage à la voile au large des somptueuses côtes Tunisiennes, nous débarquons à Hammamet le mardi 12 juin à 13h30. Satisfaction du devoir accompli. Un peu de fierté même ! Le voyage fut exaltant, merveilleux sublime et on manque de qualificatifs pour décrire ces dix jours de navigation !
 Deux jours à Hammamet (Ah, les barbiers de Tunisie !) et 2 jours à Tunis avec une gargote à la Goulette où nous ripaillâmes de fruits de mer en buvant du pastis et déjà le retour.
Il restera de tout cela, des monceaux d'images, des tonnes de rires, des moments chargés d'émotions brutes, des heures de rêves, une communion entre cet équipage de pieds cassés et la nature bienveillante, un temps qui échappe à l'usure et à l'ennui... et plein d'autres choses encore !
Pour la petite histoire, l'équipage dont j'étais le plus jeune (et de loin !), était composé de deux cancers et d'une hyper-thyroïdie, de trois potes dans un bateau, d'un siècle d'amitié cumulée et ce n'est pas l'exiguïté du voilier qui pouvait mettre en péril cette amitié. Pas une seconde, pas un instant, une tension quelconque n'a pu se faire sentir... et pour ceux qui connaissent la mer, c'est un vrai signe ! Le bonheur n'était pas dans le pré mais sur la grande bleue.
 
PS : je ne me suis pas trop étendu sur le voyage. Nommé scribe du journal de bord à l'unanimité moins ma voix, je le publierai dans ce blog... mais il est  resté en Tunisie et ne reviendra qu'en aout sur nos rivages. Je le mettrai en ligne à son retour dans sa version originale. Bonne âme s'abstenir !
 

Voir les commentaires

Le clap de la Faim (!)

Publié le par Bernard Oheix

 
 
Il fallait bien que je vous laisse des traces de ce 60ème Festival International du Film. Alors, pour vous, en exclusivité, voici quelques impressions d’après cérémonie de clôture, quand les verres sont vides, que les équipes débarrassent les reliefs de la grande bouffe du 7ème Art et que Cannes redevient Cannes, petite ville accrochée aux rives de la Méditerranée, courant après son prestige d'un Festival hors norme !
Au fond, pour un 60ème annoncé grandiose, le Festival ne fut qu'un bon et honnête Festival... la faute aux films où beaucoup séduisirent mais peu enthousiasmèrent !
En ce qui concerne le palmarès, on peut noter l’erreur de casting de l’interprétation masculine, (le Russe de Bannissement) alors que Jude Law ou Amalric auraient été parfaits dans ce rôle de vainqueur. Je n’ai pas vu les deux films asiatiques qui paraît-il, étaient très bons ! Par contre le Roumain en Palme suprême, même si j’ai aimé le film, me semble un peu « too much ». Un prix du jury aurait été parfait. Le prix du 60ème anniversaire aurait collé comme un gant à Wong Kar Waï par sa double culture et son aspect romantique (Ah ! Nora Jones !). Reste les Cohen et le Tarantino, mes deux coups de cœur ! Etrange d’avoir sauvé le Gus Van Sant, le moins abouti des trois, celui qui finalement est calqué sur le style et la méthode d’Elephant en légérement moins bien. Alors j’ose vous donner mon palmarès à moi !
Palme d’or : Tarantino
Pris du 60ème : Wong Kar Way
Pris de la mise en scène : les frères Cohen.
Prix spécial du jury : le Roumain et Persépolis
Interprétation féminine : la japonaise
Interprétation masculine : Amalric
Et après tout, c’est mon choix et les goûts et les couleurs ne se discutent pas, na !
 
Il restera à titre personnel, que je n’aurai vu que 30 films, petite cuvée pour un cinéphile tel que je le suis et qu’il m’en manque une dizaine pour être totalement satisfait. Cela s’explique par des fêtes incessantes dans mon jardin dues à un afflux intempestif de festivaliers squattant mes murs (mais quel pied !!!), à ma santé qui n’est pas au top, et à quelques charges occasionnées par mon travail et au défi que je me suis lancé de mettre en ligne à chaud toutes les critiques des films visionnés... qui m’ont phagocyté de longues heures.
Une autre de mes missions consista  en la récolte de sésames pour la montée des marches pour mes multiples affidés. De ce point de vue, grâce à ma copine Ginou, la moisson fut particulièrement riche. Une véritable corne d'abondance qui permit de nombreuses « premières fois », vous savez, cette étrange sensation d’être au centre du monde quand on foule le tapis rouge sous le mitraillage des caméras, devant des gardes enturbannés, escaladant les 24 marches entre deux stars, dans les « flons-flons » d’une sono qui cascadent des escaliers… Il y en eut plusieurs, de Malou à Marie-Louise, de Cynthia à Thomas, sa copine Cubaine... et  tant d’autres, qui, affectant les poses les plus blasées, n’en ont pas moins vécu ce moment de grâce avec le cœur battant la chamade.
 Thank you mister Polanski
Sinon quelques images. La répétition de la cérémonie du 60ème où je viens glaner « quelques mains », avec une vingtaine de cinéastes à faire pâlir n’importe quel être normalement constitué. La gentillesse de Roman Polanski à qui je déclare que c’est un Dieu vivant et qui sourit en me dédicaçant mon carton, la douceur de Michel Piccoli qui imprime ses mains dans la glaise pour une prise d’empreintes chargée d’émotion.
 
Quelques OVNIS qui marqueront l’histoire de cette édition : le « gore » De l’intérieur et ses morts inutiles terrorisant le public à minuit pour la clôture du théâtre La Licorne, (enfin un grand rôle pour Béatrice Dalle), le baiser à la myrtille de Jude Law et Norah Jones (décidément, j’ai une certaine difficulté à m’en détacher !), le tueur psychopathe des frères Cohen, les poursuites du Tarantino, le cadavre du fœtus chez le Roumain…
Au rayon du ridicule l’effervescence autour de Brad, Matt et Georges contrastant avec la médiocrité de leur production d’Océan 13, le jeu académique et stéréotypé du film Bannissement, les queues interminables d’un Cannes asphyxié, l’impression de déjà vu et d’éternel recommencement… comme chaque année, les discussions volées où chacun s’érige en censeur du bon goût et de l’art de filmer… etc, etc.
 
Et nec plus ultra, quelques gouttes d’un Château Margaux 1981 qui célébrèrent les noces de l’amitié, des rêves et de la nostalgie dans mon jardin, par une soirée de printemps où le monde nous appartenait !
Et pour finir, Monsieur Pomuk, Prix Nobel de Littérature qui m'a transvasé (je l'espère !) un peu de son talent en me signant un autographe.

Voir les commentaires

Le Festival du Film de Cannes (5)

Publié le par Bernard Oheix



Dernier sprint ! Ouf ! Le ras le bol s’installe, un peu plus tôt que d’habitude, peut-être à cause de la qualité moyenne générale, du manque d’audace et de surprises. Je me suis promis de me rattraper sur le week-end… mais je n’en suis même pas sûr ! Alors, on courbe les épaules, entre deux rendez-vous au bureau, une visite chez lez dentiste et ma recherche de tickets ( un grand merci à Ginou, ma pourvoyeuse officielle !), le temps s’écoule trop vite.

Vendredi 25 mai
17h. Tout est pardonné. (France). Mia Hansen-Love.
Un film à la Française. Ce qui aurait pu être une belle histoire, un père drogué largué par sa femme qui emmène sa fille en Amérique du Sud et qui la retrouve 11 ans après, s’échoue largement sur les écueils de la direction d’acteurs. Le jeu stéréotypé de l’acteur principal empêche toute adhésion. Un film bancal et fagoté. Tant pis !
22h30. Smiley Face (USA) Gregg Araki.
Tous les films américains ne sont pas forcément bons. C’est à se demander comment il a pu être sélectionné ! Une grosse daube, mal tournée, mal interprétée, insipide et sans saveur ! Les émois d’une blondasse à gifler, « stone » en permanence et qui se fait chier en nous emmerdant !
Pour être honnête, je n’ai tenu que 40 minutes !

Samedi 26 mai.
9 h. Cartouches Gauloises. (France) Medhi Charef.
Enfin un coup de cœur ! Les dernières heures d’une Algérie Française vu au prisme de l’amitié d’enfants blancs et arabes. Tout les sépare, sauf justement cette capacité de gommer les frontières et d’oublier les différences et tout en s’interpellant avec les mots durs des parents, de vivre la réalité des sentiments, la construction d’une cabane, les parties de foot où plus rien ne compte. La grande histoire est en train de se dérouler avec ses drames de chaque côté, ses incompréhensions et l’horreur qui guette. Superbement filmé et interprété, avec un réalisme étonnant et une justesse de ton évitant tout manichéisme, ce film devrait être projeté dans toutes les écoles comme un témoignage définitif d’une guerre sans nom et des drames de l’incompréhension mutuelle ! Une bien belle leçon sur un pan de notre histoire trop longtemps remisé dans les non-dits de notre mémoire collective ! Mais avant tout un magnifique film !
17h. La nuit nous appartient. (USA). James Gray.
Robert Duval, Marc Wahlberg, Joaquim Phoenix… Distribution de choc pour un polar efficace. Un excellent scénario basé sur une famille de flics dont un des fils trahit les idéaux et tient une boîte de nuit pour des Russes. Confronté à un trafic de drogue, il va se retrouver au beau milieu d’une guerre de gang et devra choisir son camp entre les policiers et les truands. C’est un film de facture classique, un vrai film de cinéma qui se laisse regarder avec beaucoup de plaisir, où l’action est continue, le suspense à son comble. Ne vous inquiétez pas, vous le verrez prochainement un dimanche soir sur TF1 !

Petite histoire de Festival. Hartmut R, mon pote de l’université, cinéphile germain acharné campe depuis des années chez nous pour la durée du Festival en un rituel d’amitié. Pour ses 60 ans, (le 25 mai) correspondant aux 60 ans du FIF, et pour fêter un évènement littéraire dont je vous parlerai prochainement, j’opte pour allier aux grandes causes les grands effets ! Un château Margaux 1981 pieusement conservé depuis que Christian F. me l’avait offert afin de fêter l’élection de Mitterrand. Imaginez ! Un pinard à près de 1000€ la bouteille, dégusté dans mon jardin par 12 soiffards qui s’écroulent devant la sensualité d’un vin de légende, sa robe son panache… car il s’agit bien de cela, sans snobisme ; un très grand vin nous a permis ce soir-là de communier avec les Dieux, nous sommes devenus des géants par la grâce de quelques gouttes d’un nectar issu de la nuit des temps. La tête de Hartmut ! Le cinéma s’est effacé ce soir là devant le rite d’un partage pendant lequel les bacchanales s’étaient invitées au banquet de l’amitié. Vive le vin ! Et dans la foulée, une dernière séance de projection annoncée « très spéciale » au théâtre de la Licorne.

23h30. A l’intérieur. (France). Julien Maury et Alexandre Bustillo.
Béatrice Dalle en femme démon acharnée à kidnapper l’enfant d’une femme enceinte…en l’extirpant avec des ciseaux du corps de sa mère ! Cela, c’est le peach ! Bon, c’est que le début parce que si la future mère désirait le calme et la solitude en ce jour de réveillon… cela n’a pas été vraiment concluant ! 3 flics, un délinquant, un rédacteur en chef, la mère de la future mère… ils vont tous y passer à coup de ciseaux, de bombes à gaz enflammées, d’aiguilles à tricoter, de revolvers, de tout ce qui est possible d’enfoncer dans un corps humains dans des effets d’un réalisme effrayants, à donner des cauchemars pour toute la nuit (c’est ce qui m’est arrivé !). La maison finit rouge sang. Les réalisateurs s’en donnent à cœur joie en en rajoutant sans arrêt dans un gore de plus en plus hallucinant. La nuit des morts vivants est un enfantillage à côté, Massacre à la tronçonneuse, une aimable plaisanterie ! Des cris fusent dans la salle, des rires nerveux, des gens sortent en hurlant… Grand Guignol, nous voilà ! La gerbe au bord des lèvres, il faut reconnaître le talent des réalisateurs qui ne se sont pas dissimulés derrière le genre mais ont réalisé un vrai film de cinéma, magnifiquement dirigé et sans temps morts… quoique les morts, il n’en manquait pas ce soir-là sur l’écran de nos terreurs.

Dimanche 27 mai. 21h.
Voilà. Clap de fin. C’est l’heure du palmarès. On échafaude toutes les combinaisons possibles mais on sait que toute façon on sera pris à contre-pied. Surprise ! Exit les Cohen et leur tueur sanguinaire, le Wong Kar Waï et son baiser de feu, Tarantino et sa jubilation. La palme d’or va au Roumain dont j’ai dit le plus grand bien… même si cela me semble un peu forcée. Encore une fois, le prix ne va pas réconcilier le grand public avec le cinéma. Sinon mention bien pour le Turco Allemand, pour Persépolis, pour Gus Van Sant… Je n’ai pas vu l’interprétation féminine, mais comment rater Norah Jones ? Pour L’interprétation masculine, je pouffe de rire devant l’acteur du Bannissement. Il me manque aussi un petit prix pour Le souffle de Kim Ki Duk. Allez, c’est comme d’habitude, dans un peu plus d’une semaine, tout cela aura disparu et il ne restera que les traces de quelques mains sur le parvis du Palais pour nous rappeler que le cinéma règne en maître pendant l’espace de quelques jours du moi de Mai. Rendez-vous donc l’an prochain et en attendant sur mon blog pour de nouvelles aventures !

Voir les commentaires

le Festival Du Film de Cannes (4)

Publié le par Bernard Oheix

 
Cette année… dur, dur de se lever pour la séance de 8h. Le boulot, la thyroïde, l’âge, et les parties rituelles de rami vers 1h du matin y sont, il fait nul doute, pour quelque chose. Le rythme de 3 films en moyenne n’est pas très élevé pour un « cinéphage » comme moi, j’ai fait nettement mieux, ce sera juste une petite année de festival avec un peu plus de 30 films au compteur ! La maison est de nouveau pleine à craquer, c’est la fête, à tous les étages et les repas dans le jardin sont  des moments de bonheur. Mais bon, il faut traverser la rue et se rendre au théâtre de la Licorne, la séance va bientôt commencer !
 
Mercredi 23 mai.
9h La citadelle du désir. (France). Bô Dukham.
Une photo violine troublante, une histoire étrange, entre réalisme et surréalisme, une première œuvre qui se situe à la confluence de l’humour et de la déraison d’un jeune réalisateur. L’histoire est complexe, personnages qui se croisent, couples qui s’élargissent et se transforment en phalanstère de toutes les libertés dont celle, première, d’une sexualité sans tabous. Bataille et Sade sont des références directes mais l’auteur inscrit son projet dans un réalisme comportemental tout à fait surprenant. L’utopie est en marche et c’est dans le sexe qu’elle devrait devenir ce fruit mûr d’une société du désir. Ambitieux et surprenant. A suivre pour sa qualité d’écriture !
11h45. L’homme de Londres. (Hongrie). Bela Tar.
Bon un premier plan de 15 mn, avec de la fumée, un jour grisâtre, des entrecroises de fenêtres, une proue de bateau et les épaules d’un homme qui a une certaine propension à fuir l’objectif de la caméra …donnent le ton de ce qui nous attend ! Le pire est à venir. Même Bastia est méconnaissable, ce sont les Corses qui vont être contents ! Ce ne sont que silences, plans fixes, travellings interminables, plans-séquences sinueux, esthétisme insupportable de celui qui nous inflige un pensum poético-absurde sur le mal être de la vie. Mais où est Simenon, où est le cinéma ? A fuir sauf si on veut dormir !
19h. A mighty Heart. (USA) Michael Wintterbottom.
L’histoire de Danny Pearl ne peut que nous toucher. C’est la vision extérieure de son enlèvement, celle que sa femme interprétée par Angelina Jolie a vécue, qui est scénarisée. Elle n’est pas forcément très convaincante dans son rôle de bouddhiste mais bon, on s’en fout ! On suit l’enquête entre les services secrets pakistanais, américains, les terroristes, les journalistes, etc. La plongée dans la vie grouillante d’une multitude d’individus anonymes d’un Karachi au bord de l’implosion est une épreuve à donner envie de fuir et de se retrouver dans un havre de paix, au sommet d’une colline verdoyante de notre Savoie si sereine ! Bof ! Bof ! C’est vraiment triste pour Danny Pearl, il avait l’air d’être quelqu’un de bien !
 
Jeudi 24 mai.
11h30. Océan’s 13. (USA). Steven Soderberg
Où comment réunir des vedettes à faire hurler les midinettes du monde entier, des moyens colossaux pour tourner dans un Las Vegas d’opérette, structurer une industrie totalement au service de ce film, prendre un réalisateur au-dessus de tous soupçons… et se vautrer lamentablement, faire une grosse daube, une merde innommable, pire que le pire de ce que vous pouvez imaginer ! Le scénario est débile et invraisemblable, un tissu de trucs à deux sous pour cacher le vide sidérant du projet… Pire, sa seule justification, faire du pognon et de l’image en réunissant des stars pour ne rien dire. J’arrête d’en parler, je commence à avoir les boules et je vais dire des bêtises sur l’industrie du cinéma d’Hollywood !
 
Petit commentaire sur les à-côtés du Festival. Si le film est nul, imaginez mon beau bureau, surplombant la mer et les escaliers qui descendent du photo-call. Des centaines de photographes et de festivaliers nous assiègent. Le bruit monte. Soudain, une poignée d’acteurs descendent sous notre nez, à les toucher ! Nous sommes les premiers témoins, les privilégiés qui campent sur le chemin de Brad P… Georges C… Matt D… et tous les autres. Nous prenons des photos à un mètre sous l’œil jaloux des hordes de fans. Nous tendrions le bras que nous les toucherions… mais les gardes du corps sont là et c’est sans doute la seule chose à ne pas faire ! Nous assistons stoïques à leur passage Enfin, nous avons côtoyé les dieux vivants du 7ème Art ! C’est nous, c’est moi, c’est cela notre festival ! Les filles de mon équipe ne s’en sont pas encore remises et j’ai une stagiaire Cynthia qui a eu une syncope devant Clooney pendant que Sophie se pâmait devant le beau Brad ! Elle me regarde différemment depuis, j’ai dû perdre une partie de mon charme dans cette confrontation sauvage avec les monstres sacrés d’Hollywood ! Tant pis pour elles, c’est moi qui reste !
 
19h Persépolis (France) Majane Satrapi, et Vincent Paronnaud.
La vie de Marjane de la fin du Shah à la guerre contre l’Irak, de ses études à son exil. Je ne suis pas un fan des films d’animation, mais là ! Une belle histoire émouvante qui nous touche, un vrai destin hors du commun magnifiquement filmé avec des effets de pur cinéma, des fondus au noir, des images qui marquent, un ton sépia et des touches de couleurs qui illuminent des voix (Catherine Deneuve, Danièle Darrieux…) envoûtantes. Un vrai plaisir qui ennoblit le charme de la BD et lui offre une dynamique et une mise en mouvement jubilatoire. Peut-être grâce à ce mouvement, mais encore plus que dans la BD, l’intensité de cette vie, de ce destin hors du commun, fait ressortir un parler savoureux, des notes justes, des personnages attachants. On aime la grand-mère de Marjane, on adore ses parents, comme si sous la botte des dictateurs, l’herbe de la contestation ne pouvait s’empêcher de croître ! Une autre image de l’Iran, celle d’un vrai peuple qui tente de survivre !
21h.De l’autre côté. (Turquie/Allemagne) Fatih Akin.
Deux corps dans des cercueils effectuent un voyage inversé. Une prostituée de Hambourg pour être enterrée en Turquie, une jeune Allemande assassinée à Istanbul pour un dernier voyage chez les siens. Entre temps, une histoire très sophistiquée mêlant des Allemands et des Turcs dans un chassé-croisé permanent va évoluer sur le fil du rasoir, mixant les destinées et les impasses tissant des liens dont certains resteront cachés, d’autres se dévoilant par la force d’un destin ironique. Le meilleur (les relations de famille entre père/fils et mère/fille) le moins convaincant (l’histoire d’amour entre les deux filles et la mission confiée par la terroriste) mais toujours une caméra qui maîtrise l’espace, qui met en valeur les lieux (beauté d’Istanbul !!), qui nous entraîne dans un mouvement fluide à travers les méandres d’une histoire aux ramifications incessantes.
Il y a dans ce film, cette technique moderne illustrée par Gus Van Sant, Alessandro-Gonzales Inarritu et tant d’autres, cette tentative de déconstruire le scénario et d’en offrir des facettes filmées par bouts et sous des angles différents. De ce point de vue c’est une belle réussite formelle !

Voir les commentaires

le Festival Du Film de Cannes (3)

Publié le par Bernard Oheix

Petit coup de calcaire en ce mercredi 23 mai. Déjà 20 films au compteur, des milliers d’images, des discussions infinies et une certaine lassitude physique malgré une passion intacte ! On attaque désormais le dernier sprint, une ligne droite qui nous mène vers la fin du Festival et son palmarès tant attendu. On jouera au petit jeu de la Palme d’Or… mais rassurez-vous, comme tous les autres et comme chaque année, moi aussi, je perdrai au jeu de « qui a gagné quoi ! La maison se « reremplit » d’une 2ème vague de cinéphiles composée d’enfants parisiens, de compagne germaine et de quelques Corses de complément. Le canapé du salon va encore chauffer ! Sans transition, votre livraison de critiques.
 
Lundi 21 mai
17h. la visite de la fanfare. (France) Eran Kolirin
Au départ, une fanfare égyptienne s’étant trompée d’itinéraire, est bloquée dans un village israélien …la confrontation est tendue entre ces deux communautés que séparent depuis des années une guerre larvée. La responsable d’un restaurant dans lequel ils viennent chercher de l’aide va débloquer la situation… Mais moi, je bloque la mienne. Mon portable vibre après 30mn de film, je dois partir, devant me rendre au Palais afin de récupérer des invitations pour des amis qui me les ont demandées. Je chevauche mon 650 bandit, je file tel un funambule dans un Cannes bruissant, récupère les deux cartons bleus pour la sélection officielle et m’en retourne en ouvrant les gaz dans l’intention de visionner les dernières 30mn. Les choses se sont arrangées. La belle tenancière va connaître une brève et belle histoire d’amour avec l’Egyptien qui a fait des études aux Etats-Unis et joue du Chet Baker à la trompette. Au matin, la fanfare interprétera un air arabe devant un public qui a été bercé de cette musique dans son enfance ! Entre-temps, 30mn hilarantes que j’ai ratées et que mes amis me content avec perversité. L’humour n’est pas la monnaie la plus répandue du Festival et je viens de manquer un authentique bijou de non-sens et de décalage. Je n’ai finalement eu que les tensions du début et l’émotion de la fin. Un beau film sur le rapprochement des peuples, cela fait nul doute !
19h.Tehilim (psaumes) Raphael Nadjeri. Coproduction Israel/Angleterre..
Une famille à Jérusalem. Le père, l’épouse, l’adolescent et le petit dernier. Une famille religieuse qui étudie les psaumes et envisage d’inviter l’oncle Aaron au prochain shabbat. Le père accompagne les enfants à l’école et par un curieux concours de circonstances, dans une scène étrange, a un accident. Pendant que le fils va chercher des secours, il disparaît. La police échafaude toutes les hypothèses… terrorisme, fuite, blessure, mort, changement d’identité. Pendant ce temps, la famille tente de survivre, noyée dans les problèmes administratifs, les comptes bloqués, la belle-famille (ultrareligieuse) qui veut transformer sa maison en lieu de prières pour le faire revenir, la mère de Tel-Aviv qui la pousse à affronter l’avenir. Les enfants vont alors imaginer un stratagème afin de le faire revenir par la prière collective… Rarement un film nous aura permis de comprendre combien la notion de vide peut se remplir d’une présence en creux. Des mots que l’on comprend intellectuellement mais qui, d’un seul coup, par la force de cette absence angoissante deviennent tangibles. L’intelligence du film est de maintenir ce mystère, comme si certains actes ne pouvaient trouver de sens, comme si le symbole du manque de cette figure qui s’évanouit sans explication dans la nuit éclairait d’un fil lumineux le scénario. Le réalisme du film se nourrit alors de cette irrationalité ! Un beau film attachant.
21h Centochiodi. Ermano Olmi (Italie).
Un brillant professeur de philosophie accomplit un acte sacrilège. Il cloue au pilori cent livres rares et précieux de la bibliothèque de l’université catholique et s’enfuit, errant au hasard, débouchant sur les rives du Pô. Il quitte ses habits d’intellectuel, brûle sa thèse tant attendue et se consacre à la réfection d’une vieille maison sur les berges luxuriantes d’un fleuve majestueux, nouant des relations avec les habitants de ce village reculé. Le monde semble s’être arrêté aux portes de ce coin perdu au milieu d’une nature sauvage. Dans son apprentissage d’êtres réels, d’amour et d’amitié, le présent le rattrape. Des bulldozers vont raser les cabanes des pêcheurs, des « trials » envahissent les plages de sable, les gendarmes retrouvent sa trace et le confrontent aux conséquences de ses actes.
Apôtre, Christ moderne, « vert ou révolutionnaire ? », la problématique du savoir livresque en regard de la réalité du monde, l’existence même d’un Dieu de bonté, la vanité de l’intellectuel et son refus d’assumer les conséquences de ses choix sont les grandes questions qui traversent le film. C’est un film bien italien, entre la leçon de vie et la leçon de choses, une réflexion pleine de tendresse sur la fin programmée d’un homme vivant en phase avec l’eau, en osmose avec la nature.
 
Mardi 22 mai.
11h30. Death Proof (Les boulevards de la mort) USA. Quentin Tarantino.
L’histoire est inracontable, ce serait un crime d’en dévoiler la nature… mais sachez qu’elle vaut son pesant d’émotions, de surprises, de maestria. Les actrices sont sublimissimes, Kurt Russel génial, le scénario agencé comme de l’horlogerie suisse. Formellement, Tarantino s’autorise tout et franchit tous les obstacles. Il transforme sa copie neuve en vieille bobine d’un cinéma Z du passé, il passe sans raison du noir et blanc à la couleur, il se permet des plans impossibles, il transforme l’horreur en Grand-Guignol, l’angoisse en terreur, la fureur en rire… et cela passe toujours ! Chef-d’œuvre de sa filmographie, dans cet opus, il est au sommet de son art, conjugue le fond et la forme en tendant une passerelle entre le cinéma d’hier et celui d’aujourd’hui. Je n’en dirai pas plus et ce n’est point quelques dialogues diserts par des filles entres-elles sur l’état de leur sexualité qui me feront changer d’avis. C’est ma Palme d’Or assurée, ce serait un crime contre le 7ème Art de ne pas lui offrir de doubler la mise et de rejoindre ainsi, au panthéon des très grands, ceux qui ont marqué l’histoire de Cannes. A voté ! Et puis n’en déplaise aux vieux qui pincent le nez, aux critiques qui vont disserter, à tous les bien-pensants qui vont pratiquer l’onanisme intellectuel, le cinéma jubilatoire de Tarantino est un pied de nez à la morosité, une façon de claquer la porte sur le conformisme et le politiquement correct avec sa belle morale où le méchant en prend plein la gueule pour pas un rond ! Moi, j’aime !
 
Mains de star, et quelle star ! Dans le bureau du jury, dans une ambiance calme bien loin de l’agitation de la Croisette, Michel Piccoli, lui-même, adorable, gentil, serviable. Je lui raconte l’anecdote de Kim Basinger en lui écrasant chaque phalange. Il sourit. Il trace son nom avec application. Puis l’année en chiffres ronds. C’est Monsieur Piccoli en face de moi en train de s’appliquer à inscrire des lettres dans la terre glaise. Je suis tout ému, comme un grand gamin. Il me serre la main et va discuter avec ses compatriotes du jury… une porte s’est entrouverte sur l’ineffable ! Sarah Polley qui lui succède entre mes mains et nettement plus jeune et jolie… mais Monsieur Piccoli, Monsieur Piccoli…
 
17h. Paranoid Park (USA) Gus Van Sant.
Evénement s’il en est ! Le palme d’Elephant est de retour. La mort d’un gardien dans une gare de triage jouxtant une piste de skat fréquentée par tous les jeunes marginaux de Portland, déclenche une enquête qui mène la police vers le coupable, Alex, un adolescent de 16 ans. Il décide de se taire. C’est la technique brillante de sa Palme d’Or… des lambeaux de scénario qui semblent amorcer une histoire plus globale, repris par la suite sous un autre angle, dans une vision plus large. Le réalisateur tresse ainsi un tableau éclaté, comme si chaque fil dévidait un pan d’une vérité à plusieurs facettes, comme si les protagonistes étaient englués dans une toile d’araignée qui les dépasse et se dévoile au fil d’un temps sans repère. Il y a du jeu, un artifice majestueux qui échappe à la logique mais reste ancré dans une histoire rigoureusement menée jusqu’à son terme. Il n’y a peut-être plus l’aspect « choc » du premier opus (soutenu par l’atrocité du drame de Columbine présent dans toutes les mémoires), mais ce deuxième volet, toujours situé dans l’univers de l’adolescence et du lycée démontre à l’évidence cette maîtrise d’une technique qui transforme le passé en un puzzle à reconstituer, une polyphonie de sens à organiser, un chaos sémantique qui se structure par la magie d’un chef d’orchestre dissimulé derrière l’objectif.
19h Déficit (Mexique) Gael Garcia Bernal
Premier film du beau, du latin lover dont sont amoureuses toutes les filles (y compris la mienne qui a exigé que je lui ramène un autographe de Gael, ce que j’ai fait dans la douleur en me battant avec un bataillon de midinettes prêtes à m’arracher les yeux pour approcher leur idole !) Le héros de Amours chiennes, de Carnets de voyages, de la Mauvaise éducation réalise son premier film. Bon qu’en dire sinon qu’il s’est bien amusé avec ses copains et ses copines dans cette histoire d’une fête de la jeunesse dorée mexicaine où coule à flot alcool, drogue à fumer, cachets à avaler et où le sexe tient lieu de fil conducteur à tous les dérèglements. Bon, c’est déjà vu, un peu usé et pas très novateur… mais c’est un premier film et il lui sera beaucoup pardonné, à l’image de ce débat où une salle entièrement conquise était prête à se jeter dans ses bras !
 
On continue la série. On est mercredi. Plus que (ou encore !) 4 jours, une quinzaine de films à visionner, les yeux se tirent et la colonne vertébrale souffre de se plier à nos exigences et aux contingences des sièges toujours trop étroits. Mais le noir complice et cette lucarne qui s’illumine sur l’écran de nos désirs méritent bien quelques inconvénients ! Hardi les cœurs, à l’ouvrage les forçats de la pellicule, il y a des étendards à brandir pour ceux qui ont encore l’énergie de penser que  « le cinéma est un art révolutionnaire » (Lénine) !

Voir les commentaires